DE M. DOMEYKO, DE M. ORÉLIE DE TOUNENS, ET DE M. ALCIDE D'ORBIGNY
Nous avons promis ^ de compléter les explications préliminaires de don Ercilla par quelques détails empruntés aux Opuscules que M. Domeyko et M. de Tounens ont publiés sur l'Araucanie en 1845 et en 1863. Ce sont des écrits d'un caractère bien différent, mais dont le premier explique le second, et gui tous deux sont dus à des hommes qui ont visité les Araucans, se sont initiés de près à leurs coutumes et à leur existence. Nous ne craindrons pas d'insister sur les détails qu'ils nous fournissent et qui Jettent une vive lumière sur le poème entier d'Ercilla. Nous 7 ajouterons quelques renseignements ethnographiques puisés dans le grand ouvrage de M. Alcide d'Orbigny, Voyage dons V Amérique méridionale y et qui avait paru déjà entre 1834 et 1843.
1/ouvrage de M. Ignacio Domeyko, recteur actuel de l'Université chilienne, est daté de Santiago, sous le titre de Araucania y BUS habitantes. Nous le résumerons et nous le traduirons souvent. L'auteur est à coup sûr l'un des hommes les plus éclairés du Nouveau-Monde. Professeur autrefois au collège de Co-
1 cf. suj.ra, p. 588, noté f .
qaimbo, il s'est occupé de toutes les matières qui touchent à la civilisation et à Tindustrie nationales. Sous Tinfluence de ses idées, l'éducation littéraire et scientifique s'est profondément modifiée au Chili. Mais il ne s'est pas borné à cette première réforme. Il a donné une impulsion vive et décidée aux sciences métallurgiques et à l'exploitation des richesses minières de sa patrie. 11 s'est montré explorateur laborieux et intelligent. Il a parcouru en géologue les provinces du nord, puis les Cordillères de Santiago, où il a révélé des minéraux précieux. Enfin, et dans un intérêt tout social, il a désiré s'asseoir au foyer des tribus qui, au milieu mAme du territoire chilien , ont su garder leur indépendance^ se font craindre encore aujourd'hui comme des Espagnols du xvi* siècle, et partagent pour ainsi dire en deux le vaste littoral gouverné par les mômes institutions. Le but de M. Domeyko était d'étudier l'état physique du pays, l'Araucanie extérieure pour ainsi dire^ le caractère moral et les coutumes des indigènes, les raisons qui s'opposent S ce qu'ils admettent chez eux les progrès de la civilisation, et les moyens les plus sérieux que le Chili pourrait employer à les réduire. M. Domeyko est inspiré par une pensée patriotique , celle de relier en un seul faisceau toutes les forces du même territoire et d'entraîner les tribus encore à demi barbares qui le morcellent, dans le môme courant de législation, de foi et d'intérêts commerciaux.
11 est impossible de mieux décrire, de mieux développer sous les yeux du lecteur, que ne le fait M. Ignacio Domeyko, le plan général des montagnes, des côtes et des « llanos » de tout le Chili, et en particulier des régions de l'ArauCo qui le continuent. C'est des hauteurs de Chacabuco, où les Chiliens commen<:èrent en 1817 le triomphe de l'indépendance achevé à Maypù deux mois plus tard, que le savant géologue nous fait regarder vers le sud, et dessine, met en relief et déploie devant nous la physionomie extérieure du pays avec toutes ses saillies et toutes ses directions.
Une côte , deux chaînes parallèles de montagnes, deux cordil- /«•(M et un «llano» tantôt plus large et tantôt plus étroit qui s'allonge entre les deux lignes de hauteurs, comme un golfe entre deux rivages, telle est, en peu de mots, la configuration
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générale du sol. A droite, la o cordillera de la caesta » est beaucoup moins élerëe, et présente mille formes irrégulièrea, comme celles des flots d'une mer qui s'apaise après une violente tempête. A gauche est la ebatoe des Andes, aux arêtes escarpées, aux précipices rapides et nombreux. Sur ce premier plan ainsi déterminé se déroulent les accidents qui changent la surface de la nature chilienne. Toutes les rariations qu'elle présente, M. Domeyko les énumère avec une complaisance qui révèle sa tendresse filiale pour le pays qui l'a vu nattre , et chacun de ses coups de pinceau est une acquisition pour la science. Il n'oublie pas de signaler sur son passage les lieux où se trouvaient les mines d'or exploitées par Valdivia, à l'endroit môme où le Biobio forme un coude et promène son courant large et majestueux vers l'ouest, à travers une végétation luxuriante ^ Des bords mêmes du fleuve, en descendant vers les ruines de Concepeion tant de fois ravagée par les désordres de la nature et par la barbaiie, vous embrassez d'un coup d'œil les deux charmantes baies de San Vicente etdeTalcahuano, tandis qu'en face vous plongez jusqu'à l'Ile de Quiriquine, si fameuse, dans le poème de don Ercilla, par le débarquement du fils de Mendoce *. Concepeion même n'a plus qu'un fortin aux armes de Castille. Quelques* familles de pêcheurs dressent leurs chau-
1 C'eit avec la tendresM d'un Chilien pour sa patrie, c*ei( avecreiithoutiasine da naturaliste pour le» grandes scènes de la création que Domsyko dépeint la eootrée qu'il parcourt. Le Salto de la Laja est pour lui le Niagara du Chili. Un llano d« vingt lieues s'étend à l'est ju8qu*auz villes de Tumbel et de San Crisiébal. U est tout couvert de bois épais et traversé par la Lajn qui au centre de la plaine forme une chute rapide et produit dea mages de vapeur où vous admirez les vives eoaleurs de l'arc «en-ciel. £n face de la cascade, le volcan d'Antuco Unce ses flammet éternelles. Près du volcan se dressent les blsnches cimes de Be ludo. A la base même de rAntoco, se développe en hémicycle uo beau lac d*où s'écoule le Laja. Le fleuve précipite ses eaux écumantet et bleuAtres sur les laves qui deseendeat de volcan élevé de 3,300 vara$^ au-dessus du niveau de la mer. L'immense plaine qu'enveloppent le Laja et le Biobio, se nomme «la isia de Laja#. De là, au sad, le regard s'étend sur les terres des Araucans ; au nord, sur les forêts du nonveav Tttcapel et sur des pampas illimitées (cf. p. It). Le docte explorateur n'oublie jamais de faire ressortir toutes les richesses végétales que l'Arauco présente. Bn décrivant les forêts de rouvres, de rauli, de coligiies qui ombragent son plantureux territoire, il parle du quitit plante fine et flexible, qui s'élance jusqu'au sommet des chênes et des lauriers gigantesques , et dont les tei dr<îi branches et les feuilles erûlées donoeut aux troupeaux une abondante pAture (p. It).
« Cf. iiraucaiie, ch. xvi,oet. iSetsuiv.
mières parmi les décombres des vieux temples et des édifices écroulés.
C'est sur la rive gauche du Biobio que commence la terre classique de TArauco, et qu'à chaque pas nous rencoolroos les souvenirs que la poésie d'Ërcilla immortalise. L'Arauco est resserré entre le littoral du Pacifique d'une part, et de l'autre, sur la ligne de l'ouest, les deux volcans d'Ântuco vers le nord, de Villarica vers le midi. Cependant le Biobio ne forme plus la frontière réelle du territoire des Indiens indépendants et du territoire placé sous les lois du gouvernement chilien. Plus de trente lieues de côtes ont été abandonnées par les naturel». L*Ândalican où don blrclUa place les exploits de Lautaro , le fort d'Arauco, les alentours môme de Tucapel, dont les ruines voient s'élever des chênes deux fois séculaires, appartiennent aux chrétiens; le cours supérieur du Biobio voit pourtant encore près des chutes du fleuve quelques tribus indiennes. Tucapel, Nacimiento^ Santa Barbara sont les points extrêmes de la civilisation. Du i{to de Crucei, les Indiens occupent un espace de plus de mille lieues carrées, deux degrés entiers de longitude et de latitude, où jamais n'a pénétré la loi d'un gouvernement fixe, depuis qu'au commencement du xva^» siècle, ont été saccagées les sept villes espagnoles fondées par la conquête.
La forme du sol araucan, nous l'avons vu, est la même que pour le reste du Chili depuis Chacabuco. Toujours une cOte, des prairies à l'embouchure des fleuves, de longs rubans de sable que baigne une mer orageuse, et où se dressent parfois des rocs mc^estueux, des collines qui encadrent de petits golfes; puis un premier cordon de hauteurs; puis une pampa ou llana^ et au delà, les Andes. Figurez- vous encore deux bourrelets qui limitent à l'est et à l'ouest, le Uano intermédiaire et longent le cordon de la côte et la haute cordillère. Vous avez ainsi un terrain qui se développe comme en six bandes parallèles, en six régions géologiques. Voilà le Chili, et voilà l'Arauco.
M.Domeyko ne décrit pas avec moins d'exactitude et de précision les cours d'eau qui arrosent le territoire de l'Araucanie. Ceux qui naissent en grand nombre dans la cordillère occiden^ laie au milieu de bois touffus et vont directement à la mer, fonnenl à leur embouchure de larges estuaires, mais sans pro-
606 L ARAtCANA.
fondeur. Nommons parmi eux le Paycayf, le Tirua. Ceux aa contraire qui partent des mômes hauteurs, et suivent leur pente opposée, courent arroser les plaines de la zone intermédiaire. Là ils se réunissent à une foule d'autres courants dont quelquesuns descendent des sommets ou des lacs des hautes Andes, ou de la région subandine de la cordillère orientale. L'on ne connaît encore ni leur nom, ni leur quantité, ni leurs embranchements. Mais avant de franchir la cordillère de la côte, ils sont réunis dans trois canaux collecteurs, fleuves navigables, magnifiques artères pour le commerce de l'avenir : le Biobio, le Gautén (ou rimpériale) et leTolten.
Sur la double ligne de terrain que les montagnes encadrent du nord au sud, croissent, au milieu d'une forêt de végétaux, le rou>re qui s'élance à quatre-vingts pieds dans les airs, et dont le tronc vigoureux et droit ne reçoit ses premières branches qu'à la moitié de son essor. Son compagnon, son rival est le rauli, bôtre gigantesque. Ils dominent une forêt d'arbustes qui déroulent sous eux leur verdure et leurs Qeurs au parfum délicieux et aux mille nuances. Dans ces bois vous renconti;ei encore le ropigué^ aux fleurs rouges, toujours entouré de lianes innombrables et de ces roseaux acérés et durs qui fournissent à l'Araucan la pointe de sa lance. De tous côtés, à riniérieur de ces forêts, se présentent devant le voyageur des espaces impénétrables, fourrés profonds, véritables murailles d'arbres, d'arbustes, de plantes entrelacés. Avec les lianes qui l'enveloppent et l'embarrassent, tel arbre y ressemble à un navire chargé de ses cordages, dont une partie flotterait au gré des vents, et dont les autres le contraindraient à courber son mftl superbe. Au sommet le plus élevé de la cordillère des côtes et de la région subandine, s'élève la tige hardie et svelte de l'araucaria; ferme et immobile comme une colonne de marbre, il s'élève à plus de cent pieds. A l'extrémité de ses branches supérieures mûrissent les «pinones «^ véritable pain que la nature fournit aux tribus indiennes.
Tel est, suivant Domeyko, le système général du pays, depuis le Biobio jusqu'au Valdivia. La cordillère de la côte est une suite de forts naturels qui interceptent les communications entre le llano intermédiaire et les vallons du littoral; et, comme pour
SUPPLiMEITTS. 607
défendre encore naieux Tasile de rindëpendance, quelques rameaux de collines chargées de bois, partent de la cordillère et vont plonger jusque dans les flots du Pacifique, deux surtout sont des obstacles sérieux pour les comoQunications de la côte, celui qui s'étend entre le rio de Tirua et le rio de l'Impériale; il est à moitié chemin de Concepcion à Valdivia, et s'appelle la « montana de Tirua ». L'autre se dresse entre les rivières de Quenle et de Lingue^ à qtielques lieues seulement des eaux de Valdivia. Il y avait un troisième obstacle du même genre entre le fort d'Araucu et Tucapel-le- Vieux ; mais tout le pays a perdu son caractère sauvage, depuis que les chrétiens l'habitentetont substitué aux « espesuras », des bois et des prairies qu'il est facile de franchir.
La plus grande partie de la population indienne est établie au pied des hauteurs dans le Uano intermédiaire ; on les appelle « llanudos » ; les « costenos » occupent le pied de la cordillère occidentale et s'échelonnent depuis cette cordillère jusqu'à rOcéan. Il est facile de voir qu'entre les llanudos les communications sont faciles et rapides, et ne trouvent d'obstacle que dans quelques cours d'eau ; mais les cosUnos sont séparés les uns des autres par ces mômes cours d'eau agrandis et par les ramifications de la cordillère, qui se détachent du cordon principal et courent vers la mer du Sud.
L'étude de Domeyko n'est pas moins curieuse lorsqu'elle s'applique au caractère moraldes Araucâns,et il comprend sous ce nom les tribus indépendantes qui vivent entre Concepcion et Valdivia. Il constate la justesse de la peinture que don Ercilla faisait de cette race au premier chant de son épopée ^ On les reconnaît encore tels qu'ils étaient il y a trois siècles. Mais Domeyko n'admet pas avec Malte-Brun % qu'ils rappellent le type mongol. 11 leur trouve plus de rapport avec la race caucasienne. La tète oblongue, le sourcil étroit et bien arqué, le nez moins large, plus allongé que chez l'Indien du Chili septentrional, quelquefois môme le nez aquilin, des lèvres bien dessinées, les cheveux noirs, Jamais crépus, une physionomie
1 Cf. t6i<i.,cb. I, oct. 46.
> Géogr.mdv», t. VI, p. 720.
fière et calme à la fois : tels sont les traits qui dominent ches i'Araucan et qui justiient l'assertion de Domeyko ^.
* Que ce loit au type mongol ou au type caucasien qu*il faille rapporter U raee dei Araucans, c'est par le vieux monde que le nouveau a été peuplé. M. GaUave d'Eiebtbal et M. l'abbé LeWr ont porté une grande lamlère sut cette que«taoB. Déjà dans les léanoes du 10 et du 17 juin 1804, M. d'Eiebtbal avait fait à TAcadé* mie dei iuscriptioni et bellea-ieitres une curieuse communication relative au caractère asiatico-bouddbtque de quelques bas-reliefi de Palanqoé. DepoU, 4«as quatre articles de la Bévue arehéaIog*gve (i. X, p. 187 et 31 ; t XI, p. Ai el 173), M. d*Eich biU élargissant le cercle de ses premières recbercbes, a coustaté les origines asiatico-bouddbiques de la civilisation américaine. Ce ne sont pins seole- B«iit les raines de Palanqué qu'il interroge au Mexique, bien quelles offreat «■ développement de trente-deux kilomètres; c'est tout un ensemble d'antiquités et de documeuts qu'il consulte; et, bien qu'il reconnaiaae que les origines de la ciTilisa> tioa du Nouveau-Continent soient diverses, même da ebté de TAsie, B ne ch*rebe pas moins, avec le docte de Guignes, quels rapports géographiques se sont d'abord établis entre le nord-est de l'Asie et le nord-ouest de l'Amérique. Un double itinéraire le conduit de Samarkande an Kamschatka, et de là k la presqu'île d'Aliaska. k l'aide de la chaîne protectrice que les îles aléoutlennes présentent au navigateur. Il y a eu aussi des exemples, mais tout récents, de barques japooaises poussées par la tempête ou les coorauts sur les rivages d'Amérique; ces accidents de »er ne peuvent pas faire aapposer qu'il y ait eu autrefois une navigation régvUère cl directe entre lesc6tes de Nippon ou d'Yesoel le continent américain. Tout an cootraire, par les points indiqués, le trajet était facile et provoqué d'étape en étape. La question essentielle était de constater les ressemblances, les analogies propres à confirmer ces données premières. Et, en effet, le Nouveau-Mexique, que l'on peut regarder comme le puiut de départ de la civilisation méridionale de l'Amériquet présente des rapports curieux avec la civilisation chinoise. L'on a trouvé a« Nouveau-Mexique des maisons à plusieurs étages, avec des chambres, des salles, des étuves ; les habitants étaient vêtus de robes de coton, portaient des souliers ei des bottes de cuir, avaient des villes murées, fabriquaient des étoffes, des haches. Dans l'ancien royaume de Cibola,à Zuni qui en était la capitale, Isa Européenaont trowé des Indiens blancs. (Cf. CasUfleda, Collect, Ternaux-Compamt^ Paris, 1838.) Le» llandans ont le teiot aussi clair que celui des métis. La vieille relation ebi* noise qui désigne l'Amérique sous le nom de fiot^Sûnç, parle de boaols tndigèaes; la baie d'Hudson et la vallée de Mississipi n'ont-dlea pas offert à l'Européen des troupes de bisons? Hais la relation chinoise contient encore d'autres révélations auxquelles de Guignes n'accorda et ne pouvait accorder de son temps qu'une attention médiocre et qui forment la base même <iu travail de M. d'Eiebtbal. • Autrefois, ces peuples, dit de Guignes, n'avaient aucune connaissance de la religion de Fu. L'an 458 de J.-C , sous U dynastie de Sum (Sung), cinq homes de Samarkande allèrent porter leur doctrine dans ce pays ; alor« les moeurs changèrent. » Aujoard'hni» mieux qu'au temps du savant de Guignes, l'identité de la religion de Fo et ds bouddhisme est reconnue, et Ton sait que Samarkande était un des grands foyers du culte de Bouddha. « On était 14 d'ailleurs au centre de rAsie, aa contact, d'an* part, avec la Perse, de l'autre, avec le Turkesilan, au débouché de toutes les routes qui conduisaient de ce point central à la frontière nord de la Chine et dans tout le nord-est de l'Asie jusqu'aux rives de la mer Pacifique. ■ U ne s'agissait plus, après ces constatations si utiles au point de vue de l'histoire et de la géographie, que de compléter les affinités nombreuses déjà signalées par M. de Humboldt entre l'Asie orientale et les diverses civilisations américaines, et c'est ee qoe M. d'Eiebtbal a fait, au point de vue religieui, avec une plénitude singulière de
Parmi les caciques, aujourd'hui fort nombreux, il n'est pas rare de rencontrer des visages aussi blancs qu'en Europe, et en
faits et d'arguments. Voyez ms trois derniers mémoires, de novembre 1864» de jaoYÏer et d'avril 1865. Que des Européens naufragés, ou les descendants de ces SeaodinaTes, qui depuis le xt« »iècle ont «isité le Groëuland, Terre-Neuve ft peutêtre méone la Nouvelle- Ecosse, aient contribué i la population de l'Amérique, et aient fomaé de la sorte une des origines de sa civilisation, le fait ne saurait être contesté; mais la cosmographie des Uezicains, la hiérarchie, les cougrégations, les pratiques religieuses, l'austérité des pénitences forment une pareute morale bien significative entre les peuples du Nouveau-Monde et ceux de l'extrême Orient. De son c6té, M. Lebir a fait valoir en faveur des éléments euronéens, des preuves non pas exclusives, mais singulièrement puissantes. Il les a développées dans ses Etudet bibliques (Paris, 1869, t. II, p. 47i-4S9). Là, à propos de l'ouvrage d*un ancien missionnaire, publié k Montréal en 1866, M. l'abbé Lehir sVst montré le très-savant et très-remarquable défenseur des origines occidentales de la civilisation américaine. L'habile Sulpicien accepte les résultats de la icience. Il accorde que les traditions, les asages, les données linguistiques, le système d'écriture, la conformation du crâne, conduisent i reconnaître pour les nations d'Amérique une origine louranienne, nsais il ne croit pas que l'Asie soit leur unique berceau.
D'un côté, les deux idiomes principaux de TAmorique, « les deux troncs vieux et robnstes autour desquels s'épanouissent des ramiBcalioos nombreuses de dialectes qui ont couvert la face du Noovean-Continent, » l'algonquin et l'iroquois lui semblent bien relever de l'Orient. La nuiltitude des voyelles qui donne i ces langues une mAle et bii liante sonorité, et le caractère synthétique qu'elles présentent, une foule de détails grammaticaux importauts, analogues entre les deux langues américaine! et les langues touraniennes,8ont signalés par M. l'abbé Lehir et parai»»ent constater la source orientale des idiomes comme des peuples ultra-atlantiques. M. Cta. Jos. Bunsen, qu'il cite, est à cet égard très-aftirmatif: • Les données de la linguistique dont nous disposons, combinées avec les traditions et les usages, et spécialement avec on système d'écriture qui ne se compose que de dessins et de qui-lques signes mnémoniques, me permettent d'affirmer qu'autant l'unité qui relie les tribusaméricaines les unes aux autres est certaine, autant leur origine asiatique est-elle pleinement démontrée. Les langues indiennes (de l'Amérique) sont sorties d'un idiome touranlen du nord. » {C/trUtianity and Jliankind, iMnàreê, 1854,1. IV.) Outre les preuves données par Priebard, M. Bunsen rappelle ce fait, établi par M. Schoolcrafi (Oistoric. and ttatUt. information retpêcting the history, condition and prosp^tU of the indioM tribesofthe United States. Philadelphie, 1851 1853, trois vol. grand in-4o), « que des tribus sibériennes (où le même système d'écriture dessinée a eu cours), ont traversé les lits septentrionales pour pénétrer dans le Nouveau-Continent. •
— ■ La conformation tonte mongolienne du crâne, le type du chasseur, la coutume de s'initier par de longs jeûnes et par des songes i l'état de clairvoyance et de visions, l'identité des croyances fondamentales et des symboles religieux (sans excepter la tortue), tout nous ramène au touranisme primitif. ■ — U. Bunsen ajoute qu*il n'y rien dans les langues américaines qui contrarie cette conséquence tirée de l'histoire et de la physiologie.
Mais M. Lehir fait remarquer, avec un sens profond, que H. Bunsen hésite à rien conclure directement de la philologie, et que M. Max Miitler se maintient dans les mêmes limites (Cf. Lettre de M. MûUer à M, Bun$en^ an t. III de Christia' nity and Mankmd^ et Leçons smr la tcienc* du langage^ t. 1*') ; que selon M. Millier la philologie ne s'oppose pas plus que la physiologie à l'unité de la race humaine ; que les langues touraniennes (toutes les langues de l'Europe et de l'Asie qui ne sont ni ariennes, ai sémitiques, ni chinoises) ont en commun des éléments
610 LARAUCANA.
général la noblesse araucane est beaucoup moins cuivrée que dans les provinces du nord. Lé docte naturaliste explique cette
qu*ellei ont dû puisera la même source (voy. Leçon VIII, p. 313 et soit.; tr«d. fi-, de M. George H»rrii\ c Mais* coutinue le savant prêtre de Sdint-Sulpiee, Tanleur est moios affirmatif for la parenté des langues (ouranieniies avec celles de TAménque. Il semble toutefois partaf^er l'opinion de ses pré iécesseors les plus experts en celte matière, de ceux dont il fait le plus grand cas, tels que Rask, Cas- Iren et M. Scbott qui ont étendu gradue lement la famille turque (ou touraaieone) sur l'Asie septenirionale et sur le nord de TEurope et de l'Amérique. ■ (M. Mohl. /ournûl asiatique, V» série, t. VIII, p. 67, ann. 1S56).
Devant ces résultats, M. Lehir conclut que la science n*a pas dit son dernier mot, et il appelle Tattentioa de ses lecteurs sur certains traits d*arflnité qni, malgré les dissemblances les plus profoudes, lui apparaissent entre la langue algouquine et les langues indo-européennes, dans ses racine* et surtout dans plusieurs formes grammaticales. L'ancien missionnaire dont le livre sur les laufcues sauvages d'Amériqae a été son poiut de départ, avait rapproché les pronoms personnels algouquins des mêmes pronoms en hébreu, et la re^^semblance en effet est fr.tppante, selon le docte professeur d*Kcriture sainte; • muis il aurait pu éj^alement, dit-il, les comparer avec les pronoms égyptien;:, ariens et louraniens ; car, dans toutes ces familles de langues, les racines pronominales sont pour la plupart identiques, et il y a làatserémeut un fait d'une importance majeure dans la question de l'unité de race humaine. Mais précisément à cause de cette universa'ilé de pronoms, j'é«ite de les faire entrer dans la recherche des rapports spéciaux dont je m'occupe ici. • Bl reseeilent critique s'attache i coustater les ressemblances qu'offrent, entre les langues en débat, quelques racines attributives qui tiennent au fond même des idiomes; il compare les formes grammaticales, les pluriels, les diminutifs; il signale nne foule d'autres rapports entre les langues ariennes et la langue algoaqaine, et il achève par cette conclusion : ■ Jusqu'à la preuve du contraire, il reste pro* bable à mes yeui, que des émigrants européens ont, dès une époque très-reculée — et bien avant le x« siècle où des Irlandais abordèrent au Groenland, — contribué pour leur part i peupler l'Amérique, en se mêlant toutefois i d*autres races, et qae, malgré leur petit nombre, ils ont laissé dans les langues ultra-atlan tiques une impression encore vivante de leur passage. Ce serait dans la race de Gumer, dans la postérité de ses trois fils. Ascenez, Riphaih et Togorma, c'est i-d ire parmi les Germains, les Celles et les Arméniens, qu'il faudrait chercher la source de celte émigration lointaine et si complètement oubliéf . » (T. II, p. 488-89, />«« languet amérietùnes.)
Il n'y a au fond aucune contradiction entre ces corollaires et ceux de M. d'Eiehthal, puisque M. Lehir avoue l'origine touraoienne de TAmérique et que H. d'Bichihal reconnaît d'autres sources puur sa population que les bouddhistes d'Asie. Tout se borne i un problème de mesure et de proportion qu'il est peut-être impossible attjourd*hui de résoudre. Les types de races ne sont pas ici une objection sérieuse, et pour cette dernière face de notre matière, qni intéresse k un si haut degré la question fondamentale de l'unité de l'espèce humaine, nous avons la bonne forluoe de pouvoir transcrire ici quelques lignes aussi judicienses que coucluanles, empruntées à un ouvrage tout récent et où les plus hautes spéculations de la pensée sont toujours dirigées par la méthode la plus sévère et Pinvestigation toujours complète des faits : • M. A^'assii, nuus dit M. Th. Uenri Martin, exagère les différences entre les races humaines; il croit que certaines d'entre elles sont esseotiellement et originairement séparées les unes des autres, et qu'elles ne peuvent pas remonter à une source commune. (Cf. DePenpècê et de la cla$si/lration «a soologie^ trad. fr., Paris, 1869, p. 108-199, 195-107.) En un mot, sans aller autti Iota que d'autres polygénùte» des ÉUts-Unis, par exemple H. Norton et ses disciples,
SUPPLÉMENTS. Cil
circonstance jjar le croisement des races. L.aguerre^ l'invasion sans cesse renouvelées, livraient aux déprédateurs des milliers de jeunes filles et de femmes espagnoles ; ils en achetaient aussi aux Puelches, leurs voisins, les adoptaient pour épouses, et il n'y arien d'étonnant que la race des caciques se soit ainrî modifiée plus vite que le reste de la nation '.
MM. Nottet Gliddon^qui distinguent dan» le genrt hamaiu de nombreuses etpèces, M. Agsttiz est polygéniste. Eu cela je ne puis te suitre, et ses preuves me parais- MBt tout à f«it insuffitantei. Les raisons scientifiques par lesquelles M. de Qua(re> fages {L'unité de Ce^pètte humaine. Pans, 1801) a combattu cette bjpothese, sont bien plus fortes, et ses conclusions seraient inattaquables, si, au lieu d'être présentées comme unclémonstraiion du monogénhmef c'est-i-dire de la communauté d'origine de toutes les races bumaines, elles s'arrêtaient i ce qu'il a vraimeut établi, c'est-à-dire à la très-grande probabilité tcientifique de cette doctrine. En rffet, les croisements des races humaines entre elles offrent tous les caractères do méiûtage, qui ne sont pas des limites de l'espèce, et non les caractèi es très-différeota de V hybridation, qui e%i le cruisement de deui espèces distinctes; la distribution géographique des races humaines ne paraît offrir aucune correspondance primitive avec celle des groupes d'espèces animales formés chacun autour d'uo Centre particulier de création^ et Torigine des races humaines, à partir d'une souche commune, peut s'«xpliquer suffisamment par la variabilité restrrinle, telle que M. Faivre {La variabilité dei espèces et set limitetj Paris, 1868) l'a défiuie et eoofitatée dans l'ensemble du règne animal et du règne végétal, c'est-à-dire par la Tariabilité des caractères inférieurs aux caractères spécifiques. Cette probabilité de rorigine commune des races humaines a été foriifiée, et l'un d«s principaux arguments des polygéniste»^ été détruit, par M. «le Quatrefages, sur l'origine, cerlaioemeot asiatique, des populations prétendues autochthonea de la Polynésie {les Polynésiens et leurs migrations^ Paris, 1S6<>). La probabilité du monoyénisme est d'ailleurs confirmée par un caractère spécifique de haute importance et trop négligé en général par les zoologistes qui se sont occupés d'antbrof olo^ie : je veux dire le caractère psychologique, qui montre bien l'unité de l'espèce humaine an milien de la diversité des races (voy. M. Ladevi-Roche, De Cunité des races humaines d* après tes données de la psyckolugie et de la physiologie, Bordeaux et Paris, 1861). L'unité originelle des races humaines est confirmée aussi par l'identité primitive d'un certain fonds de traditions commun à toutes ces races, identité encore reconuaisaable suusla diversité de leurs traditions actuelles. Je crais iloue «voir de boimes raisons scientifiques qui s'accordent avec le bcntiment de la fraternité humaine, pour repouuer l'hypothèse polygéniste adoptée par H. Agassix en ce qui concerne les races humaines actuelles.» {Les Sciences et la Philosophie, Paris, 1869, p. 497-499.)
1 L'explication donnée ici par Domeyko éclaire une des faces du problème; mais le résout-elle entièrement? Rend-ell* asaei compte de l'état physique de provinces entières? Or, s'il faut en croire Mulina, les habitants de la province de Boroa qui .^e trouve au ccutre de l'Arauco, sous le 39« dogré de latitude australe, soat plus b.aocs et plus rouges que les autres, ont les che«eux bloa<<s, les yeux bleus, comme t^n Europe soua la zone tempétée du Nor I. (Cf. Saqgiosutla storia naturaie dei Chili, p. S73.) Il est vrai que d'Orbiguy, et il avait vécu pendant huit mois chez les Araucans (Cf. Voy. dans C Amérique mérid., t. IV, p. 179), exprime aussi l'opinion que Uomeyko a reproduite, et il ne croit pas à l'exactitude uu propos de Molina.
e|i2 L'ARAUCAIfA.
Domeyko esl beaucoup plus réservé lorsqu'il veut nous initier aux croyances religieuses des Araucans. Il trouve taot de jagements précipités, tanl d'idées obscures et contradictoires, même dans les dépositions des missionnaires qui avaient vécu chez ce peuple encore mal connu, qu'il hésite à se prononcer sur cette matière. Tout ce que l'on sait d'une façon positive, c'est quHs n'avaient pas de culte extérieur, ni prêtre, ni temple, pas d'idoles, pas de cérémonies religieuses. C'est à cause de cela sans doute que don Ercilla * voyait en eux des adorateurs du démon. Plus juste el plus profond dans ses recherches, Molina ' déclare qu'ils reconnaissent un Être suprême, auquel ils donnent le nom de « Pillan », c'est-à-dire, de « grand Esprit » ; que de plus ils croient à des dieux subalternes , parmi lesquels le premier rang appartient à « Quecubù », être méchant, auteur de tout mal et de toute infortune; qu'à ces dieux ils n'offrent aucun hommage visible ; mais qu'ils croient à Fimmortalité de l'âme*. Invoquent-ils un dieu dans leurs désastres ? s'adressentils au dieu du mal pour apaiser sa colère? au Dieu bon pour appeler ses secours î C'est un point discuté : mais il est incontestable qu'ils ont toujours eu la croyance en Dieu, créateur de tout l'univers, et celle d'une âme immortelle. Faute de lumières, ils admettent deux principes opposés, celui du bien et celui du mal ; tout le bien ë&t, dans leurs croyances, au pouvoir du premier, tout le mal au pouvoir du second. Ils ne sauraient s'imaginer que le mal et la souffrance puissent venir d'un être infiniment bon ; aussi n'ont-ils pas recours à lui pour
1 cf. Araueana, I, 40.
t Cf. Abbaïc Giov. Ignazio Molina, Saggio sulla Sioria civile del Chile, Bok»goa, «787, ia-S. Gratcl traduisit cet ouvrage en français, Pam, l* méoie r ' Saggio tuUa Storia mlwraie del Chili, Bologna, 1810, petit in-4.
> t Esai riconoscono an Bute supremo, autore d'ogoi casa, a oui daano il di Pillan. Questa toce derira dApuUi o pilli (l'anima), e dénota lo spirilo per eccelleoza. Sogyio tulla storia civile de Chiliy lib. Il, cap. t, p. 79 ; ibid : • Alla prima classe di questi Dei suballerni appartengono VEpunamun ch* è il k>ro Marte o sia il Dio de la guerra, ■ etc. • Sono d^aecordo circa rimmortaliià ddl' «mnaa. Quesia coosolante verità è radicata e corne ingeniu nel loro spirito. • (/Wd., p. S8.) L'opiuion de Molina, partagée par Domeyko, l'est aussi par M. Alcidc d'Orbigny, Yoy. dans C Amérique mérid., t. IV, p. 184, et nous n'hésilout pas à croire ^M c'est à cause de l'erreur exprimée par Frésier sur cette matière, que ce DatnraKile éminent a déclaré que cet ingénieur d'un mérite très-réel n'avait svr les peaplta de rAraucanie que des connaistancei insuffisantes. (Cf. supra, p. H^ notes.)
soulager leurs misères ; et tout porte à supposer qu'ils s'adressent directement à celui qu'ils regardent comme la cause de leurs peines et qu'ils estiment assez puissant pour les délivrer. De là vient que, dans leurs assemblées, ils offrent au Dieu bienfaiteur les prémices de leurs boissons et du sang des animaux qulls immolent, tandis que dans le cas d'infortune, de maladie et de mort, c'est le génie du mal qu'ils s'efforcent d adoucir ; ou bien encore ils chercbent à conjurer l'ennemi des hommes en se livrant à des pratiques superstitieuses. De U cette convie* tien chez les espagnols, chez l!]rcilla, qu ils adoraient le démon, croyance incompatible avec la nature même du cœur humain et les instincts de notre intelligence. Bien qu'ils estiment l'Ame immort elle^ les Araucans n'en conservent pas moins sur la nature de l'âme et sur la vie à venir des idées aussi grossières que sur l'origine du mal. Ce peuple enfant ne sait se figurer pour l'autre monde de joies plus pures que celles de la terre, joies qui constituent à ses yeux l'objet principal de son existence. Par delà ce monde, il pense que l'âme est encore soumise aux mêmes désirs et aux mêmes passions ^
1 Cet ooiwidéralioQf de Domeyko § ur les idée« religieutet dee Araucans, nous •erobleat beaucoup mieux fondées que celles de Frésier. Suivant Piugéuieur frauça'Sf c les (udiens de la frontière, surtout le long de la c6te. paraissent assez portés à embrasser notre religion, si elle ue défendait pas la polygamie et l'ivrognerie; mais ils ne p^-uveut se faire violence sur ces deua articles... Je me suis informé avec soin de leur religion, eontioue*t-il, et j'ai appris quMis n*en avaient aucune. Un jésuite de bonne foi, procureur des missions que le roi d'Espagne entretient au Chili, m'assura quMs étaient de vriis atlié«*s, qu'ils n'adoraient rien du tout, et se moquaieut de tout ce qu'on pouvait leur dire là-dessus... Néanmoins, les missionnaires pénètrent jusque bieu près du détroit de MaKellan, et vivent avec eux saus qu'ils leur fassent aucun mal; au coutraire, ces peuples ont une sorte de vénération pour eux. Hais ils pourront dans la suite faire quelque fruit, parce qu'ils demandent aux principaux caciques, leurs fils aîués, pour les instruire; ils «n élèvent un certain nombre dans leur collège de Chillan, dont le roi doit payer la peusion, et quand ils sont grands, ils les renvoient k leurs patenta, instruits de la religion et élevés dans les lettres espagnoles; de sorte qu'il s'en trouve aujourd'hui cbea eux qui «ont chrétient et se contentent d'une femme. Une marque que les Indiens du Chili n'ont aucune religion, c'est qu'on n'a jamais trouvé cUei en< ni temples, ni vestiges d'idoles qu'ils aient admis, comme on en voit encore auj »ur«t'hui en plusieurs e 'droits du Pérou... Au reste, il s'en trouve qui croient une autre vie, pour laquelle on met à ceux qui meurent de quoi boire, manger, s'habiller dans le tombeau... Les femmes de ceux qui ne sont pu chrétiens, df meurent pendant pluaienrs jours sur le tombeau de leurs maris, k leur faire la cuisine, à leur jeter sor le corps de la cAieAa» qui est leur boisson , et leur aecommodeut leur» bagages, comme pour faire un voyage de longue durée, il nt faut pat croire pour cela qu'ils aient une idée de la spiritualité de l'àmt ni de ton immortalité, l's lu
II Sft
614 LARAUCAKA.
Ce qui surtout a fait condamner l'Indien comme un être dégradé^ inaccessible à la civilisation moderne et chrétienne, ce sont les coutumes barbares, les superstitions auxquelles il se livre dans les assemblées, et sa crédulité envers les devins qui font verser tant de fois le sang du Juste et de l'innocent. Mais rhomme, privé de la révélation divine, qui seule peut lui donner une notion Juste de son créateur, ne cherche- t-il pas nne ombre de révélation dans les choses créées, dans tout ce qui l'entoure, dans les songes, dans le chant et le vol des oiseaux, dans les secousses volcaniques, dans les bruits du vent et de la mer, dans les sombres nuages, dans le ciel serein ? « La superstition, dit Lacordaire, est un commerce de Thomme avec Dieu, entaché d'inefficacité, d'immoralité et de déraison; l'incrédulité est une rupture désespérée de tout commerce de l'homme avec Dieu ^ n 11 ne faudrait pas croire pourtant que la haine des tribus araucanes contre le christianisme soit toujours la môme qu'il y a trois cents ans. 11 est rare que les Indiens traitent le prôtre de l'Êvanglle avec orgueil et cruauté. Depuis la première invasion espagnole, il y a presque toujours eu des missionnaires en Araucanie ; ils ont introduit dans la langue môme le nom de Dieu et des mots composés qui expriment les attributs de l'Être suprême. Il y a de vieux barbares qui portent des noms chrétiens. D'autres ont été baptisés dans leur enfance, ou descendent d'un père, d'un aïeul baptisé. Souvent ces mômes Indiens se rappellent de la religion le nom seul ; mais ils respectent la croix et lui attribuent une secrète puissance. Dans les cimetières, ils plantent des croix sur la tombe de leurs chefs. Après leurs conseils publics, ils veulent qu'une croix redise le souvenir de l'assemblée, et, tant que cette croix subsiste et frappe leurs yeux, ils gardent Gdélité et res-
regardent comme quelque chose de corporel qui doit aller au delà des mers, duH desjieux de plaisirs, où ils regorgeront de viandes et de boissons; qu'ils yauroBl plusieurs femmes, qui ne leur feront point d*enfAnts, qui seront occupées à Jear faire de bonne chicha^ à les servir, etc. • (p. 53-54). Les affirmiitioos du jés«i(e d€ bonne foi sur lesquelles s'appuie Frezier, nous semblent Pexpreas«on des préjugés espagnols, déji partages et formulés par Erriila, plulAt que le témoignage d*oa historien observateur et Téridique. Ce que déclare Frézier des croyances de l*A> raucan sur la vie future est beaucoup plu<i exaet, et plus conforme aux récits de UoUna, de Domeyko, de M. Tounens et de M. Aleide d'Orbiguy. Cf. ii*fra, §§ S et 3. 1 Voy. Conférences de Notre-Dame de Paris, U 11 (années 1844-1 845- 1S46» édit. 1855, p. 15(}.
SUPPLÉMSIITS. 615
pect à leurs conventions. Près de l'emboucbare du « rio Impérial », daos un lieu séparé de tout contact avec les chrétiens, Domeyko a vu deux croix penchées Tune sur l'autre, couvertes de DQousse et presque pourries. Quinze caciques et une centaine de jeunes cavaliers reçurent auprès de ces croix le voyageur qui venait visiter la terre des Indiens ; et un vieux cacique dont la taille gigantesque, la voix puissante, les traits pleins d'expression et de noblesse, lui rappelèrent aussitôt les orateurs du conseil réuni sous les ordres de Caupolicau, lui apprit que ces croix avaient été dressées en souvenir d'une convention de paix faite, il y avaii déjà uo demi-siècle, avec les Espagnols; les Indiens les avaient toujours respectées, et ils se montraient disposés à maintenir Talliance comme leurs pères. Ailleurs, cl au foyer môme de Tancienne insurrection, près du Vieux Tucapel, il y avait eu pendant plus de deux siècles un modeste couvent de missionnaires. Là s'étaient réfugiées des religieuses tremblantes d'effroi, fuyant les horreurs de la guerre, aux premiers Joufï de l'indépendance du Chili. Le couvent devint bientôt une caserne; le feu y prit et, en 1835, un affreux tremblement de terre en acheva la deslrurtion. Depuis vingt années entières, croix et mission avaient disparu de la solitude de Tucapel. Le fruit de tant d'efforts, le travail des siècles étaient anéantis. Mais en 1843, par un mouvement tout spontané, quelques indigènes se rendirent auprès du chef de la province, et réclamèrent le rétablissement de la mission conventuelle, le retour d'un Padre. Le gouvernement se hâta de leur envoyer un prêtre pour reconstruire le couvent et son église. Mais à peine le P(u2re fut-il arrivé à Tucapel, que les sentiments de vieille opposition et de vieille crainte pour leur sûreté se ranimèrent dans quelques esprits. Il y eut méfiance contre le présent que faisaient les âls des Espagnols. Deux partis se formèrent aussitôt. Les uns voulaient que Ton ne reçût pas le PadrCy que l'on ne rétablit pas l'église; les autres désiraient voir renaître de ses débris l'ancienne mission de Tucapel. Les sauvages s'en remirent à la décision du sort; ils s'armèrent pour le jeu de la crosse *. Plus de cinq cents Indiens se réunirent pour cette
* Le jeu de la crosse, que les Indietit appelaient sueea, selon Frézier (PI. IX), était analogue 4 celui de la <ou/e, cbex dos Bas-Bretoni. (Cf. <* uyon9ac'A,par Louis
épreuve là môme oà trois siècles auparavant Valdivia se confessait à son chapelain un instant avant de recevoir le coup mortel. La lutte se prolongea pendant trois Jours avec une ardeur singulière et avec toutes les cérémonies d'usage ; le sort se décida en faveur des amis du Padre, et, à l'unanimité, on décida l'admission du prêtre, le rétablissement de l'édifice religieux. Les difficultés semblèrent renaître dans l'exécution. Les rusés caciques se réunirent en conseil pour traiter l'affaire du couvent. 11 y eut là plus de huit cents Indiens ; et la crainte de l'étranger se ât sentir dans la délibéral ion. Le Padre, la mission étaient accueillis; mais le missionnaire ne devait amener aucun ouvrier^ aucun peon espagnol. 11 devait bâtir la maison avec l'aide des Indiens : « Mais si vous ne savez pas travailler, et si vous n'avex jamais élevé une maison comme celle que je veux bâtir ?» leur disait le religieux, a Tu nous apprendras », répondaient iU, et ils s'engagèrent à fournir chaque semaine la quantité de peones demandés par l'homme de Dieu. Des deux côtés, on régla aussi le salaire des travailleurs; mais le Padre eut la précaution de les prévenir qu'il ne les payerait que le dernier Jour de la semaiae, et les caciques furent avertis que l'Indien qui abandonnerait sa tâche durant la semaine, perdrait tout droit au salaire, eût-il travaillé quatre ou cinq jours. Les caciques acceptèrent toutes ces conditions et les remplirent avec fidélité; ils consentirent môme à ce que le nouveau fondateur gardât un ouvrier espagnol venu avec lui pour la fabrication des briques et des tuiles. Domeyko vit à l'œuvre le pauvre récollet, faible et petit homme, qui s'agitait au milieu de ses vigoureux apprentis, les instruisait, les gourmandait, épuisait avec eux tous les trésors de sa patience. A son retour de Valdivia, il trouva le temple et
Dufilhol.) On te rappelle que le mot $oule tignîfiait mas$ui dans notre vieille lao^e militaire. U êueca consistait à chasser vers un but fixé d*aTance par les deux partis, une balle ou une pierre, à l'aide d'un bâton recourbé par le bout ainsi qae ies ancienoes houlettes. Les peuples du Nouveau'Monde* an nord comme au sud, étaient passionnés pour ce genre d*épreuve. Les missionnaires catholiques Tont trourée dans les districts les plus lointains de l'Amérique septentrionale. L*{le et le lac i la Crosse, dans le diocèse de Saiut'Boniface (Nouvelle-Bretagne), à 1,100 kil. au moins du cher-lieu épiscopal, doivent même à ce jeu le nom qu'ils portent. Ils furent ainsi appelés par les premiers voya^teurs qui, dit-on, rencontrèrent sar les bords du lac des sauvages jouant à la crosse. (Cf. Annale* de la I*ropagatioH, mai 1868, n« i38, p. t29.)
la maison achevés, une école commencée, et le naluraliste assista à la messe qu'un nouveau prôlre plein de mérite, venu pour le service de la mission, fra Chérubin! Brancadori, fit entendre à ces barbares si jaloux de leur libre indépendance. D'autres caciques qui s'étaient trouvés à la réunion dont nous avons parlé, celui de Purén entre autres, manifestèrent un vif désir de voir aussi la croix plantée sur leurs domaines. Ils semblaient porter envie au cacique de Tucapel, à la faveur accordée à un chef qu'ils regardaient comme leur inférieur pour la naissance, le courage et la richesse. Peut-être aussi leur vœu était-il inspiré par d'autres motifs ; car Purén et Paynemal son puissant émule, étaient baptisés, et recevaient une légère solde du gouvernement chilien.
Tel est donc aujourd'hui, au point de vue religieux, Vélat des Araucans. 11 y a loin de leur atlilude actuelle à l'implacable haine qui éclatait dans les premiers temps. Quant aux mœurs et aux coutumes de la vie ordinaire des Indiens, il faut les considérer tour à tour dans la paix et dans la guerre. Tout est confus dans le tableau de leur existence sans cette distinction capitale.
En temps de paix, l'Indien est le plus hospitalier des hommes et le plus fidèle dans ses relations; il est reconnaissant pour les bienfaits et rempli d'honneur. 11 a quelque chose de doux et de grave, de pensif et de sérieux. Il sait respecter l'autorité et rendre les sentiments d'affection qu'on lui porte. Mais, en général, il semble lourd, paresseux, enclin au jeu et à l'ivresse. Il porte tout à l'extrême, et ce barbare, si calme et si posé, passe tout d'un coup à des mouvements tumultueux et à la fureur.
Chaque maison est pour ainsi dire un petit État dont le propriétaire jouit de la plus complète indépendance. L'bOte n'y est admis qu'avec une sorte de cérémonial traditionnel. La femme et les enfants ont déjà tout préparé pour le recevoir que le chef de la famille en est encore avec l'étranger aux préliminaires et aux politesses de l'admission. Ils aiment singulièrement l'étiquette et les procédés formalistes. Après cela ils se montrent confiants, expansifs, pleins de douce tendresse et d'intérêt sincère pour l'hôte qu'ils ont accueilli. Les mets sont apportés dans de larges bassins de bois, et l'on commence par VulpOy leur plat essentiel, ils se nourrissent peu de chair, et c'est là
une difTérence caractéristique entre eux et leurs voisins d'au delà des Andes, dont la chair du troupeau est la seule nourriture. Ce sont les femmes qui servent, et elles le font en silence^ a?ec modestie, les yeux baissés vers la terre; personne ne leur adresse la parole.
L'ordre et une austère discipline semblent régner dans la famille. Les enfants obéissent à leur père. Les femmes sont occupées de leurs petits, de la cuisine, filent de la laine et tissent des vêlements.
L'Indien du Chili est laboureur ; il l'est par caractère, par la nature môme du sol, par son propre génie et ses habitudes. U dilTère encore par là des Péhuenches et des autres tribus transandines. Ceux-là sont pasteurs et nomades, véritables oiseaux de proie ; leurs tentes de cuir se déplacent comme les nuées épaisses des sauterelles. L'Araucan au contraire a une demeure bien faite et spacieuse, longue de vingt varaSj large de huit ou dix. Elle est bien abritée contre les vents et la pluie; haute, construite de bois, de coligûe et de paille, elle ne présente qu'une porte, et au sommet du toit une ouverture laisse échapper la fumée. Tout près de la maison se trouvent les jardins et les semailles, le blé, l'orge, le maïs, les pois, le lin, le chou ; la culture est bien faite et protégée par des enclos, et comme les habitations se trouvent presque toujours dans le voisinage des rivières, ils réservent sur leurs bords de beaux pâturages pour leurs chevaux et leur superbe bétail. L'Araucan se sert de la charrue espagnole, et il fait un double labour. L'abondance des pluies rend inutiles pour lui les canaux et l'arrosage artificiel.
Il 7 a chez cette nation, et surtout parmi les caciques llanudos, des hommes qui possèdent quatre cents chevaux et plus, et des troupeaux considérables. Les «costcnos » ont moins de richesse et d'opulence. Cependant la pêche, les coquillages, le sel qu'ils savent extraire, leur fournissent aussi des moyens d'existence qui manquent à leurs voisins de la pampa.
La terre glaise et l'argile, qui abondent dans toute l'Araucanie, leur permettent défaire des pots, des cruches, de grandes jarres semblables pour la forme et la capacité à ceux que le hasard a fait découvrir dans les tombeaux des Indiens au nord du Chili, au Pérou et en Bolivie. Ils façonnent aussi avec assez d'adresse
des plats^ des cuillères, des terrines en bois.Leurs femmes savent faire avec la laine des tissus solides et moelleux, qu'elles teignent avec des couleurs inaltérables. Enfin ils ont des ouvriers qui fabriquent des éperons, des ornements pour les brides et des plastrons pour les chevaux. L'Indien aime assez le luxe et l'ostentation; e( sur l'attrait qui le domine pourraient compter les prétendus civilisateurs dont toute la propagande consiste à séduire et à tromper l'amour-propre et les enfantines inclinations de leurs semblables.
Assurément l'Indien, tel que vient de le dépeindre Domeyko, ne saurait être pris ni pour un sauvage ni pour un barbare ; mais le spectacle de l'organisation sociale et politique de ce même peuple et les penchants qu'il déploie dans la guerre désenchantent l'observateur et l'attristent, en lui montrant l'homme tel qu'il était avant que la lumière divine eût éclairé sa raison et fait disparaître de son cœur les passions effrénées.
Voyez d'abord à quelle abjection chez eux la femme est réduite. D'ordinaire elle est de petite taille^ à tôle ronde et à front étroit. Ses yeux sont à la fois afifectueux et timides ; sa voix très-douce et délicate exprime le malheur et la servitude. Elle parle presque en chantant et elle traîne ses dernières syllabes comme un soupir ; dans sa marche elle est un peu courbée; son vêtement est long, modeste et sombre ; il lui couvre tout le corps, excepté les pieds et les bras qui restent nus. Ses cheveux se partagent en deux longues tresses où elle môle des milliers de grains de verroterie, et dont elle forme un turban autour de sa tête ; son cou, sa poitrine sont chargés de files do perles et de grelots ; aux pieds et aux bras, elle porte de larges anneaux d'argent et des bracelets de ckaquira ^ Mais son goût naturel pour la parure n'empêche pas de reconnaître en elle une image de la servitude et de la dégradation . Dans la réalité, la femme indienne est une esclave, ou tout au plus la domestique de son mari. II l'a achetée de son père à prix convenu; elle est destinée au travail, tandis que l'homme se repose sur le seuil de sa demeure, ou se mêle à une expédition sanguinaire. Dans la bonne et dans la mauvaise fortune, elle sert son maître sans
* Cf. supra, p. 593.
«90 LARAUCANA.
pouvoir môme captiver une tendresse que l'orgueilleux partage entre toutes ses esclaves. L'Ara ucan, pour se dédommager de rinrériorité morale, résullal inévitable de son grossier sensualisme, humilie ses esclaves, les rabaisse, les avilit. Il ne peut môme donner à ses enfants raffcction du chrétien; ils sont pour lui des ôtres nés de ses domestiques, d'un amour que plusieurs partagent, tout malériel et soldé. Lorsque Tlndienn a qu'une femme, c'est qu'un plus grand nombre coûterait cher. Pour se marier il faut donner au père de la jeune fille huit ou dix présents : c'est une vache, un cheval, un poncho, une bride, une paire d'éperons, etc. Une faut pas satisfaire seulement à l'avidité paternelle pour obtenir cette femme; mais il faut recommencer pour le père, pour les frères, pour les proches, lorsqu'elle vient à mourir^ et si le mari ne donne rien, ils ne la laissent pas enterrer avant la putréfaction. Si ce n'est pas de sa belle mopt que la femme succombe, si le mari l'a tuée ; oh I il n'en est pas quitte avec douze, avec quatorze présents; voilà un pauvre homme ruiné pour la vie entière. Et s'il ne la tue pas, il ne peut pas toujours prouver qu'elle ne meurt pas d'un coup qu'il a porté, d'une blessure qu'il lui a faite ! Que de causes pour tourmenter le malheureux survivant, pour le pressurer ! voilà les motifs qui enapèchent beaucoup d'entre eux de prendre plus d'une fômme; le sentiment moral du chrétien n'a aucune action céans.
Ainsi la femme est une esclave chargée de tout le service du ménage. Elle est tout à fait exclue des relations sociales, des jeux, des danses, des divertissements de l'homme. Tout au plus lui permet-on de pleurer et de pousser des cris de douleur à l'enterrement du mari.
Malte- Brun prétend que les Araucans « aiment la poésie et l'éloquence, et ont une langue riche, douce et élégante '. » M. Domeyko ne semble pas admettre qu'ils aient poussé ce goût du beau jusqu'à l'art musical, et il soutient môme qu'ils ont fort peu d'aptitude pour les arts. Leur chant est un récitatif sans mélodie, sans consonnance, comme leur éloquence est un chant emporté et monotone. Le môme défaut de goût, de grâce
1 Cf. HalleBruD, t. VI, p. 721. Plus loin, dans ce même Tolune de VAraucanâ, % 3, nous verrons quelles restrictions judicieuses M. d'Orbiguj appurte au jugement sévère de Domeyko.
et d'imagination se remarque dans la danse indienne. Ils se penchent, se mettent presque à genoux, tournent le visage \er3 le sol, tout comme le font les petits enfants. Leur instrument unique est une espèce de pipeau qu'ils forment avec la lige d'une plante sauvage et dont ils tirent un son lugubre sans modulations et sans harmonie.
Ces femmes infortunées auxquelles il n'est permis d'assister qu'à la Iriste représentation des funérailles, pour 7 faire entendre leurs chants ou plutôt leurs cris mélancoliques, sont plus malheureuses encore en temps de guerre ou d'invasion. Sans participer à la vie active et aventureuse de leurs vaillants époux, elles vont se cacher avec leur jeune famille dans des forêts impénétrables, où elles meurent de faim et de misère; si la guerre se prolonge et si elles sont découvertes, la captivité devient leur partage. Elles sont vendues, ou si l'ennemi les garde, elles deviennent leurs esclaves, la propriété de celui qui a égorgé leurs enfants, leur mari. Sort funeste, mais commun à la femme partout où la lumière de l'Évangile n'a pas pénétré, et même chez les peuples civilisés aujourd'hui, avant que le christianisme leur fût connu.
La grossièreté des barbares envers la femme se retrouve tout entière dans les cérémonies par lesquelles ils pensent honorer la mémoire de leurs morts. La vie sur l'autre rivage n'est pour eux que la prolongation de l'existence terrestre. Les mêmes joies s'y doivent reproduire. L'ivresse, les festins, les courses effrénées, bonheur de l'Araucan ici-bas, seront encore son bonheur dans le monde inconnu, et pour l'honorer que peuventils faire de mieux que de se livrer auprès de sa tombe aux jeux et aux fêles qu'il aimait durant sa vie 7 A peine un cacique est-il mort, qu'on l'habille du vêtement le plus somptueux. On se livre trois ou quatre jours à d'interminables banquets ; on réunit du blé, du maïs; on en ramasse une provision considérable destinée à être mise avec le mort dans sa tombe. Deux ou trois mois s'écoulent, et souvent on revient aux libations, accessoire essentiel de la cérémonie funéraire. Cependant les restes du noble cacique pourrissent et infectent l'habitation où sont condamnés à vivre les enfants et les veuves. L'odeur devient telle que la maison n'est plus accessible. Enfin le jour solennel arrive,
G%i LABAUCANA.
trois cents Indiens se rassemblent; le hennissement de leurs chevaux, le bruit des trompettes font retentir les alentours. C'est au milieu d*un nouvel et copieux festin et de la plus complète ivresse que s'ouvre la pompe ; pendant des Jours et des nuits, autour de ces restes mortels décomposés, des courses sans fin ont lieu, et vous y voyez flotter au vent la noire et longue chevelure des plus habiles cavaliers. Cependant les membres de la famille conduisent à la place où il doit reposer, le cadavre du cacique, mettent près de lui dans la tombe tout ce qu'il aimait le plus, ses armes^ sa lance qu'il a tant de fois rougie du sang ennemi, les couvertures de ses chevaux^ ses éperons, des mets délicats, des grains, tout ce qui leur semble nécessaire dans l'autre monde au chef qu'ils ont perdu ^
En constatant ces pratiques grossières, Molina, frappé du contraste que présente le sensualisme des tribus de l'Araucanie et les germes qu'elles contiennent d'une civilisation beaucoup plus avancée, n'hésite pas à voir dans ce peuple les débris d'une société glorieuse déchue par une révolution morale analogue à ces révolutions physiques auxquelles notre globe lui-même est soumis. Depuis la conquête tout au moins, les marques de la décadence sont frappantes. L'union réelle n'existe plus; ils n'obéissent plus à cette nécessité politique de réunir leurs forces et de concentrer le pouvoir, afin d'agir avec plus d'énergie. Ils ne connaissent plus ces assemblées générales où les chefs du pays entier délibéraient sur les intérêts communs et sur l'élection des commandants. Les noms mOmes de toquis eià'ulmenes ont à peu près disparu. Les biens des frontières, vendus ou affermés, ont changé les divisions nationales du territoire. Tout le peuple se trouve partagé enti*e des caciques beaucoup plus nombreux qu'autrefois et dont plusieurs ont à peine dans leur district dix
i Des mœurs analogues oot été constatées parmi les tribus de TAfrique orientale. Auprès de Dagarooyo, sur les bords du Kiagani, fleure remouté par le capitaine Speke, des missionnaires tratersaient un jour ua cimetière arabe. • Les tombeanx, disent-ils dans leur relation, sont d'une forme étrauge. Chaque tombe est surmontée d*une marmite et d'une écuelle en terre cuite; et cVst dans ces vases que les tî- Tants déposent la nourriture qu'ils fournissent régulièrement aua morts. A l'entrée du caveau est placée une petite lampe qu'on allume ,en certaines circoastancas. Tout autour de Teuceinte funèbre, on voit ça et li sur le so!, du rtz en abondance et tout préparé. Les oiseaux en font leur pâture; mais les Arabes s'imagiueat qu'il est mangé par leurs parents défunts. > {Ann, de la Propag,, L XXXIX, p. 36.)
OU douze familles à gouveraer. La plupart Jouissent de leur titre par héritage, mais il y a en a qui le doivent au Chili, en récompense des services qu'ils lui ont rendus contre leurs frères. Quelques-uns sont très-riches^ possèdent de grands territoires, beaucoup de bétail, des chevaux nombreux; d'autres se perdent dans la foule du peuple ^ Aucun n'est assez puissant, n'exerce assez de prestige, pour faire en temps de paix respecter sa juridiction^ ou pour grouper tous ses vassaux en temps de guerre. Un danger pressant, Tinvasion du territoire, quelque grande vengeance seuls réuniraient les habitants et réveilleraient en eux le vieil enthousiasme. Les assemblées ne sont plus que partielles et se forment à peine de quelques tribus. Les messages que se transmettent les caciques les plus considérés^ vont aux districts les plus voisins et ont peu d'action sur les Indiens qui se trouvent à une longue distance. On ne voit plus ces fameux télégraphes de feu qui, répétés de sommets en sommets, sufDsaientpour soulever en une nuit la contrée entière, et parvenaient à rallier instantanément toutes les forces que le péril commun appelait à la défense des foyers domestiques. Tous les guerriers arrivaient par des chemins divers au même centre où ils venaient s'enflammer alors au contact des mômes haines pour les mêmes projets de vengeance.
Rien ne démontre mieux cette décadence politique que la conduite des Araucans dans la guerre du Chili pour son indépendance et dans celle que depuis se sont faite les partis. Les uns se battaient pour le roi, les autres pour la cause de l'affranchissement, le plus grand nombre pour le pillage; d'autres enfin restaient entièrement neutres. Pas un qui ait songé à profiter de cette époque de lutte et de désordre pour assurer l'antique liberté de l'Araucanie. Ils ne se souviennent que 4'une chose, c'est d'avoir été les compagnons d'armes de ceux •que leurs ancêtres regardaient comme leur ennemi national.
1 Dans sa Relation, M. Orllie de Tounens nous fait connaître par leurs noms 468 principaut eaetques arec lesquels il s'est associé. Cest avec Maguil qu'il eut «es premiers rapports. Uelin, Levion, Peoucon, Slillavil (le eaeique des Queehere- ^uas), Trintre, Namoncura, Quilapan, Quentucol, sueeessear de Magnil, sont les prineipaui chefs qui déterminèrent les tribus à le choisir pour leur souTcraio. H cite aossi, mais pour le flétrir, le cacique Catrileo, que les Indiens ont en exécraiion, parce qu'il s'est vendu aux Cbiliena (p. 55).
614 L'ARAUGANA.
A?ec le sentiment qui leur inspirait l'amour de la liberté et cette énergique défense de leur territoire, s'est effacée jusqu'à la mémoire des exploits et des héros de leur histoire. Si les traditions ont survécu, c*est grftce au génie des poètes. Les Araucans n'ont pas eu de chants nationaux. Ce ne sont pas les iadi* gènes, ce sont les chrétiens qui ont gardé le souvenir de Lau* taro, de Golocolo, de Caupolicàn. Combien peu savent à présent quel nom portait alors le « rio Impérial », comment leurs pères appelaient la côte célèbre où fut vaincu Villagran l Les descendants du cacique de Pilmayquen * ont perdu la trace de leur noble origine. Les Araucans n'ont conservé d'autre fait dans leur pensée que la destruction des sept colonies * ; triste monument de la bravoure de leurs ancêtres, plus durable que la gloire des hommes cruels qui Tout érigé.
L'orgueil de l'antique Arauco s'est évanoui. Apprivoisés pi;r la prudente politique des Espagnols, ses habitants se sont accoutumés à recevoir des cadeaux, des armes plus funestes pour les barbares mêmes que ne l'avait été le fer des Castillans. Familiarisés aujourd'hui avec leur condition inférieure, ils acceptent une misérable solde de la main qui les combattait^ des casaques, des bâtons, insigne de cette mesquine autorité qu'ils éc!)angent contre l'abaissement. D'autres réclament les mômes faveurs, et on les leur refuse parce qu'ils sont mcûns à craindre.
Cependant le caractère d'un peuple ne saurait se changer tout d'un coup, môme lorsque ses chefs se soumettent à Tempire du temps, ploient devant les circonstances et n'écoutent que la voit de i'égoîsme. De temps en temps il se réveille de cet assoupissement. La valeur farouche des Araucans, indice de Tère nouvelle qui se prépare pour eux, s'élance et sème devant elle la terreur et la désolation. C'est alors que l'Indien paraît avec tout son caractère sauvage et indompté. C'est une bête fauve insatiable de carnage, l/homme de la destruction se
1 Pilniayqaen était le district nème de Caupolicio. Cf. Araneana, ii , t7, el III, 4S-49. Les htbitanta, ses vassaux, s*appelaieut Piimayquenei, La ooatrée BBéme «tt située sur les bords du Lebà, i la droite de ce fleuve, el était séparé* par le court du Cauobupil , qui vient du nord, des fornidablet retrancbemeals de Ôuiapo, qui se trouve plut à l'est. Cf. «u/ira, Araue., cb. xuvi, oet. IS, noté I. .> Eu t6li.
SUPPLÉMBKTS. 625
réyeille avec ses passions brutales et frémissaotes. Rien de noble et de gTdnd ne corrige alors ses penchants effrénés. I.e corps nu, le visage teint, les cheveux hérissés, il pousse des cris affreux, se jette avec la fougue du désespoir sur les lignes en- Demies et cherche à surprendre Tadversaire à l'heure du plus profond sommeil. A son attaque impétueuse, il Joint la ruse et . la cruauté. 11 égorge ses captifs et n'épargne le sexe que pour le soumettre à des tortures plus indignes que la mort, au caprice de ses violentes passions.
Le Chilien qui n'a connu TAraucan qu'à l'heure des combats lui porte une haine profonde. A ses yeux l'Indien est perfide, barbare et féroce. Il n'est que l'homme tel que le font les passions de la nature, avant que le christianisme en ail corrigé les fureurs.
11 est facile de comprendre pourquoi le docte Ignacio Domeyko a voulu se rendre compte des motifs qui font repousser par les Indiens les progrès victorieux du Chili, et nous indiquer les moyens capables de civiliser et de réduire l'Arauco. En réalité, il les redoute plus qu'il ne veut le laisser paraître. Déjà dans la première partie de son opuscule S en décrivant le sol de TAraucanie, il nous parle non sans effroi d'un chemin qui passe à la r,acine du volcan d'Antuco et mène des deux côtés de la Cordillère. Reconnue pour la première fois par le général Cruz, il y a une soixantaine d'années, durant son expédition à Buénos-Ayres, c'est cette route qui servait aux Pehuenches, lorsqu'ils venaient fondre sur leurs voisins terrifiés. Domeyko vit empreintes sur les scories du volcan les traces profondes du pied de leurs chevaux. Il sert aujourd'hui aux voyages pacifiques des gens d'Antuco, de Tucapel, de « los Angeles», lorsqu'ils vont chercher le sel, à quatre journées d'Antuco, sur le penchant oriental des Andes. A six lieues du volcan, la cordillère de Pichachen forme le partage des eaux. Le rio de Mancol, réuni au Tucuman, forme le Nauguen dont les eaux inconnues courent baigner les Ilanos de la Palagonie. C'est auprès de la ligne de partage que dessine la cordillère de Pichachen que se dressent les tentes des Pehuenches,pa8teurs guerriers et nomades.
1 L'Araucanie et tes habitantif p. 14.
<Î26 L ABAUCANA.
Le chef de leurs tribus, moins nombreuses aujourd'hui, parait disposé à maintenir de bonnes relations avec le Chili et, pour uoe légère contribution, protège les commerçants qui vont chercher le sel sur son territoire. Il n'en est pas moins vrai, et Domeyko le reconnaît lui-même, qu'une marche précipitée peut jeter ce peuple sur la petite colonie d'Arauco, et de là, en on jour, étendre ses ravages sur le pays de Laja, porter répouvante dans le « llano n jusqu'à Cbillan et à Nacimiento. Sans doute par le môme chemin la civilisation du Chili peut exercer une puissante influence sur toutes les tribus indiennes de l'autre côté des monts et introduire parmi elles les lumières de la science et du christianisme. C'est par là que s'ouvrira un jour la voie la plus courte pour se rendre à Buenos-Ayres et que se formeront de plus étroites relations entre les deux républiques. Au volcan d'Antuco, à la cordillère de Pichachen est la porte qui mène de l'une à l'autre la civilisation et la barbarie, l'homme policé et l'homme sauvage ^ Aussi Domeyko, dans les prévisions de l'avenir, relève-t-il avec un soin curieux et attentif toutes les anciennes routes de communication que la nature elle-même avait tracées pour les habitants. Du pays des co$tefios au pays des llanudos, le chemin indiqué d'a\ance est celui des principales rivières, de « l'Impériale », du a Toltén». C'est à l'issue de la première de ces deux routes sur la mer, à quatre lieues du rivage, que les Espagnols, si ingénieux à choisir le lieu de leurs colonies, jetèrent les fondements d'une ville qui devait être la capitale de toutes ces contrées. L'art est venu se joindre à la nature et a frayé d'autres chemins encore entre les possessions du littoral et celles des pampas qui séparent les deux cordillères. Ils conduisent de la citadelle d'Arauco à Santa Juana, de Tucapel-le -Vieux ô los Angeles; d'autres gravissent de Tucapel à Purén, ou suivent des cours d'eau de
i La cordillère du Chili, qui a soureat plus de trente lieues de largeur, et eoa- 4ient des pics trèsélevés et de uorobreux Toicans, n'offre qu'un petit nombr* rft passages puur communiquer avec le territoire du Rio de la Plata. Ces passafta sont étroits et présenleut des précipices profonds, des quebradas que Ton ne peut franchir rnirer qu'avec de grands périls. Ce sont la Deheta près de Tupun^o; elle mèae à Test de Santiago; le passage de los Patos, au nord de TAcoucagua; le PortiUo^ plus court, mais plus dangereux; le passage û'Cspaltata ou de la Cumbrê; celui de Planchon et d'Aotueo.
quelque importance, le Llaulen, le Budi. Enfin il est des voies de commun icalion avec le nord et le sud de TAraucanie depuis le Biobio jusqu'à Valdivia ; il y a le chemin de la côte et le chemin de la pampa. Domeyko en relève les moindres détails, les brusques déviations et rappelle les champs de bataille illustrés sur chacune de ces deux lignes par l'héroïsme des barbares, celui de l'Andalican, que Ton appelle aujourd'hui la montagne de Villagran, celui de Tucapel oà tomba Valdivia, et beaucoup d'autres. Il signale aussi la place où, non loin de Tuqapel, se découvre une croix ; elle fut plantée à la suite d'une convention faite entre les cbefs araucans et les consuls de France et d'Angleterre, pour le respect des naufragés que les hasards de la tempête livraietit à leurs côtes dangereuses. C'est au d rio Leubû » que le savant observateur fixe la véritable frontière des tribus indépendantes ; en deçà, l'itinéraire ne traverse que des contrées réduites^ où la population chrétienne est partout môlée aux Indiens. Entre le Leubû et le Paycavf, Douieyko nous sigrmle les fertiles prairies de Taulen, d'où l'on remonte par le Paycavi au val d'Ëlicura, « el Uano de'Licureo », célèbre parmi les champs de bit taille que décrit Ercilla. Si la route de M. Domeyko n'est pas toujours sûre pour le voyageur, elle ne manque du moins ni de variété ni d'imprévu : tantôt pour continuer sa marche il faut attendre qu'un bras de mer se soit vidé par le reflux; tantôt, il faut bien veiller à ses pas, pour ne pas être entrulné dans les précipices qui bordent de toutes parts l'étroit sentier; tantôt à travers des bois inextricables, il faut franchir des bourbiers dans lesquels le cheval disparaît presque entier, ou poser le pied sur des troncs d'arbres tombés, ou ^e glisser sous des branches qui s'inclinent et vous embarrassent. Ici^ vous avez un filet de lianes à briser; ailleurs, comme sur le « rio Impérial », en vue des ruines célèbres qui datent de deux siècles et demi, des rameurs habiles vous font passer le fleuve dans de légers canots.
Les Araucans de l'Impériale et ceux qui habitent plus au sud les bords du Budi ou Colém, aux riches pâturages, sont restés, depuis la destruction de l'Impériale, loin du coniact des Espagnols, ils n'ont jamais voulu admettre les missionnaires, et de toutes les tribus de môme race, ce sont eux qui ont le plus ré-
C%i LAKAUCANA.
sisté à ridée d'uDe relation quelconque a?ec le gouvernement du Chili. Leur nombre est au moins égal à celui des Indiens de Tucapel, de Paycavi et de Tirû ; ils ont pour Yoisins au midi les sauvages de Toltén. C'est au petit golfe de Quenle que s'achève à proprement parler le territoire des Indiens indépeudants, la véritable frontière de TAraucanie. Au delà vous trouvez uoe population docile, pauvre et sociable.
Aprèi avoir franchi Testuaire de Quenle^ se déroule devant vous une forêt aussi impénétrable que si personne ne s'y fût aventuré depuis les premiers jours de la conquête. <:'est pourtant la région qu'ont à franchir les marchands qui vont acheter des bestiaux à Yaldivia pour les vendre dans la province de Concepcion. Ils en perdent beaucoup au milieu des marais et des fourrés de coligûes ; ils ont beaucoup de peine à mener le reste Jusqu'à l'Impériale, d'où ils ont encore à les conduire jusqu'aux llanos de « Nacimienio » et de « los Angeles ».
Ainsi le chemin de la cô!e rencontre deux obstacles principaux, la moniafla de Tirû et celle de Quenle, aux approches de Yaldivia. Tout le reste de son parcours est assez facile et s'accomplit au milieu des populations indigènes.
Reprenons maintenant, depuis les rives du Biobio, Vautre voie de communication, le chemin de la Pampa. Vous rencontrez d'abord les plaines d'Angol, avec les ruines de sa colonie dévastée. Plus au sud c'est l'antique Purén, où réside aujourd'hui l'un des plus vaillants caciques. Il doit sa noblesse à sa lance plutôt qu'à son origine. Au midi de Purén habitent d'autres tribus barbares et belliqueuses. Sur plus de cinq cents guerriers étend son pouvoir un descendant des vieux chefs» Paynemal, riche propriétaire de chevaux et de bétail. Des sauvages inquiets et turbulents, célèbres pas la beauté de leurs traits, relient les guerriers de Paynemal aux plus proches voisins de Villarica. Dans cette dernière province vous contemplez encore intactes les ruines de la cité qui à l'époque de sa fondation fut la capitale des avides conquérants. Sur son territoire se trouve un vaste lac d'où s'écoule te « rio Toltén » et qui baigne le pied du volcan de Villarica, si^jour de Pillan, l'idole des barbares qui l'entourent. Mais à partir de cette région, les indigènes, en s'éloignant toujours davantage du nord, subissent de plus en plus
l'inOuence des missions méridionales, e( sont en relation avec les garnisons et avec le commissaire de Valdivia. Le « rio Yaldi- ▼ia » est donc la Téritable limite de l'Arauco indépendant. Au delà, vous ne voyez plus que les Indiens réduits.
Ce sont CCS Huillichesqui, au début de l'invasion espagnole, répondirent à Tappel de leurs frères; mais aujourd'hui ils n'aiment plus à se joindre aux Araucans. Leurs ancêtres prirent une large part à la destruction des sept villes. A la fin du siècle dernier , la môme tribu égorgea les missionnaires de « Rio Bueno », et opposa la plus énergique opiniâtreté au rétablissement d'Osorno. Mais depuis, jusqu'à la guerre de l'indépendance chilienne ou plutôt jusqu'à nos jours, ils ont vécu dans l'isolement des autres barbares, et l'on ne saurait en être assez étonné, lorsqu'on réfléchit à l'éloignement où ils se trouvent des grandes villes et du centre môme de l'activité moderne.
Les Andes ^ la pampa intermédiaire, la cordillera de la cuesta^ s'abaissent graduellement, et la riche province de Valdivia, ses deux beaux départements de V Union et d*Osorno, ne sont plus connus que sous le nom de « llanos de Valdivia ». Le sol est admirablement préparé pour recevoir la culture européenne. C'est là que se trouvent les fameuses mines d'or qui, au premier siècle de la conquête, élevèrent si haut la prospérité de Valdivia et d Osorno, et devaient être la cause la plus décidée de leur affreux désastre.
Comme fatiguées et épuisées d'une course aussi longue, les Andes s'humilient, s'affaissent, sont interrompues par de vastes espaces d'eau, et ouvrent des passages par lesquels s'établiront un jour les échanges de la civilisation et des immenses plaines de la Patagonie. Beaucoup plus rapprochées de la mer, elles se relèvent de temps à autre comme au Corcovado, et courent se perdre enfin avec tout le continent d'Amérique au a puerto delHambre.» Leliano intermédiaire se plonge dans les flots et devient une série de golfes, Reloncavi, Ancud, etc., et la cordillère des côtes se confond avec la série d'Iles et d'Ilots qui commencent à l'archipel de Chiloé.
Séparée de la pampa et de la cordillère de la côte, la grande chaîne abaissée n'a donc plus sur une longue étendue d'autre
CIO L*ABAUCANA.
limite que TOcéan lai-môme^ et oppose au bruit de ses yagnes le mugissement de ses nombreux cratères.
Des bords du Biobio à ceux du Valdivia, Domeyko a suivi le chemin de la côte et le chemin de la pampa. 11 nous a montré les tribus qui respectent le christianisme et celles qui le repoussent. Il semble donc évident que le perfection nemeni des voies de conomunicalion et la diffusion des lumières du ohmtianisme vont occuper une grande place dans la troisième partie du livre qu'a fait paraître l'éminent publiciste, parmi les moyens de la civilisation qu'il estime capables d'agir sur le progrès moral et sur la réduction des Araucanos. Mais Domeyko est loin d'accorder aux deux procédés civilisateurs la même im* portance et le môme empire.
La situation physique du pays ne lui paraît pas un obstacle sérieux. Le sol des Araucans n'a rien qui le distingue des provinces qui, au nord du Biobîo et au sud de Valdivia , sont assujetties au gouvernement chilien. Si la côte n'offre pas les mêmes abris qu'au sud et au nord de l'Ëlat, il y a pourtant des rades commodes pour le séjour et pour le débarquement. Ajoatez que le littoral qui appartient encore en propre à l'Indien indépendant ne s*étend que du rio Leubû ou même depuis le Paycavi seulement jusqu'au Toltén, et que son développement ne présente pas plus de cinquante à soixante lieues. Le rio Impérial est peut- être la clef de tout ce rivage et de tout le territoire des Indiens.
Quant aux communications par terre, le chemin de la côte, qui mène du fort d'Arauco à Valdivia par le Vieux-Tucapel et par l'impériale, et qui sert aujourd'hui de route principale entre Valdivia et Concepcion, n'a que deux mauvais passages, qui pourraient en temps de guerre ôtre facilement interceptés par les ennemis. 11 sufGrait, pour paralyser leurs efforts, d'y abattre les arbres et de former la chaussée, et l'on aurait une route militaire et commerciale, qui changerait toute l'existence des barbares. Les difficultés et les dépenses ne seraient pas excessives. Percer un fourré de coligùes, écarter des (roncs d'arbres qui interrompent le chemin depuis un temps immémorial et font du pays une forteresse impénétrable, voilà toute la tâche. Les Indiens eux-mêmes pourraient être intéressés à
TeDtrepme, si Ton parvenait à leur faire comprendre tous les avantages que leur rapporterait le commerce de leurs bestiaux et des autres produits de leur sol avec Concepcîon et la province de Valdivia. Déjà même les bœufs de Valdivia que le trafic expédie pour le Penco, viennent par le territoire des Araucans, et les indigènes n*y font aucun obstacle. Loin de là, ils s'accoutument au spectacle de ces voyages du commerce, et ils y trouvent quelque profit; les conducteurs de troupeaux leur font de petits présents, et eux à leur tour les aident à diriger leurs bétes par les bois et les marécages. Domcyko se demande si ces faitâ eux-mêmes ne pourraient pas offrir aux autorités des frontières un juste prétexte pour frayer la route et pour employer les Indiens à ce travail. 11 rapporte que l'été précédent, par la seule persuasion et de bons procédés, sans recourir à la force ni à la violence, le commissaire du gouvernement chilien était parvenu à faire exécuter par les Indiens un chemin dans les montagnes jusque-là impraticables,entre Tucapel-le-Vieux et« los Angeles ». Un salaire, des cadeaux, des ménagements de bienveillance, les amèneraient plus vite encore à réaliser des projets avantageux à tout le monde.
• D'autre part, le chemin des pampas ne présente aucun obstacle sérieux aux communication^. Les llanos sont ouverts et prêts à former une seconde route militaire et commerciale. De Nacîmiento à San José, la bravoure de l'Indien ne saurait arrêter la marche et les mouvements d'une armée composée de vétérans et rompus à la discipline.
Une fois ces deux grandes lignes établies par la côte et par la hauteur, les chemins de correspondance de Tune à l'autre sont tracés par la nature; nous avons parlé de la vallée de l'Impériale et de celle du Toltén, destinées à nourrir un jour des populations immenses et à abriter des cités florissantes. Il est impossible de ne pas admettre que ces belles provinces du midi deviendront dans l'avenir un théâtre heureux pour la civilisation. Le climat et le territoire sont excellents. L'air n'y est pas brûlant et chargé de ces vapeurs contre lesquelles l'homme civilisé doit lultor avec tant de courage dans les forêts immenses et les déserts qu'arrose rOrénoque; Ton n'y a pas à craindre ces pestes mortelles que l'étranger redoute dans les parages do Panama, ni ces plaines
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marécageuses, peuplées d'animaux sauvages^ qui s'étendeat à Tembouchure du Mississipi et des Amazones. Un airviviiiaat et pur, renouvelé par les brises alternatives du sud et de l'ouest, les saisons mieux marquées que dans les régions septentrionales du Chili, un sol fertile et qui partout se prôteà la culture, des forêts superbes» libres de toute bote féroce ou venimeuse, toute sa constitution physique semble appeler ce pays à rexisteocc active du monde chrétien et à la civilisation de la société moderne.
Que si nous éludions la situation politique du môme territoire, compris dans les limites du Chili, et qui n'a pour bornes d'une part que l'océan Pacifique, d'autre part, à l'orient, que la haute cordillère, il est facile d'apercevoir les causes qui ont soustrait Jusqu'ici les Indiens à Tensemble dont ils font partie intégrante, et les obstacles qui s'opposent parmi eux aux progrès de la véritable civilisation. Ces causes, ces obstacles , ce n'est pas dans la nature physique et tout extérieure du pays que nous les devons chercher. Ils sont ailleurs.
Un mot d'abord sur ce que nous entendons par une civiUsation véritable. Si par ces termes-là on veut désigner l'état mafériel des hommes, leur manière de se vêtir, les commodités dont ils savent embellir leur existence, un certain luxe et surtout celui des arts nécessaires à la vie domestique, tout ce qui orne la demeure, en un mot l'industrie humaine, rintelligence qui améliore son bien-élre, son mode de combattre, de négocier avec ses voisins; il faut le dire, sous tous ces rapports, les Araucans sont loin d'être des sauvages. Leur costume ne manque ni d'élégance ni d'éclat. Dans leurs maisons régnent l'ordre, la tranquillité, Tobéissance au chef de famille. Leurs champs sont cultivés et enclos, ils ont de beaux troupeaux, des fruits et des légumes abondants, des boissons spiritueuses, et ceux qui commencent à s'occuper du commerce, y montrent une singulière dextérité. Les habitations, qui sont des palais auprès d'nue foule de ranckos de la portion civilisée du Chili, sont loin pourtant d'offrir les agréments des villes et des haciendas. Les sièges sont encore des banquettes garnies de cuirs et de tissus; ud métal précieux n'est pas encore substitué aux plats et aux cuillères de bois; leur industrie se borne toujours à la charrue, et
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leur fabrication au poncho et au chiamal y cette gracieuse parure des femmes barbares ; mais la laine de leurs troupeaux, maïs leurs bras vigoureux, leur mépris pour la mort, leur amour de la liberté et de Tindépendance, sont un genre de supériorité que pourraient leur envier beaucoup d'excellents industriels.
H faut donc l'avouer, les avantages que présente la civilisation matérielle ne sont pas tels qu'ils puissent donner le droit ou imposer le devoir de réduire ces Indiens retardai aires. Il n'y a pas là une seule raison plausible de brûler une cartouche, de sacrifier une existence humaine. Ce serait le fait d'une simple et vulgaire conquête.
Le pro-grès du bien-être moral est d'une tout autre nature. L'éléva ion de l'ômo et de la pensée, des convictions forles et nationales, la dignité de l'homme, le bonheur de son âme ici-bas et dans l'autre monde, l'amour de la liberté et des vérités éternelles, le haut intérêt qui s'attache à notre véritable destinée, voilà ce qui a toujours excité les grandes actions; la force et l'inspiration des peuples viennent de leur foi et de leurs croyances religieuses.
C'est à ce point de vue qu'il faut nous placer pour mieux apprécier la réduction et la civilisation des Indiens. Quels sont les moyens que possède le Cliili pour incorporer les Araucans dans la nationalité catholique et républicaine?
Domeyko le déclare avant toute chose, depuis l'heure de sou indépendance, le Chili n'a rien Fait pour améliorer et pour absorber les tribus d'Indiens. Durant les guerres qui ont si longtemps désolé ses provinces du midi, la civilisation chrétienne cessa de se propager parmi les naturels; loin de là, elle chercha parmi eux des auxiliaires pour les armer contre ellemême. Placés dans les rangs de ceux qui les devaient changer, ils ne purent voir en eux que les délires de la civilisation. Ib aidèrent les chrétiens à verser le sang chrétien. Alléchés par le carnage même^ ils se Jetèrent sur les compagnons d'armes qui les avaient provoqués à prendre part à cette lutte fratricide. Les missions restèrent en ruines; l'autorité des commissaires et des capitaines fut méconnue. Les prêtres qui survivaient prirent la fuite. Les champs furent dévastés. Tout le pays qu'arrosent
les eaux du Laja, Jusqu'à A ntuco et au Nouveau-Tucapel, toutes les possessions du littoral, qui fonnent ai^ourd'hui le département de Lautaro, ne présentèrent que décombres. Le cruel Pehuencbe campa librement dans les ricties vignobles de c lat Ganteras ».
Tous ces troubles si contraires à la civilisation des indigènes, ne firent naître que des haines et des ressentiments mutuels. L'Araucan ne croyait plus à la supériorité morale qu'il reconnaissait jusque-là aux chrétiens, et il ne comprenait pas le véritable motif de la guerre. Pour lui ce n'était qu'une occasion d'appesantir ses mains sur un peuple qui prétendait lui être supérieur en célébrité. Insensible aux nobles qualités morales de ceux qui aspiraient à le transformer, il ne s'attachait qu*à imiter leurs vices et leurs désordres.
Que de flots de sang ne fallut-il pas répandre pour comprimer cette race furieuse qui demandait avec de grands cris à continuer la guerre, au lieu d'accepter cette paix civilisatrice qu'on lui présentait !
De longues et rudes campagnes, dirigées par les chefs les plus illustres de la république, suffirent à peine pour calmer ï'Araucanie. Pour la maintenir, il fallut organiser les milices des frontières et des garnisons de vétérans, et^ grâce à ce déploiement de forces publiques, l'Indien resta tranquille , résigné, dissimula sa passion pour la guerre et ses vieilles rancunes.
Devant cet état des esprits, la nation chilienne doit-elle garder une attitude passive et se borner à un appareil militaire, lorsque son rôle est si élevé, et lui impose une tâche plus sainte et plus civilisatrice 7 Personne ne l'oserait dire, et déjà plusieurs mesures ont été prises par le pouvoir. Ses premiers passe dirigent vers les Indiens de la frontière, et ses premiers efforts tendent à rétablir les anciennes missions religieuses, à garantir la paix et la sécurité de la population chrétienne. Le moment est heureux pour continuer ces sages tentatives. Chaque jour devient plus sensible, pour les provinces du midi , Tindépendance isolée et barbare des Araucanos. C'est là une question décisive pour le sud. Le gouvernement et les particuliers y ont un intérêt extrême. Mais les opinious varient dès qu'il s'agit des
moyens pratiques d'interveDlion , et rhumanitéi en ce débat^ a aussi le droit de faire entendre ses requêtes.
Trois avis différents se trouvent en présence. Ils sont exprimes par des personnes qui connaissent le pays et la population. Ces avis ne sont pas des spéculations pures et des théorie» couchées seulement sur le papier. Ils expriment des systèmes distincts, appliqués déjà et Jugés par l'expérience.
Le premier système se hase exclnsivement sur la forcent sur la terreur, sur la propagande armée. Les partisans de cette opinion ont combattu les Indiens, et se sont distingués dans la guerre qulls leur ont faite. C'est la manière de voir de beaucoup d'hommes modérés, remplis de talent et d'honneur, d'officiers courageux et patriotiques. Ils soutiennent que l'Indien est d'une nature indomptable» ennemi acharné des chrétiens, perfide et cruel, fier, intrépide, opposé à tout ordre et à toute discipline. Mais ceux qui apprécient ainsi les Araucans ne les ont connus que sur le champ de bataille et en temps de guerre. En soi-même, qu'y a-t-il de plus noble et de plus élevé que la bravoure du soldat, appliquée à une sainte cause, aux intérêts de l'humanité, à la défense de la foi et de la liberté des peuples ? A ces qualités fortes et rares, le génie du christianisme donnera une beauté de plus, la générosité, l'honneur, le dévouement. I/Indien, il est vrai, ne sait pas ces hautes maximes. Il n'est pas éclairé par la lumière divine ; il ignore la fraternité des peuples ; et, esclave de ses passions impétueuses, il ne reconnaît d'autres lois que la guerre, et est convaincu que son droit est d'infliger le plus de mal possible à son ennemi. Mais faites pénétrer d'abord dans son âme la lumière dont nous parlions; que les sentiments de la charité ouvrent son cœur, et lui enseignent où est la véritable force, la puissance de la civilisation moderne ; et il sera permis de décider alors quels sont le ca« ractère et l'âme d'un Indien. Nous avons vu déjà quelles qualités éminentes il montrait dans la paix et dans ses foyers, et rien ne s'oppose à ce que de telles vertus soient conciliables avec celles d'un citoyen. Les hommes de cette trempe ne se laissent pas convaincre par les armes. La guerre fait des cadavres ou des esclaves. Mais, pour exterminer les Araucans et pour les réduire à une vile servitude, il faudrait verser des flots de
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&ang chilien, et l'on n'aboutirait qu'à uneconquéle crimÎDelle. Le second système est beaucoup plus pacifique ; c'est celai de l'abstention. Les hommes de la frontière et d'excellentes intelligences l'ont souvent formulé. Ia force» disent-ils, n'a jamais fait qu'irriter l'Indien et retarder chez lui les progrès désirés, il faut le laisser en paix et ne pas lui imposer de culte religieux, ce qui est de l'intolérance pure. Le mieux, pour le réduire, est de l'accoutumer à des mœurs plus douces parle commerce et par la politique. Fort bien, vous supprimez la guerre; vous respectez les plus étranges et les plus honteuses superstitions, et vous prétendez moraliser, adoucir un peuple parle commerce et par la politique ! Voyons, quel commerce ? quelle politique? L.e commerce de l'Araucanie est entre les mains de quelques colporteurs isolés qui promènent leur pacotille sur le territoire indien, d'une habitation à une autre, et échangent avec eux Vindigo, lachaquira, les mouchoirs et d'autres bagatelles, contre les ponchos» les pinones, les bœufs et les chevaux. Les objets, que les Indiens ont à offrir contre le petit luxe et les commodités exotiques, sont en petit nombre. Ils ne connaissent presque pas la monnaie ', et les avantages du trafic sont réservés aux plus habiles. Ces marchands nomades sont-ils capables de civiliser les barbares, de leur enseigner la morale et la justice ? Sont-ils intéressés à civiliser une nation dont ils exploitent la crédulité et l'ignorance ? S'occupent-ils de savoir quel est le destin moral de l'homme, à quel état social il est appelé 7 Dans les dernières années, à propos de quelques abus commis par les commerçants à Tintérieur de l'Araucanie, à propos de faussetés et d'erreurs qu'ils propageaient, l'autorité crut nécessaire de leur en interdire l'entrée; elle suppo^ait que cette défense obligerait les Indiens à venir les chercher dans les cités limitrophes pour l'échange de leurs produits. La mesure
* L*oa peut comparer ici pour le commerce des Cbilleni et des Araacaat, pour la monnaie toujours rare chez Ici peuples encore mal civilisés, les curieux detaib que le Périple de la mer Erythrée nous donne sur les relations de trafic eatre Ui Grecs égyptiens etTantique Abyssinie. 11 éoumère les marchaudises que Ton portait aux Aioumites et ce que l'on recevait d'eux. Le vieux géographe désigne parai tes objets d'importation du laiton qui était emp'oyé comme objet d'ornement oa que l'on découpait pour servir de monnaie courante ; cViait aussi un pea d^argeat monnayé, pour Tusage des étrangers. Cf. le Nord de l'Afrique par M. Vivien de Saint-Martin, p. iO4-205.
SUPPLEMENTS. 637
en elle-môme fut blftmée ; mais elle prouve du moins Texis* tence d'ua ma) sérieux, celui que les missionnaires du commerce laissaient dans Tâme des indigènes. La politique ëst-elle plus efficace pour la réduction des Araucans? €k>nfondez-/ous la politique avec la diplomatie, avec ce que le vulgaire des hommes, dans son langage clair et simple, nomme la ruse et la fourberie légales 7 S'insinuer dans l'esprit des Indiens, y fomenter le goût du luxe et des amollissantes jouissances, flatter leur amour-propre, en excitant en eux la rivalité avec leurs frères, semer dans leurs rangs la discorde, les pousser dans des conflits destructeurs ou qui les contraignent à solliciter la protection de leurs voisins ; leur arracher leurs domaines, pour une bagatelle, sous le prétexte d'achat ou de bail, les refouler doucement, poliment, sans leur assurer aucun profit, mesuré sur les acquisitions des acheteurs, ni sur la perte territoriale des Indiens; enfin, gagner toujours de l'espace, en maintenant avec complaisance la superstition et l'ignorance des barbares, et en faisant tous ses efforts pour amortir l'antique énergie de la nation, est-ce là de la politique, est-ce là ce que l'on ambitionne d'appliquer à la race des Araucans? 11 n'y aurait dans une telle conduite rien qui s'accordât avec le caractère franc et généreux de la nation chilienne, avec l'honnêteté d'un peuple chrétien. L'immoralité môme du procédé met à néant le résultat immédiat et factice qui en pourrait découler. Malheur aux États qui voudraient profiter de l'infériorité morale ou physique de leurs voisins 1 Ils trouveront toujours quelque raison captieuse pour pallier l'injustice sous les termes trompeurs d'opportunité et de nécessité. Ce second système de civilisation nous semble donc moins raisonnable et moins efficace et aussi peu moral que le système précédent
Une troisième opinion prévaut de nos jours dans la plupart des têtes réûéchies. Elle paraît adoptée par le gouvernement de la république, et elle mérite d'être examinée en détail ; c'est celle qui veut provoquer la réduction des Indiens par leur éducation intellectuelle et religieuse. Il s'agit de conserver au caractère des Araucans sa trempe virile, en relevant sa dignité morale et intellectuelle par les lumières du christianisme. Sans ce lien durable et solide, quelle union possible entre le Chili et les