‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 38 sur 40 · II · texte numérisé non relu

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indigèMs 7 Quel autre moyen de s'eatendre avec eux et d'at* tacher celte racealtière au char de notre civilisation 7 Lapaù^ la fraternité, la fusion des intérêts et des sociétés peuvent-elles naître entre des hommes qui n'ont pas les mômes adorations 7 Aussi le principal objet qu'il faut avoir sous les yeux, lorsqu'il s'agit de réduire les Indiens, ce n'est pas d'en faire de bons commerçants, des ouvriers et des industriels, ni de leur faire oo« blier le maniement des armes, de les efféminer par les attraits et les mollesses du luxe, de les amoindrir pour les soumettre; il s'agit bien plutôt de réformer en eux les idées, les coutumes, les penchants qui forment à la véritable civilisation le plus insurmontable des obstacles. Et, si nous ne cherchons pas, poor atteindre ce but, notre principal moyen dans la lumière divine du christianisme» où espère-t-on rencontrer l'influence néces* saire pour soustraire l'Indien à sa vie sensuelle, à ses « borrtcheras», à ses sorciers et à ses devins? Comment le fera-t*on renoncer à son esprit de vengeance, à son droit naturel de faire à son ennemi le plus de mal qu'il pourra 7 Comment l'amènerez-vous à reconnaître ce qu'il doit à sa femme, à ses enfants, à ses esclaves même ? Et tant que chez l'fndien ce fond des mœurs ne sera pas changé, l'assimilalion est-elle possible entre les Chiliens et les Araucanos ? Le devoir de l'homme civilisé est donc d'agir sur le cœur môme des barbares, de l'éclairer avec les lumières du christianisme. Deux moyens pratiques peuvent seuls conduire à ce résultat : l'influence de oiissionnaires énergiques, vertueux, instruits de l'idiome indigène ; l'influence delà justice et des bons exemples, exercée par les autorités et par les individus en contact immédiat avec les Indiens '. L'action de l'exemple préoccupe d*abord le savant Domeyko. Figurons-nous en effet un Indien imbu de tous les vices de sa race, et mettez-le sur les frontières, en présence d'un capitaine, d'un agent de l'autorité, d'un traficant à goûts effrénés, mëdiociement convaincu des vérités de sa propre rehgion, avide

* Le premier de oei deui moyens aTail déjà virement préoccupé les conquértnU espagnols du xri* siècle. Les frères de la Merei sont ceux qui entrèrent d'abord au Chili avec Valdivla. Eu 15S4 arrivèrent les dominicains et les froncisoaiot; les jésuites, en 1595; les augustins, en 1595, et les religieux de Saint-Jean de Dieu, en 1615. (Cf. Bustamaule, p. i39.)

d'exploiter TAraucan, de le tromper, de lui dérober son terri* toire^ ses bœufs, ses chevaux, prompt à se venger avec barbarie ; un tel homme fera-t41 jamais avancer d'un pas la civilisation chez les indigènes 7 Ce n*est pas le chrétien qui changera rindien ; loin de là^ la métamorphose inverse est la seule qui se puisse opérer; c'est Thomme de la civilisation qui passe à l'état de barbare. L'Indien du moins suit le modèle de ses pères ; le chrétien se met en opposition déclarée avec les lois évangéliques, et n'en est que plus perverti. Aussi les désordres reprochés aux Araucans éclatent avec plus de force sur les limites que dans l'intérieur de la contrée, ils sont effarouchés, ensauvagés par l'exemple thème qu'ils reçoivent. Les penchants aux appétits matériels et sensuels ne se peuvent corriger que par le contraste de notre semblable, d'une âme plus forte et plus élevée, qui nous donne la règle de la frugalité et de la modération. L'esprit de perfidie, de vengeance et de révolte n'est désarmé que par le spectacle de la loyauté, de la générosité, de la soumission aux lois.

Les premières mesures qu'il importe de recommander au pouvoir seraient donc : d'organiser le mieux possible la population chrétienne limitrophe, en lui donnant de bons prêtres, de bonnes écoles, de bons gouverneurs, et de choisir, soit dans cette population môme, soit dans les autres parties de la république, des hommes d'honneur, sobres, désintéressés et vaillants, pour leur confier les capitaineries, avec de sages instructions et toutes les ressources nécessaires. L'on commencerait ainsi une campagne qui serait longue, mais juste et pacifique, où les missionnaires et les capitaines avec leurs officiers formeraient l'avant-garde et le seul corps d'expédition ; les milices organisées des districts de la frontière suffiraient pour tenir au besoin en respect les Indiens réduits et ceux qui seraient encore à réduire.

Domeylco ne se dissimule pas les difficultés de la tentative. La rareté des églises et celle des bons pn^tres sur la frontière indienne est l'une des principales. Elle a préoccupé le pouvoir. L'on a exigé que les ecclésiastiques fussent soumis à des examens ; l'on a contrôlé leur conduite et leurs procédés. Il n'est pas moins vrai que sur tout le littoral chrétien qui s'étend de

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San-Pedro sur les bords du Biobio Jusqu'au Vieux -Tucapeî, c'est-à-dire sur une étendue de trente-cinq lieues, il n'y a jusqu'à présent qu'un prêtre et un missionnaire, dans la place d'Arauco, et un autre à Colcura. La mission récemment établie à Tucapel, et la cure qu'il reste à ériger à l'embouchure du rio Leubû, contribueront beaucoup au progrès moral de cette contrée. Dans toute larégion» appelée «l'Ile » (la Isla), c'cst-à-dîre dans ces llanos qu'enferment le rio de la Laja et le rio Biobio, ajoutez y encore le territoire qui les borde, les cordillères d'Antuco et de Sanla-Bârbara, jusqu'à la frontière des Pehuencbes, il n'y a qu'un prêtre à « les Angeles », un autre à Nacîmiento, et un troisième dans la petite ville d'Antuco, à l'entrée môme des montagnes qui portent ce nom. Nous avons déj<\ constaté Timporlance que pn^sente pour la république le passage d'Antuco, et de là il est facile de conclure quels soins doivent apporter et le gouvernement et Tautorité sacerdotale à pourvoir cette cité de prêtres zélés et vertueux, et quelle attention singulière le même objet mérite de la ville de « los Angeles », destinée à être un jour la capitale d'une des plus belles provinces du Chili. Si de la frontière du nord de TArauco vous passez à ses limites méridionales, celles de la province de Valdivia, voua voyez que la population se trouve dans une situation beaucoup plus heureuse Depuis longues années, les missions y ont suppléé à l'insuffisance des cures. Les Indiens, au nombre de quatre à cinq mille, réduits et gagnés au christianisme, se sont mêh^s aux blancs et obéissent à peu près aux mêmes lois, au même régime administratif. Huit missionnaires sont fixés sur différents points de la province; chacun d'eux jouit d'une dotation de 348 pe.toSy et huit écoles sont annexées à ces missions, avec des maîtres rétribués par l'État. Nul doute que l'avenir des Indiens de Valdivia ne subisse de promptes améliorations, surtout avec la haute et intelligente coopération de l'éminent prélat qui occupe le siège de Ghilo(^. Domeyko exprime pourtant le désir de voir les missions se concentrer vers la frontière des provinces méridionales qui regarde le nord de la lisière des indiens de Villarica, où il ne se rencontre qu'un missionn.iire dans la ville limitrophe de San-José. Il appelle aussi de tous ses vœux la concorde et l'harmonie entre les missionnaires et les curés, pour lesquels il ne

doit 7 avoir qu'un genre de rivalité, la passion du bien, celle d'un devoir commun à remplir.

Les missionnaire!!, ajoute-t-il, n'ont presque rien à joindre à ce qu'ils ont appris de l'expérience dès le temps de la conquête. C'est avec justice que l'on distingue les curés et le clergé qui les seconde^ des véritables missionnaires exclusivement occupés à répandre la foi parmi les païens. Les premiers veillent à ht religion des Espagnols de la frontière, de tout ce que, dans ces districts mêlés de Chiliens et de barbares, on appelle la « génie espanola v, de ceux eu un mot dont les relations avec les Indiens agiront avec une grande force sur la morale et la civilisation de l'Arauco. Les missionnaires ont d'autres attributions; ils doivent étudier le caractère et l'idiome des indigènes, ont besoin d'une règle plus sévère, relèvent d'autorités différentes, et sont, à juste litre, soumis à un seul chef, à une direction toute spéciale.

Deux collèges de propagande, établis à Chillan et à Castro ^ fourniront sans doute des apôtres intelligents pour augmenter le nombre des missions. Il n*y en a que douse encore, quatre sur la frontière du Nord, à Tucapel-le-Yieux, à Arauco, à Santa- Juana et à Nacimiento, huit dans la province de Valdivia, et celle de San-José est la seule que vous trouviez sur la frontière sud des Indiens indépendants. Partout elles sont représentées par un seul prêtre ; celles qui ont pénétré le plus avant devraient en avoir deux pour le moins. Domeyko, en exprimant cette pensée, se félicite pour sa patrie d'avoir rencontré auprès d'une mission de Valdivia, une petite école composée d'une quinzaine de jeunes Indiens, entre dix et douze ans ; VÉtat est parvenu à la former, en offrant chaque année quarante pesos à tout cacique qui enverrait à une école une douzaine d'élèves de sa circonscription.

Quoi qu'il en soit, c'est lA, c'est dans ces efforts, dans ces dispositions heureuses, et dans beaucoup d'autres déjù mises en pratique, que résident les espérances de l'avenir; ils bâteront l'œuvre de la civilisation religieuse et morale des Indiens. Domeyko ne demande que deux améliorations : il sollicite les

1 Priocipale TîUe de Chiioé.

64 s LARAUCANA.

mîMionnaires à mieux apprendre Tidiome des Araucans, à l'exemple des vieux missionnaires espagnols, et appelle le se* cours de ces ministres instruits et courageux, qui, de Lyon el de Paris, vont chaque année en Cochinchine, aux Indes orientales, dans les lies de l'Océan, et sur tant d'autres rivages, pré* parer et mûrir la moisson du Christ.

DansTardeurde son patriotisme, Domeyko fait mieux encore ; il règle déjil, comme un guide prudent, l'itinéraire des missions futures. Il veut que la ligne du Nord, depuis Arauco, Nacimiento et Tucapel, s'élende jusqu'à la Cordillère et rejoigne Santa- Barbara, où dès les temps les plus antiques il y eut nn propagateur du christianisme. DeTucapel, le point principal et le plus avancé, elle se développerait vers Angol, Purén, et quelques-uns des districts de la région subandine^ au sein des « Quechereguas », par exemple. Dès qu'une fois la ligne des fondations religieuses aurait gagné ainsi la môme latitude que Tucapel, il serait possible de songer à cette malheureuse ville de l'Impériale, véritable centre de la nation indienne, et le foyer où les missionnaires du Nord donneront la main à leurs collaborateurs religieux du Midi, lorsque ceux-ci auraieni aussi avancé leur conquête morale par Villarica, Maquegûa, Boroa et Cholchol '.

Ignacio Domeyko ne veut rien abandonner au hasard dans son plan d'envahissement moral et civilisateur. L'œuvre lui parait trop sérieuse pour en livrer le dessein au caprice et à l'im-

1 Pour bien comprendre les détails préteatét ici par Domeyko, il faudrait atoir tous les yeui Texeelleute carte qui accompagne rouvrag;e de Gïot. Igoazio MoUoa •ar rbitioire emle du Chili, ou celle que Sancha a fait tracer eu 1776 pour sou édition d'Ercilla. Le pajs des Quechereguas se trouve entre les sources du Blobio et celle du Cautéo. Ces deux Ueuves, les plus importants de tout TArauco, s'éloignent en sens inverse, et vont arroser le nord et le sud de ces fertiles contrées. Le Cholchol se rèuuit au Cautéo, sur la droite du fleuve, environ i dis lieues du rivage de la mer. Le district de Uaquegua s*etend eotre le Cautéo et le Hueco, un autre de ses affluents; et la province de Boroa se développe au sud du Guêpe, nouveau tributaire du Cautén, sur la gauche ; toute cette portion de l'Araucanie appartient donc au bassin du c rio Impérial ■ . Placée plus au sud, Villarica, près d*un vaste lac, appartieut au bauin du Teltén qui dérive des Andes, et qui suit une ligne piraHèle au cours iuférieur du Cautén. Euire les deux fleuves, le Budi se rend directement à la mer, et au sud du Toiiéu se déchargent successivement dans le Paeifique, le Queule et le Potrero qui sort du lac de Villarica. Le Cruces et le Caliacalla se confondent avec les eaua de la mer dans la baie de Valdivia. Le Buemo marque, au midi, la dernière limite que Pedro de Valdivia put atteiudre. Si nous nous portons ensuite su nord vers le Biobio, les deux points essentiels à nos yeux, pour ce monde barbare décrit par Ercilla et promis par Domeyko aux futures conquêtes du

prévu des expédienU. 11 est préoccupé du régime admiaistratif, du gouyernement intérieur à établir dans les parties du territoire sur lesquelles il propose de diriger cette campagne religieuse qui doit améliorer les esprits et les cœurs ; et dans cette portion de son opuscule, 11 procède encore avec une remarquable sagesse de vues et de principes. Rien ne ressemble moins aux relations qui régnent entre les membres d'un État civilisé, que les relations des Indiens indépendants et des chrétiens. Le gouvernement, l'administration, les lois doivent donc ici être bien différents de ce qu'ils sont dans le reste du Chili. Tout dépend de l'opportunité et des circonstances ; la règle et les statuts ne sauraient y présenter qu'un caractère transitoire.

Pour que l'action civilisatrice s'exerce avec énergie et promptitude, pour que ses résultats soient durables, il faut, avant tout, unité dans le pouvoir et simplicité dans les moyens. Un seul chef devra donc présider aux efforts de l'entreprise et commander ù tout le pays qui se déploie entre les fleuves de Biobio et de « Cruces », où se trouvent les tribus nouvellement réduites. Son pouvoir s'étendra également sur les villes de la fron-

cbristianitme, sont Tucapel et Purén; tout les deux ont changé d'emplacement. L*aaeien Tucapel était au sud-est de la Conception, au nord-est de l'ancien Purén. Celui-ci avait été fondé entre le Tirua, le Coipi qui le jette dans le Cautén, et la Yergara qui se jette dans le Biobio. Deux chemins conduisaient de Tucapel à Purén, le premier, par la Cuesfa de Puren^ plus à Test; le second, celui de l'ouest, par les défilés d'Eiicura. Pour arriver de Purén à l'Impériale, il fallait traverser les méandres du Tirua; c'est «u débouché de bois épais qne l'on atteignait cette importante forteresse, aujourd'hui en ruines, près du petit rio de las Damaâ, affluent du Caotéo (rive droite), et nommé ainsi î cause de U limpidité de ses eaux. Entre le Biobio et le Cautén, trois fleuves de moindre importance, le Lebù, le Paicavi, le Tirua, silloonaient et protégeaient encore toute la contiée où s'élevaient les deoz citadelles espagnoles. Mais pour les besoins de la conquête, elles furent depuis déplacées. Tucapel fut d'abord transféré par Reiooso, sur l'ordre de don Garcia, au site de Talcamavida, sur la rive droite du Biobio, à peu près à moitié de la dislaoce qui sépare la mer du point où la Laja te joint au Biobio. Caàete fut érigé uu peu au sud sur le rio Laraquete, et le nouveau Puren se dressa au nord-est de Puren-el-viejo, entre Negrete et Santa Barbara, ou si vous aimfz mieux, entre le le Biobio (rive droite), et le Duqueco, une des nombreuses rivières que le Biobio entraîne avec lui à la mer du Sud. Ârauuo et Santa Barbara forment les deux extrémités d'une ligne idéale tracée de l'ouest à l'est, de la mer au cours supérieur du Biobio. Eï\e marque au nord le premier champ d'opérations proposé par Doroeyko. Quant à Nacimiento, il est compris dans le département de Laja, dont le cheflieu est la ciudad de lot Angelêi, Angol est au sud-ouest do nouveau Purén, dans l'angle forme par le Biobio et le Vergara ; appelé d'abord Âogol de los Confines, on le nomme aujourd'hui t Villa Nueva de los infantes», et plus souvent encore on l'appeUe • Angol», de son nom primitif.

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tk>re. Réunissant à la fois l'autorité militaire et civile, placé à la tôle des milices des districts limitrophes et des garnisons, commissaire général des Indiens, il detra non-seulement connaître le pays, y être un homme éminent, mais aussi un croyant sincère, plein d'ardeur pour la réforme religieuse des indigènes, et disposé à s'entendre directement avec le chef des missions, à conserver avec lui i* harmonie la plus réelle et la plus complète. Il gouvernera les réductions par les missionnaires et les «Gapitanes de Indios». Dans chaque district ou dans chaqae groupe de deux ou trois districts réduits^ il y aura un missionnaire et un capitaine, qui seront aussi les Juges de leur circonscription. S'il y avait entre eux divergence d avis, dans les procès et dissensions d'Indiens à Indiens, ils s'adresseraient au chef militaire et civil, pour qu'il eût à décider l'affaire par une prompte sentence. Arbitre suprême de la conduite publique et privée du missionnaire et du capitaine, il importe que le chef garde entre eux la plus sévère impartialité.

Domeyko insiste sur la nécessité pourl'autorité civile de maintenir la bonne intelligence entre elle et les missionnaires, de les secourir, de seconder leur tâche apostolique par un concours sincère, d'une flme convaincue, et à ne jamais sacrifier les hauts intérêts qu'ils représentent à de froides considérations de politique. Le défaut d'entente, qui souvent provient d'un manque de charité et de conviction, a suffi parfois pour que des années entières de travaux et de peines aient été complètement anéanties. Une mesure inconsidérée, quel que puisse en Ôtrele motif, provoque de telles conséquences. Voici un fait qui s'est passé dans les missions du Sud. 11 y a quelques années^ dans une réduction^ le mauvais temps s'était prolongé à l'époque des moissons, et depuis une vinglaine de jours les Indiens tremblaient pour leurs récoltes. A la vue de leur affliction, le missionnaire les réunit et fait des prières publiques. Mais la ploie continuait toujours, comme pour éprouver leur foi et leur patience. Les principaux Indiens s'assemblent et vont demander à leur Padre la permission de former une de leurs antiques « borracheras » et de se livrer à leurs pratiques religieuses «i l'honneur de Pillan, dont ils espéraient mieux que du Dieu des chrétiens. Plein de tristesse et de trouble, le bon missionnaire

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les réunit de nouveau, cherche à les tranquilliser et recommence ses prières. Mais il pleuvait toujours et, le regard fixé sur leurs champs inondés, les barbares flottaient entre le vrai Dieu el leurs vieilles idoles. Ils s'adressent à l'autorité civile ; ils protestent de leur docilité, de leur soumission et ne demandent qu'à pouvoir procéder ensemble à une cérémonie qui ne saurait être nuisible ni au gouvernement ni au missionnaire. Ils sollicitent cette faveur pour une seule fois et pour apaiser la colère de leur Dieu antique. La simplicité de ces pauvres Indiens toucha le capitaine; il ne vit dans leur démarche qu'un désir fort innocent, et un moyen peut-être de s'assurer leur fidélité ; il leur donne la permission et n'en prévient pas le missionnaire. Les Indiens forment aussitôt une assemblée nombreuse ; leurs sacrifices s'opèrent, ils s'enivrent et avec des cris sauvages et profanes invoquent leur fausse divinité. La pluie avait duré tout un mois; le ciel s'épure, et lorsque, enchanté de voir un si beau ciel, le missionnaire sort de sa demeure pour remercier Dieu de sa miséricorde, il rencontre les Indiens qui d'une voix fii^e et superbe triomphaient d'avoir obtenu de leur dieu Plllan ce que ne leur avait pas voulu accorder le Dieu des chrétiens. Que de peines ne fallut-il pas h l'apôtre pour ramener le calme et l'ordre dans ces esprits bouleversés, et l'on peut dire que l'impression qu'ils reçurent de cet événement resta ineffaçable. Les exemples du même genre sont assez nombreux. Les Indiens sont habiles à saisir les relations de leur Padre avec le « capitaine des Indiens » et le commissaire. Si donc il est du devoir des missionnaires d'imposer à l'indigène le respect et la soumission pour l'autorité civile, celle-ci à son tour doit entourer le représentant de la religion de toute la considération qu'il mérite. La dignité du pouvoir public ne peut qu'en être agrandie.

Domeyko pose une juste distinction entre les Indiens qui vivent dans une indépendance complète et ceux qui vivent à moitié réduits, et qui sont accoutumés à se soumettre de temps à autre au jugement du capitaine, du Padre ou du commissaire. Pour cette dernière classe de barbares, il y a un vieil usage. Un débat s'élève-t il entre eux, au sujet d'un vol, d'un meurtre, d'une querelle ou d'une rixe, ils vont d'abord à leurs caciques

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qui décident le litige. Mais s'ils ne veulent pas se conformer à leur sentence, les Indiens en appellent au missionnaire, au ca* pitaine, et il leur reste encore le recours au commissaire. Cette coutume, introduite dans la plupart des réductions de la frontière, indique la meilleure Juridiction qui se puisse appliquer à tout le territoire indien, sans qu'il soit nécessaire de s'adresser à l'autorité des subdélégués et des juges ordinaires. Le missionnaire et le capitaine pourraient être les seuls juges de cette société naissante. Leurs arrêts en matière civile et criminelle ne seraient revisés que par le chef civU et militaire du territoire, et avec toute la promptitude possible pour éviter les dommages et les tromperies. Chez ce peuple simple et primitif, les débats et les contestations ne présentent pas ces intérêts compliqués qui exigent des lois nombreuses. La plupart des causes y peuvent être réglées par un code de procédure fort élémentaire, représenté par le bon sens et la rectitude morale des missionnaires et des capitaines.

Ces vues ont été inspirées à Domeyko par le spectacle que lui présentaient les Indiens de Valdivia. Réduits et baptisés la plupart, mais remplis d'ignorance et de vices, ils dépendent de la Juridiction ordinaire des subdélégués ; et ceux-ci ne laissent échapper aucune circonstance qui leur permette de répandre parmi eux des germes de discorde ; ils leur font payer ensuite toutes les écritures et des pièces Judiciaires que l'Indien ne peut ni lire ni comprendre. Au fait, il n'y a là pour l'indigène aucune garantie. Rien ne le dérobe aux manœuvres d'un juge astucieux, plongé souvent dans les mômes vices que le barbare et mieux mis à couveri par les pièges mêmes de la procédure. Nul doute qu'il n'y ait là une des causes les plus actives de la pauvreté et de la souffrance où vivent ces malheureux, dont l'étal déplorable éveille le doute et la méfiance chez les barbares indépendants au delà du Toltén. Que peuvent penser delà loi et des juges ces peuplades farouches, quand elles voient comment les derniers appliquent la première et quels résultats triomphent chez leurs voisins? La grande affaire pour le gouvernement du Chili est donc de formuler des instructions claires et simples pour l'administration delà justice, en prenant pour base de l'ordre judiciaire le capitaine, le mission-

nalre et le chef suprême de la proviace. C'est à eux qu'il ap* partlent de régler la plupart des ifficultôs que la pratique et l'expérience ont fait apercevoir jusqu'ici^ et qui n'ont presque Jamais été résolues dans le passé sans de grandes plaintes ou des indigènes ou des autorités mômes.

L'organisation judiciaire n'a pas seule préoccupé un esprit aussi éclairé que M. Ignacio Domeyko. Une autre question s'est présentée à lui, et il la traite avec la même rectitude ; nous voulons parler de la manière d'acquérir et de peupler les terres des indigènes.

Personne n'ignore qu'un des moyens les plus efAcaces de faire pénétrer la civilisation parmi les Indiens consiste dans l'acquisition des terrains qu'ils laissent sans culture, et qui, destitués pour eux de toute utilité, pourraient demeurer des siècles entiers entre leurs mains, aussi stériles pour l'espèce humaine. 11 est donc naturel de songer à la culture de ces vastes solitudes dont la fécondité et la situation promettent les plus beaux avantages. Mais ces solitudes ont leurs propriétaires, fils de ceux qui les ont possédées de temps immémorial, et elles doivent être placées, comme toute autre, sous la protection des lois que la civilisation amène avec elle. L'achat des terres doit donc être soumis à des règles précises, équitables, et qui imposent aux contractants une parfaite égalité. Deux objets méritent surtout de fixer l'attention de l'autorité : le prix de vente et les limites du sol vendu. Le prix du terrain doit être librement débattu entre les propriétaires et les acquéreurs ; mais aucune vente ne doit être faite sans la participation du pouvoir. La valeur du sol sera fixée, par cuadra *, et non pas d'une façon vague et incertaine comme par le passé. Le marché ainsi conclu, les limites de la propriété acquise doivent être marquées par un homme expert en arpentage, délégué par le gouverneur. Il serait bon aussi que l'État intervint dans ce genre d'achats, et se portât lui-même acquéreur pour vendre ensuite

1 La cuadrot eit une mesure agraire d^euTiron 100 mètres.^ Cf. Orilie, Helatian, p. 58. Dans leur « Relacion hisiérica t dont nous avons souvent invoqué le témoignagCf Jorge Juan et Antonio de Uiloa évaluent la euadra k ceni varas (t. I, p. 3(3), et, bien que la tara n'ait point partout la œém« longueur, il n'y a* pas d'inconvénient à la confondre, comme l« f*it M. Orilie de Tounens, avec nolra mètre actuel.

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au comptant et en détail, suivant la pratique des États-Unis pour les territoires abandonnés par les tribus indiennes. Ce sajet réclame quelques réflexions. \^ Le Chili aie plus grand inlérôl à couvrir au plus vite les terrains qu'il aurait achetés, d'une population chrétienne, laborieuse, capable de défendre la frontière contre une tentative de soulèvement. Il serait donc nuisible à l'Etat de laisser se constituera la frontière et au milieu des nouvelles réductions de grandes « haciendas • entre les mains d'un seul maître ou d'un petit nombre de possesseurs. An lieu de protéger les agglomérations, les propriétés considérables, il devra donc s'appliquer à un système de petites propriétés, habitées et cultivées par leurs acquéreurs. Ce serait le moyen d'attirer une foule de bras, et de faire produire à chaque partie du sol toutes les richesses qu'elle renferme. Voyez ce que produisent en effet sur quelques points de la frontière les vastes acquisitions qui tendront toujours à s*augmenter si de sages précautions n'y portent remède. Vous avez là sous les yeux dimmenses pâturages, arrosés par la nature, et destinés à l'élève des troupeaux. Trois ou quatre va^ueros, qui s'abritent dans de misérables chaumières, sont là pour veiller à cinq cents, à mille vaches, unique population d'un magnifique désert Mêliez à côté les unes des autres plusieurs de ces hai:iendas. Quel avantage en rcviendra-t-il à la république? Celui d'être forcée d'y mettre garnison afin de défendre un petit nombre de riches assez habiles pour s'emparer d'un sol fécond et propre à la culture et pour le peupler d'animaux !

La conséquence naturelle de ces remarques est l'obligation pour l'Ëtat de fixer le maximum d'acquisition qu'un individu ou une famille peut faire sur les territoires limitrophes et sur la partie du sol indien où se portent les acheteurs.

Il est visible que les nouveaux occupants du territoire i défricher auront moins de sécurité et plus de travaux que partout ailleurs ; que d autre part la république a un intérêt immense au mélange des populations chrétiennes et des tribus indiennes; il est donc juste d'exempter les acquéreurs de

SUPPLÉHENTiS. 641

tout impôt et de toute contribution pour un temps indéOni ou tout au moins pour un assez grand nombre d'années ; c'est aujourd'hui encore la condition avantageuse faite aux Indiens réduits de Yaldivia.La seule charge qu'on leur doive imposer est de former des corps de milice destinés à maintenir Tordre et la tranquillité du pays.

â« L'habitude des indigènes qui vendent ou afferment leurs propriétés à des chrétiens, est de se retirer avec toute la population plus avant vers Tintérieur, à mesure que les acquéreurs s'établissent sur leur territoire. Cette conduite tend à rendre chaque Jour l'achat du sol plus dirtlcile, et à dérober à la population chrétienne des frontières son influence naturelle sur le pays. Il serait avantageux pour le Chili de parvenir, grâce à l'action des autorités et des hommes qui sont en contact avec les Indiens, à ce que les achats de terrains se fissent au milieu même des propriétés indiennes, et sans que les barbares quittassent leurs anciens domaines, ceux-là mêmes où ils sont fixés aujourd'hui.

4° Enfin unermesure conforme à l'économie, à la justice et à la sécurité de l'État, pourrait être adoptée par le gouvernement. On pourrait récompenser de leurs services et de leur bonne conduite, les soldats engagés depuis plusieurs années déjà dans l'armée de la République, en leur accordant des terrains achetés aux Araucanos. Ceci n'a rien de commun avec les colonies militaires telles que la Russie les organise depuis plus de trente ans. Rien ne serait plus antipathique à la constitution républicaine du Chili. Il ne s'agit pas de coloniser par bataillons et par compagnies. Il s'agit de distinguer les meilleurs soldats, et, après un certain nombre d'années de service, d'accorder à ces vétérans, pour prix de leurs sentiments honnêtes et loyaux, une propriété de tant de ciwrfrew, avec tout ce qui est nécessaire à un laboureur pour l'exploitation de son domaine. La vie des camps accoutume l'homme à l'ordre, à la discipline^ au respect envers les chefs. L'Etat pourrait mettre sa confiance en de pareils colons, et ils formeraient un ensemble de milices capables d'assurer la tranquillité de la contrée entière.

Mais, indépendamment de ces colons dus à la vélérance, si Ton considère la colonisation proprement dite, et surtout celle II. 37

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qui Be compose d'étrangers, il semble impossible d'en faire quelques essais au territoire des Araucans, et moins encore à cette partie de leur sol qui s'étend de l'embouchure du « rio Impérial», Jusqu'aux ruines de la ville qui portait le môme nom. C'est là un beau et fertile pays dont la plage est sans port, et qui est gardé au nord et au sud par deux cbaioes transversales d'un difficile accès. A l'est, il est protégé par toute la population indienne des llanos. Les habitants de cette contrée, malgré la douceur de leur caractère et leur génie agricole, n'ont jamais voulu admettre chez eux ni missionnaires ni tccapitanes de Indios «. lis sont méfiants, soupçonneux et jaloux de leur indépendance. Ils resteront en paix, si l'on respecte leur tranquillité ; mais s'ils voient des étrangers s'établir sur leur territoire, ils prendront les armes et trouveront pour auxiliaires les guerriers de Boroa, de Cbolcol, de Puren et d'autres districts. Ainsi donc, avant de songer au rachat de l'antique « Impériale », il faudrait avoir déjà presque réduit les llanos d'Angol et de Puren, et s'être assuré le pays de Tucapel et de Tirua.

Ajoutez que les terrains qui s'étendent sur les bords de l'fmpériale jusqu'aux débris de l'ancienne cité espagnole sont beaucoup plus peuplés que les neuf dixièmes de la province de Valdivia. Pour les coloniser, il faudrait détruire la moitié de la population indienne qui les cultive aujourd'hui ; il faudrait tuer autant d'Américains qu'il viendrait de colons d'Europe. Et qui s'engagerait dans une pareille entreprise 7 Quels sont les laboureurs qui abandonneraient le sol natal, lorsqu'ils sauraient que le premier usage à faire de leurs charrues serait de les changer en épées, et qu'il faudrait inonder le sol du sang des indigènes avant d'y commencer leurs propres travaux et de s'ouvrir par là une source de richesses 7 il est malaisé aussi de comprendre pourquoi l'on s'obstinerait à présent à coloniser des terres qui n'appartiennent pas à l'État^ mais à un peuple laborieux et bravci lorsque dans la province voisine, plus au sud, se trouvent d'immenses terrains, domaines du Chili, aussi déserts que les pôles du globe terrestre, aussi fertiles que le sol de « l'Impériale h . La province de Valdivia abonde en forêts et en coteaux, et sollicite, pour ainsi dire, l'industrie du la-

bourage. Presque tout son littoral, du Quenle à Vemboucbure du Maulin, sur un espace de dix à douze lieues entre la plage et la cordillère, et la plus grande partie du l'ano qui s'étend de la cordillère aux Andes, offrent une vaste carrière aux co< lonisateurs. Tout ce pays relève du fisc, bien que personne ne connaisse encore l'étendue et la valeur considérable d'un tel territoire *. Là, situés à une grande distance des Indiens indépendants, protégés par la population cbrétienne qui se développe sur tous les afQuenIs du Yaldivia et dans les llanos de Valdivia Jusqu'à Osorno, les colons vivraient tranquilles et jouiraient de l'entière sécurité nécessaire à leurs travaux. Il y a plus : le climat môme, peu goûté des habitants du Gbili septentrional, à cause de l'abondance des pluies, est dans le pays tout entier celui qui ressemble le plus au climat du nord de l'Europe. Aussi l'agriculture n'y fera-t-elle des progrès sérieux que lorsque les procédés européens auront été substitués aux moyens de culture empruntés Jusqu'ici aux provinces septentrionales de l'État. Et il ne s'agit point ici de méthodes scientifiques, d'instruments modèles, d'écoles agronomiques, de machines perfectionnées ni d'érudition réelle ; il s'agit de ces pratiques généralisées aujourd'hui parmi les travailleurs européens, pour la culture et l'amélioration des terres, pour la récoite et la con*gervation des produits agricoles, pour la sage distribution des travaux d'hiver, pour la construction des fermes, en un mot pour tout ce qui concerne l'économie intérieure et domestique de l'homme des champs. Tout cela ne s'enseigne pas, ne s'introduit pas d'un pays dans un autre à l'aide des livres ou des préceptes les mieux rédigés, ni par les écoles, ni par les sociétés,

1 Le Chili oonoaît si peu lei vattct contrées magellaniques sur lesquelles il prétend avoir l'empire, qu>n 1854 un Toyageur intrépide, qui a pareouru presque toates les parties du globe, le prince Paul de Wurtemberg, sur le steamer français lé DuroCt visitait encore tous les canaux du détroit de Magellan, et étudiait jusqu'au promontoire de Loi très Montes, toute la c6te méridiouale que la république s'attribue. Depuis cette époque, la marine française a complété ces belles études par de nouvelles eipiorations des mêmes parages. (Cf. Araueanat t. I, p. 16, noté S.) Avoir un poste sur Tile Saiot-Martin, dans l'archipel inexploré de la Madré de Dioi, et, sur le détroit même, la bourgade de Port-famine^ misérable lieu de déportation, où quatre-vingts soldats, dans un fortin earré que protègent quelques canons, •ont chargés de tenir en respect cent condamnés, avec autant de femmes ou d*enfents, est-ce là exercer un droit de possession réelle sur une immense étendue 7 ett'Ce là justifier les prétentions exagérées du gouvernemect de Santiago?

65t L'ARAUCANA.

mais par l'exemple do familles nombreuses, honorables, actWes, venues des foyers les plus populeux de l'Europe.

Un des résultats les plus heureux que produirait la colonisation des forêts et des vallons de Yaldivia^ serait le changement du climat lui-môme, grâce à la coupe des arbres et à la culture des terrains, qui jusqu'à présent ne font naître que l'humidité ou exhalent des miasmes cruels. L'antique Gaule et la Germanie, au temps des Romains, avaient un ciel plus indément que celui de Valdivia ; de vastes forêts, des marais hnmenses couvraient autrefois le centre de l'Europe, aujourd'hoi si bien cultivé, et, dans la province même de Valdivia, quelles sont les parties où Ton Jouisse du meilleur climat, plus doux et beaucoup moins pluvieux que celui de la côle montagneuse 7 C'est le centre même du pays, ce sont les départements de ITnion et d'Osomo, la portion véritablement peuplée, et où le labourage fait reculer les bois profonds qui les enveloppent.

Rien ne serait plus Judicieux que d'adopter les projets do seiîor Filipi, colon distingué du déparlement d'Osorno. 11 voudrait que l'on recrutât dans l'Allemagne cathoh'gue deux cents familles, et qu'on les établit soit dans le llano d'Osorno, soit sur la cCte entre Valdivia et Chiioé. La prenùèie conséquence d'un pareil plan serait de donner une population et une culture à ces terrains déserts, et la seconde, beaucoup plus importante, consisterait dans l'influence salutaire que les colons allemands, si laborieux, si sobres et si honnêtes, exerceraient sur une race négligente, inactive et vicieuse. Joignez à ces vues, cette autre pensée encore du même Filipi, qui voudrait rendre navigable le rio Maulin, ou bien ouvrir une voie de communication entre les llanos de Valdivia et le golfe d'Ancud, par le lac de Llauquigûe, dont les bords ne se trouvent qu'à cinq lieues de la cote. Cette colonisation, ces moyens de transport, présentent une source de toute prospérité pour les deux provinces, dont l'avenir est peut-être le gage de la grandeur et delà puissance du Chili.

Domeyko étend aussi ses regards sur l'industrie et sur le commerce, considérés dans leurs liens avec la civilisation. L'une et l'autre peuvent beaucoup pour adoucir ces tribus sauvages. L'attrait des intérêts matériels est plein de puissance. Mais

SUPPLÉMENTS. «ftS

comment Tiendront-ils concourir à Téducation de l'Indien ? Que de maux et de dangers n'ont pas fait Jaillir sous leurs pas certains individus qui, sous prétexte de commerce et d'échanges, voyageaient parmi les Indiens et n'ont fait que les animer contre les missionnaires et le pouvoir public ! Que faire cependant? Il serait injuste et impolitique d'interdire l'entrée de l'Arauco à tous les trafiquants et de rompre toute relation de vente et d'achat entre les chrétiens et les sauvages. D'autre part, il serait difficile d'accoutumer les Indiens à venir dans les villes de la frontière échanger contre les objets qui leur sont utiles les produits de leur soi ou de leur propre industrie assez bornée. Le meilleur moyen proposé par des hommes expérimentés, celui qui remédierait le mieux à tous les inconvénients, serait d'établir de petites boutiques dans chaque mission, auprès de l'habitation du prêtre et du capitaine; ceux-ci autoriseraient le négoce aux mains d'hommes connus et honnêtes, et l'interdiraient aux hommes de réputation compromise ou équivoque. Placés sous la surveillance immédiate de l'autorité, les commerçants s'abstiendraient de semer la haine et les intrigues, et ne pourraient impunément tromper les indiens ou leur porter préjudice avec la même facilité que les marchands de passage. 11 serait utile aussi de provoquer et d'encourager toutes ces petites industries dont vivent les laboureurs dans les di< verses contrées de la République, et de mettre ainsi à la portée des Indiens les objets d'un usage facile et commode, les ustensiles les plus ordinaires, les instruments propres aux travaux et aux plus simples opérations de la vie agricole.

Enfin, et c'est par cette matière qu'il termine son importante discussion, Ignacio Domeyko s'occupe d'un projet qui n'allait à rien moins qu'à établir des forteresses et des villes sur le territoire indien, à relever les anciennes colonies ; grave question qui a vivement agité l'esprit public au Chili dans le cours des dernières années.

C'est une grande et glorieuse entreprise assurément, dit-il, que de fonder des villes, de tracer des rues et des places, d'y appeler des habitants^ de dessiner et de construire des citadelles. Mais prenons garde aux résultats meurtriers et destructeurs qu'entraînent trop souvent pour l'humanité ce luxe et ce

déploiement formidable de l'activité humaine. Admettons une fois que réduire les Indiens^ ce n*est pas en faire la conquête, mais les réunir au Chili pour ne constituer avec lui qu'une seule famille, sous l'influence d'une même civilisation morale et religieuse ; et, devant ce noble but, il devient évident qu'il faut éloigner tout ce qui peut réveiller la haine et les alarmes des Araucans et susciter la guerre. Essayez de construire un fort sur leur territoire, vous ranimez tous leurs vieux ressentiments et leur implacable méfiance ; ils recourent aux armes, et tous les fruits d'une sage propagande et d'une conduite mesurée sont anéantis aussitôt. Il ne parait pas indispensable d'avoir des citadelles dans le cœur du pays ; il suffit de maintenir en boa état celles que le Chili possède sur les frontières et de les bien approvisionner de vivres et de muuitions. La principale force destinée à imposer le respect, à protéger les missionnaires et l'autorité publique, à défendre les nouveaux colons, à châtier les actes de pillage et de barbarie, sera toujours, sur la frontière, une milice fortement organisée, soutenue par une petite garnison de vétérans; et les véritables citadelles, au centre de i'Araucanie, seront les missions et les églises, qui doivent s'élever à mesure que l'œuvre d'unité fait un pas plus avant.

Il parait donc ôlre aussi peu prudent que peu nécessaire de fonder parmi les Indiens, suivant leur degré d'assimilation, des cités analogues à celles de leurs conquérants antiques. Rien ne répugne plus à l'Âraucan que les réunions d'édifices que nous appelons villes ou villages. Dans tout le pays, vous cherchez en vain deux habitations côte à côte ; elles sont toutes séparées par des bois et des collines ; de la porte de l'un on ne peut apercevoir le toit le plus rapproché ; et il en est ainsi de la demeure du père et du fils, ou de celle des frères, lorsqu'ils sont voisins. Cette aversion pour les groupes de foyers contigus tient en partie aux coutumes des peuples sauvages, en partie au caractère grave, mélancolique et réfléchi de l'Araucan, et aussi au souvenir des temps où de pareilles réunions de demeures voisines et associées étaient pour lui la triste image de l'invasion étrangère et de la servitude. Quels ne seraient donc pas les cris d'alarme et d'efi'roi de toute la population indienne indépendante, si elle voyait que l'on songeât à relever les cités mêmes

dont les ruines sont regardées par elle comme les glorieux trophées de ses ancêtres l II faut éviter avec soin que les barbares ne puissent confondre des frères qui voudraient les agréger à leur famille, avec les conquérants dont ils eurent tant à souffrir. Soyez certains qu'il serait plus facile de conquérir une bonne fois tout le territoire indien par la force des armes, en exterminant une grande partie de ses habitants, que de racheter rimpériale et Villarica, pour les faire sortir de leurs décombres. A l'heure qui sonne, le mieux est donc de respecter ce sentiment d'aversion que Tlndien éprouve pour les habitations réunies, et de renoncer à l'honneur de fonder des villes, Une fondation plus méritoire, ce serait d'assurer chez les indigènes les progrès de la vérité morale, de la lumière évangélique. 11 y aurait plus de grandeur réelle à transformer ainsi les sauvages qu'à faire toutes les guerres possibles et à bfttir des capitales. Voyez comment s'est formée l'Europe chrétienne, et si tel n'est pas aussi l'ordre naturel de tous les progrès de la civilisation sur le pays qui nous occupe. Le premier édifice qui s'élève est l'église, et la première maison est celle du prêtre ; auprès d'elles, vous voyez la demeure du juge et celle du capitaine; viennent ensuite les magasins du négociant; le bien être des habitants les plus rapprochés s'améliore ; d'autres commerçants arrivent ; la concurrence les appelle auprès de ce premier groupe qui constitue déjà une sociabilité naissante; voici les artisans qui s'assemblent : c'esl un forgeron, c'est un charpentier; puis viennent les laboureurs avec leurs charrues et leurs semailles ; les chaumières s'élèvent. Ainsi se forment et se complètent les petites résidences de Colcura et d'Antuco. Qu'importe à la morale et à la civilisation d'un peuple que ses rues soient alignées ou sinueuses, larges ou resserrées, et qu'elles aboutissent à une place aussi vaste que symélriqup 7 Que ceux qui admirent la régularité et la splendeur des cités espagnoles d'Amérique, se retracent pourtant la plupart des vieilles villes de l'Allemagne, les populeux quartiers du centre de Paris et le labyrinthe de la Cité de Londres. Qu'ils se rappellent aussi plus de cent mille ouvriers ensevelis dans les fondations de sa belle et réguUère capitale par le barbare civilisateur des Moscovites.

s 56 L'aRAUGàHà.

Depuis raffraDchissement de l'Amôrique méridioaaley chacune des sociétés qui se la partagent a reçu de U Providence comme un pupille à élever et à améliorer. La confédération de la Piata, celle de toutes qui a le plus de rapport avec l'ancien continent, doit étendre le progrès moral et religieux de la civilisation chrétienne sur l'enfant rebelle des Pampas, sur le sauvage du grand Cbaco et sur celui qui habite les fertiles llanoi de Santa-Fé 1 Les opulentes républiques du haut et du bas Pérou ont à soustraire à leur barbarie les indigènes qui peuplent les forêts impénétrables de Maynas et les archers des Pampas du Sacramento. L'héroïque VenezueUi noyée au sang de ses patriotes, amènera au joug du christianisme le cavalier indomptable des savanes de rOrénoque, le descendant des Curaïbes^ et le Guarauno qui construit sa demeure sur des arbres gigantesques et ne doit sa liberté qu'aux vastes marais d'un sol toujours fangeux et mobile. Dans cette distribution des rôles civilisateurs, la population la plus noble et la plus vaillante, celle qui a coûté le plus de sang et de sacrifices à la puissante Espagne, est échue à la république la plus sensée, à celle qui dans la guerre de l'émancipation a su concilier le courage du patriotisme avec une modération généreuse, et n'a pas souillé sa victoire par la cruauté des représailles et par de sanglantes vengeances. Au Chili la Providence a décerné l'honneur de porter chez les Araucans le flambeau de la civilisation. Mais c'est à la transformation des sentiments et des croyances, ce n'est pas à la conquête du territoire que les Chiliens doivent aspirer. La République est assez forte pour contenir l'Araucan, mais elle ne veut pas être pour lui une marâtre, et elle possède un assez grand nombre d'hommes excellents, capables d'accomplir par les voies pacifiques, par le cœur et l'intelligence la réduction espérée. C'est un champ immense qui s'ouvre à la vertu et au zèle des apôtres, aux méditations de l'homme d'État, au courage civil et au patriotisme du guerrier, aux nobles inspirations de toute la jeunesse nationale.

Domeyko, en finissant, exprime le vœu de ne pas voir l'avenir qui se déploie devant ses yeux et qui sollicite les efforts de toutes les intelligences élevées et magnanimes, attristé et as-

Bombri par les faux calculs d'une politique égoïste et trompeuse ^

i Lonque ee deuiième tolame était déjà looi presM, quelque! plaintes ont retenti à Saotiâgo contre les déprédations des Ârancanos sur les bords du Malleco. Noos ignorons quelles ont pu être la justice et retendue des griefs; mais nous espérons encore que les vues de conciliation triompheront au Chili, et que les pensées chrétiennes l'emporteront sur les projets de guerre et de destruction. Dans les Etats du Nord, il n'eu est pins «insi. L'idée de mine prévaut, et depuis les dernier* événements aceomplii au nord -est du fort Wallace, le général en chef de la diTisîon da Missouri Rapplique à refouler, même au prix d*une campagne d'hiver, les tribus indiennes qui inquiètent ses opérations et l'établissement d'une sérieuse ▼oie de commerce entre les deux mers. Cependant fintrépide Sherman n'est pas sans quelque anxiété. Son dernior rapport au secrétaire fédéral de la guerre présente encore la rapidité des mouvements exécutés par les Indiens comme le principal obstacle à tout résultat défluitif, et celte lutte, ardue en elle-même, est singulièrement onéreuM pour les finances de l'Union. L'habile général comprend, mieux que tout autre, ee que des troupes peu nombreuses, mal approvisionnées, dans un pays immense et où il faut toujours frayer sa route, rencontrent de difficultés pour Tenir à bout d'un ennemi insaisiuable. Sherman ne doute pas de la victoire, et cependant il regarde l'auvre comme pénible et laborieuse; ce vaillant soldat aimerait mieux la paix avec les Indiens; il semble avoir quelque horreur d'un projet de destruction; et par une contradiction visible, il souhaite pourtant que la direction des affaires indiennes passe complètement au mini»tre lie la guerre, qui seul, dit-il, a les moyens les plus efficaces pour agir. Mais tel est, à ses yeux , l'amas de périls et de travaux i affronter, que, »'éerle-t-il avee douleur, il ne désire nullement assumer sur lui la responsabilité de cette rude et dangereuse entreprise. Aux raisons exposées par Sherman, il s'en joint une autre au fond de toute conscience honnête, et elle se présente à nous dans l'Amérique du Sud comme dans l'Amérique du Nori, cVst que les tribus défendent leur territoire, leur berceau, leur patrie. L'on aura beau torturer les mots et contester les droiU et les titres avec toute la subtilité et tontes les arguties de lé politique, il reste acquis au débat que, pour unir les deux mers, leurs provinces de l'Est et de l'Ouest, les marchands de New-Tork ne peuvent devenir que les conquérants des contrées iuterméiiiaires, et que la spoliation des Indiens est le premier effort imposé à leur convoitise. C'est la faUlité de la politique et de la situation des Yankees. Plaise au ciel qu'en cherchant à rédUser leurs ambitieux et giganifsques projets, iU n'aient pai à verser des flots de leur sang et du sang indigène 1 Et puissent aussi les Chiliens, pour réunir les richesses de leurs belles provinces du Sud i leurs vieilles et florissantes industries du Nord, ne plus demander secours aux actes barbares de la force, à l'odieuse brutalité d'une victoire toujours douteuse 1 Ah 1 qu'ils procèdent par d'autres voies désormais, par Tamélioration pacifique de la vie morale et matérielle des ibtrépides Araucanos, pir ces procédés supérieurs que la civilisation peut avouer, et dout Ignacio Domeyko leur a si bien montré l'irrécusable et sublime caractère I Nuus avons eu occasion déjà de constater les tristes conséquences que les couflits des Etats policés de l'Amérique et des populations indiennes peuvent entraiocr même pour ceux qui sont destinés à vaincre, même pour l'élément civilisateur et progressif. (Cf. t. L P* 7, note 4.) Nous avons pris notre point d'étude dans la lutte engagée entre les Confédérés du Nord et Im Peanx-Rouges du far Weti. Depuis les faits que nous rapporiious alors, il s'en est accompli d'autres, non moins douloureux. Le major Elliot et sa troupe ont été massacrés. (Voy. le Monitêur Universel da 7 février 1869.) Suivant le récit du New- York- herald , les généranx Sherman «t Custer, à la tête d'une colonne d'eiploraiion, ont été guides

Ce soQt là» à coup sûr, de généreuses pensées, el il est difficile de ne pas doQuer son assentiment à une politique aussi prudente et aussi habile qu'elle est élevée, prévoyante et étendue ^.

Tars lesdébrii de leon compatriote*, par les oiseaux de proie qui Toltigeaieot andeuas dM vietimet, déjà dévorées eo partie par les loups et les cbaeati. Sur le elMmp de dettruetion, ils découvrirent les cadaTres d'ooe trentaine d*lndiens et de quelques femoies sauvaj^es, atteints par les balles dans la mêlée. De tuas 1rs celés, on apercsTail les ruines des wigwams incendiés. A cent pas de^ wipraBis. on vit le cadavre d'un bUoe. entièreosent nu, crib>é de flëcbes et de trous de balles; la tête paraiisait avoir été écrasée avec un tomahawk. Ils crurent un moment que c'était le major Elliot. A deux cents pas plus loin, seise corps bumalns étaient tout ce qui restait de cette troupe infortunée. La bite d'biver avait ^lé cas cadavres nos et rigides. Tous portaient U trace d'une horrible mutilation. On suppose, d'après la situatioo du corps, que le cheval d'Elliot a pris le mors aux dents, ou qu'entraîné par sa foufpie, le major s'est mis à la poursuite des fuyards et que plusieurs de ses bommes roni suivi. A moitié chemin, les Arrapaboes sont accouros i l'aide des Cheyeonea, qui alors ont repris l'offensive et se tçnt rués sur la troupe fédérale. Sanglant épisode i réunir à tant d'autres dans Tbisioire de ces guerres d'extermi- Bation, que la sagease politique doit et peut prévenir, et que Thumanité interdit comme dei crimes 1 Hélas I au moment même où j'exprime ces réfletioas, et où ret pages vont s'imprimer, nous apprenons que l'Amérique du Sud est témoin de désastres semblables. Le Moniteur Dnwertel du tl mars I8A9 nous informe, d'après les récils du Shannon, arrivé de Valparaiso à Plymouth, « que les Indiens d'Araneanie ont fait une iuvatioa en masse sur les difttriets du Renaico, qu'ils ont brélé des centaines de plantations, massacré tous les blancs qu'ils ont pu atteindre; les femmes et les enfants ont été emmenés en captivité. Cn cruauté» ont, eowtme tant de foiSf été provoquées par les blanc* : quelques semaine» auparavant^ un détache^ wunt de troupe» chilienne» avait dévasté le territoire d'une tribu araucaniemne, tué le» hommUt violé et ensuite massacré le» femmes! Combien de pareils conllits et lenrs déplorables conséquences ne donnent-ils pas raison aux bumaines et généreuses doctrines de Doraeyko 1

i Les rapprochements seraient nombreux, si nous tenions à les multiplier, entre les vues de M. Domeyko et celles que nos meilleurs généraux el nos premiers hommes d'Etat ont exprimées sur les relations de la France avec les Arabes d'Algéi ie. Partout ils veulent assurer aux indigènes le bénéfice d'une civilisation meilleure, au lieu de les livrer en proie à la conquête stérile des trafiquants. Nous nous bornerons à deux exemples plus autorisés que tous les autres, celui du général Lamoricière et celui de Sa Majesté Napoléon III. Un orateur avait fait à la tribune» en ISid, un magnifique tableau de l'envabiMeroent de TAmériquc par la population anglo'américaioe : • Oui, s'écriait le général français; mais que sont devenus les Indiens? Us ont été «aassacrés ou empoisonnés par le rhum et les liqueurs fortes. Ce que les Anglo-Américains ont fait des Indiens, nous ne vouions pas le faire des Arabes. De pareils procédés, de pareils moyens, de pareils crimes, nous n'en voulons pas; nous les repoussons au nom de la France, au nom de Tbonneur de noire (pays, au nom de la mission qu'il remplit dans le monde, au nom du Cbristianiame. • Cité par Us* Tévêque d'Orléans , « Oraison funèbre du général de Lamortoière, » 18ft5, p. 18.) Tous les inoonvénienls de l'invasion d'uo pays jeune et nenf.

11 y a pourtant quelque illusion de l'espiit à déclarer que les Araucaus sont les frères des Chiliens et que ces derniers ont cessé d'être des Espagnols. Ils sont aussi bien des Espagnols que les Américains des États-Unis sont des Anglais; de part et d'autre, ce sont des Européens affranchis de la métropole ; c'est la race néo-latine et la race anglo-saxonne qui font dans les deux Amériques fléchir devant leur génie les mœurs et les coutumes des sauvages et une société inférieure sous Tascendant victorieux du Christianisme. Les compatriotes de M. Domeyko n'admettent pas tous les doctrines de cette politique patiente, sorte de grâce moins agissante qu'expectative ^ Domejko lui-môme sent pour le Chili la nécessité d'étreindre moralement les barbares ; il trace les routes militaires par où ils peuvent être circonvenus ; il redoute leurs invasions, il indique avec Je ne sais quel effroi les passes des montagnes qui tant de ibis ont conduit sur les terres du Chili et vers les florissantes cités du littoral l'indomptable cavalerie des sauva-

par les eonvoitiMS d'uo commerçant iTide et trompeur, ou par les exactiout d« tout genre, sont merveilleusement signalés «iaus une de cet belles et nobles lettres qui, sous la plume de Tempt reur Napoléon 111, deviennent des traités politiques, et sont suivies bientôt par des actes réparateurs. Voyez la lettre sur la politique de la France en Algérie, 1865, p. 28 et suiv. Nous ne doutont pas que le gouvernement du Chili} daot les mesures qu'il prendra ultérieurement à Tégard des Âraueanot^ ne Teuille plus d*une fois mettre i profit les larges principes de sage «t tntétaire administration développés dans cet écrit sf digne de la France et de son Chef. La situation de TArauco, et d*une partie de la France algérienne, offre même au point de vue géographique des analogies qui dotrent inspirer au gouvernement de Santiago ia pensée d*appliquer les leçons de notre expérience. Ils ont affaire à de hardis montagnards, comme nous aussi, avec des moyens d*exécution d*une tont autre supériorité, nous avons eu à lutter contre de véritables Araucans. Les escar* pements de TAraueo ne sont-ils pas pour les Chiliens, ee qu*oni été pour nos géaéraui les rochers de Kabytie, des citadelles presque inexpugnables?

1 Cett dans les assemblées délibératives du Chili, que l'ardeur impatiente de la eouquéie, que Tidée d'envahissement et d'oppression percent davantage. Voici ee que disait le ministre de Tiotérieur, dans la séance du 4 septembre 1862 : « Pour moi, et Topiuion de la Chambre ne peut être autre, il n*y a pas un seul point du territoire araucanien, pas un seul habitant de cette coutree qui puisse refuser obéissance aux lois établies et respect aux autorités constituées. U faut le dire bieo h-iut, aujourd'hui qu'une opinion contraire est affichée par des étrangers : l'Arauranie est chilienne et n*a psi d'autres lois que celles du Chili, quelle que soit sa e^dition aetnelle. Si la civilïMtion ne peut pénétrer que lentement, que t'autortté pébètre promptement, par l'entremise des Araucaniens eux-méti es, qui exerreront le pouvoir qui leur sera délégué sous l'oeil et sous la main des fonctionnaires

publics chargés de l'administration des provinces. • Cf. le journal /*erro-Cort7,

4u 5 septembre, et M. de Tonnent, Rtlation^ p. Ui» note.

660 LARAUCANA.

ges. 11 86 félicite, ou peu s'en faut, pour sa patrie que les Araucaus aient perdu cette unité énergique de sentinaents et d'actiou qui les rendait invincibles autrefois. La plupart des Chiliens, dans l'enthousiasme de leur puissance républicaine, sont beaucoup plus agressifs que Domeyko, et les Araucanos ne sont à leurs yeux que d'indociles et incorrigibles barbares, dont la guerre seule peut avoir raison, les Peaux-Rouges du Sud, des Sioux montagnards; et au fond, dans le jugement qu'ils portent sur la race, les Chiliens sont bien eux-mêmes les héritiers des conquérants; ils représentent toujours l'Espagne en face des Indiens. Comment ne verraient-ils pas des tributaires échappés dans cette poignée d'héroïques indigènes, eux qui par une arrogante et chimérique fiction étendent leur territoire Jusqu'au détroit de Magalhaens, tout en avouant qu'il y a là d'immenses solitudes dont le fisc n'a Jamais pu constater les limites ni la valeur 7 Aussi ce qu'ils redouteraient surtout, et nous avons vu que M. Domeyko n'est pas étranger à celte crainte, ce serait un retour des Araucans à l'unité antique; ce serait une cause de réunion politique entre les Araucans et les tribus de la Patagonîe. Ils le firent bien voir à M. de Tounens, lorsque celui-ci, par une tentative plus hardie que sensée, voulut essayer de rassembler les membres épars d'une nationalité vivante encore, et parvint à régner lui-môme, pendant quelques mois, sur les farouches Indiens de la Patagouie et de l'Araucû. Mais, pour être clair, nous sommes obligé d'entrer ici dans quelques détails. 11 y eut une singulière émotion en Franœ lorsque l'on apprit, en 1861, que M. Orllie de Tounens, simple avoué à Périgueux, était ailé chercher fortune dans de lointains pays et élait devenu chef des Araucaniens. Les feuilles publiques accueillirent avec des impressions fort diverses la nouvelle de l'avènement d'Orllie-Antoine I®' au trône de l'Araucanie et de laPatagonie. En 1861 et 1862, elles entretinrent leurs lecteurs, à plusieurs reprises, de cette fortune soudaine* Plusieurs se moquaient de ce sceptre improvisé. On parlait avec raillerie de la multitude des pétitions, des demandes d'emplois qui parlaient de Périgueux pour le Chili, et allaient s'adresser au cœurdu nouveau monarque auquel une foule d'amis imprévus s'empressaient d'offrir leurs services, ou qu'ils importunaient de

leurs sollicitations ^ D'autres, plus sérieux ou mieux renseignés ', comprirent qu'il y avait quelque grandeur dans un homme qui, après avoir vécu plusieurs années dans les rangs du peuple araucanien, avait su mériter d'en être le chef, l/on rappela qu'à la date où toutes les nations indigènes de l'Amérique tombaient sous les coups des Gortés, des Pizarre, des Yaldivia, c une seule, la moins importante par l'étendue de son territoire, la plus grande par son énergie et son amour de la liberté, osa résister et vainquit tant de fois les conquérants Espagnols ', » qu'elle obtint le respect de son indépendance \

* Cf. le journal /* Périgord et le Phare de la Loire»

t Cf. U Betue du tnonde eolonialy 10 avril 1861 ; le Tempe* 13 leptembre 1861; Y Opinion nationale* 15 mars 1891; V Annuaire encyclopédique de 1862, p. lOf, 103; V Annuaire dee Deux Atondee, 1861, 1862, p. 749, 150. — Voyei encore V/ndépendanee belge du 13 juin 1863.

S L'eifireit-ioQ de M. de Morealel, dans m lettre au rédacteur du Tempe, datée de CoQfttanline, 17 septembre 1861.

4 c'est uu hommage de justice que l'historien Molina lui avait déjà rendu en fort beau langage : • Araueani, i quali coo eroico coraggio haono coMerrata intalta la loro libertà sino ai nosiri giorni, e formaiK) tultora aua specie di repubbliea confederaia nel Chili australe. ^(Saggio sulia storia naturale del Chile* p. 2';6.)

Comm<» Holin^, Sinchez e bustamanle a rendu à cette vaillaute nation uue justice éclatante : «Jaloui de leur liberté, dit-il (p.t36-237),ie8 Araucaos ont donné des exemples nuoibreux de leur union et de leur bravoure ; ils sout scrupuleux observateurs de leur parole et respectent la vi« de leurs prisonniers. Leur caractère est magnanime : ils tout hospitaliers et prudents et n'ont jamais pu èlre domptés. C'est le seul peuple desdeuxAmérii|uesqui par la force au pu se maiut«nirsur le«ol delapalrio Pius loin, le même savant ajoute avec eloqu*'nce : • Viendo los Araucanos las cadenas que les preparabaa los Espaàoles, tomaroo sus arcos, llenaroa sus caroaces, empufiflrou las macanas y jurarou morir autes de ser e^lavos. La» conquistas de Alejaniiro en la Persia 6 lus de los Iiigle^es ùitimamente en la ludia, ni las de Méjico 01 Fera en aquel tiempo, baa presenta«io una gueira mas cruel, mas ob«tinada, mas désignai, ni mas gluriosa para la parte que ténia las desvmtajas. Los Araucanos cran inferiortfS i los Espaîl iies en todo, meoos en valor : siu baber vistojamki artillerie se arrojabao y tomabau los caAones; sin conuciroiento de fortifioaeion no los detenian lo» fosos y asaltabaa las muralUs ; sin un arma de fuego desordenaban las filas de los arcabucero?, y con solo las macanas e«peraban el choque de la cabalieria. Vencieron i lus E^paâoles en baialias ordeoadas, les mataron sus générales, les destruyeron sus fuertes y no depusieron sus armas sino por treguas ; en una palabra, conquistadores de toda la América tuvieron que capituler con los loquis de Arauco, y miraron con mai respeto à Caupolican, Lautaro y otros gefes, que Certes y Pixarro babian hecbo con Motexuma y los Incas. Los Araucanos no han siJo jamas sujelos, ni pagado tributo i los Espafioles, auuque una pas de mas de dos siglos ha permitido i rstos enseftorearse dvl terreno, satisfechos los Indioa de la lib<>rtad de sus personas, seguridad de sus rancbos y propiedad de animales. » {Geoçrafiadel Perû* Bolivia y Chile, p. 356-358.) M. d'Orbigny ( Voyage dans TAmérique méridionale) honore par un témoignage semblable TinTincibie bravoure des Afaucans (cf., t. IV, p. 181, el infra,p, 679).

662 LAHADCANA.

C'est de celle nation qu'Orllie-Antoine l^r attira les sympathies et devint un Jour le chef suprême. Dans une lettre que luimôme adressa au Périgord^^ il fit connaître, trop brièvement, ses \ues politiques tout empreintes de patriolisme. Il pouvait se borner à gouverner les Araucaniens ; mais sa pensée allait au delà ; il songeait à ouvrir les vastes espaces auxquels il commandait, et qui sont capables de nourrir vingt ou trente millions d'habitants, à ceUe foule de Français qui se débattent partout sous les étreintes de la misère. Il leur faisait appel» et voulait nommer son royaume la Nouvelle-France *. Four assuré leur sécurité et leur bien-être^ et se créer immédiatement une petite marine militaire, il proposa une souscription à l'aide de laquelle il pourrait protéger son littoral et son conmierce. La France avait intérêt à voir se développer au sud de l'Améri* que une nation amie. En cherchant à organiser et à civiliser les tribus encore barbares des Cunchis, des Uuillicbes, il servait aussi les intérêts des États voisins. Ses projets tendaient i pacifier des populations qu'ils n'avaient pu soumettre '.

Ces idées, qui ressortent des différentes correspondances de M. de Touneiis, révèlent un esprit actif, audacieux et fait pour de grandes choses. Mais peut-être s'estil laissé trop vile enflammer par des perspectives brillantes, auxquelles aucun cabinet de l'Europe, pas plus celui de Paris que tout autre, n'eût voulu associer son interrention. Les plans de M. de Tou-

1 U 3 juin 1861.

ter. Mrm, Relation, p. 171. Voyez encore p. 35-36 : a Au lieu de se répandre c« pUUanterieB in(li)>nes d*eUe, la presse aurait dû jeter les yeui sur la carte d*Aibérique et parcourir l'e&pace qui s'étend du nord au sud, du détroit de Behring à U Terre de Feu, une distance de 3,150 lieues. Qu*eût-elle trouvé dans cet imoiease trajet ? Deux souvenirs de la France presque enlièrenient effacés, la l^uisiane et le Canad<i. Est-ce la peine de parler des Antilles et de la Guyane? Quelle prépondéranee nous ont aequîse en Amérique de pareilles po>sessions ? Qu'est-ce que eela en comparaison d'une contrée comprenont 425 lieues de côtes sur Tocéan Atlaatine et presque autant sur l'océan Pacifique, avec une largeur moyenne d'eBTÎrf.a 100 lieues, un pays enfin deux fois plus grand que la France, d'une rare fertilité, arrosié par de nombreux cours d'eau, riche en pâturages et en miuéranx de toute sorte, favorisé d'un excellent climat, et où Ton ne rencontre pas une seole béte féroce, pas un seul reptile TenimeuxT Voilà, en réalité, ce que j'fifTrais à la France ; car ma prise de possession de ce vaste territoire n'aurait été que le point de départ d'une colonie française, a Ces belles paroles nous prouveut asaea que le rè«c d'OrIlie de Tounens ne manquait ni de générosité ni de grandeur.

s Cf. Lettre de H. de Tounens i un de ses amis, S juillet 1861, Relation, p. t'î.

nens n'étaient pas fondés sur des bases assez solides : c'était un projet, un objet d'étude, et ce projet ne pouvait devenir une réalité pour personne. L'apparition d'une flottille française sur les côtes de TAraucanie eût été le signal d'une guerre avec les Chiliens et sans doute avec toute l'Amérique méridionale. C'était beaucoup trop pour une tentative aussi aventureuse, et lorsqu'aux portes mêmes delà France, nous avons tant de peine à GoloniBer notre féconde Algérie. 11 ne nous était pas nécessaire d'avoir deux Algéries à la fois, l'une près de nous^ Tautro an bout du monde.

Les dispositions hostiles des Chiliens contre les Araucans ne sauraient faire doute pour aucun esprit. Au commencement même de l'année 4860, dont les derniers mois virent publier la constitution donnée par M. de Tounens à ses barbares S plu« sieurs fois déjà des rencontres avaient eu lieu entre eux et les troupes du gouvernement. L*on se plaignait dans la province d'Arauco des déprédations des barbares. L'ambitieux Chili sentait un péril à ses frontières, au moment môme où il rêvait l'envahissement du territoire indien et des mines d'or dont la présence venait d'y être révélée. Lapuissance naissante d'Orllie- Antoine H', ses desseins mal appréciés lui portaient ombrage. Celui-ci se préparait, disai t-on, à la résistance; il parcourait la contrée et excitait les chefs indigènes à repousser vigoureusement les attaques de leurs adversaires et à reconquérir leurs vieilles limites du Biobio ; il venait de s'entendre avec le cacique Guentucol, qui à lui seul peut mettre sur pied plusieurs milliers d'Indiens. Tels étaient les soupçons du Chili. Le fait est que le 4 janvier i862, M. de Tounens se trouvait dans la plaine de lot Perales. 11 se reposait sous un arbre avec sa suite, lorsqu'il se vit assailli sur son propre territoire, près du Malleco, par un détachement de cavalerie chilienne, qu'avait envoyé le gouverneur de Nacimiento; il fut conduit dans cette ville et jeté en prison. Un de ses serviteurs, qui s'appelait Rosalet (il est bon de nommer les misérables de cette espèce), gagné par les Chiliens, les avait instruits de son itinéraire, et fait avertir à l'heure favorable.

> Le 17 iiOTenibre ISSI.

664 LABAUCANA.

Le goareraerneDl Traoçais, qai n'avait eu aucune illusion sur l'entreprise de M. de Tounens, s'émut devant la violation da droit des gens, de ce guei-apens à la Bosas^ et il intervint en faveur d'un membre de la grande famille française. Le ministre des affaires étrangères engagea une négociation diplomatique ; et, sur l'ordre de M. Tbouvenel, le vicomte de ChazoUe, gérant de notre consulat général à Sanliago, obtint que Touneos fût enlevé aux périls de sa situation et rendu à la France.

C'est à Paris qu'il rédigea, en 1863, la relation de son avènement au trône et de sa captivité au Chili. Dans cette brochure, il nous donne sur les Araucanos d'ErdUa des renseignements d'un vif intérêt, et dont nous nous proposons d'extraire ici quelques détails, curieux encore après ceux que nous a présentés l'ouvrage d'Ignacio Domeyko. 11 consacre à la division géographique et aux mœurs des Araucaniens le premier chapitre de celte plaidoirie personnelle, qu'il promet de (aire suivre bientôt de ses Mémoires.

• L'Araucanie coupe le Chili en deux. Elle est bornée an nord et au sud-ouest par cette république, à l'ouest par l'océan Paciflque, à l'est et au sud-est par la Patagonie... Le sol^ arrosé par de nombreux cours d'eau, y est plus fertile qu'en France. Nulle part on ne peut trouver des vallées plus riches en pâturages et des coteaux cou verts de plus belles forêts. Les montagnes renferment des minéraux de toute sorte...

« L'Araucanie est divisée en quatre provinces. La première comprend les Araucaniens proprement dits, sur les bords de l'océan Paciflque ; la seconde^ les Huilliches, au sud-est des Araucaniens; la troisième, les Moulouches, au nord des Huilliches, et à l'est des Araucaniens ; la quatrième, à l'est des Moulouches, les Péguenches, lesquels ne sont autres que les Palagons ^

« Ces provinces sont entièrement indépendantes les unes des autres ; elles se subdivisent en tribus également indépendantes.

> Les Boait de cet population t eoeore aiMi oitl eoooaas varÎMl d*iia géofrapht à un autre. M. Théophile Ufaliée {Malte^Brun^ t. VI, p. 7t4) appelle Bmitiekm eeux que M. de Touueut desiicne tout le nom de HuUliehêê ou de GuttHcke», Im Afoluekêê ordinairei sont les MouUueha du dernier roi d'Araueanie, et Ici Ptimêm' ehê$ ou les PutUhêi sont les mêmes que la JUlatùm de 1868 nomme les Fegum-cAe«. D*aatret les appellent Tehuelche».

SUPPLÉVBNTS. ees

Chaque triba est administrée par un cacique supérieur, qui a sous ses ordres plusieurs caciques subalternes échelonnés dans les villages et auxquels il transmet sa volonté par Tinlermédiaire de ses mocetons ^, courriers que l'on ne charge que de dépêches verbales.

« Lorsque la guerre est imminente ou déclarée, les Araucaniens se réunissent pour nommer un chef qui prend le nom de toquiy et auquel est conféré le pouvoir d'appeler sous les armes tous les hommes valides, sans acception d'flge, et de les conduire contre Tennemi. L'armée ne se compose que de cavalerie '. Les soldats s'habillent et s'entretiennent à leurs frais; car il n'y a pas d'impôts en Araucanie. Chacun d'eux, à l'entrée en campagne, doit être muni de provisions pour cinq ou six Jours, lesquelles consistent en farine de blé grillé enfermée dans un sac, et en un mouton ou une moitié de mouton, ou une portion de bœuf, le tout fixé au cheval par une courroie. Il doit être aussi pourvu d'une corne de bœuf qui lui sert à se désaltérer dans les rivières qu'il rencontre.

« Les armes sont une lance de cinq mètres de long, en bois très-dur et très-flexible, terminée par une pique très-pointue et aiguisée; des couteaux, des poignards et des sabres, achetés aux marchands chiliens ou pris sur les soldats chiliens. Les hostilités ne commencent qu'après de longues délibérations géné-

1 Les MoeêtorUt «t M. OrlUedc Tonnent nont donne sur eeUe nttière les renseigoeroents les plus complets, sont des courriers que les ctciques. pour leurs mutuelles reUliocs, chargent de dépêches verbales. Chaque cacique dispose d*une douzaine de mocetons. La première condition pour tenir cet emploi, c*est de jouir d'une excellente mémoire. La mission de conliaoce que remplit le mocetou lui com> munique un caractère sacré qui impose le respect; il lui est Interdit d'assister à des festins, ce caractère pouvant y être mécoean. (Ae/o/ion, p. 3, et noté» Cf. Araucana, I, 33.)

s Nous voyons dans le poème d'Srcilla, et dès le 1*r ehsnt, que le vieil Arauco différait cooipletement sous ce rapport de la noderne Araucanie. Au iti* siècle les barbares que combatiait TEspagae, n'avaient que des faotassias. C'est aux dépens mêmes de TEspagne que s'est formée leur cavalerie infatigable. Leurs chevaui des> cendent de cette excellente race que les conquérants avaient amenée d'Europe. (Cf. Araueana, ch. l«r, oct. 23 et noté.) Les Araucans d'aujourd'hui rappellent un peu ces Turcomans dont la vie, ainsi que la leur, se passe toujours à cheval, et qui ont inflige quelquefois aux armées persanes de si rudes défaites. Fiers de leur au« dace, de leurs coursiers rapides, les meilleurs de l'Asie, Ils tombent à l'improviste sur les bourgades et même sur les villes du Khorassan, portent partout le ravage, enlèvent aa énorae batia, les feones, les enfanu.

«66 L'aUAUCANA.

raies ^ Ces préliminaires achevés, les Araucaniens vont aadevant des Chiliens, leurs seuls ennemis, non pour leur offrir une halaille rangée, mais pour les surprendre.

« Lorsqu'ils croient le moment propice, ils se divisent par escadrons ; celui qui est en tête se met en garde, c'est-à-dire que chaque soldat se dresse sur le pied droit en ramenant la jambe gauche sur la selle et en appuyant le bras gauche sur le cou du cheval, et que, de la main droite serrée contre Taisselle, il tient en avant sa lance démesurée ; après quoi le premier corps se précipite sur l'ennemi ; il s'agit de letraverser ou de mourir; car l'Araucanien ne recule pas. Les Chiliens font feu ; quelques hommes tombent, mais les autres passent; et, avant que les fusils aient pu être rechargés, les escadrons suivants se ruent i travers les rangs plus ou moins reformés '. Jamais de lutte corps à corps : ce sont des trombes vivantes, renversant et détruisant tout sur leur chemin. On n'a pas de peine à comprendre la terreur que de pareils adversaires inspirent aux soldats chiliens.

« Dans ce pays, le costume est d'une simplicité primitive : pour les hommes, il se compose de deux pièces d'étoffe carrées, dont l'une est destinée à couvrir la partie inférieure du corps depuis la ceinture, autour de laquelle elle est attachée par des lanières de cuir ou des lianes ; et l'autre, trouée par le milieu pour donner issue à la tête, tombe sur le buste comme une sorte de mantelet.

« Le costume des femmes est à peu près le môme ; seulement elles ont les bras à découvert, afin de ne pas être gênées dans leurs travaux, et leur taille est entourée d'une large ceinture de cuir que ferment des boucles d'argent. Ce sont elles qui font leurs propres vêtements et ceux des hommes.

a Les maisons, faites moitié de bois et moitié de paille, affectent une forme ronde et légèrement ovale. Au sommet sont pratiqués deux trous par où s'échappe la fumée *. La porte ne

1 L*épopée d*Ercilla reiirenne plusieurs preutes de ceUe assertion. Cf. chants ii, viii« xrtf XXIII, xiix, xzxiv.

s Cf. Araueana, I, 24.

> Sauf quelques circonstances assex Insignifiantes, la plupart de ces détails sont conformes au récit d*Igiiaeio Domeyko. Les petites denenres n^avaieut tans doote

suppulHBiiTs. en

86 ferme pas plus la Duit que le jour. DeTaut chaque maitoa s'ëhWe une manière de hangar^ formé de quatre pieux ^oe surmonte un lit de lirancbage. Une quinzaine de mattons réunies * constituent un village.

« L'agriculture ne diffère pas de celle d'Europe ; seulement chaque famille ne sème et ne planfe qu'en proportion de ses besoins. Quelquefois il arrive qu'elle se trompe dans ses calculs, et elle se trouve réduite à la viande et aux plantes marines. •• On se contente de boissons fermentées^ préparées par les femmes avec de l'orge, du maïs, du blé et des pommes. Quant à la nourriture, elle consiste habituellement en viande bouillie, saupoudrée de farine de blé grillé.

« Les Araucaniens sont industrieux ; ils travaillent l'argent avec une certaine adresse : ils en font des boucles d'oreilles et autres ornements pour leurs femmes, et, pour leur usage, des éperons, des éiriers et des mors. Ce sont eux qui fabriquent leurs selles et leurs lances.

« Je ne parle que pour mémoire de leurs plats et de leurs cuillers de bois, aussi bien que de leur poterie qu'ils font sécher au soleil, et de leurs couvertures de laine qui sont l'ouvrage des femmes.

« Ils n'ont de relations commerciales qu'avec le Chili ; en échange des liqueurs, des mouchoirs, des couteaux, des haches, des pots de foute, des verroteries, etc., que leur apportent les marchands chiliens, ils donnent des bestiaux dont le pays abonde, des cuirs, des suifs et des laines \

0 Us n'ont point de monnaie courante, et n'acceptent d'ordinaire celles de leurs voisins que pour la convertir en bijoux.

« L'Araucanien est une sorte de centaure. 11 est toujours a cheval. Les juges mêmes exercent leurs fonctions à cheval ; ils tiennent leurs audiences au grand air, dans une plaine; les plaideurs exposent leur cause, les avocats présentent la défense,

qu*iiBe ouTcHore au toit pour laitier échapper la fumée ; les graodt bofiiot en avaient deux. Cet difTéreDces-là ne tont ni det contradictiont ni det inexactitudei.

' Cet naitont réuoiet n'étaient pat conti'i^uët, et le viliage oecnpait tonvent nn vatte etpaee. Cf. Ignacio Domcyko, iupra^ p. S54.

' M. Orllie prétend {Belation, p.7,iio<e}que l'on pourrait exporter de rAraueaoie det milliont de quintaux de laine, an piix moyen de I fraoc à I fr. 50 le kilogramme.

66g L*A1AUCAHA.

et le Terdict est auntAt pronoocé. Après qaoi^ «Tocats et Jagei reçoivent chacun, pour leurs honoraires, un mouton ou od bceuf, ou un cheval, suivant l'imporlance de la cause.

« Lorsque j'élais sur les bords du Cauten, j'eus Toccasioo en suivre un procès que je vais citer comme caractéristique. Un bœuf avait été volé. Selon le propriétaire, un témoin désigntil comme le voleur tel individu, déclarant qu*il l'avait vu saigner l'animal, et sa femme recevoir le sang dans un vase, et qu'il avait entendu le voleur, dévorant un morceau du bœuf, vaoler Texcellence de sa chair, laquelle prouvait qu'il n'avait pu porté le joug. Ce témoignage circonstancié ne suffisait pas poor déterminer une condamnation, il fallait encore que le propriétaire lésé indiquât ce qu'était devenue la peau de soo bœuf, découpée en lanières ou conservée intacte. II lui fut impossible de donner un renseignement certain à ce sujet, ctr, quelques jours après, j'appris qu'il avait perdu son procès.

« Lorsqu'un cheval a été volé et que le délit est établi, le voleur est condamné à ramener devant la maison du plaigoant le même cheval flanqué de deux chevaux, l'un à droite et l'autre à gauche, à titre de dommages et intérêts.

« L'Araucanien qui veut se maiier fait part de son projet à ses amis, et convient avec eux d'un jour et d'une heure pour Tenlèvement de la jeune fille qui a fixé son choix. Us s'arment de couteaux, de poignards et de sabres, comme pour une expédition, et, arrivés au lieu désigné, mettent pied à terre et » précipitent dans la demeure de la future. Là, ils ont à soutenir une lutte contre les matrones de l'entourage, qui, tout en poussant des cris, les arrosent d'eau froide ou môme d'eau bouillinte, leur jettent tout ce qui leur tombe sous, la main, jusqu'à des tisons.enflammés. Leur droit de résistance cesse quand la jeune fille a été entraînée hors de la maison. Celle-ci est alors saisie aux hanches, mais non aux aisselles; car, dans ce cas, le fOMr riage serait entaché de nullité. Elle est ensuite hissée à califourchon derrière son futur, auquel on l'attache avec àts courroies; puis toute la bande part à fond de train et disparaît dans les forêts, où elle se livre à des festins qu'anime la joie It plus bruyante. Un mois après, s'il est content de sa femme, le nouveau marié l'envoie ches ses parents avec la dot, qu'il est

tenu de donner proporlionnc^icmcnt à sa fortune, et qui consiste en chevaux, bœufs, moutons, meubles, étriers, éperons, etc. La dot agréée, tous les amis de la famille sont invités à son repas de noces qui dure tant que les provisions de vin, d'eau -de- vie ou de boissons fermentées ne sont pas épuisées K

« Le moment de la séparation arrivé, le père de la jeune fille et ses amis lui adressent une allocution qui roule invariablement sur ce thème : elle appartient définitivement à son mari ; elle doit lui obéir, lui être fidèle sous peine de mort, lui préparer ses aliments et l'entourer de ses soins.

« L'Arauconicu qui enlève une Jeune fille d'une fortune supérieure à la sienne s'expose, ainsi que ses auxiliaires, à une poursuite acharnée. Aussitôt qu'il a franchi le seuil, le père et ses amis leur courent sus et une mêlée affreuse s'ensuit. Mais de pareilles scènes sont rares ; car celui qui se décide à braver de semblables dangers pour son propre compte ne trouve pas aisément des gens assez dévoués pour les partager.

« L'homme qui, au bout d'un certain temps, sous prétexte qu'elle ne lui convient pas, renvoie chez elle la jeune tille qu'il a enlevée, est obligé de compter aux parents la dot qu'il leur eût versée s'il l'eût gardée.

« La polygamie est permise. On peut prendre autant de femmes qu'on peut fournir de dots. Mais ce n'est pas tout ; à la mort de chacune d'elles, il faut payer une somme déterminée non-seulement au père, mais encore à chacun des parents. Un mari fait une perte réelle en perdant sa femme '.

« L'épouse surprise en flagrant délit d'adultère encourt la mort, ainsi que son complice '. Mais, si le mari outragé a droit

1 Cf. svprOf p. 6S0.

9 Ce cbâtimcDt était infligé à ridoltère chez beaucoup de penpiei. C'était auui la peine portée par Moite. Conitautin fit une loi temblable. 11 en est de même dans les conatittttiont de Cbarlemagne et de Louii le Débonnaire. Lycurgrue ordonna qu'on punit Tadullère comme le parricide. L**! Partbei, les Lydiens, letArabes, les Athéniens, les Lombards voulaient la mort. Bn Angleterre, les lois du roi Edmond châtiaient l'adultère comme l'homicide. Chez IfS anciens Saions, la femme couTiincue de ee crime, était pendue et brdlée ; sur ses cendres on plantait une potence, où Ton étranglait le complice. Le roi Canut adoucit toutes ces sévérités ; l'homme, d'après sa législation, devait être exilé, la femme avoir le nez et les oreilles coupés. L'amputation du nei pour la femme avait déjà été pratiquée ehei let Égyptiens ;

671 L'aRAUGANA.

de les tuer, il doit acquilterles frais de succession envers les héritiers de sa femine comme si elle était morte naturellement.

« La Jeune fille vit en toute liberté; quelle que soit sa conduite, personne ne la réprimande; mais elle ne s'écarte pas Impunément de la bonne voie : la moindre faute Tempécbe de trouver un mari.

« La religion des Araucans consiste à admettre les deux prin« cipes du bien et du mal. lisent foi dans une autre vie, et croient que ceux qui meurent vont habiter une lie située au deU des mors. On ne remarque chez eux aucune trace de culte extérieur, si ce n'est quelques pratiques du genre de nos rogations: en temps de sécheresse excessive, ils gravissent la montagne la plus élevée de la tribu, plantent une croix au sommet, répandent au pied de cette croix des grains de l'espèce de ceux qui souffrent de la disette d'eau, et, après avoir égorgé des moutons au-dessus d'une écorce d'arbre étendue à terre, ils en font couler le sang sur les grains, en priant l'Être qui préside au bien de faire tomber la môme quantité d'eau sur les récoltes qui pâtissent.

a Le symbole du Christianisme leur a été apporté par les Espagnols, à l'époque où Pedro Valdivia fonda en Araucanie sept villes qui ne tardèrent pas à être détruites; ils ignorent ce qu'il signifie, mais ils lui prôtenl une vertu infinie : ils plantent des croix partout, voire môme dans les champs qu'ils ensemencent *.

« Lorsqu'un Araucanien meurt, on ne procède à son enterrement dans le cimetière du village qu'après avoir préparé les boissons fermentées à distribuer au festin des funérailles. Cela fait, on le place dans un tronc d'arbre creusé en forme de

chez euK, l'horome recevait mille coupi de Tooet. Partout où la peioe de mort ne fot pas prononcée, il y eut une grande Tariété de punitions corporelles ou pccuni«ires. La sagesse des vieux Germains ôtablissail le mari seul juge et eiéeuteur. Cf. Tacite, De moribus Germanorumf xix. Cf. Dictionnaire de Trévoux, t. I, p. il*.

1 M. Orllie de Touneos a fait remarquer arec justesse combien II serait facile de tirer parti, pour la eiviligation de l'Arauco, de sa tendance instinctive vers les symboles du Christianisme. [Relation, p. 12, note.) Nous avons déjà vu avec quelle force M Ignacio Domeyko insiste sur des considérations analogues. (Cf.mj^ra, p. Si4. et riugéuicur Krézier, supra, p. 611.)

SUPPLéHBNTS. 671

bière, et on le descend dans une fosse avec les objets auxquels il tenait le plus et les provisions qui doivent lui servir à gagner sa nouvelle patrie ^

« A la croix plantée sur sa tombe sont jointes ses armes, s'il a été un homme de guerre; ses exploits sont célébrés par quelques-uns des assistants, du haut de leur éternelle monture, et révolus de leur plus beau costume. Dans les vallées de la cordillère des Andes, on enferme des coqs dans la bière, que Ton recouvre alors de broussailles au lieu de terre, et ces coqs chantent jusqu'à complet épuisement. Quelquefois on écorche le cheval du défunt et l'on étend la peau sur un tréteau dressé à côté de lui, afin que, si l'envie lui en prend, il accomplisse le grand voyage avec ce simulacre de monture.

« La cérémonie se termine par un festin où les boissons fermentées ne sont pas épargnées.

« Les Araucaniens ont gardé la langue et les usages de leurs ancêtres. Les nécessités du voisinage ont forcé les Chiliens de la frontière à apprendre cette langue. »

Tels sont les détails sommaires que nous présente le petit ouvrage de M. de Tounens *. Il avait connu de près les Araucans, et il est difficile que ceux qui gouvernent les peuples ne soient pas aussi leurs plus exacts appréciateurs. Les renseignements que nous a fournis le souverain élu par les barbares et déchu par un acte de la perfidie étrangère, justifient ou complètent pour nous ceux que nous devons déjà au savoir de Claudio Gay, de Bustamanie, de Malte-Brun et d'Ignacio Domeyko. Le premier chant de l'Araucaria nous a ofi'ert quelques traits de plus sous les pinceaux du poète.

Que si, avant de quitter cette matière, nous réfléchissons un instant à la destinée future de celte vaillante race qu'aucun envahisseur n'est jusqu'ici parvenu à subjuguer', il serait facile de la prévoir d'après la dureté môme avec laquelle M. de Tounens a été traité par le gouvernement du Chili. Tous les procédés de ses agents envers Orllie-Antoine 1*' font assez voir quelle crainte inspire à la république la création d'un comman-

1 Cf. Domcyko, supr^, p. 613.

* Relation, p. 1-13.

S Cf. iuprot p. 661 y note 4.

67t lARAUCANA.

dément central cbei les barbares et quelle est la prétention de l'Etat à ne reconnallre dans l'Araucanie qu'une portion intégrante des possessions cbiliennes. Toute guerre de TArauco ne saurait être à ses yeux qu'une insurrection^ et le cboix d'un chef qu'une usurpation de pouvoir.

M. de Tounens, avec une habileté profonde, avait fondé une royauté plutôt qu'une république; la forme républicaine eût été repoussée parles Araucaniens>« qui ont gardé bon souTenir de la royaliste Espagne, scrupuleuse observatrice des traités conclus avec leurs pères^ et pour qui le nom de république, par le fait du Chili, est devenu synonyme de déloyauté ' j» C'était attaquer au plus vir le principe de la constitution chilienne. Aussi l'acharnement Tut-il extrême contre le roi déchu et captif. II avait lui-même instruit par une notification le président du Chili de ce qu'il avait fait chez les Araucans *. Depuis il vécut au grand jour, pendant neuf mois, à Valparaiso ; il était sous la main des autorités de la république, et l'on ne songea pas à le tracasser. Si elles eussent alors cru à leur droit supréme,ne se seraient-elles pas empressées de faire arrêter celui qui s'intitulait roi d'Araucanie 7 II rentra au pays des Araucans, par Angeles et ^acimiento, sans cacher aucun de ses projets, sans tenir la conduite d'un conspirateur, sans que personne fit une seule objection à ses projets ; et il se rendait à Angol, où 11 voulait faire sa résidence, lorsqu'il fut surpris et arrêté au lieu des « Poiriers », traîné à Nacimiento, enfermé dans la forteresse et gardé à vue.

L'inquiétude en effet avait rempli tous les cœurs au premier bruit répandu que les tribus barbares étaient convoquées par le nouveau chef et qu'il songeait à reconquérir les limites du Diobio. 11 s'était abouché avec les principaux caciques, et, après son entrevue avec eux, Orllie allait pousser dans Tinlérieur pour y réaliser tous ses plans. Le commandant d'armes de Nadmiento, Manuel Faez, crut nécessaire de prendre une détermination rapide. 11 tendit une embuscade, fit un coup de main et sut exploiter contre le chef nouveau la perfidie de son propre domestique.

i Relation, Avant-Propot, p. 8-4.

• Lellre du 17 novembre 1860. (Cf. Rtlatiùn^ p. 2S-S0.)

Éyidemment Faez s'était trop Mté, et il sortait du vrai, lorsqu'il écrivait, à la date du 6 janvier 1862, au commandant général d'armes de los Angeles : « La foule s'apitoyait sur le sort d'un insensé dont les rêves auraient pu plonger dans les plus grandes calamités les Indiens ignorants et enclins à prendre pour des réalités la fable et le mensonge... N'étaient l'ignorance, le fanatisme et les préventions des Indiens, cette tentative ne m'aurait paru d'aucune gravité. » Et il ajoute, par une contradiction singulière : « Lecture faite de tous ces papiers, je m'applaudis de m'ôtre emparé d'un homme aussi supérieur^ capable de capter des esprits avec cette cbimère, la fondation d'une nouvelle France ^ » Orllie de Touncns ne voulait pas rompre la paix avec le Chili. II le proclamait hautement devant toutes les tribus araucaniennes. 11 ambitionnait de les réunir sous un môme chef et sous un même drapeau^ pour faire respecter leur indépendance nationale ; mais il leur répétait sans cesse qu'une lutte contre les Chiliens éloignerait d'elles la tranquillité, la richesse, tous les bienfaits de la civilisation. L'emprunt môme qu'il tentait de négocier, "appel qu'il faisait à ses concitoyens d'Europe, la petite marine qu'il désirait créer, prouvent assez qu'il avait d'autres vues que la guerre, et que sa pensée était réellement d'introduire chez les barbares la religion, l'agriculture^ le commerce, l'industrie et tous les dons pacifiques de la culture européenne '•

Cette révolution sous l'influence d'une royauté librement élue, impliquait l'autonomie des Araucans, et voilà ce que le Chili, avec ses droits d'occupation tout abstraits mais nettement formulés, ne consentait pas à reconnaître. Faez raisonnait avec les préventions du Chili. Le noble aventurier fut jeté en prison à los Angeles^ traduit devant la justice militaire, et conspué par la grossièreté des agents de toute classe. L'acte môme d'arrestation a été autorisé par la conduite ultérieure du président Pérez, par son approbation donnée à toutes les dépenses, dont le gouvernement de Nacimiento avait pris l'initiative \ Pendant plus de neuf mois, M. de Tounens resta

1 Voy. toute U lettre de Faes, et lurtont Belation, p. 66-67.

s Cf. Relation^ p. 50, 51, 80, 82, 84 (note) ; p. 102, 113, ltl« 12t 113, 171, Ht.

8 Cf. Le Mercure (de Valpcraiio) da SS janvier 186S. Le décret du présideut

67 4 LARAUCANA.

dans une geôle glaciale où le soleil ne pénétrait jamais. Cinq mois durant, la maladie le cloua sur son grabat. Peut-être espérait-on que cette prison serait son tombeau. Il en sortit pourtant, non à l'état de cadaYre, mais à Tétat de squelette vivant et sur l'intercession de la France. En traitant de la sorte le roi d'Araucanie, les Chiliens ont assez montré qu'ils ne veulent pas de l'amitié et de Talllance des barbares; ils repoussent tout principe d'égalité entre la république et l'Arauco, tout traité politique, toute indépendance; ce qu'ils veulent, c'est la subordination, c'est l'assujettissement progressif, sous une forme ou sous une autre ' . Ils affectent la situation des Anglais devant les Indous de Delhi et de Lucknow, avec des forces moins sérieuses pour la compression et pour la conquête. Le Chili a beau avancer ses garnisons jusqu'à Negrete et Cochento et interdire aux habitants de TAxauco et de la Patagonie la libre élection d'un souverain, il est certain qu'il n'a aucun droit sur eux, qu'il ne les a jamais conquis et qu'ils ne lui ont jamais apporté leur soumission volontaire. La république trouvera toujours là une réalité rebelle qui embarrasse ses prétentions. Les débats législatifs de Santiago du 20 octobre 1862 constatent qu'il y a des frontières entre le Chili et l'Araucanie; que jamais le Chili n'a pu soumettre les Indiens Araucanos ; le gouvernement reconnaît tous ces faits, établis à propos d'un budget de guerre qui n'avait d'autre objet apparent et déclaré que de prêter assistance aux populations chrétiennes d'au delà du Biobio expulsées de leurs foyers. S'il est avéré cependant que, derrière ce voile de modération simulée, le Chili forme des projets et dresse des plans de conquête, quelle conséquence tirer de son attitude, si ce n'est que TArauco ne lui appartient pas, qu'il ne l'a pas sous la main, qu'il n'a pas le droit de lui con* tester le pouvoir indépendant et souverain, la prérogative des libres élections ? L'article de la constitution qui donne purement et simplement l'Araucanie au Chili, n'est qu'une lettre morte; et si M. de Tounens a fait un rêve en pensant que la politique française s'engagerait dans sa tentative, les vaillants reperd, qui abioul Faei ettootei les violeneet comaiseti ett daté du 15. Cf. Ii*i^' tion^ p. in, 1 Cf. Belatio», p. I3S.

SUPPLÂMBNTS. C75

publicains du PacifiqaeoDt aussi de leur côté poursuivi une chimère, lorsqulls ont étendu leur souveraineté nominale depuis les déserts d'Atacama jusqu'aux terres magellaniques ^

Nous achèverons la série de ces éclaircissements par quelques données ethnographiques su ries peuplades araucaniennes. M. Alcide d'Orbigny a partagé en trois grandes races toutes les nations de TAmérique méridionale *, la race ando-péru vienne^ la race brasilio guaranienne, et la race pampéenne, resserrée pour ainsi dire entre les deux autres.

C'est à la première qu'il rattache les Araucaniens. Suivant cet habile naturaliste, la race ando-péru vienne se divise en trois rameaux : le rameau péruvien, le rameau antisien ', le rameau araucanien; la race pampéenne compte également trois rameaux : le pampéen, le chiquitéen, le moxéen ; la troi* sième race n'a qu'un rameau^ le guaranien; mais cette race expansive s'étendit par des migrations nombreuses; elle donne à la Bolivie la tribu des Chiriguanos; elle peuple une partie des rives de l'Orénoque; elle pousse ses vojages jusqu'aux Antilles ; les Caribes sont des Guaraniens.

Au milieu de ce tableau général des habitants primitifs de l'Amérique, attachons-nous aux détails que l'excellent explorateur nous donne sur le rameau araucanien.

Selon M. d'Orbigny, il se partage en Araucanos et en Aucas,

1« Les Araucanos, à l'occident des Andes chiliennes et dans lea Andes, sont seuls sédentaires. Ils sont divisés en Chonot au sud de Valdivia^ en Araucanos proprement dits, au paysd'Arauco» et en Péhuenches, montagnards des Andes.

2® Sous le nom d'Aucas sont comprises toutes les tribus qui errent sur les pampas à l'est des Andes. Elles se divisent en

* Cf. Relation, p. 131.

1 Cf. Voyage dans l'Amérique méridionale, exéeaté daof le court des années 18i6- 1833, Pari», 1834-1843. (T. IV , p. H7, 311, 189.)

S Lee lucaa appelaient Antia les pays situés à l'est des montagnes de Cuieo, el de là île nommèrent la chaîne orientale Antiê, dont les Espagnols ont UiiAndêê; maie ceux-ci appliquaient ce mot aux deux chaînes des Andes et changeaient ainsi à tort le eens du mot primitif. (Cf. d'Orbigny. t. IV, p. 154, note I.)

676 l'aRAUCàMA.

RanqueUif habitaoti des pampas, et en CMUnos, aux sources du Rio NegrOy où elles obéissent au chef chilien Pincheira. Il y a dans chacune de ces deux divisions {Ranqueles et Chilenos), des subdivisions nombreuses et des n3ms particuliers pour chaque section, suivant le cacique qu'elle reconnaît pour chef ou le lieu de son habitation momentanée S

Considérée dans son ensemble, la nation s'étend depuis' Coquimbo, au 30« degré> jusqu'à Tarchipel de Chonos, au 50* degré sud. Mais en longitude, son domaine allait d'un Océan à l'autre, du 60<» au 76<^ degré longitude ouest de Paris.

Au temps de la conquête, les Araucanos proprement dits couvraient toutes les vallées du versant occidental des Andes, depuis Coquinibo jusqu'à Tarchipel de Chonos. Refoulés vers les parties méridionales du Chili, ils n'occupent plus aujourd'hui que les vallées situées au sud du Rio Maule. Les Pehuenches vivent toujours sur la chaîne même des Andes, depuis Mendoza jusqu'au Rio Negro. Ces deux tribus occupent des vallées particulières où elles sont fixées. Les Pehuenches seulement font de fréquentes incursions sur le territoire des pampas, revenant toujours aux mômes lieux, si le manque de pâturages pour leurs bestiaux ne les oblige pas à changer momentanément ; tandis que les Chonos sont ambulants et navigateurs sur les côtes méridionales du Chili.

• Quant aux Aucas, voyageurs par excellence, on les trouve alternativement depuis Buenos-Ayres, Santa-Fé et Mendoza au nord, jusqu'aux rives du Rio Negro vers le sud, et de l'est à l'ouest depuis l'océan Atlantique jusqu'au pied des Andes, sur toute l'étendue des pampas, du 34* au 41* degré de latitude sud.

Les premiers, les Araucanos, habitent donc toujours les montagnes, tandis que les autres, les Aucas, ne vivent que dans les plaines.

Les Aucas et les Araucanos ont eu jadis de fréquentes com* munications avec les Incas, et l'on en trouve des traces dans leur industrie, dans leur langage. Maintenant ils sont souvent en contact avec les Mbucobis au nord, avec les Patagons et les Puelches au sud.

1 Cf. id., /. e., p. I7S.

Le chiffre total des Âraucanos et des Âucas nous paraît bien difficile à obtenir. Si le nombre des caciques nous porte à croire que les Aucas des pampas elles Pehueucbes réunis peuvent s'élever à 20^000, nous n'avons aucune donnée précise sur le nombre des Araucanos au sud du Ctiili. Dire qu'il peut s'élever à la moitié du chiffre des Orientaux, ce ne serait faire encore qu'une supposition basée d'une part surlesrapportsdescaciques ou chefs Pehuenches que nous avons vus^ de l'autre sur la superficie du terrain, déduction faite, pour ce pays montagneux^ des parties inhabitables. Il y aurait donc 30,000 Araucanos et Aucas. Mais, nous le répétons, ce ne sont là que des approximatives exagérées ou trop faibles.

Les Aucas et les Araucanos ont la couleur moins foncée que les Péruviens, quoiqu'elle soit absolument la même, pour la teinte brun-olivâtre pâle ou olivâtre. La grande quantité de captives blanches avec lesquelles ils se croisent Journellement, tend à diminuer encore peu à peu l'intensité de la couleur naturelle. Les jeunes gens des deux sexes sont beaucoup moins foncés que les adultes ' .

La langue n'a pas de sons gutturaux. Remplie de voyelles longues, elle est on ne peut plus douce, étendue, mesurée, plus euphonique qu'aucune de celles des peuples montagnards, et contrastant sous ce rapport avec celle des Patagons, des Puelches, des Incas, leurs voisins. La nation met un soin tout particulier à parler avec pureté ; les talents oratoires sont d'autant plus, chez elle, le but de l'ambition, qu'il faut être orateur pour obtenir le moindre crédit politique. Les Aucas ont aussi des poètes et des chansonniers.

Le caractère de celle nation est surtout indépendant, courageuXf inconstant, dissimulé, rancuneux, peu jovial, souvent taciturne; c'est au reste le môme que celui des Patagons et des Puelches des plaines; et parmi les nations de monta* gnards, nous ne lui trouvons d'analogie qu'avec celle des

i C'est auMÎ TiTis de M. Doneyko. (Cf. supra^ p. 611, noie I .) Le fait allégué par Molina sur la blancheur native des Boroas (Cf. ibid.) est cODiesté par M. d'Orbigny. Le docte voyageur nie également que la couleur des iudigènes soit cutor^e, comme Tavait prétendu M. Lesson (Complément des ceuvres de Buffoo, t. 11, Paru, i SU, p, 159).

678 LARAUCANA.

Yuracares *, pour l'indépendance, à cette seule différence près, que les Âucas sont moins sanguinaires, plus sociables, et surtout bons pères, bons époux. Guerriers indonoptables, infatigables voyageurs, aussi libres aujourd'hui qu*au temps de la conquête, ils ne se sont jamais soumis au Chrlstlaolsme.

Les mœurs dans la nation araucanienne ne sont pas aussi uniformes que le caractère et le langage ; les différents lieux occupés par les différentes tribus ont beaucoup modiBé leurs habitudes. Les Aucas ou les Orientaux des plaines sont, comme les Patagons, comme les Puelches, constamment en marche, essentiellement vagabonds, se nourrissent seulemeal de leur chasse et de la chair de leurs troupeaux, vivent sous des tentes de cuir qu'ils transportent avec eux. Toujours à cheval, ils sont devenus les meilleurs écuyers de l'Amérique du Sud. Dans les

i Cf. p. Losano, ffist, de la Comp. de Jésus en laprovineia del Paraguay, I. If p. 147. Il cite ce fait pour les Araucanos du Chili.

Les Turaeares soat une nation du rameau antirien. (Cf. d^Orbigny, t. Vf, p. 161-166.) «LesQuichuasou lacas les appellent Turakari (hommes blancs). En t!tel leur couleur n'est en rien celle des Quicbuas et des autres habittots des moolignes découvertes, elle est presque blanche comparativement i celle des Iuc*fi, et beaucoup des hommes bruns des parties méridionales de TEurope ne sont pas plus blancs qu'eux. Cette couleur ne contient que très-peu de jaune; c^est nne (eiac légèrement basanée, beaucoup plus claire que celle de toutes les naUcnsde la race pampéenne et même de toutes les nations des montagnes. . . . Nous ayons cru recoanaître daas la couleur claire des Yuracares» un effet prolongé de leur babitatioa. Entourés de nations dont les teintes sont bien plus foncées, on doit attribuer iMraihlissoment de la leur à l'influence continue des ombrages perpétuels suvs lesquels ils Tivent au sein de forêts touffues, où il pleut presque continuellement ; tandis qaela montagnards, leurs ToislDS, habitent des pays accidentés, toujours dépourvus d'onbre et dont la température est des plus sèches. > M. d'Orbigny ajoute en note : « Oo ne peut attribuer le peu d'intensité de leur teint au croisement des races ; csr ils sont encore sauvages, ei, sous peine de duels interminables, ils ne se marieat qu'avec leurs plus proches parents, sans jamais s'allier aux autres tribus de lear nation, et à plus forte raison avec des femmes blanches, qu'ils regardent comme beaucoup au-dessous d'eux. • La couleur des Yuracares, déclare encore le même naturaliste, pourrait être regardée comme une anomalie, si elle n^était pasautfi celle des Mocétènes et des Tacanas, qui habitent des pays absolument analoguet. Ce sont deux tribus également antisiennes. « Les Yuracares habitent le pied des derniers contre-forts des Andes orientales et les forêts des plaines qui les bordent, sur toute la surface comprise entre Santa Crux delaSierra.i l'est, jusqu'à la longitude de Cochabamba, k l'ouest, sur une large bande de 20 a 30 lieue», depuis le 67* jut* qu'au 69« de longitude 0., et par les iôe et 17« de latitude S. Ce sont les derniers peuples des montagnes boliviennes, dont le plus souvent ils n'habitent que le piedi disséminés qu'ils sont par petites familles, au sein des bois les plus épais, P^ des sources d'une multitude d'affluents du Uamoré. Leurs voisins au H. soot les Moxos, au N.-B., les Sirionos, à l'Q., les Hotélènes des montagnes, au S.-E.fles Chiriguanos, et,au S.-O., les Quicbuas de Cjcbabamba. • {L, c, p. 161 .)

SUPPLÉMENTS. C7d

attaques diurnes, qui sont rares, le clair de lune étant presque toujours rinstant qu'ils choisissent pour attaquer, ils se cactient quelquefois sur le côté de leur cheval. Les Araucanos du sud du Chili, au contraire, fixés dans des vallées, y cultivent des grains, y élèvent des bestiaux et habitent des maisons.

On voit combien les tribus diffèrent sous ce point de vue, tout en se ressemblant sous les autres rapports. Aussi belliqueux les uns que les autres, ils sont tous disposés à comploter contre les chrétiens, auxquels Jamais ils ne se soumirent, et contre les nations voisines, pour eux objet d'une rivalité constante.

Ils se réunissent à cet effet, armés de leurs bolas ^, de leurs frondes, de leurs lances que forme un roseau flexible, long de 15 à 18 pieds, partent avec leurs femmes, avec leurs enfants, sous la direction d'un chef orateur et guerrier, s'approchent du lieu qu'ils veulent attaquer, envoient des éciaireurs pour le reconnaître, et, la nuit suivante, comme un torrent débordé, tombent sur l'ennemi, le surprennent, l'assaillent avec impétuosité. Les femmes et les enfants enlèvent les bestiaux et pillent tout pendant le combat. Après avoir tué les hommes, les vainqueurs emmènent en esclavage les femmes, les enfants, et regagnent à petites journées leur point de départ. Chargées dans ces courses des soins domestiques et des bagages, les femmes sont néan* moins bien traitées par leurs maris, et l'on a dit à tort que ceux-ci les obligent môme à seller leurs chevaux '.

Attaqués, depuis les Incas qui ne purent les soumettre *, par Almagro, par Valdivia ^, par tous les espagnols du Chili et de Buenos Ayres, ils n'ont jamais cédé ni à la force de leurs armes, ni aux suggestions de leurs missionnaires ', conservent jusqu'aujourd'hui leur liberté, leurs coutumes, leur religion primitive.

1 Ce tont trois boalet auiquelles sont attachées autant de courroies de deux tiers de mètre de longueur qui se réunissent à un eenlre commun. L*In*lieu lanee au loin ce terrible projectile en tenant Tune des boules dans sa main. Du même coup, porté par une maiu habile, la proie ou l'eunemi était frappé et lié.

s H. Lesson (Complément des œuvres de Buffon, Races humai/us, t. H, p. 162 «tait été mal informé sur ce point.

S A Tépoque de Texpédition de Tupanqui ataut la conquête de l'Amérique. (Cf. ^raueana, ch. i, oet. 48 suit.)

k Cf. Garcilaso de la Teg», Comentarios rtcUetde lot Inea»^ p. S49.

0 Cf. Fuoes, Ensoyo de la hinoriadel Paraguay f t. 111, p. 30.

Ce sont, on peut le dire, les plus déterminés de tous les Américains, et ceux qui entendent le mieux l'art de la guerre.

Leurs amusements consistent en jeux de balles, assez curieux, puisque c'est lapoilrine qui doit recevoir la balle, quand celle-ci a passé sous la jambe ; et quelquefois en rondes monotones, qui ne sont en rien lascives et imitatives, quoi qu'on en ait dit.

Parmi eux la polygamie est tolérée *. Chacun des cheCi possède un grand nombre de concubines, cette condition étant le sort des prisonnières. Leur mariage n'est en quelque sorte que l'achat d'une femme à très-haut prix; ce qui empêche beaucoup d'individus de se marier '.

Ils ne sont pas plus navigateurs que les Patagons. Néanmoins ceux qui avoisinent l'archipel de Cbonos, se servent de radeaux grossièrement construits.

Les progrès de l'industrie, un peu plus avancée que celle des autres nations du Sud, sont dus, sans aucun doute, aux rapports qu'ils ont eus longtemps avec les Incas. Les hommes, comme tous les sauvages, ne s'occupent que de leurs araiures, tundis que les femmes filent la laine de leurs moutons et la tissent pour s'en faire des vêtements. Ces tissus sont variés de diverses couleurs, au moyen de certaines teintures. Us peignent aussi les peaux dont ils se font des couvertures; mais nous avons remarqué que leurs dessins, au lieu de reproduire, comme ceux de presque tous les hommes qui se rapprochent le plus do la nature, l'image d'êtres animés ou fantastiques, représentent simplement des grecques de formes variées.

Le costume des hommes est le poncho, le chilipa adopté par l'habitant de la campagne de Buenos-Ayres, consistant en une pièce d'étoffe qui s'attache autour du corps et couvre jusqu'audessous du genou. Celui des femmes est composé d'une pièce de tissu qui s'attache sous les bras et d'une autre qui couvre les épaules, retenue en avant par une épingle, le ioffU des incas. Pour le reste, les cheveux divisés en deux nattes, les colliers, les peintures rouges de la figure, hommes et femmes suivent les habitudes des Patagons et des Puclches. A Tarmée, les

» p. Loxano, Le., l. I, p. 155.

s Cf. iupra, p. 6X0.

hommes portent une cotte de mailles en cuir, comme les Patagons.

Le gouvernement des Âucas est en tout semblable à celui des Patagons. Leurs chefs, choisis dans une assemblée, les guident à la guerre et deviennent presque leurs égaux lorsqu'ils rentrent sous leurs tentes. Point de soumission à leur père, à leur cacique ; point de châtiments pour les crimes ; seulement les parents d'un homme assassiné peuvent, s'ils sont puissants, tirer vengeance de l'assassinat sur le meurtrier; ce qui amène entre les familles des querelles interminables et provoque des divisions sans fin, des haines immortelles entre les tribus. On peut dire en somme qu'il n'y a aucun corps de nation.

La religion des Âucas et des Âraucanos est, pour le fond, absolument la même que celle des Patagons. Ils craignent leur Quecubu ou malin esprit, et admettent un être créateur de toute chose, obligé de les proléger et de leur donner tout ce qu'ils désirent, sans qu'ils doivent aucune adoration, aucune prière. Ils croient l'homme libre de toutes ses actions, ne pensant même pas que leurs crimes puissent influer sur les faveurs d'un créateur, ni sur le mal que leur fait le Quecubu. Les Machis ou médecins sont les agents du malin esprit et interprètent une foule de choses, comme les rêves, les hurlements des chiens, le chant d'un oiseau nocturne, etc. ; ils font mille jongleries pour guérir leurs malades ; el, s'ils n'y réussissent pas, ils interprètent la mort, et presque toujours en rejettent la faute sur d'autres Indiens. De là encore poursuite et meurtre de ceux-ci par les parents du défunt; de là ces inimitiés héréditaires, tant individuelles que nationales. Ils croient à l'immortalité de l'âme et comptent, après la mort, se retrouver dans un lieu de délices, de l'autre côté des mers. On enterre avec eux ce qu'ils ont de plus précieux, pour qu'ils puissent se montrer dignement dans le séjour des morts. On tue les chevaux du défunt sur sa tombe ; mais on ne détruit pas entièrement tout ce qui lui appartenait ; aussi existe-t-il pour la nation une source de richesse, une tendance à la civilisation. Leurs morts sont enterrés assis, les genoux plies sur la poitrine ^

< cr. Voyagi dont V Amérique méiidUmàUtX, I^tP* 177-184.

68t LARAUCANA.

Après ces détails si curieux, que nous présentons à nos lecteurs en résumé ou par extraits, et qui devaient former, à cause de leur portée scientifique, le véritable corollaire de tous ces documents de géographie et d'histoire, M. Alcide d'Orbigny termine sa brillante étude d'observateur par ces réflexions, qui l'achèvent et la récapitulent :

« Nous ne croyons pas que les Âucas ou Ârancanos soient, plus que les autres Américains, rapprochés de la grande race Jaune océanienne. Us ont pour l'ensemble du caractère, des mœurs, de la religion, l'analogie la plus directe avec les Patagons, les Puelches, les Fuégiens, et il est impossible de les séparer entièrement sous ce rapport, nonobstant môme les petites nuances observées. Pour les caractères physiques, ils diffèrent essentiellement de ces mômes Patagons, de ces mômes Puelches, par une stature beaucoup moins élevée, des formes plus massives, un corps plus raccourci, plus large, une figure moins aplatie, des pommettes un peu plus saillantes. Us ont la taille, la conformation caractéristique de tout le rameau dti Américains montagnards, se i approclicnt beaucoup sous ce point de vue des Fuégiens et surtout des Péruviens ; mais leurs traits sont tout à fait différents de ceux des derniers, ainsi que leur langage; ils s*en distinguent partout par la douceur, par l'euphonie des sons. De tout cela nous concluons que les Aucas ou Araucanos appartiennent à la race des peuples montagnards, mais comme rameau particulier, servant pour ainsi dire d'intermédiaire entre les peuples des montagnes et ceux des plaines ^ o

^Cr. Voyagt dans V Amérique méridionaU, t. IV, p. 184.

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