XL VII
Ce lieu frais est disposé pour tous les divertissements et pour tous les exercices. Il y eu a qui, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivent les rudes plaisirs de la chaste Diane. Ici passe le sanglier, et là le cerf s'élance, ou bien le lièvre bondit, et, avec des sauts capricieux S chamois, biches et chevreuils foulent le gazon et les plantes délicates.
Tel, sur la trace du cerf blessé, court de la plaine vers les hauteurs ; tel, harcelant le sanglier aux rudes soies, anime ses hardis lévriers; tel autre donne l'essora ses faucons apprivoisés, qui planent au-dessus de Toiseau de proie; ils atteignent, ici le héron, ailleurs la corneille. D'un côté le daim timide, et d'un autre la biche tombent frappés.
Elle devait alors n'offrir que des pensées délicates et naturelles, des expressions faciles, uue Tersifloation coulante, légère, une prosodie qui pût être chantée. Les critiques espsgnols citent, comme des modèles sous ce rapport, Juan de la Encina, Mendoza, Gongora, CadaUo. le même Iglesias et Melendes. On employait surtout, dans les letrillas, les rers de cinq ou six syllabes :
• A 1b mat diilca De cuanlas niftât Del felii Turia La mirgen pitan, «te.
« La nina morena Que yendo à la fuenle Perdiè sut lareilloi.
Cran pena merece. »
(Cf. Cil de Zarate, Manual de lUeratura, édil. de Paris, ld53, p. 35, 104, 106-107.) 1 a Con el Ticio. a Winterling traduit :
« Brun$theisêe Gêmien, ZiegAn, Rebe hQpfen Durch den beblQmten Rasangruiid. »
Le terme espagnol ne peut guère être employé ici dans celte acception. « El Ticio • marque bien plulôl, et ce sens lui est donné f'équemmeiit, ce qu'il y a de capricieux dans la nature de« êtres, leurs bonds irréguliers. On l'applique aussi à la Yigueur des hiés trop épai^, aux fantaisies des enfants gAtés, sans que l'idée de vice on de plaisir y ait aucune place. Tout ce qui entoure Texpresiion d'Brcilla justifie notre commentaire :
• Retozan por la jerba | florecilloi. »
Cf. infra, chant xx, oc». 40.
Au miliea môme de cette plaioe s'élevait, en forme de pyrtmide, une montagne aux flancs découverts et régulièrement arrondis. Elle dominait toute la région. Sans savoir conoment, en un clin d'œil, entraîné par la fière Bellone,]e me trouvai sur la dme superbe où je demeurai tout surpris et troublé d'une pareille marche.
En me sentant tout à coup sur le faite, je restai un instant saisi de telle sorte que je n'osais regarder, et je me bornai à tourner d'un côté ou d'autre avec hésitation mes yeux craintifs. Cependant, chargé de parfums , un vent ogréable remplissait d'un souffle délicieux, jusqu'à son haut sommet, la montagne couronnée de verdure et de fleurs.
Si grande était l'élévation qu'un aigle aux ailes rapides n'eût pu 7 atteindre. Aussi n'était-ce pas sans frayeur que, regardant au-dessous de moi, je croyais être près du ciel. De là mes yeux découvraient la vaste sphère de la terre immense, avec les États barbares inconnus, jusqu'aux plages les plus lointaines et les plus cachées.
Lit
Sur le sommet qu'elle m'avait fait gravir, Bellone me dit : « Le temps qui te reste pour que tu puisses contempler ce que je t'ai promis est bien court, et il m'empêche de m'arréter moimême davantage. Vois cette grande armée en mouvement, cette épaisse fumée noire et ce tourbillon de poussière, sur les confins de la Flandre et de la France , autour d'une forte et puissante citadelle.
LUI
« Après que Charles-Quint eut triomphé de tant d'ennemis et de tant de nations^ et foulé aux pieds, en prince invincible, les
4 8 LARAUGANA.
régions du nord et les contrées australes, il triompha de la fortune môme et de ses vaines grandeurs, et mit à Fabri des revers ses projets et toutes ses vastes pensées^ en abandonnant l'investiture impériale, au moment prospère et à l'heure du succès.
« Mû par cette pieuse et sainte ardeur qui l'animait dans le gouvernement des affaires, il pensa que le pouvoir sur la terre était peu de chose auprès du bien que son âme rêvait, et, tournant vers le ciel ses vues et son ambition, — le poids que portaient ses épaules, il le dépose sur celles de son fils, et renonce à tous ses royaumes, à ses titres et à ses États '.
I Cf. M. Amédée Pichot, CharUi-Quiiit^ 1853, et M. Hignct, Charleê -Quint, t<m abdieaiionf um iéjour €t sa mort au monartire de Tuêie, Paris, S* édit., 18&4.
Quant aux molift mêmes de l'abdicatioa, si dÎTcrsemeot expliqués par les historiens, il nous semble malaisé de les découvrir ailleurs que dans un profond sentiment religieux et dans le dégoût de toute grandeur humaine. Cest un peu la situation d'Auguste, dans Corneille; c'est la même satiété du pouToir attristé et fatigué par la certitude de sa vanité, de ses excès et des périls qui Tentoureat. Nous ne saurions nous empêcher de vous citer ici quelques lignes fort éloquentes dans lesquelles la seène admirable du monologue d'Auguste, je parle de l'Auguste français, a été analysée de main de maître ; elle peut s'appliquer en partie ans deux octaves du poëte espaguoi : • Quel sentiment du néant des oboses humaines dans le tableau qu'il trace de la suprême puissance ! Quel aveu découragé des amertumes secrètes, des cruels soneis qui en corrompent tonte la félicité, et fout du tr^ne même le siège des chagrins et des ennuis I Quelle soudaine lassitude de ce pouvoir ambitionné avec tant de persévérance et d'ardeur ! Quel prompt dégodt de cet édifice de grandeur et de puissance si laborieusement élevé 1 Quelle immense satiété «près l'assouvissement de ses désirs toujours croissants avec la fortune, et quel vide de son âme au sein de cette souveraineté du monde 1 1
« Et, monté lar le faite, il aspire à deieeiidre. >
II est impossible de contempler uns trouble cette mélancolique image de la toute-pmissance d'Auguste ; Bossuet lui-même, le sublime contempteur de tout ce qui passe et de tout ce qui meurt, n'a ni dit ni vu avec plus de hardiesse et avec plus de profondeur, te dernier mol des graodeurs et des royautés humaines. C'est l'éloquente tristesse d'Alexandre, maître de tout l'Orieot. • La terre se tut devant lui ; après cela, il connut qu'il devait bientôt mourir. » (Voy. Étude sur le Cinna de Corneille, par M. Roux, professeur à li Faculté des lettres de Bordeaux, 1868.) Cependant évitons d'outrer le rapprochement. L'histoire ne répète jamais exactement l'histoire ; et, malgré la sublimité du type créé par Timagioation de Corneille, il ne participe en rien à cette sainteté chrétienne qui abandonne librement le diadème pour diriger tous ses regards vers le ciel.
ce Diego Xfmenez de Enciso, La mayor haxaHa de Carlos V» Lesdernieri vers de l'ottave d'firoilla semblent reproduits dans une belle scène de Enciso, traduite par
CHANT XVIÎ. 49
« Lea yeux fixés sur l'heureuse carrière qu'a parcourue, avant B&tetraile, son père viclorieux, Felipe, afin de justifier les espènnces qu'il a tonjoors fait conccToir de son avenir , pour le déUut de sou règne, pour son premier exploit, a réuni celle armée nombreuse. Il veut abaisser de la France, son ennemie, la pT^somption, l'orgueil et l'arrogance.
• Saint-Quentin est cette ville que découvrent tes yeux ^ Vainement elle pense échapper à sa ruine. Boulevard important et
H. Aatorâe de Latoar. Dob Juan a été envoyé de Tatle par Cbariet-QoiDt, poar rapporter i Philippe II les iotignet de la Toison- d'Or. Le jeune héroa te préfente as roi : • CéMr, dit-il, BB*a chargé d'ooe mistioo aoprèf de Votre Majetlé. Il m refarde oonme oiortf et, en cototéqaence, il envoie à ton roi et maître eelte toison, dcraier boanenr d*nne grande royauté qn'il va échanger contre un trésor plus sAr et pi M grand. » [L'Eipagne religieuse et littéraire^ p. 70.)
Ûae partie des expressions d*Ercilla semblent revivre aussi dans nne antre scène do même drame, où Philippe II feiot de vouloir associer à son tour son flis don Carloa aux affaires de rétat : «Commencez dès aujourd'hui à prêter l'épaule i ce loord Cardean d*un royaume. * {Idem^Ue., p. 108.)
1 Qoelqoes détails sur les évéoemenls sont nécessaires ici pour bien comprendre k asarcbe du poète diûs ces dernières octaves et dans le chaot qui ts suivre. Noos les easpruntons à Pexcellenie BUtoire de France par M. Henri Mania. Il importe de De pas confondre la bataille même, connue plus particulièrement sous le nom de Saiot-Laureot, parce qu'elle fut livrée le 10 août 1557, le jour de la fêle de saint Laurent, et le siège même de la ville. La bataille n*a presque pas de place dans le récit d'Ereilla. Les troupes espagnoles, commandées par le duc de Savoie, commmçaieot à investir Saiat-Quentin. Coligny 8*y jeta pour la défendre. Le connétable de Montmorency s'était avancé jusqu'à La Fère. Avec des forces bien inférîeores à eellea de Philibert- Bmmanuel, 11 tente de ravitailler la place. Le 10 août, son projet l'eaéeute, mais il ne réussit qu'à demi. D'Andelot pénètre dans la ville, avee cinq cents hommes seulement, à travers les Durais de la Somme . Le connétable tâchait de se retirer vers les hauteurs d'EsSigby et de gagner les bois de Gibcreourt. Une attaque furieuse des Espagnols rompit ses escadrons entre Essigny et Luerolles. Après une vaillauie résistance, Montmorency, avec beaucoup de perwooea de rang, demeure prisonnier. L'infanterie, à son tour, est rompue à coups dé canon, après que la gendarmerie eut été détruite et dispersée. Telle fut l'issue de la journée de Saint-Laurent. Les Français craignirent que l'fnnemi ne laissât S^nt-Queotin derrière lui, comme chose tout acqui&e, et ne marchât droit à Paris. On dit que la nouTelle de la bataille et de la position respective des deui partis étant arrivée jusqu'à Charles-Quint, au fond de son couvent de Saint-Just, ses premières paroles furent: « Mon tlls est-il à Paris? > — « Philippe II n'en prit point la rente ; il accourut au eoniraire de Cambrai au camp du due de Savoie, pour em-
50 LARAUCANA.
redoutable forteresse, elle est digne d'attirer la Tureur du grand Felipe. Dans les remparts s'est enfermé l'amiral ^ ; sous sa conduite et sous ses ordres se rangent des hommes de guerre nombreux et expérimentés, défenseurs et gardiens de leur patrie.
pécher Philibert* Bm manuel d*exécuter le plan hardi que eooseillaient les prînci> eipaux eapitaioes. Philippe II avait la profondeur et la peraéTérance, mais non Taudace des grands desseins. . . U défendit à ses généraux de se hasarder au eceur du pays euneroi, avant d'avoir assuré leur retraite par la prise de Saint-Quentin et des places voisines... U n'y avait plus entre Saint-Quentin et Paris déplace capable d'arrêter Tennemi. Coligny sentait combien importaient non-Mulement Us jours, imais les heures que ton pourrait garder la ville. Malgré la faiblesse des remparts, malgré le découragement d'une partie des habitants et de la garnison, l'amiral tint encore dix-sept jours en échec la puissance de Philippe II ; enfin, après vingt jours de tranchée et six jours de batterie, le S7 août, un assaut péoéral fut donné aux murailles, ouvertes p«r ouxe brèches ; la résistance fut héroïque sur presque tous les points ; un seul poste de gendarmes, accablé par la multitude des assaillants, abandonna la brèche qui lui était confiée, et s'eofuit vers Tintérieur de la ▼ille, où l'ennemi se précipitait en foule après les fuyards. L'amiral fut fait prisonnier aussitôt, comme il accourait à l'aide ; les soldats et les citoyens qui défendaient «les autres brèches furent cernés et tous tués ou pris, sauf d'Andelot et quelques autres qui s'échappèrent i travers les marais ; beaucoup de bourgeois et jusqu'à des moines périrent bravement les armes à la main. La belle et riche ville de Saint'Quentin fut livrée à toutes les horreurs du sac et au pillage, et ses habitants furent expulsés en masse. Les ennemis y conquirent un magnifique butin i car Saint-Quentin était le principal entrepôt du commerce de la France avec les Pays- Bas. Les dii-sept jours perdus par Philippe II devant Saint-Quentin furent peutêtre le salut de la France.... Philippe prit encore par capitulation la forteresse du Câteirt et de Ham (7-li septembre), et fit occuper Noyon et Cbamy... Mais il ne poussa pas plus loin ; il s'occupa de munir et remparer Saint-Quentin et Ham ; puis, avant le milieu d'octobre, il repartit pour Bruxelles. • (T. IX, p. 585*69t.) L'historien fait remarquer en finissant que cette invasion formidable, qui avait paru menacer l'existence même de la France, n'aboutit qu'i la conquête du Yermandois.
t II s'agit de Coligny, celui>là qi'i périt en 1572 Tictime des fureurs de la Saint- Bartbélemy. La Bibliothèque impériale possède le manuMrtt de ses lettres et né' gociations. Nous avons aussi de la main même de l'amiral une Belation imprimée du siège de Saiot-Quentin : Discours de-Gaspar de CoUii^iy, seigneur de Chastillon, admirai de France, où sont sommairement contenues les choses qui se sont passées durant le siège de Saint-Quentin. (Cf. Collect. compU de Mém. relatifs i l'Histoire de France, par M. Pelitot, t. xxiii; Paris, 18t3, p. 417-467.) Les détails que le Taillant général nous donne sur sa captivité font connaître au lecteur ce CAceres dont parle Brcilla, et qui dirigeait une des colonnes d'attaque des Espagnols : • Celui qui me prit, après m'avoir fait un peu reposer au pied du rempart, me voulut emmener en leur camp, et me fit descendre par la brèche mesme que je gardois, par où il n'estoit encore entré un seul enoemy. De là me fit entrer en une des mints qu'ils aYoient faites, pour gagner Dotre fossé, où je trouvay à l'entrée le capitaine Alonxe de Caxeres, maistre de camp des vieilles bandes espagnoles, où survint incontinent le duc de Savoye, lequel commanda audit Caxere de me mener en sa tente. {Loc, eit,, p. 465-466.)
CHANT XYII. 51
« En trois corps, ainsi que tu le vois, est partagé le camp de leur ennemi ^. Câceres avec son tereio ' est à main droite où se tient Vétendard de Felipe. L'impétueux Navarrete se montre à la gauche avec le comte de Mega; et, tout près de la ville^ c'est Julian avec ses bandes de trois nations, espagnoles, tudesques et wallonnes.
« Nous arrivons à temps pour que tu puisses en sûreté voir le choc opiniâtre et les gens de Felipe, sans échelles , par la muraille écroulée, entrant le glaive à la main. Tu verras l'assaut furieux et ses chances formidables, et à la fin la vaillante France ouverte à nos soldats. Car il n'y a contre les rigueurs de l'inflexible destin ni lutte possible ni place inexpugnable.
« Il faut que Je parte d'ici à l'instant pour me jeter au milieu de ces bataillons et animer d'une nouvelle furie le cœur des guerriers rivaux. Toi, de ce lieu, tu pourras regarder d'un œil attentif les armes opposées des deux peuples, écrire ce que la fortune répartit à l'un et à l'autre, et donner à chacun sa juste récompense. »
Aussitôt la déesse irritée et son cortège, à travers les airs, à la hâte prennent l'essor, et en un clin d'œil, parcourant une
1 Cf. guproy 1. 1», p. 351, note S.
* Tereio. Cett le oom que Ton donnait ani réfrimeott etpagnolt. Qnelquet-unt d'cBtre eus acquirent dans lei goerres de Flandres et d'Italie nne renomaiée terrible, témoin celui de don Lope de Pigueroa qui faisait trembler ta terre soue ee» mouiipt^tty et que le poète Calderon ranime sous nos yeux dans une de ses meilleures comédies, El Alealâe de Zalamea, Cest une année composée de ces Tornidablcs tereios, si bien décrits par Bostuet, que le vaillant eomte de Fontaine commandait à Bocroy ; mais ils ne purent tenir contre le prince de Con'!é, qui f devait, nous dit Porateur, en achever les restes dans les plaines de Lens. > fBossuet. Or, fkn, deLouU de Bourbon; œuv. compl., I. VU, p. 758, édit. de Besançon, 1M0.) Hais Tbistoire moderne a bien prouvé que les icreios d*Bspag]ie sont immorUlfl.
5« L'aUAUCANA.
droite ligne, comme la foudre impétueuse s'abattent à Saint- Quentin. Là, elles excitent le feu qui déjà brûlait, et se Joignent à la Discorde leur amie qui marchait entre les armées et les compagnies et yersait la rage dans tous les cœurs.
A ce moment, l'armée terrible et courroucée^ mise en branio par un dernier signal, au milieu d'un tourbillon épais et poudreux, court à la muraille détruite , mais défendue. Qui possède un assez riche langage pour déployer le spectacle que Je vis alors? Ma veine poétique est loin d'y suffire; mais du moins J'y consacrerai tous mes efforts dans un autre chant.
SMOiAimi. ~ Attaque de S&int-Qoeotin, par Cicerft, NtTarrete et Jolian Komero. — Héroïque rétiitanee de l'amée française. — Décasire de la Tille prise d'ttsaot. ^ eénérosité de Philippe 11. — Nouvelles rétélationi faites à Eteilla, pev* dant la même nuit« lor la haute mootagne où Bcllooe l'avait transporté. — Tableau géoéral des éYéoeineiitf dn règoe de Philippe 11. — Mariage du roi d'Ea» pagne avee Elisabeth de France. — Mort prématurée de la reine. -» Des guerre* relifienies fious Cbarlee IX. — La Péninsule préservée de l*faérésie. — Prise de Peilon par les Espagnols. — Séjour à Madrid des arebidues Rodolphe et Ernest. — Malte assiégée psr Soliman le Magnifique, et sauvée par Teseadre de Philippe II. — Mort de Soliman devant Sigeth. — Révolte des Provinces-Unies. ^ Insurrection des Alpujarras, comprimée par don Juan d'Autriche. — Union de Philippe II avec l'archiduchesse Anne. ^ Retour i Vienne de Rodolphe et d'Ernest. — Nouvelle guerre contre les Ottomans. — Prise de Pamageuste par Sélim II, vengée à Lépante. ~ Tableau i plus gracient dévoilés à Ercilla. — Allusion prophétique de son mariage avec dofia Maria de Basan. — Interruption du rêve de don Ercilla par l'attaque furieuse des Araucanos.
Quel présomptueux aurait la témérité de restreindre yotre courage et yotre grandeur dans les étroites limites d'un simple abrégé ou d'abaisser au niveau de son humble style une si haute élévation? Lors môme que, parcourant une lice heureuse^ le talent saurait déployer une veine féconde et un rapide essor ^y le sujet môme et la matière ont ici une telle beauté
1 Ercilla ne songe pas à lui-même, mais à un poète quelconque. Sa pensée est d'abord générale ; il la précise et l'applique dans l'octave suivante. Wintcriiug s'exprime autrement, et croit que tout d'abord l'écrivain a voulu parler de sa personne :
« ...» D«ui oUeboa aof dieiem Fekl
Sicb meine Hum Mnat mil Laiebtigkait erfebal. •
Aoeatt mot dans le texte espagnol n'est assez spécial pour justifier cette traduction, et elle prête an caractère d'Ercilla une nuance de vanité orgueilleuse qu'il ne montre nulle part :
« Aooqae por canapo pritparo la pluma Corra cou fàrtil vena j ligerexa
Ajoutes que celte jactance formerait contradiction avec la modestie dont Ercilla
54 L'ARAOCANA.
qu*il ne parviendrait pourtant qu'à les altérer et à les affaiblir.
Vouloir affronter une si noble tâche sera, je le crois, estimé folie de ma part. Eu y réfléchissant, je vois bien moi-môme que je franchis les bornes de la prudence ; mais le zèle ardent qui me porte à vous servir toujours et qui toujours m'a dirigé sur cette route, peut-^tre aiguisera ma plume grossière et enhardira ma langue appesantie et silencieuse ^
Ainsi donc votre faveur qui fait naître ma confiance et mon audace, voilà ce que j'invoque aujourd'hui. C'est elle qui peut enrichir ma pauvre imagination ; et si par vous, seigneur % m'est accordé ce que vous ne refusez à personne, je donnerai vaillamment carrière à ma voix rude et craintive, trop indigne de chanter d'aussi grands exploits.
M'assurant en vos bonnes grâces, que j'implore à juste titre, j'espère que vous daignerez m'entendre, et ce me sera une mar-
fait preuve dans la t* oetaYe, comme dans toute too épopée, lorsqu'il est amené à parler de lui-même.
f « La lengua rouda. > Il y a plus ici qu'une simple métaphore. Le poSte éprouvait toujours quelque (rouble lorsqu'il était en présence de Philippe II, et ne put jamais vaincre une certaine hésitation bégayante dès qu'il avait à parier an souverain ; si bien que Philippe lui dit un jour : « Don Alonso, parles-moi par écrit. B — « HabUndo alguoas veces i Felipe II, don Alonso de Ercilla y Zàftiga, siendo mny discrcto hidalgo, que compuso el poema la AraMcana^ se perdid ^iempre, sîo acertar cnn lo que queria decir, hasta que, conoeiendo el Rey, por la noticia que ténia de él, que su turbacion naeia del respeto eon que ponia los ojos en la majestad, le dijo : t Don Alonso, hablad me por escrito. * Asi lo ejeeuld, y el Rey le despachdé hizo merced. • (Cf. Àvùoi para palacio^ à la suite de Car ta y Guia de easadot, fol. 194.)
> Tout ce préambule s'adresse, comme celui du i«r chant, au roi Philippe II. Ercilla pouvait croire que le souvenir de sa Dédicace et celui de ses premières oe* tavet étaient bien loin déjà de la mémoire de roo onblieui souverain, et lorsqu'il publia la seconde partie de son ouvrage, il ne pensa pas qu'il fât inutile de lui adresser quelques nouveaux hommages, inspirés par une loyale et respectueuse admiration.
CHANT XVni. 55
que safQsante de votre bienveillance. Je reviens à mon propot el continue le récit conunencé. Au chant qui précède y j'ai dit que l'armée, avec fureur, avait attaqué, dans trois directions, les brècbes ouvertes par Tartillerie.
D'une course fougueuse , malgré les coups et les barrières qu'on lui oppose, elle va brisant et renversant tout devant son courage intrépide et sous l'effort de ses vaillantes mains. Lorsqu'elle arrive au pied des remparts écroulés, par les endroits et sor les points les plus favorables, les deux partis se heurtent et montrent ce que peuvent leurs armes et leur héroïsme.
Les Français, avec une ardeur bouillante, avec tout l'appareil et les instruments de la défense, bravent Tassant impétueux et l'ennemi altéré de leur sang. Mais le soldat espagnol, que plus de résistance irrite davantage, d'une bravoure obstinée et opiniâtre, se fait jour à travers tous les dangers et tous les obstacles.
VU
On Yoyait aux passages défendus une lutte acharnée, une mêlée confuse, des morts affreuses, des coups * et des blessures tels que devaient les porter ces bras puissants et valeureux, des têtes fendues jusqu'aux dents et plus loin, et des corps ha-
1 Wiotcrliafr compare ces coups drus et presiés à la grêle batUnte:
« Wia H»gel ftlleo flbcrtll Di« Todetslreiebe »
Cf Bt fort bien, mais cVst inteDié ; il y a là une de ces additions poétiques qu*il faut peut-être accepter avec résignation dans un poète lorsqu'il en traduit un autre. OeKlle ne s'est pas toujours montré aussi discret. Winterliog cependant datait enter ici une pareille similitude, avec d'autant plus de soin qu'elle lui deviendra nécessaire dans la 9* octate, et qu'il lui faudra se répéter :
« T i TOtfltat un graniio y llavia «speM De laniM j netu arrojatMO. >
• on werfen tinen dicbtAn HagclMhauar Yon Spccran und getchoH«n tie. »
cbés en pièces; car ne suffisaient ni cuirasses ni casques contre l'impitoyable tranchant des épées.
La place est attaquée et combat de toutes parts avec une héroïque bravoure. C'était chose à voir que le choc bruyant du fer et les armures fracassées, les ravages effrayants de l'artillerie, les bombes et tous les projectiles que lance la poudre, le goudron et la poix ruisselants; les flots d'huile, de plomb, de soufre et de térébenthine ;
Et souvent une grêle, une pluie battante de lances et de flèches; des pierres, des ais et des poutres qu'ils arrachent en toute hAte des murs et des toits. Leur terrible courroux et l'ardeur qui les enflamme ne se ralentit pas. Ils frappent, ils massacrent, ils renversent; et ainsi allaient les uns et les autres dans une lutte furieuse, dans un tourbillon de feu, de sang et de rage.
Ceux-ci défendent l'entrée, intrépides, avec une libre et brave confiance. Ceux-là combattent par crainte et pour vivre ; c'est l'espoir qui leur inspire le courage; d'auires, qui ne comptent pas sur une plus longue existence, ambitionnent du moins de venger leur mort, et veulent tomber de façon que leurs cadavres ferment le chemin à leur adversaire.
Voyez la puissance indomptée et la force d'un débordement impétueux et subit K S'il trouve un obstacle qui lui résiste,
1 Wintcrling Toit dans eorrienie ud tubtt&nUr, et suppose deux objets au lien d*un, à comparer au courage des Français.
€ Wi« die onbindige und i&gelloM Wut'i Pc* Strome» oder einer WtHerfluth, etc. »
Yoade arrêtée bouillonne et s'élèfc ; enfin d'un choc plus rapide et plus violent, mugissante, elle fraye sa route, et s'élance, sprès avoir détruit et brisé les barrières que disperse ion irrésistible fureur.
Ainsi l'année française , malgré sa résistance et son énergie impuissantes, est entraînée par le cours heureux des destins de Felipe et par sa fortune. Incapable de lutter davantage et vaincue par la nécessité, elle cède au sort implacable, et, sur le point où commandait Càceres > elle livre entrée à la troupe acharnée des ennemis ^
El, bien qu*à cette place Tamiral s'oppose aux coups des aasaillants, il ne suffit pas, il ne peut suffire à la fin contre l'élan formidable qui le presse. Il reste prisonnier avec d'autres ; et toujours en avant la bande triomphante et superbe, laissant des pleurs étemels et un éternel souvenir, allait guidée par le destin et par la victoire.
A ce moment, par un autre endroit où l'habile Navarrete combattait, sans que l'armée française pût résister davantage ', le fer en main les soldats d'Espagne se précipitent, et malgré
i «AU cueniga génie eacarnîtiJa »
n ne ft*agil ici que de raBimttion guerrière et de rtch^raemeDt do covrage. Wîoterliiig traduit :
« Die nm nacb Baab vné F^iodes lOiit bcfthren. •
Ccst ajouter au poëte un trait d^hitloire fort exact, niait auqueli dans e« no- Beat, i titre d'Espagnol, il ne devait pas looger. Les simples soldats de Câeeres, les tercios de Philippe I(, pourront bien, après la victoire, lui apparaître comme des hommes de sac et de rapine (Cf. octaTcs 17 et suiv;]) >»•>*. ^ Theure uè bous sommes, Krcilla n*a touIu parier que de leur indomptable bravoure.
î « Sin ter ya U franceta génie parle. *
No msrpartet on «o tener parte, signifie loavent dans la Uagne e^g««*« n'tvoir anenne ptrt à «n« ehoie, n'y entrer pour rien, n'y tfolr aueun droit, n y nen pon-
58 l'aUAUCANA.
tous les efforts du redoutable Mars qui anime le bras de leurs adveraaires^ après un grand carnage et un combat furieux, vainqueurs, ils poussent en avant leur marche rapide.
C'est là que fut pris l'héroïque Dandelot \ à qui de ce côlé avait été confiée la défense. Alors encore Julian Homero arrive par la troisième brèche qu'il avait assaillie. La fortune incertaine s'est déclarée, et, livrant carrière au destin irrésolu , elle tend la main à don Felipe; cette victoire lui ouvre toute la France *.
voir. Il s*agit de la résfstance de rtrmée françaisef désormais impossible ; comme parli opposé h un autre parti, ils n'existent plus. Winterlinf , en traduisant :
« Dt Frankreicb ihm den Zu^ang nichl nehr wehrt, »
.1 placé SOUS les yeux du lecteur les conséquences militaires et politiques de la prise de Saint'Quentin plutôt que l'impuissance k laquelle sont réduits ses défenf eurs. Et ce changement est encore malheureux ; car ces résultats dont nous parlons sont indiqués par Ercilla à la fia de roctate suivante t
« La nano & don Felipe di6 {la Forhma) de modo Que vencedor en Francia entré del lodo. »
Wiiiterling, une fois de plus, sera obligé à se reproduire :
« llnd dergeslalt beut e> Don Philipp itst die Hand,
Dat ihm, dem Siéger, bald gani Frankreicb offen sland. m
1 Dandelot, que don Ercilla et VITinterling, d'après loi, appellent Andalot, n*était autre que François de Coligny, frère de l'amiral. Il s'était distingué déjà, en 1544, à la bataille de Cérisoles, et fut envoyé au secours de Marie-Stuart. Dandelot partagea vaillamment avec son frère la défense de Saint-Quentin, et s'illustra l'année suivante à la prise de Calais, ce qui rend difficile d'admettre le fait même de sa captivité. L'histoire nous apprend qu'il s'échappa de Saint-Quentin à travers les marais de la Somme ; rien ne défend d'admettre qu'il fut captif un instant et parvint à se dérober.
1 En poète habile, Ercilla reporte l'honneur du s»ége à Philippe II. Le monarque espagnol devait effacer tous les autres personnages qui préparaient sa gloire; mais l'historien, plus équitable, conservera tousses titres à Philibert-Emmanuel de Savoie. L'écrivain ne le désigne que dans l'octave 31», et lorsqu'il s'agit de régler pour les vainqueurs le partage des dépouilles au traité de câteau-Cambrésis. Mais ce fut bien le duc de Savoie qui eut la gloire et de la bataille et du siège de Saint- Quentin. PJiilippe IT| comme le fait observer M. Eugène Poitou {Voy. en Esp., p. 419), n'a jamais, de sa personne, gagné une bataille. • Il n'aimait ni les chevaux ni les armes. Charles-Quint eut beau lui faire apprendre par des seigneurs flamands les exercices de la chevalerie, il n'en put faire un chevalier. Dans les joutes, il était timide et maladroit. La seule fois qu'il parut, en Flandre, dans un tournoi, il reçu! sur la tète un coup de lance qui le renverra : on l'emporta évanoui. > (Id.,
CHANT XYIir. 59
Aussitôt la terreur^ quiarr^te et glace le sang dans les veines, SQspenâ les esprits du peuple découragé. De tontes les bouches un gëmissefneDt et un cri de douleur vont frapper la voûte des airs et le vaste ciel. Ils jettent là leurs armes sur le sol, ne songent plus désormais qu'à sauver leurs jours^ et, par une fuite honteuse, ils se déterminent à perdre la place et à conserver la vie.
Mais les vainqueurs, à l'aspect de ce grand effroi, et lorsqu'ils voient qu'aucun obstacle ne s'élève plus devant eux, laissent retomber leurs bras et leurs épées menaçantes^ pour ne pas souiller leur succès par le carnage. Us mettent fin au combat. Leur fureur sanguinaire se change en cupidité , et ils le portent au sac de la ville , objet de leur désir et récompense des simples gens de guerre.
Tel frappe violemment les portes garnies de fer et en ébranle
loe. eit,t p. 419-420}. Philippe éUjt « qottre liea«« seulemenl do lhéâ(r« oà te patca raetioo, giais il n'avait pas encore paru au camp, et Tauftère critique, que je citaie tout i rbeure, ne rapporte pas sans quelque mélaDge d^irooie cette tradition • que le fils de Cbarles-QuinI te trouva un peu humilié de n^avoir pas asstslé à ime bataille livrée si près de lui • (p. 419). M. Poitou ne témoigne poor Philippe II qu'âne très-faible sympathie, et il combat avec une singulière vigueur, comme un pnradoie aussi faux en politique que blessant pour le juste orgueil de l'Espagne, cette admiration exagérée qui fait de la monarchie de Philippe 11, le type d'une soBveraiDeté puissante, glorieuse et véritablement espagnole (Cf. pp. 4t7-43l). Devant ses entreprises chimériques et la politique improductive de cette intelligence étroite et opiniAtre, qui reçut en partage une immense domination, et ne sut que Tensanglanter et l'affaiblir, H. Poitou retrace du terrible despote un portrait dont le commerce habituel de notre savant moraliste avec le génie de Saint-SiBMNi n'a pns contribué -beaucoop à adoucir les cooleurt. M. Poitou est resté juste, et l'analyse qu'il fait des deux toiles où le pinceau du Titien et celui de Pantoja nous ont conservé les traits de Philippe II (p. 411}, prépare an jugement véridique et amer qu'il «prime sur le rftle de cette royauté active, mais inhumaine, sans grandeur Tériuble, sans générosité. Cependant le siècle de Philippe est un siècle de gloire poor l'Espagne. La grave Péninsule a eu la même destinée que plusieurs autres ÉUU; eUe a fait elle-même sa noblesse et sa gloire. U foule de ses grands hommes a eorablé et dÎHimolé les énormes lacunes de son pouvoir public.
60^ LARÀUCAN-A.
les solides verrous. Tel autre grimpe à Taide de piques et de cordes et entre par les fenêtres ou par le toit. De toutes paris on brlse^ on bouleverse^ sans épargner les plus intimes retraites. On fouille les maisons de la base au faite; et ils Tont sans s'arrêter, courant à l'aventure *.
Ainsi, lorsque tout d coup un incendie furieux s'allume dans un quartier ou dans une habitation^ à l'alarme soudaine, la foule s'élance avec bâte et apporte secours; de tous côtés librement on entre et on sort, l'on monte et Ton descend; qui entraine, qui emporte les meubles et les dérobe aux flammes dévorantes.
De même les soldats farouches et victorieux, aux mains ra* pides, aux pieds légers, avides d'une riche proie, ouvrent les portes et les fenêtres, sondent jusqu'aux plus étroites fissures, enlèvent, avec vitesse et empressement, coffres, tentures, lits et butin entassé, tout ce qui offre plus ou moins de valeur, et ne laissent pas le moindre objet dont ils puissent profiter.
Ni les prières, ni les cris, ni les plaintes que faisaient monter au loin jusqu'aux cieux les veuves et les vierges orphelines, ne calmaient la soif insatiable de leur âme. Tout au contraire, ils se précipitaient sans pitié au milieu d'elles, et se jetaient sur le point qu'elles semblaient le plus défendre, persuadés qu'ils trouveraient de meilleures dépouilles là où la résistance se ré-* vêlait davantage.
Vous eussiez vu les jeunes filles courir sans gardiens et au hasard dans les rues, meurtrissant d'une main désespérée leur
1 Les dclails du sac de Saint-Quentin rappellent plus d'une fois à la mémoire ceux du pillage de la » ( oocepcion, • au tii« chaul de VÀraucana. Cf. tupra^ l, I, pp. 182191.
CUANT XYIII. 61
beau visage, et maudissant leur destin et leur sort crtiel. D'infortunées religieuses franchissent leurs statuts et les limites de leur clôture ; la frayeur les aveugle et les emporte; elles vont çà et là tout égarées.
Mais le pieux Felipe, avant de forcer les remparts, avait ordonné aux guerriers de toute nation, de ménager avec grand soin les femmes et les maisons de prières. Il voulait qu'obéissant à l'amitié et à la concorde, ils évitassent les querelles dangereuses et les démêlés ; que chacun ne dût qu'à la fortune sa part incontestée de prise et de pillage.
Les femmes qui, de tous côtés, entraînées par l'épouvante, à l'aventure allaient éperdues, réunies par l'ordre de Felipe, sont menées à l'écart dans un lieu sûr où des gardes fidèles les défendent et les mettent à l'abri des fureurs de la guerre. Bien que les habitations soient en proie, l'honneur de chacune demeure respecté.
Les soldats impitoyables, soumis à cette volonté chrétienne et formelle, montrèrent en ceci du moins leur modération, et surent môme comprimer leur premier mouvement. Mais le trouble, l'agitation des guerriers, leur tumulte confus et leur imprudence firent que le mal s'accrut encore dans la ville. Tout à coup le feu s'y déclara.
A l'instant même, excitée par tout ce qui l'alimente, la flamme lance un tourbillon de fumée et d'étincelles. Le souffle frais du xéphire la pousse, et elle semble vouloir monter jusqu'aux étoiles ; et la malheureuse foule, abandonnée par la fortune, avec des accents douloureux et plaintifs, levant ses yeux attendris
Ci LARAUGANA.
vers le ciel^ par son désespoir augmentait encore cette scène de
deuil K
De tous côtés des cris déchirants retentissent en vain dans les aîrs^ et les Français, malgré leur tristesse et leur crainte, se jettent au milieu des rangs ennemis. Contraints par la force, animés par la honte, le genre de mort de?ant lequel ils ont reculé, ils le choisissent, plutôt que d'aller, comme des lâches et enveloppés de feu, périr consumés au sein des flammes ardentes.
Mais la grande clémence du roi miséricordieux avait émoussé les armes inhumaines. Des secours prompts et actifs apaisent toute cette fureur et les ravages de l'incendie *. A la fin, sans que personne songeât désormais à se défendre et à résister, Felipe prit ses quartiers dans Saint-Quentin. Sa main à présent tient la clef de la France ' ; tous les passages lui sont ouverts et libres jusqu'à Paris.
1 A cette image si toachante,
« Detmayando, esfonaban ma^ el duelo, »
le traducteur allem&nd a substitué une pensée assez tulgaire :
c D«» Volk, an GIQek und Got Terarint,
Scliickl mil verzweifelnder Get>erde
Die alummen thranenfeuchle Blicke von der Brde
Zum Himmel auF, der $einer Noth nicht erbamU, m
Ercilla rivalise de pathétique afec Tacite, lorsque le grand historien de Rome nous dépeint les femmes, les vieillards et les enfants qui se lamentent, fuient et s'embarrassent, au milieu de toutes les horreurs de l'incendie allumé par la froide cruauté de Néron (Anna/., 1. XV, ch. 38).
c Todo el faror y foego fué apagado. »
La version de Winterling est insuffisante :
« Des Feuen wilde Brunst sich stillle. m
Le vers espagnol renferme deux idées, celle do désespoir des soldats français qui aiment mieux chercher la mort dans les rangs ennemis que périr dans les flammes {furor)t et celle de Tincendie même ifuego).
8 « Con la llave de Freneia ya en la mano.
Cette belle image a complètement difparu chex le traducteur de Nfimber . U s'est borné à dire :
• l'nd bis Pari» lUnd niin der Weg ibin oITen. »
CHANT XVni. 68
Peu à peu le soleil penchait vers l'hémisphère aotarctique ^ enflammé de ses rayons^ lorsque moi, qui* ressentais une Joie me au spectacle de (ont ce que vous avez entendu dans mes vers, J'aperçus à mes côtés une femme qui me parlait. Son vêtement surpassait la blancheur de la neige ; son air était grave el vénérable, et annonçait une personne digne d'un respect profond.
Elle me dit : « Si les choses que je te révélerai comme une prophétie certaine et authentique te semblent quelquefois étranges, crois-moi, elles ne sont pourtant ni une fiction ni un rôve capricieux ; mais ainsi le veut et l'ordonne l'étemel créateur là-bas sur son trône sublime^ dans sa souveraineté à laquelle est soumise ce qu'il y a de plus puissant^ le Destin, la Fortune,' le Temps et la Mort.
a A cette guerre et à ces haines ardentes, si invétérées, entre l'Espagne et la France, succéderont des traités et des arrangements, sollicités par chacun des deux partis. Grâce à cet accord, ses Ëtats seront restitués au duc de Savoie, et beaucoup d'autres conventions utiles seront adoptées pour le bonheur de la France el pour l'honneur de l'Espagne ».
1 « Al bemitferio antértico. » Wintorliog tradsit avec goàl
« Schon Iteekle ihrer Stnhitn rotha Glalen Pie SoDM in d«ê Abendmeerts Fluthen. •
Ercilla et la plupart de tes conteroporaios donnaient quelquefois au moi antareli' qme beancoup plus d*éleodue qu'il u*eu a réelleroeut ; iit rappliquaient atec un pea de vague confusion à toutes les eonirées découvertes vers Touest à la suite de Christophe Colomb, et ils ne considéraient pas toujours si la route de la conquête avait no peu changé. Il fallait tout d'abord cingler vers l'ouest pour arriver au Pérou et ao Chili ; et le soleil, pour les poètes, se couchait dans le» vaites régions antarctiques, L*eipression d*Ercilla u*a pis besoin d'une justification plus précise.
t Cette octave fait allusion au traité de Cateau-Cambrésis, par lequel Philippe U, ea 1559, sut rendre la couronne de Savoie i Philibert-Emmanuel qui lui était tout déToaé, Undis que la France, qui perdait le Piémont, sauf Pignerol, Casai et le
Afin que la paix demeure mieux établie sur de fraternels et solides fondementSf'avec la fille biepHiimée de Henri don Felipe formera les liens de l'hymen * ; mais la mort, cruelle et hâtive, d'un coup prématuré, détruira cette union. Ainsi le décideot la puissance du ciel et le fatal décret et Tordre divin ^
« Dans ce temps la France égarée, altérant la loi catholique, refusera ^'obéissance due à son roi, et lèvera des armes sacrilèges. L'appât trompeur de la liberté donnera force aux parjures, et, formée de soldats infidèles, une armée s'assemblera, complice du même serment, contre l'Église et contre son propre monarque.
marquital de Salncet, garantissait sa frontière par l'acquisition de TquI, de Ueii et de YerduD.
* L'on sait que, parmi les clauses du traité de Cambrésis, était le mariage de Philippe II avec la fille de Catherine de Médicis et de Henri II, lubelle ou plutôt Elisabeth de France. La jeune reine d'Espagne mourut prématurément en 156S, de mort naturelle suivant de Thou, par un crime qu'inspira au roi sa jalousie contre don Carlos, disent les accusateurs de Philippe II. Ce fut durant les fêtes célébrées pour le mariage, que le malheureux coup de lance de Montgommery blessa Henri II, au milieu d'un tournoi, et ainsi furent ramenés pour le royaume Ions les troubles et toutes les factions qui accompagnent la minorité des souverains.
S « Que el «Ho cieto as! lo détermina
T el deereto fatal y ôrden dinna. »
Rien n'autorisait Winterling k ajouter aux expressions d'Ercilla cette idée nou> velle :
c So hab' ieli in den Stemm es ^leteii. ■
Sans doute le personnage mystérieux qui développe devant Ereilla tonte c«tle page de l'histoire do xvi« siècle présente un rôle prophétique. Il lui révèle les faite les plus importants qui allaient suivre ce siège de Saiot-Quentio dont le poëte avait le tableau et la réalité même sous les yeui. Mais le rôle de la prophétesse n'est pas celui d'un astrologue, et rien dans le récit de VAraueana ne vient nous apprendre qu'elle ait lu dans Uë étoilet les événements qu'elle résume. Les vers espagnols indiquent seulement la volonté du ciel et ses ordres immuables que pouvait eonoaltre, dans la sphère inconnue qu'elle habite, cette femme vénérable, placée à côté d'Ercilla, an moment où ses regards se détournent de Saint-Quentio ; substituée à Bellone, elle montre à Eroilla les objets qui sont là dans la plaine et eenx que l'avenir cache encore dans ses voiles; elle connaît si bien l'histoire d'Espagne que l'on est tenté de voir en elle le génie même de la Péninsule.
CHANT XVIIT. A5
« Pour de vieilles ofTenses et des fautes passées^ le royaume touchera de près à sa ruinoy et Charles par ses guerriers perfides se ferra réduit à de funestes extrémités '. Sans respect seront ahattus les temples somptueux, et Ton verra offenser Jusqu'au Dieu suprême et Jusqu'aux sacrés mystères, et les coupables eu* hardis par l'excès de la céleste patience,
« Mais notre roi, à l'aide de promptes et prudentes maures, préviendra le mal menaçant et arrêtera aussitôt en Espagne ce fiéau par les sévérités nécessaires et par le feu vengeur *. Après avoir guéri cette peste fatale, ses armes, ennemies du repos, se tourneront avec vaillance vers l'Orient; et il enverra contre Penon sa flotte et son armée.
* Il •'agit de Chtrlet IX. C'est à ion règne on plutôt à U longut nt triite régtneo de Catherine de Médicis qu'appartiennent lea preniert démêlés des deui eultet et les premières guerres de religion. La k>ataille de Drens, puis eelle de Saint-Denis, pais les combats de Jarnae et de Moncontour, la Saint-Bartbélemy, Je siège de U Kocbelle, défendue par Lanoue, sont les différents aetes de ees affreuses Inites aaxqvelles fait allusion l'octave d*Brcilla.
s JLes rigueurs de l'Inquisition auiquelles applaudissait Ercilla, comme presque toate la cour de Philippe II, furent plus funestes qu'utiles à la grandeur du roi d'Espagne et au maintien de cette monarehie uniTorselle qu'il avait rêvée. Sa condaite envers les Meures d'Espagne, trop cooforme à celle de Ferdinand le Calboliqne et à eelle de Charles-Quint, augmenta pour T Espagne les causes de sa dépopolatîon et la ruine de son industrie. Milan et Naples se soulevèrent pour ne pas aceepter l'Inquisition, et, par la dureté de son despotisme intolérant, le roi vit se détneher de son auiorité les sept belles provinces du nord qui formèrent eo Europe ■a ooavel titat indépendant. Philippe II était aussi fanatique qu'ambitieui, et l'on sait qu'il prétendait faire la leçon au souverain pontife. Il menaça Sitte-Quint de ne plos obéir au Saint-Siège, s'il continuait d'accorder à Henri IV, encore protestant, la bienveillance qui portait ombrage à ses sombres et altiers desseins. Mais Paveair devait justifier ani yeux de l'histoire cette bienveillance de modération, contoM na eiemple de haute et politique sagesse. O ne font pas les violences de Pliilippe II,
■ Con rifor neeasario i puro foego, ■
qui sauvèrent l'unité religieuse de TEipagne, mais ce fut l'action eiercée avec tant d'empire par la sainte réformatrice d'Avila. Sa persuasive douceur et Tinlrépide eonfianee de sa piété firent d'elle une rivale de Luther, plus dangereuse que la répression des cachots et des bûchera, et plus puiMante que tous ii's souvcrnius do l'univers. M. Antoine de Latour a supérieurement retrace [Études sur V Espagne
66 LARAUCANA.
« Et, bien qu'il ne puisse dès sou premier effort obtenir l'effet désiré, il reviendra une seconde fois de telle sorte que les âpres sommets de Penon seront emportés d'assaut; et c'est seulement après avoir assuré la route des mers et glacé d'épouvante le rivage mauresque, que l'asile des ports où elle doit passer l'hiver s'ouvrira pour la flotte victorieuse.
XXXVH
« Viendront alors de Hongrie en Espagne deux princes, de dignité souveraine^ issus de César le Grand et de Marie, fille de de Carlos et sœur de Felipe. Us augmenteront la joie et l'allé-
1855, 1. 1, p. 318-821) cette miuion pacifique de Seiete-Thérèee. Elleporti le combat daDS les imet. Cest là qu'elle voulut faire au calholieitme d'ioipreoablea citadelles. Elle trouva pour auxiliaires, «iaas cette grande expédition morale, les plus beaux génies mystiques que l'Espagne eût encore produits, les san Francisco de Borja. les san Pedro de Alcantara, les san Juan de la Crus. Si LUiher trouble les esprits cl jette la pensée dans les plus étranges dérèglements, sainte Thérèse et ses aides merveilleux raniment l'amour dans les cœurs, opposent aux ravages du Nord, avec pins d'énergie que jamais, les deux éiemelles paissanoes du Christianisme, la pénitence et la prière. Ils rendirent ainsi l'Espagne plus inviolable que Philippe II n'a pu le faire avec toutes ses barbaries et %t%auto-da-fe, H. Adolphe de Puibusque [Hist. compar, deslitt. etp. ef /r.^lSii, t. 1) avait exprimé déjà, maisè un point de vue tout littéraire, ces fortes et miles appréeiationi d'une justice tardivement rendue par notre époque i ces touchantes et pieuses figures de l'Espagne au XTI* tiède . Il associe dans le triomphe d'une œuvre commune, les noms glorieux de Laia de Léon, «le Luis de Granada et de sainte Thérèse, i Lorsqu'ils se mirent à l'œuvre, dit-il, l'unité religieuse et l'unité politique avaient été successivement ébranlées et chancelaient encore. C'était une double crise. Le danger de l'attaque avait exaspéré la défense. L'emportement et la violence éclataient dans toutes les paroles, dans tous les écrits, dans tous les actes. Torquemada, fondateur do tribunal de l'ioqui. sition, avait refusé le baptême aux hérétiques qui le demandaient à genoux. Il avait mienx aimé les envoyer tous mourir en exil que de s'exposer i recevoir une seule conversion suspecte. Ximènes, régent du royaume, avait dit aux provinces insurgées : I Je rangerai avec mon cordon de Saint- François tous tes grands à leur devoir, et j'écraserai leur fierté sous mes sandales.* Des lieutenants impitoyables, des prêtres fanatiques s'étaient faits les aveujrles instruments de ce système de rigueur; et l'appliquaient chaque jour de manière à rendre la religion et l'autorité également nd eues. On ne songeait qu'à effrayer les rsprils. Luis de Granad.-i, sainte Thérèse e( Léon essayèrent de les convaincre. Leur douceur, au milieu de tant d'cxcè«, fut la consolation de l'humanité • (p. 165]. Oui, re» pures et belles imes ont plus et mieux fait pour les Espagnes que l'atroce despotisme, ■ é puro fuego, • dout Er* cilla semble se faire l'apologiste.
gresse de cette cour et de ce siècle glorieux K L'alné est Rodolphe et Vautre Ernest *• Bientôt ils donneront ample matière à )a renommée.
« Et de leurs hauts exploits promettant dès l'flge le plus tendre grande espérance, en années et en vertus ils iront grandissant, en années et en vertus dignes de toute louange. Cbex eux reluira la splendeur d'une bravoure surhumaine, et des qualités qu'aura développées dans ses élèves le baron Dielrichstein ', si bien fait pour former d'aussi nobles princes.
« A peine s'ouvrira Tannée qui doit venir ensuite la première, voilà que, menaçant toute la chrétienté, la flotte formi-
1 « Buin iquella eortc y en ufaïu. »
Les deoT jeunes priocet doivent deveuir, selon ErcilU, la gloire de la eour de ■adrtd et eelle de tout leur siècle. Cest réduire la pensée de Toriginal que de Irad«ire avec Winterling :
« Sloix Ut aof n« <l«r Hof, die SUdt, dâs guixe Land. »
S Rodolphe et Ernest étaient fils de llaxirailien 11 et de Marie d*Autrieke, 011^ de Ckarl^s-Quint. L'aîné seal parvint à la couronne impériale. 11 régna, sous le nom de Rodolphe U, depuis l'an 1576 jusqu'à Tao 1611. Il eut pour successeur Malluas, son frère et quatrième fils de Maiimilien. Rodolphe avait été élevé par les jésuites k la coar de Philippe II. Les rigueurs qu'il exerça dans Tempire contre les protestants fuBt rendu moins célèbre que ses études astronomiques. Tycho-Brabé et Kepler furent attirés près de loi. «t ce fut pour ce prince, dont les dernières années comme celles d*Alfonse le Savant, son émule dans la teience des astres, pré>eotent ■ne série de calamité», quMis rédigèrent les fameuses Tabte» Bwlol/tnet, Il y tra> vailla, dit-on, lui-même. Sur le portrait, le caractère et le règne tourmenté de Rodolphe 11, Toyez Schiller, Oesehichte des dreitsiqjAhrigen Kriegi, cdit. Hachette, *M6, p. 24-6 i, et Œuvra complètes de Srhiller, Irad. nouvelle par A. Régnier, 1860, t. VI. p. Î3-25.
' • Del baron Dictristan. ■ Winterling, par son droit de reprise assez naturel, aurait pu rendre au nom propre, légèrement défiguré par la langue espagnole, la forme qu'il a^ait primitivement eu Allemagne. U*s Dielrichstein sont originaires de f^rÎBthtf, et rhbtoire les rencontre dès le m* siècle. Celui dont parle RrciUa s'appelait Adam et eut un rôle dans la politique de TSurope. Il travailla aux traités de Païaau et d'Augsbourp, fut chargé d'une arobusade à la cour d'Espagne, et devînt le précepteur de Rudolplie 11. Il compte aussi parmi les historiens, et a iMse une curieuse relation sur la mort de don Carlos. Tout près de nous, en 1845, an comte de Dielrichstein, cmiuont diplomate, était encore ambassadeur d^Autricbe à Londres. (Cf. M. Gmr4i\,àtémoirrs,\, Tlll, p. 448.)
68 LARAUGÂNA.
dable du puissant Infidèle naviguera vers l'Occident avec tant de soldats et un si Tasle appareil^ qu'elle fera trembler au loin les rivages. Arrivée à Malte^ elle jettera l'ancre devant cette Ile, dont les bords déroulent une ceinture de vingt lieues.
« Là^ le grand-maître et ses chevaliers, enveloppés dans ce centre d'ennemis avec d'autres capitaines des terres étrangères, prodigueront leur vie pour sauver la place. Toujours fermes et inébranlables, ils soutiendront longtemps le terrible siège, et exécuteront dans la défense de si beaux exploits qu'on pourra les tenir pour merveilleux.
« l/11e sera battue avec énergie par terre, par mer, en haut, en bas^ et le fort Saint-Elme emporté avec une valeur farouche dans le neuvième assaut. Ce triomphe mettra les héros assiégés dans un grand péril et dans de vives alarmes, car les vaisseaux des Turcs auront au port une libre entrée par sa double ouverture *.
XUI
(t Là se verront : faits illustres, tentatives difficiles et dangereuses, courages intrépides et toujours résolus, alors que l'es-
1 BrciiU n*a touIu peindre que le danger des défenieort de Malle. L^octave sui- ▼anteest destinée à nous faire connaître leur mile résittance. Elle nous étonnera davantage devant let périls croissanti que le poète vient de décrire. 11 s'apitoie sur la position terrible à laquelle ils sont réduits :
« El eual gueeso à la eereada génie Pondra en grande peligro y tobretalto, Porqae en el puerlo la turqaeM armada Tendra por lai dos bocas franea entrada. »
VITinterling à l'idée d'Ercilla ajoute prématurément cette autre Idée que le désastre de Saint>Elme n'affiublit en rien le courage et les espérances des héros chrétiens :
« Doeh dieaer UnfUI wird dem Volk vom Chriilenglauben Micht allen Muth iind aile HolTnung rauben, Obgleidi jelil bcide Hafen mOndungea Dem Ifirkiichea Gatcbwadcr offen ilchn. »
CHANT XYUI. 69
pérance semble deToir succomber ; postes, fossés et remparls DÎTelét ; blessures teMbles^ morts douloureuses, grandes actions, succès innombrables, dignes d'être cbantés à Jamais ^
« Mais, lorsque la valeur humaine ne suffira plus, et que la ibrce sera domptée par la fatigue, que ]es murs seront rasés, les foflsés remplis, l'espérance brisée et abattue, lorsque le barbare sanguinaire et cruel brandira le cimeterre sur les têtes, abrs aux yeux de tous éclateront la puissance de Felipe et la crainte qu'il inspire.
t Avec une seule partie de sa flotte et un petit nombre de soldats que guident sa fortune et sa renommée, il refoulera le destin des Ottomans. L'infortunée Malte respirera, et les ennemis prendront la fuite, livrant au souffle des vents leurs voiles fu* gitives, après des pertes inouïes et un cbfltiment sévère.
t Uoetave espagnole est d'une rare beanté :
« AlU te TflTiii beefaos MflaUdos, DifieUe* empresat pelifroMS, Animof teroerario* arrojadof, Cuando las e«peransat ma* dudoMS :
Postas, morot, 7 fosos arrasados, Crudat herida», naertes UfUraoaas, Caaoa frandes, aueetos iDflnitM, DigmM de ler pan en etenio •acrilM. •
Winterlnif, eonlre let habitades, et malgré la flezibiliié d'un idiome qui se prèle ■i ^ilemeat à tontes les formes des autres langues, a traduit eette octave avec ne indépendance excessive, et a subtitué aux détails d'Ercilla des cireonstancft 1«i ont beaoeoDp éloigné de son modèle l'octave allemande:
c MU anerhArlem Math itird hier gcitritlen,
Da Ut kein Wagetlûck, des nianit nichl wagt ;
Und ob !>ie teboo daa AeoMerate fellHen,
Die tapfem Belden bleiben unvenagl.
Mil aller Kralt wird um dea Steg gerangen,
Der Li<t relit raan die gleiche Litt entgegen,
Und ob die Mauem gleieb von der Kanonen Schlftgen
Zeraebellt, die Ritter Malla'i bleiben unbeiwungen. »
Cest là un style nouveau sur un même fond d'idées. C« n'est plus ni l'expreuion si rioage du texte espagnol.
« Une autre année s'annonce à peine qu'avec une armée immense, Soliman ^ s'avancera lui-môme par terre contre l'illustre César Auguste, empereur des Romains*. Précipitant sa course par la grande Pannonie, il laissera à droite le Transylvain, derrière ses pas la vaste province des Dalmates, et s'abattra sur les frontières de la Croatie.
« Szigetli *, place forte et abritée, soutiendra un siège de quatre semaines, et à la fin, privée de tout secours, deviendra la prise du farouche Soliman; mais là se termineront tout ensemble la difficile entreprise de l'infidèle et son existence. A la borne fixée pour sa carrière, la mort irritée arrêtera et confondra tous ses desseins *.
1 Le poëke parle ici de Soliman le Magnifique, dont le règne célèbre n'embrasse pat rooini de quarante-six ans (1520-1566), et qui, en 1529, assiégea Vienne avec une armée de 120,000 hommes, sans pouvoir la prendre, malgré vingt assauts. Il lutta successivement contre trois empereurs, Charles-Quint, Ferdinand h' et Maximilieu 11.
> Il s'agit de Maximilieu II, roi des Romains en 1558, empereur de 1564 à 1576.
8 « Siguet. « Le yéritable nom de cette place est Sigeth ou SMtgeth, Ercilla modifie les noms propres, suivant les conveoances de u prosodie nationale, comme, tout à Theure, il donnait nue appellation plus douce au baron Dietricbsteio. (Cf. supra, p. 67, note 3.) Il y &▼&>( deux Sxigeth : l'une dans Test de la Hongrie et sur les bords de la Theiss, est fameuse par ses salines ; on la nomme encore N«gy-Szigeth ; l'autre est iiu sud-est, c'est Szigeth-Var, illustrée par la défenae héroïque du comte Zrini. Le témoignage de l'histoire et les circonstances qui accompagnent le récit d'Ercilla désignent ici cette seconde ville, qui est très-forte et assez rapprochée des frontières de la Croatie, au comitat de Sehiimeg. Dans l'oetaye précédente, le poëte nous a déclaré que Soliman a traversé
« la fnm Panonia presuroso, »
et parla Pannooie, Ercilla entend toujours la Hongrie; Cf. chant xxri, oct. 40; il appelle Presbourg, qui se trouve du comitat de Bude, « cité pannonienne sur le Danube. ■ Il est donc difficile d'hésiter entre les deux Szigeth.
* Lorsque Soliman II vint mettre le siège devant Szigeth, ce n'était pas la première fois qu'il envahissait l'empire d'Allemagne. En 1521, il avait enlevé aux Hongrois Belgrade et Pcterwardein.
En 1526, durant une seconde invasion, il écrase à Mohacz l'armée de Louis 11, et bientôt il donne Ofen aux Ottomans qui le gardent depuis 1530 jusqu'en 1680. Vienne, inutilement assiettée en 1529 et en 1532, ne le découragea pas.
En 1541, il partage la Hongrie avec Sigismond Zapolski, reprend les hostilités
CHANT XYIII. 71
• Vautre part, en Flandre, les États alors séparés de Dieu tronbleronl le repos. Empoisonnés par les funestes erreors de l'hérésie et conjurés contre le roi Felipe, ils tenteront les dîlerses^oîes de la perversité, et pousseront les affaires dans de
telles détresses que longtemps la destinée publique flottera
incertaine.
■ Sous le môme prétexie de liberté, dans Theureux royaume de Grenade» les Morisques courront à la révolte, et refuseront l'obéissance jurée au souverain. Leur soulèvement dédaigné et laissé dans l'origine sans répression causera de grands désastres, et coûtera un sang illustre et des soldats valeureux.
' • A cette guerre ira un jeune homme qui marche caché sous d'humbles vêtements, et sous une humble apparence. Son illustre lignage impérial lui réserve des exploits périlleux. Le sort lui a promis une fortune brillante et soudaine. 11 est (ils de Carlos. Maintenant il croît encore dans l'ombre, et pour quelque temps restera déguisé ^
CB 155Î, et s'empare de plusieurs cités hongroises, entre autres de Temeswar . ▲près son échec devant Malle, en 1565, il court se venger de l'Europe, est arrêté dcTsal Szigelb, et meurt tans avoir pu triompher de cette ville, qui oe fut emporta d'assaut qu'après sa mort. Toutes ces guerres de Hongrie et d'Autriche, lasa CCMC mêlées aux affaires qu'il avait en Orient, soit avec la Syrie révoltée, soit avec la Perse ou ITémen, formeut à Soliman une des existences de roi guerrier les ptas oecapées et les plus voyageuses dout l'histoire ait gardé le souvenir. Après lui, la paix fat rendue quelque temps à l'Europe. Maximilien H termina la guerre avec la Turquie en 1968.
1 « Bile es b^o de Carlos, qaa aun s« cria,
Y eaeubierto estera por algno dia. »
Wraterliog a substitué k l'idée principale d« ces derniers vers une nuance différenta :
• No«h lebet in T<»rborgnen Carol'^ Sohn, Docb eiosl konml Min Verdienst au* Licht. •
Il sera, je l'ai dit, couvert comme d*un voile, jusqu'à ce que soQ père, au temps de la mort, le déclare hautement son fils et le fasse monter en un instant à celte belle dignité. Tous lui donneront leur amour S et c'est justice envers un héros franc, courageux et intrépide. Il s'appelle don Juan ; mais sur ce point, je ne saurais rien te dire ni te rien révéler au delà *•
(c Qu'il te suffise de savoir qu'aux Morlsques soulevés il fera la guerre dans sa première jeunesse, et, après avoir ruiné et conquis leurs citadelles, il les contraindra de chercher un refuge au sein des montagnes. Là, il les serrera de si près, qu'à la fin, il verra soumise la contrée rebelle, et transplantera dans diverses provinces ses mauvaises racines et ses tristes semences'.
* Lei historicDi le sont ei primés comme le poëte sur rattacbemeBt que toute TEspagne portait à doa Juan d'Aulriche. Luis de Marmor Carvajal {Bebelion y castigo de loi Morùcos de Granada) s'exprime en ces termes : i Tambiea partie don Juan de Austria de Guadix cinco dias despues, y i las once entrd en la ciudad de Granada, y oon él el duque de Sesa. Pué alegremente recebido de todos lostribubales ygente de guerre, porque cierto U amaban mucho. ■ (Bibliol. RÎTadeo.) I. XXI, p. 362.)
> Le silence de la prophétesse sur le glorieux avenir de don Juan ne doit rien faire perdre au lecteur. La victoire navale de Lépaote aura plus loin sa place dans les narrations belliqueuses de l'Araucana. Le poëte réserve ce graud fait d'armes pour une autre circonstance où un récit très'-poétique et heureusement placé, coni' plétera toute cette peinture des gloires de la monarchie espagnole. (Cf. infra^ chant XXIV.)
8 Don Diego de Hendoza {Guerra de Granada), rapporte que le projet de don Juan, vainqueur des Alpujarras, était de faire passer les Maures en Afrique. Uai' les pensées du prince furent contrariées par quelques-uns des ministres de Philippe II. Les captifs se virent horriblement maltraités. Il ne resta plus d'habitanU dans la montagne. Ceux qui ne purent passer le détroit furent dispersés dans toute rEspagne(Cf. Bibliot. Rivad., t. XXI, pp. 115 et 121) : c T aquella guerra quedé acabada, la tierra libre de los enemigos, parte muertos, y parte esparcidos à Berberîa.» Il fallut repeupler le pays avec des Espagnols : « Quedé la tierra despoblada y destruida ; vino geute de toda Espafia i poblarla, y dâbanles la shaciendas de loi M(^ riscos con un pequefio tributo que pagan cada un aSo. » {Ibid.i p. 122.) 9*^^. cette dispersion des Morisques que fait allusion le vers d'Ercilla. L*expressiou de Winterling, « In ein femes Land • nous semble trop précise et parait indiquer excluiiTement l'Afrique.
CHANT xvnr. 7 3
LU
« Cette guerre finie. Tiendra d'Allemagne, entourée de dames et d'un cortège nombreux, l'infante Anna, reine des Espagnols, fiancée au roi don Felipe. Avec une pompe. et une majesté suprêmes sera célébré l'hymen solennel dans l'antique Ségone, siège autrefob des fameux rois de Gastille.
Lin
« Ensuite les deux jeunes princes seront rappelés par l'empereur ; car leur père voudra dans ce temps-là donner un nouvel ordre à ses États, et créer Rodolphe roi de Hongrie. Embarqués poar Gênes, ils traverseront la Lombardie, et, par les belles rives du Danube, ils arriveront dans les remparts illustres de Vienne.
« Quand la sédition et les troubles de cette époque sembleront pi-és de leur fin, que la fureur belliqueuse et les révoltes paraîtront s'apaiser et s'éteindre, alors dans les contrées barbares commenceront de nouveau à s'agiter les armes des Turcs farouches contre la puissance de Venise.
« Ils lèveront une flotte redoutable, appelée de toutes leurs provinces, et sur les bords de Chypre, tle célèbre et voisine, s'a-> battra leur colère jusque-là comprimée. La fureur du glaive impitoyable les rendra maîtres de cette terre. Ils entreront dans les remparts déjà ébranlés de Famagouste, à l'aide de pa* rôles trompeuses et d'une foi parjure K
1 SéMm II uccagea Famagooste en 1571. Il n'en dut rentrée qu*i la parole tvonpeue et à la perfidie d'un traître, ainii que le rappelle le beau vert d'ErcUla t
m Sobr« ptUbn IUm | fe menlid&. »
Cf. deTbou, ffisf.unioers.f Ht. XLIX,
Noos avoue traduit le versd'Ercilla, d'après le telle de Baudry, uns vouloir coin«> battre celai de M. CaycUno Rotell qui réunit fe et mtntida en un seul mot; il compose ainsi un adjectif fort usité, et qui se rapporterait, comme le précédent^ à palabra.