‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 34 sur 40 · LXVI II · texte numérisé non relu

LXVI II

L'Indien rebelle fut châtié, et tout le royaume rendu à l'obéissance ^ Je passai chez les lointains et rebelles Araucans où toutes les têtes avaient secoué le joug. A peine furent-ils domptés après une longue guerre et soumis à une domination qui leur était odieuse, que je suivis aussitôt vos armes à la con-

VÂraucana dans ta jeuneue, il insiste sur la stérilité continue de ses dTorls. sur si mattTai>e fortune obstinée, et rien n*autorise la restriction imposée ici par Winterling à la pensée uriginale :

• AU einer Arbeil, wie ieh sie

In neinen grOnen J«hr«n unlernommen. »

1 Ercilta ne veut pas dire qu'il ait pris part à la compression des factieui dont le oiarqui» de CaSele châtia les derniers efforts , mais bien qu'il se rendit lians l'Arauco, à Tinstant où cette compression était achevée. S'il parle dindiens tebelles, à propos du Pérou, c'est que les dit^cordes civiles des Espagnols provoquiiieut toujours quelque rébellion du peuple assujetti, comme k l'époque de Pizjrre eld'Alniagro. Ereilla n'eut de place réelle que dans la guerre contre les Araucans et dans Teiploration de l'Ancudbox par don Garcia. Il a déclaré sans doute qu'il s'était rendu au Pérou pour le service du roi ; mais par le Pérou I on entendait alors toute cette immense vice-royauté dont le Chili et le Popayan n'étaient que des provinces.

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quête de terres plus reculées , plus éloignées que toutes les autres et que personne n'a?ait visitées.

Je laisse là pour ne pas vous causer d'ennui, et parce que j'y eus ma part, les prodigieuses fatigues que nous avions à souffrir, la soir, la faim, la chaleur, le froid, nos vêtements en lambeaux et irréparables, les montagnes que j'ai gravies, les vastes fleuves, la solitude de déserts non encore affrontés, les hasards, les périls, toutes les aventures et les caprices de la fortune^ dont le récit môme pourrait être importun.

Je ne rappelle pas non plus commenta la fin pour le plus léger incident, par l'ordre d'un capitaine jeune et fougueux, je fus injustement conduit sur la place pour y avoir la tête tranchée en public; ni cette longue et inique détention, dont sans motif j'eus à subir le cruel outrage, ni ces mille misères d'uo genre différent^ plus pénibles à supporter que la mort.

Et, bien que ma volonté toujours inébranlable soit aujourd'hui plus vive encore pour vous servir, mon espérance est découragée et brisée, en voyant que j'ai toujours à lutter contre le courant; et à la tin de ma longue et vaste expédition, je trouve que, tout délabré, mon esquif, éternel jouet de la fortune ennemie, erre encore loin du but et du port désiré.

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Mais quoique l'obstination de mon étoile me tienne aujourd'hui abattu et renversé , l'on verra cependant que j'ai suivi le droit chemin, en parcourant ma difficile carrière. Quelque persévérance qu'un sort funeste mette à m'accabler, la récompense consiste à être digne de la récompense; l'honneur n'est pas

d'obtenir rhonneur, mais seulement de Tavoir mérité par ses efforts *.

L'humiliante défaveur qui me repousse et me relègue dans la misère extrême, c'est elle qui suspend et enchaîne ma main et me fait poser ici la plume. C'est donc ici mon point d'arrêt ; car pour célébrer la grande et innombrable multitude de tes exploits et tes pensées sublimes, il faut un autre génie, une autre voix, d'autres accents.

Et puisque désormais mon navire ne peut pas flotter bien loin de son but et de sa dernière rive, et que le pilote le plus habile ne connaît pas l'endroit redouté et mystérieux où il doit arrêter ses voyages, songeant qu'il ne me reste qu'un léger délai, je veux du moins bien achever de vivre, avant que se termine le cours incertain d'une incertaine existence^ qui tant d'années fut distraite et errante.

Quoique^ pour moij'aie beaucoup tardé,et que j'aie attendu l'instant suprême avant de revenir sur mes pas, je n'ignore point qu'à toute heure et en toute place, pour retourner vers Dieu il n'est jamais trop tard, que jamais sa munificence ne se dissimule ni ne nous trompe, et qu'ainsi le grand pécheur ne se doit pas effrayer, car il s'adresse à un Dieu très-clément dont le propre est d'oublier l'offensée et de se rappeler les bonnes œuvres ".

I Cette Doble maxime est coafomK; k Tesprit de VAraueana tout entière. L*Aine d'Ercilla s'y reflèie avec sa fierté chevaleresque. A ce point de vue, il u'est pas de litre qui représente mieux l'Espagne de tous les siècles. Cest bleu le chant des fils da Cid, depuis l'ère du Campeador jusqu'à celle de Rîego :

c El C««lellano à lai d«reeliai. > S « El olvidar la ofeiua j no el terricio. »

II 7 a dans ce Ters d'Brcilla je ne sais quel sourd reproche adressé à la froideur de Philippe II. Le monarque ne sut reconnaître ni les sertices mililairei d'Eroilla ni

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Moi qui ai livré au monde si complètement et sans Trein les jours les plus florissants de ma vie, et toujours par des sentiers escarpés ai poursuivi mes vaines espérances , je vois maintenant quelle maigre moisson j'ai recueillie , et combien je me suis rendu coupable envers Dieu. Je reconnais mon erreur^ et de ce moment il y a raison que je pleure et que je cesse de chanter *.

l'bouneur que son poème allait faire rejaillir sur le règne de Philippe et sur la nation espagnole. Dieu du moins oublie les offenses et tient compte des bonnes œavres ; les rois de la terre out plus courte mémoire que le roi da ciel, semble n^iw dire le poète dans ses mélancoliques mécomptes.

1 « Sera ruon que llore y que no csnte. >

U est difficile de n'être pas frappé du ton de tristesse qui règne dans cette octaTe et. dans louie la fin de Tépopée. Malgré soi Ton se rappelle ici le langage sombre et grave de Prospéro dans Shakespeare : « De là je me retirerai dans mon Milan, oà, sur trois de mes pensées, il y en aura une pour ma tombe. « {La Tempétêy aet. t.) Nous observons chez Ercilla comme Timpression d'un mécontentement amer et d*an profond désespoir. Les dernières années du poêle sont mal connues. Peut-être y eut-il entre l'écrivain et Philippe II des démêlés pénibles, dans lesquels celui-li sollicitait une récompense qu'il croyait due à son œuvre littéraire, et celbi<cl refusait pour UD poërae qni lui était cousacré le prix tout au moins dA à l'épée du vaillant capitaine. Cet relations, qu'il est facile de supposer, sont récitées pour nous assea kccrètes ; mais elles ont été douloureuses assurément, puisque don Ercilla s*est ilétermioé à briser sa plume. Il a laissé inachevé son grand travail épique, n'caa l>ns relié avec assez de puissance les dernières inventions, et s*est exposé au reproehe si grave de la critique moderne de n'avoir légué à l'avenir qu'un monument sans uuité.

Mais quoi qu'il en soit, le temps a justifié le poète, et il en est pea dans le ctonr (les écrivains consacrés par la Muse pour lesquels il soit pins eonveoable de rappeler les beaux vers de la méditation à Manuel exilé :

Ceoz qui Pont méconnu pleureront le grand homme ; Alhène i det proscrilt ouvre son Punlhêon ; Coriolan eipii e, et !•• enfantf de Rome

Revendiquent son nom.

Au rivage des morts avant que de descendre, Ovide lève au ciel ses nippliaolet maint ; Aux SormalM grossiers il a légué sa cendre,

El sa gloire aux Romains. »

Nous laisserions volontiers nos lecteurs sont Pimpreselon de eet beaux vers, dus à l'éclatant génie qae la France vient de perdre ; mais il nous a semblé plus naturel et d'une meilleure justice de réunir encore une fois, au terme de cette traduction, le souvenir des deux écrivains espagnols que nous avons en si souvent à rapprocher l'un de l'autre, et qui nous présentent ici un trait bien frappant de

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reftsemblance, une analogie plus complète que jamais. Cette tristesse de don Er> cilla, à la fin de sou <Bu*re poétique, nous a Tivenenl remis en mémoire les tercets mélancoliques que Miguel de Cervi/ites, captif dans Alger, adressait k I'ub des secrétaires de Philippe II. Les sentimeuts, les idées, les images que nous offrent ici ces deux grandes et austères natures, »i fortes et si douloureusenteat éprouvées, méritent d'être comparé» par tous les esprits sérieux. Comme Ereilla, CervAatcs, dans sa noble et pathétique épitre, fait une saisissante peinture de sa destinée antérieure et de ses souffrances présentes ; comme Ercilla, il se plaint des rochers contre lesquels est allée tant de fois se perdre sa fortune ; comme Ercilla, il gémit sur ses vains efforts, sur ses longues courses par le monde, sur ses années stérilea et trompées; mais tous deux, ils ont dans leuri plus tristes expansions des retours SU] erbes de fierté et d'honneur. Je ne connais pas deux morceaux poétiques aussi étroitement unis parle fond même qu'ils expriment ni une paieille fraternité littéraire :

« Celui qui chemine dans la bonne voie, arrite, nous le voyons, à ce port doux et fortuné qui renferme en lui la félicité.

• Moi qui, par un sentier plus humble et plus rude, ai marché dans la nuit obscure et froide, je suis allé me briser coutre l'écueil;

m Et dans la triste prison, dans la prison amère et dure où me voici maintenant, je pleure ma lamentable aventure,

« Importunant le ciel et la terre de mes plaintes, obscurcissant l'air de mes soupirs, grossissant la mer de mes larmes.

« Telle est la vie. Seigneur, où je me sens mourir, au milieu d*une race barlare et tans foi, et perdant ma jeunesse stérilement employée.

« Si je suis venu échouer ici, ce nVst pas pour avoir erré par le monde avec la honte à mes trousses et la raison perdue.

• Yoili dix ans que j'allonge ou change le pas au service de notre grand Philippe, tantôt dans le repos, tantôt épuise de fatigues ;

■ Et dans le bienheureux jour où le sort fut aussi funeste k la flotte ennemie qu'il fut à la nôtre favorable et propice,

■ Tour à tour, eéiiant à la crainte ou reprenant courage, je fus, de ma personne, présenta l'action, armé d'espoir plus que de fer...

• Et cependant l'expérience qui avait pesé sur ma léte ne m'empêcha pas, deux ans après, de me remettre à la merci des vents;

• Et je vis le peuple barbare, sombre, craintif, amoindri, se cachant dans l'ombre et avec raison redoutant sa chute dernière. ..

■ Et quand le sang coulait de ma principale blessure et des deux autres, je m'acharnais au combat pour voir fuir le Maure vaiucu.

«Dieu sait si j'eusse voulu y rester avec ceux qui n'en revinrent pas, et périr avec eux ou avec eux me sauver.

■ Mais l'implacable destinée me manqua de nouveau et ne voulut pas qu'une si noble entreprise s'achevât avec ma vie et mes peines..*

■ Je sentis le pesant fardeau du joug d'autrui, et voilà deux ans que, sous des mains sacrilèges et maudites, ma douleur ne s'épuise pas.

• Bien je sais que ce qui me retient parmi ces perfides Ismaélites, ce sont mes fautes sans nombre et l'imparfaite attrition que j'ai dans l'Ame... > (Tratl. par M. Antoine de Latour, Etudes littéraires sur l* Espagne Cùniemporaine, p. 356-359.}

Mais Cerviutel, jeune encore, gardait au fond du cœur l'espoir d'être délivré ou par ses ruses oo par une escadre de Philippe II, et de fières pensées sur la puissance de la monarchie espagnole remplissent la fin de son é(itre k Vezquez. Ereilla, découragé, désespéré, vieilli dans les déceptions, faisait d'éternels adieux à la

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mute et à «od froid toufertiD. Ce ne fut pM non plus le roi d*B«p«fDe qui aeeueillit («plainte de Cervântt's. M. Antoine de Latour nous dit atrc son habituelle éloquence : • Ce eri de détreate qoM jette à Philippe II, Philippe ne devait pas pitti en être touché cette fois que de tant d^autret où, plut tard, Onràntes réelame le prix de son sanc et de ses services. 11 ne fut entendu qne par de pauvres moines doBt la ebarité fit ouvre royale, en acquittant envers Certéntes la dette de TEipagne. • (Cf. /. cit., p. 361.)

Ainsi, parr itlement délaissés par Tingrate royauté des Espagoes, le plus grand des novelistas et le premier pnëte épique de la Péninsule n'ont recueilli pour ré- •ompense de leur géuie incomparable et de leur vaillante loyauté au service de la couronne, que la défaveur et la pauvreté. L'avenir devait bien à leur tombe la consolation de la gloire.

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