‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 5 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

7i L*ARAUCANA.

a Si grande sera en eux l'arrogance d'une telle conquête, que, chargeant leur flotte de plus nombreux guerriers, avec des projets et des plans superbes, ils parcourront les flots qui mènent vers rilalie, pleins de mépris pour l'univers tout entier, de mépris pour le pouvoir même des cieux. Telles seront leur fierté et leur superbe Jactance, dues à vos fautes et à vos égarements.

Lvn

« Mais Dieu Très-Haut n'en a pas ordonné ainsi ; et pour votre bien, dans sa miséricorde, il veut que, là où manque le mérite, son sang et ses souffrances acquittent une dette étrangère. Pour un seul soupir, aussitôt il remet le châtiment et les peines les plus Justes. Il ébranlera d*un coup terrible le faste du barbare ambitieux.

« Affligé des maux qu'endure un peuple coupable, mais chrétien, contre cette race d'ennemis perfides il déploiera son bras invincible. Par son inspiration, il se formera une ligue où le Pape et le Sénat de Venise réuniront leur puissance, leurs forces, leurs armes avec celles du redoutable roi de la Catholicité.

« A la joie de tous, sera choisi, pour le digne général de cette alliance, le Jeune héros qui, dans ses premières années, marche inconnu sous un modeste costume parmi les soldats. Mais il ne m'est pas encore permis, ce n'est pas à moi qu'il est accordé de révéler et d'éclairer l'avenir à tes yeux '. Il suffit que

1 C'est la seconde fois que, sans oser y insister davantage, la prophétesse patriotique ramène sous nos regards l'ionage de don Juan d'Autriche. Il est facile de ▼uir que le poêle affectionne celte grande matière de la bataille de Lépante, et que, s'il ne lui est pas pouible de la faire entrer directement dans les cadres mêmes de sa narrtUon, il saura bien l'y introduire sous une autre forme, et par la bouche d'un oracle.

tu sois assuré de le voir; car le destÎQ te réserve une exùtence plus loDgaeque fortunée ^

« Cependant si tu veux connaître entièrement le résultat futur de cette expédition et l'exploit le plus grand, le plus illustre qui Jamais aura frappé les yeux des hommes, lorsque tu franchiras la vallée que le Kauco baigne de ses ondes, tu verras au pied d'un cèdre, sur le bord du fleuve, une biche paisible et apprivoisée ^

LXf

« Il te faut la suivre d'un œil attentif, Jusqu'à ce que tu arrives à une vaste plaine, à Textrémité de laquelle tu aperce- ?ras sur un des côtés l'âpre lisière d*une forêt obscure. Tu t'enfonceras dans ce bois épais sur les traces de la biche timide, et, au milieu, sous une roche grossière et profonde, tu décou- Triras une demeure humble et retirée.

Lxn

« Là, bien que ce lieu paraisse inhabitable, sans vestige humain ni sentier, vit un vieillard, digne de respect et accablé par l'âge. Autrefois il était un guerrier fameux. De lui lu sauras où séjourne l'inaccessible Fiton, le plus grand des magiciens et

1 « .... P«M U tMgiira

Mu Urga vida el bado qa« venlura. •

WÎDterlÎDf Doui rappelle ici les Parques :

« Da UagTU Lebaa dir ait GIfiek die Parxen gAanen. •

Lcnrs traits an peo vieillis et trop mythologiques ne coalribuent pas beaucoup à oroer les Ters d'Ercilla qui sont d'une si touchante simplicité, s Cf. AraMcana, chant iziu, oet. 14 et saiT. s ■ Con eoidado. » ViTinterliog traduit :

^ « Do magtt llim folgen ohae Farebl and Baogen. »

CVst faosser le sens de Toriginal. Il est tout naturel qu'Ereilla n*éprooYe aucune eraiate i suivre la biche dout on lui parle, et Tencourager est au moins inutile; mais il poorrail être distrait et perdre de vue son guide mystérieux ; oVftt à le surveiller qu'il doit mettre tous ses « soins » {eon cuidado).

des enchanteurs, qui le dévoilera une foule de choses merveilleuses cachées encore dans les ombres de Tavenir.

« Je ne puis t'en dire davantage sur les événements futurs. Il me semble qu'un assez brillant sujet et une carrière assez vaste te sont offerts par le tableau qui est maintenant sous tes regards, pour enrichir le tissu de tes ouvrages. Jamais occasion plus heureuse ne s'est présentée à (on génie. Pour moi. J'ai atteint la limite qui m'est imposée; je ne puis rien te faire savoir au delà de ce que tu as entendu.

« Si la fureur de Mars et sa bravoure ont fatigué ta plume, et que tu veuilles mêler à toutes ces rudes images une autre matière douce et souriante, tourne tes regards; contemple la beauté de ces dames espagnoles. Certes, en voyant quels trésors elles renferment, je reste surprise que l'amour n'embrase pas toute la terre.

a Mais prends garde, et je te dois cet important avis, avant de te fier à tes yeux trop faciles à séduire, prends garde au péril qui te menace, et ainsi puisses-tu à temps l'éviter! Ne diffère pas jusqu'à la dernière heure, et ne compte pas sur ta force ni sur mon aide. Quand môme je voudrais me porter à ton secours, tu fermerais la paupière afin de ne pas me voir. »

0 condition humaine I Au moment où elle me recomtnandaît de ne point tourner la tète, sa défense à elle seule sufQi pour enflammer mes rapides désirs, eij sans attendre qu'elle continuât plus avant ses sages conseils, je tournai aussitôt les yeux de ce côté, et à l'instant j'aperçus (oserai-Je le dire?) un Paradis 1

CBANT XVÏII. 77

Dans un site fertile et charmant, environné de belles plantes et de beaox arbres, et au-dessus duquel se déployait toute la pureté d'un ciel d'azur et où le sol était émaillé de mille fleurs, près d'un ruisseau limpide et sonore, dont les eaux traversaient la verte et fraîche prairie, m'apparurent à la fois tous les attraits que jamais la nature sut former de ses mains puissantes.

Les dames de cette enceinte étaient celles qui florissaient dans l'heureuse Espagne. Le soleil avec toute sa clarté, la lune et les étoiles auprès d'elles semblaient obscurs. Toutes, sur leur tête, portaient des guirlandes embaumées, et en cent façons di?ei*ses les entouraient leurs tresses blondes, nœuds et rubans.

Répandus de tous côtés, marchaient une foule de nobles amoureux domptés par les attrayantes séductions de l'amour. Ils couraient à leur but et suivaient leurs pensées, les uns pleins de grandes espérances, d'autres se fiant à leurs richesses. Tous se réjouissaient et se livraient aux transports de joie que leur inspirait leur douce et haute ambition.

 ce moment, avec une vitesse et une impétuosité singulières, lancé à travers l'espace vide, je quittai la haute cime de la montagne, et descendis jusqu'à la plaine délicieuse et féconde. Là, si ma mémoire n'est pas trompeuse, à main droite je vis ma conductrice toute craintive et le visage troublé pour m'avoir mis en tel péril et tel hasard.

Aussitôt que j'eus posé le pied sur le sol, mes yeux avides s'attachèrent librement aux objets qu'un voile épais et grossier

78 LARAUCANA.

avait Jusque-là dérobés à ma yue. Une flamme brûlante et un doux frisson parcouraient mes reines charmées, et mon courage rebelle, mon cœur encore endurci, restèrent vaincus et soumis à l'amour *.

Je voulais à Tbeure môme m'occuper d'œuvres et de chansons amoureuses, changer mon style et ne plus avoir souci des guerres cruelles et homicides. Je n'avais qu'un besoin : j'aspirais à m'informer de ce beau lieu et de ces dames ravissantes, et en particulier de Tune d'elles enlre toutes qui vit ma fortune enchaînée à ses lois.

Elle était d'un âge tendre, mais elle montraitdans son calme la discrétion de l'ftge mûr; et à me regarder semblaient l'enhardir son étoile, son destin et mon bonheur. Et moi, qui désirais connaître son nom, vaincu et docile aux attraits de sa beauté, J'aperçus à ses pieds une devise avec ces mots :

a De la tige de Bcaon^ Dofla Maria \ »

Et d'elle, pour en savoir davantage, J'allais reporter mes regards vers mon guide prudent, et m'apprêtais à lui parler'...

i Winterliog traduit avec une heureuse brièTeté :

c M... Uod ncioe Bmtt Moch Jfln^t Ton roh«r Kriegeslott GMchwelU..». »

Eothouiiasmée eneore par le spectacle de la grande bataille qui tient de se dérouler deranl elle, l'âme d*Brcilla paraiisait devoir être moins accessible aux impressions amoureuses. Cest là le sentiment que le vers espagnol exprime, et que In version allemande fait très-bien ressortir.

t Brcilla épousa, k Madrid, en janvier 1570, doSa Maria de Baxan, dame d'honneur de la princesse dofia Juana d'Autriche, et fille de Gil Sanchez Baxan, allié au marquis de Santa-Cruz. L'allusion est pleine de charme et de délicatesse. Cf. npra,

t. I, pp. CI.XIXVIII-CXC

s Ce*i ici que se termine le long épisode dam lequel la critique a en le tort de ne voir que le siège de Saint-Quentin. U renferme eucore un vaste tableau de toute l'époque, dont l'histoire est retracée k grands traits, au point de vue delà gloire det

CHANT XYIir. 71

Tout à coup le tumulte et le bruit affreux des Barbares, l'harmonie sauvage de leurs armes m'arrachèrent au doux songe. Un cri retentissait : • Aux armes I ?i(e, vite, aux armes! » La Yoûte du ciel semblait s'écrouler au fracas des Yoix et des instruments divers.

Dans cette confusion, à moitié endormi. Je me Jette en toute hâte sur mes armes qui étaient près de moi, et, à l'instant. Je me range, tout préparé, à la place où mon poste était désigné d'avance, lorsque, avec des clameurs farouches, sur la pente escarpée de la colline, apparut une multitude de guerriers, et TAurore au teint de rose montait dans l'Orient.

Des deux côtés à la fois, avec les mômes cris et la même valeur, tant de soldats se montrèrent, que dans Tâme du superlie Mars leur témérité eût fait naître de Teffroi. Mais il nous faut garder pour chaque sujet une marche régulière, et la fatigue m'interdit d'aller plus avant. Au chant qui va suivre, Je me propose de déployer un plus vaste récit.

EtpagBCS. L'boDDeor du royaume eatholique leroble devenir l'objet principal dn poème d'EreilU, et la conquête des Araucani n*ètre plut qu*un des fleuruni qni eonroanent la monarcbie unîTerselle de Philippe II.

SoMMAïu. — Gracolano eondait lei Araueuif à l'uMut du fort espagnol. — Set esploitf et ta mort héroïque. — Courage de Martin El?ira. — Mouvement général de Parmée barbare. — Audace des agresseurs. — Hauts faits de Tucapel. " Peteguelén attaque un autre c6té de la forteresse. — Mort du vieux et Taillaot caeique. — Les soldats de la flotte viennent pour se joindre aux Espagnols engagés dans la lutte. — Ils sont accueillis 'sur le rivage parFéniston. — Le jeune chef araucan tombe sons les coups de Talenxuela. — La mêlée continue sar les rempnrts. — Résistance et bravoure indomptable de Tarmée d*Espagne. — Retraite des Araucans. — Ils laissent Tucapel seul dans la citadelle ennemie où il prodigne à ses adversaires des coups mortels.

Belles dames S si mon faible chant ne commence pas encore à répandre vos louanges, si mes humbles vers ne s'élèvent pas aux pensées amoureuses et aux œuvres d'amour^ c'est qu'il me faut continuer en toute hâte^ et j'ai tant de choses à dire que mille écrivains^ libres de leur temps et qui travailleraient à un tel sujet la nuit et le jour, trouveraient tous une carrière assez vaste et une inspiration suffisante.

Et, bien qu'à mon regret je me voie écarté de vous, d'un sujet et d'un dessein nouveaux, à cette route me ramènera le grand désir que j'ai d'acquitter ma dette envers vous. Si l'ornement et la parure convenables me font défaut^ que mon bon vouloir vous satisfasse. J'accomplirai ce que mes forces permettront, et vous suppléerez ce qui pourra manquer à mon art.

1 « Hermosas damas. » Le mot dama qui se trouve déjà au premier vers do ebant I, est le synonyme poétique de teîiora. On le rencontre dès les époques les plus reculées de la littérature espagnole. Gonzalo de Bereeo [Milagroi de nuestra teHora, copia 650, Bibliot. Rivaden., t. LVU. p. It3).

c DiMO el emne bono ■ lot de la iUum : B*(i es nuettro sire, e esta naettn dama. »

CnANT XIX. 81

Mais rarmée espagnole, qui se plaint à juste titre et pour des causes légitimes, m'appelle et me sollicite. Elle ne me laisse pas le loisir de chanter une autre matière. Les guerriers barbares sont là qui la pressent; ils enveloppent de toutes parts la forteresse en un instant, avec des menaces et des cris formidables, comme, dans le chant qui précède, tous l'avez appris.

Aossit^^t qu'en trois bataillons puissants ils ont.atteint le fatle le plus élevé de la montagne^ tous en même temps ils s'arrôlent, et de là reconnaissent la citadelle. Ils contemplent le fossé, le rempart; et, lorsque le signal de l'assaut terrible a retenti, les trois groupes s'ébranlent et brandissent leurs armes si fièrement qu'il semble que personne ne duive échapper A la mort.

Le Jeune Gracolano n*avait pas rois en oubli son offre arrogante et son audacieuse promesse. La tête ceinte de plumes hautes et variées, brandissant une énorme pique éprouvée par le feu, et laissant un grand intervalle entre lui et les premiers barbares, il se jetait à travers la fumée et la pluie épaisse de balles et de projectiles lancés par les bras et par les canons formidables.

Arrivé à une juste distance, il saisit l'extrémité de sa longue pique, se précipite avec fureur, et, plongeant contre le sol la forte poignée de son arme, traverse d'un bond le large fossé, la même hampe lui sert encore à gravir le mur, et il parvient victorieux sur le rempart, malgré le fer ennemi, malgré les lances, les piques, les épées et les arbalètes.

Blessé par raiguillon, le taureau irrité n'envahit pas Varène d'une telle vitesse, et ne rencontre pas une aussi vigoureuse résistance dans les dards épais et dans le groupe de ses adversaires. Le brave et intrépide barbare, avec une audace égale à son bonheur, se frayant une route difficile à travers les plus rudes obstacles, atteint vaillamment la muraille défendue.

Il Jette là ses armes qui l'embarrassent et dont il ne peut tirer aucun avantage. Avec les dents, de ses pieds, de ses bras, il se démène, et prétend à lui seul conquérir la citadelle. Les traits et les coups^ les tranchants et les pointes, il les évite avec une adroite et agile prestesse. Sa poitrine et ses épaules suTâsenl pour arrêter le choc et l'impétuosité de tant d'adversaires.

Entouré de glaives, il garde une ferme contenance, et, tout désarmé qu'il est, fidèle à sa promesse, sans crainte, avec une invincible opiniâtreté, il n'aspire qu'à perdre la vie plus avant au milieu des rangs espagnols^; et dans ses vains mais héroïques désirs^ frappé déjà de mille atteintes, il lutte avec audace. L'heureux caprice de sa fortune et sa bonne destinée tenaient suspendu le coup de la mort.

Obstiné dans son aveugle entreprise, il se Jette au milieu du fer, et s'élance comme le dogue blanchi d'écume se précipite vers la place d'où partent les coups les plus nombreux. Ainsi le

1 « De morir mas adentro procuraba. »

Le lentiment héroïque que reaferme ce vert est remplacé par une autre pemée daoi la veriioD de Winterling :

« SoclU «r.'wfts er.'gelobet, treuUcb lu «rflUtoo. » J

CnANT XIX. ts

barbare dédaigne le péril et la vie. 11 affronte les points où l'attendent les hasards les plus terribles, et autour de lui vo« lent en éclats mille épées qui cherchent le chemin de sa poi** trine héroïque.

Se Yoyant seul en un tel lieu, et traité qu'il était selon sa téméraire bravoure, aussi confiant dans son ambitieux orgueil, mais désormais avec moins d*espoir, il court étreindre de ses bras un combattant, lui arrache des mains sa lance> et, à la faTcur de ce soutien, en un clin d'œil, il pense franchir le fossé et ensemble sauver sa vie.

Mais la volage Fortune, déjà fatiguée d'être la protectrice de ses Jours, dirigea contre lui, dans cet instant, l'essor d*une pierre. Poussé par un bras vigoureux, le projectile atteint la cavité de la tempe, s'y plonge presque tout entier S et abat le guerrier du haut de la lance, comme il traversait l'air, et loisque son bond avait parcouru déjà la moitié de l'espace.

Ainsi le Troyen Eurytion, tandis que la colombe timide fjranchissait les vastes cieux, faisant avec une grande vitesse partir un trait de son arc recourbé, la perce dans l'élan de son vol * ; elle se replie sur elle-même, semble revenir à tire-d'ailes, et, comme un peloton inerte^ roule à terre. De même le guerrier, frappé à découvert, dans le fossé profond tombe expirant.

I « Qae «n U cftiiean tien U airtlMUda

Picdr» gron pmie U qtudé ntmida. •

WinUrlîDf paise rapidement sur ce détail espreifif, et le boroe à dire : « Weleb leltuei Wunder ! •

t Cf. Virgile, En., V, 611-518. Cette eomparaiton Ingénieuae, nais recherchée et savante, comiDe une foule de similitudea cbes lee poëtet du ivi* siècle, plaisait a» philologues et aui lettrés coulemporaiusd*fircilla. Aujourd'hui, elle nous semble un peu froide et trop direetement puisée dans le domaine de Térudilion pour de- Tcair popslaire.

84 LARAUCANA.

Trente-six blessures S non moins, avaient frappé le soldat infortuné, sans y comprendre la dernière qui l'atteignit auprès du front ; elle vint s'ajouter au nombre et raccomplir. La pique que le Taillant barbare avait conquise après une lutte franche et loyale trouva un appui contre le bord du fossé, de telle sorte qu'une partie demeurait en dehors et frappait les yeux.

Le jeune Pinol avait promis d'accompagner le barbare à l'assaut; mais, fidèle compagnon dans L'attaque jusqu'au fossé, il ne s'était pas aventuré à le franchir d'un bond puissant. Dès qu'il voit son intrépide ami abattu et aperçoit le sommet de la pique, il la saisit, et pense se sauver avec elle, en mettant, d'une course rapide, un large espace entre lui et les adversaires.

Mais il n'y a ni ruse ni adresse contre la cruelle nécessité ou les rigueurs du destin, et les pieds les plus légers et les plus agiles ne surfisent pas pour échapper aux mains de la Mort. Celui qui pense la fuir, plus prompte elle le saisit et le frappe de son bras inévitable, comme l'éprouva l'Araucao, malgré sa prestesse, lorsqu'il lui fallut abandonner son projet et changer de route.

xvn

A peine avait-il fait quatre pas, que deux fortes balles l'atteignirent. De l'épaule à la poitrine, il est traversé à la fois des deux côtés *, et va s'étendre sur le sol. Il n'avait pas rendu

1 Nom ne MTOut pourquoi WlnlerliDg a subititué à ce chiffre celui de trentedeux. Cette réduction n'était pas néeesiaire à la marche du Tcra allemand, et n'ajoute rien à la Traiieroblanee du récit.

t c T de la eipalda al pecho atraresado

A nn ti«aip« por det.parlea, U t«ndieron. m

Le ;cna dci vera eapagnola nVat paa obacur. Deux ballet atteignent à la T^fii

l'Ame, que de deux soldats accourus pour le secourir, Tuo s'empare de cette pique chèrement achetée, et l'emporte au milieu des périls.

XVUI

ÀQsdlôt les trompes retentissent à grand hruit. Les barbares élèireut dans les airs l'énorme lance, et, dans leur fureur extrême, s'avancent en ligne régulière et arrivent au fossé d'une marche impétueuse. Là, contraints de s'arrêter, ils font une décharge de leurs traits et de leurs flèches, en si grand nombre, qu'il semblait que la terre immense et le soleil en fussent tout couverts*.

A cet instant, Martin de Elvira (c'était le nom du soldat espagnol) de loin aperçoit la lance perdue pour lui et que lui avait enlevée Gracolano, maintenant parmi les morts. Enflammé d'une noble honte et de colère, résolu à recouvrer son honneur, par une porte étroite qui se trouvait près de là, seul et sans pique, il sort pour combattre.

Un jeune audacieux s'avançait, méprisant ciel et terre, guerrier à la taille et aux membres de géant. A droite et à gauche, le barbare brandissait une lance. D'un mouvement gracieux et maniant avec agilité son arme longue et puissante, tantôt par

Piaol anx denx épanlet et elles rettortent ptr U poitrine. l\ tuccombe à eette double bietsare. Winterling imagine que rirtuean eit coupé en deux.

Wodurch er in iwei SlQeka ward terlheilt. »

I « Ea tanla nuUitud qaa pareeian

Que la eiipacloia tierra y lol cubriao. »

Lee vers d*Bre{na rappellent ce que dit Thistoire du nombre des Perses à la bataille des Tbennopyles. Leurs flèebes devaient aussi couvrir le soleil. iTant mieux, répondait une âme héroïque, nous combattrons à Tombre. i (Cf. Hérodote, VU, p. 3S6.) Le poète fait peut-être allusion à l'historien. L'expression de Winterling altère an p«a la grandeur de ce noble style :

« Ein «olchai Heer von Pfcilen Mhickeo, daii m tcbita AU voUlan Brd* und Sonna lie damll betftan. •

un côté, tantôt par un autre^ et quelquefois droit en face, il cherchait à frapper la poitrine de son agresseur.

11 lui porte un coup violent dont le choc irrésistible force l'Espagnol à reculer de six pas. Le vaillant guerrier, tout étourdi, se voit presque aux mains de la mort Courageux toutefois comnae il l'est, et résolu ^, il se remet avec énergie, tient ferme, et pense saisir la pique de l'Araucan, mais il ne peut exécuter son projet.

Le barbare avisé fait à propos un vaste bond en arrière, se donne de l'espace, et, agitant sa lance avec vigueur, prétend d*un autre coup achever le combat. Mais son rival adroit et agile esquive Tatleinte, s'attache à la pique, la suit avec rapidité, en dépit de son advei*saire, et bientôt commence avec lui une lutte corps à corps.

D'une main prompte, il tire une dague qu'il portait cachée ; cinq ou six fois dans les flancs du soldat il chercha le chemin de ce cœur intrépide. Le barbare expire épuisé de sang, et rend, par ses nombreuses plaies, son Ame indignée. Son vaste corps tombe froid sur la terre, pâle et sans souffle.

Le héros espagnol voit son ennemi étendu et sa victoire cer~ taine. Il a conquis la pique et retrouvé Thonneur, et se retire avec fierté vers la porte. Ses amis le reconnaissent et avec empressement la lui ouvrent sur l'heure. 11 est reçu avec trans-

1 c ..M* CoiDo aaimoio y reportado. >

« Cet épitbètei n'indiquent pas upe bravoure du momeiit et panagère,

niait l'état habituel du héroi espagnol ; telle était ta nature connue, et Winierling traduit fort bien :

« Doeh Butbig and f^Uult'wU mm ihn iteU befand. » .<<

CnANT XIX. 87

port dans Tenceiate et au milieu des vifs appIaudiBsements et descri8 de toute l'armée.

Alors déjà de toutes parts les ennemis assaillaient la place. Déterminés à vaincre ou à mounr^ ils se Jetaient à travers les feux et les coups ; et sur des monceaux de cadavres, les vivants s'élevaient pour frapper. De là, ils découvraient mieux le but caché Jusqu'alors et portaient des atteintes plus sûres.

XXYi

Les uns avec des branches, de la terre et des troncs d'arbres ' se hâlent de combler le fossé profond. D'autres, plus Oers de leur légèreté, se distinguent par des bonds périlleux ; et ceux qui s'indignaient d'ôlre au dernier rang, jaloux d'en venir aux mains, font de si grands efforts pour arriver en première ligne, qu'ils précipitent ceux qui les devancent.

La multitude des blessés et des cadavres, de ceux que du rempart avaient frappés nos arquebuses, et de ceux que d'autres

I m Uno« eoa ramof, Herre y eon maderos

Ciegaa el bondo foto pretureiuv. »

Hou BODS sommes conformé, aTec Winterling, an sens que le mot cegar présente ksbctaeUemeot (Uns de pareilles expressions: «Cegar los pasos; • « C«*Kar los eeadaeto». » Il implique l'idée d'un vide que l'on obstrue et que Ton eueombre. Au chant XX, oet. SO, nous lisons encore :

« Kl eUgo foao al nàeAor Hmpiamot. »

U s'agit des travaux auxquels se Uvrent les Espagnols, après que l'armée barbare i disparu, pour nettoyer les fossés de leur citadelle. Mais, dans cette même oclave, Kreilla nous dit aussi qn*iU détruisent de larges traverses et des ponts jetés par les Araneans:

m Amh— tr»?i«tM 7 foraMdas poentet. •

Sans doute, à certaines places, les agreiseurs comblaient le fossé; ailleurs ils bs frascbisftaieot sur des poutres, et maderos se prèle fort bien à cette acception. Le verbe ergaf^ qui siguifie littermleroeni aveygler, pourrait k'appliquer à la fois an ioMé qui disparait tous un amas de matériaux, et au foué que recouvrent et cachent les madriers des ponts volants*

88 LARAUGANA.

causes avaient Atteints et abattus, remplissait le fossé et bien* tôt le combla Jusqu'aux bords. Ce fut par ce cbemîn que les ennemis, dépouillant toute crainte, vinrent sur les points les mieux gardés porter leur attaque intrépide, et mesurer leurs glaives avec les nôtres.

Et, poursuivant leur dessein courageux, de nouveau ils commencent une lutte opiniâtre. Quelques-uns, avec une témérité plus grande encore, gravissent *le mur à l'aide de leurs piques. Contre l'élan et la furie des barbares, aucun lieu, si baut qu'il soit, n'est abrité, et partout, malgré la roideurdes escarpements^ ils grimpent et combattent.

XXfX

Les nôtres, amassés sur les fortiflcations, les refoulent, les poussent et châtient leur audace. Les coups de lance et les balles rapides frappent les soldats et les renversent. Mais le reste en est peu effrayé et n'interrompt point la dangereuse escalade. Loin de là, pleins de courroux, ils s'efforcent aussitôt d'occuper la place de ceux qui sont tombés.

Les uns après les autres, ils s'avancent, avides de gloire, étrangers à l'épouvante. Toujours leur ardeur et leur foule allaient croissant, et croissait aussi la rage des coups implacables. Ils franchissent les lignes que nous défendions, et, couverts de leurs boucliers concaves, nous mettent en tel péril et telle détresse, qu'un revers, estimé impossible, semblait pouvoir se réaliser.

A cet instant, Tucapel furieux apparut dans toute sa fierté sur là muraille. Il brandit une massue forte et noueuse et son corps est couvert d'une cotte de mailles étincelante. Tel le lion do Libye, à la crinière emmêlée, perce à travers la foule timide

CHAlfT XIX. S9

groupée en bataillon épais, et, dans sa formidable colèrei débarrasse le chemin intercepté ^

Tel, dans son courroux, l'arrogant Indien parcourt le rempart, renverse tout ce qu'il trouve à cet endroit sur son passage, foulant les Araueans eux-mêmes et ses propres compagnons. Que n'ai-je langue et voix suffisantes pour rapporter en un récit succinct la bravoure singulière et la vaillance que rbéroîque Tacapel déploya dans cette journée 1

Ni les coups de feu ni les piques serrées qui se dressent à rencontre ne suffisent pour l'arrêter; ni les bras vigoureux et les robustes poitrines ne peuvent, en s'opposant, lui former une assez forte barrière. Vainement les hommes et le fer se pressent et s'amoncellent; il brise et détruit leur impuissante résistance, et, non content de cet exploit, il se jette môme avec résolution jusqu'au centre de ses adversaires.

Ses forces augmentent au milieu des périls. Il fait tourner autour de lui sa puissante massue, terrasse ou écrase les guerriers. Toujours il s'avance et sa gloire va grandissant. Ainsi, sans fléchir sous des coups redoutables, il courait à travers ap-

1 Cette iatrépidité da lioa M frayant ptttage à travers ane troupe de chatieort ■'a pas été oubliée dans les récits de Jules Gérard, celui peut-être de tous les hommes qui a connu de plus près le roi des déserts. Voici ce que nous raconte le brave et malbenreut officier. L*Arabe Smaîl ramenait vers son douar sa Jeune époose. L*escorte de la mariée comptait neuf fusils. Un énorme lion vint se mettre en travers du sentier. Smaîl ordonna sut siens de s'arrêter. Puis il dit à m femme : « Regarde, si tu as épousé un homme. » Rt il marche droit au lion. I/enncai te prépare à bondir. Smail Tajnste et fait feu. Le lion blessé est sur Smaîl, le terrasse, le met en pièces en un clin d*œil. Puis il charge avec fureur le carré sa miliea duquel se tenait la mariée. Tous firent fen en même temps, sans savoir su allaient leurs balles, et le lion tomba sur le carré qu'il culbata, brojaat les os, déchirant les chairs de oeus quM trouva devant lui. (Voy. le Tueur de Itont, Ul ; vue Eatmrtion dans la Mahonnak^ le Paradit du lions. Cf. le Moniteur universel, 31 Ban 1856.)

»0 LARAUCANA.

mes et guerriers, frappait sans cesse de toutes parts, avec des dangers terribles pour lui, et pour l'Espagne des pertes cruelles,

Vers le côté du couchant, Peteguelén avait aussi porté l'attaque, et, malgré les efforts de nos soldats, avait gravi jusqu'au sommet du bastion. De son cœur ardent et valeureux, s'était répandu dans tout son être un feu guerrier, comme si le héros eût encore été dans Tâge de la verte et robuste jeunesse,

Mais cette fougue ne dura pas longtemps; car bientôt un boulet impétueux enleva la tête du barbare de ses fortes épaules, et mit fin au cours de ses succès. Aussitôt après, retentit un seconde pièce, dirigée sur le même point. Le coup emporte Guampicol qui venait ensuite, et Surco, Longomilla, Lebopia.

XXXVU

Les soldats qui étaient restés dans les navires, au bruit de l'attaque soudaine, s'élancent sur le pont, celui-ci à l'instant et sans armes, celui-là muni de son bouclier, un autre avec sa cuirasse. Qui se jette dans une barque ; qui en nageant croit arriver plus vite au rivage. Chacun appelle les siens ; mais pe^ sonne n'attend de compagnon.

De leurs bras, de leurs avirons , avec de grands efforts, ils coupent les longues vagues d'une mer fatigante, et sur le sable de la côte désirée, ils prennent pied presque tous à la fois. Là, guidés par la discipline et en bon ordre, ils forment aussitôt un bataillon serré, pour marcher au secours des leurs à travers les armes et les ennemis.

CHANT XIX. ti

XXXK

 peine sont-ils sortis dos flots, que déjà, sur le bord da ri- Tage se jette au-devant d'eux une troupe bruyante d'Araucaas ; elle les charge avec fureur et avec de grands cris. Le premier, d*un pas rapide, venait l'agile Penistou, jeuae homme audacieux ^, qui voulait devancer tout autre, plein du désir ambitieux de faire briller ses exploits.

L'Espagnol, avec ordre et bravoure, poursuit sa route et son ferme projet. II court aux ennemis qui veulent l'arrûter; son impatience se refuse à les attendre; et, pour accueillir Feniston, s'élance d'une marche aussi prompte, avec la môme hardiesse, Tadroit Julian de Yalenzuela, l'épée à la main, le bouclier devant la poitrine.

Le premier qui alolrs commença l'attaque fut l'impétueux Feniston. Il prévient sou adversaire par un bond léger et imprévu, et en môme temps décharge sa massue pesante. Mais Valenzuela, le bouclier en l'air, de ses deux mains arrête le coup. Il demeure tout étourdi du choc, comme si une montagne se fût abattue sur lui *.

Le large bouclier était revenu heurter la tête; tant le coup avait été violent et sans mesure. Le jeune soldat, tout hors

i « Uqko atrevido. ■ Winterliog, doroitté par un touTenir d^Homèrê, ajoute mal à propos: « UDd Mavort liebsUr Sohn. i L'on se rappella la qualifioatioa que VJliaHê donne souvent aux héros : • 'OCo< 'Af«|oc. • (Cf. 7/tade, B', 540 eipoêtim.)

1 « Ceno li «ndin* un nonU l« caiert. >

Wintêriiflg a fait disparaître cette comparaison hyperbolique, si bien dans le C«it espagnol.

9S LARAUCANA.

de lui, un instant battit Tair de ses bras, privé de sentiment ' ; mais aussitôt, malgré son trouble, il se raffermit, et, tout à fait rendu à ses esprits , il put s'esquiver par un bond oblique et fuir la massue qui descendait encore de tout son poids*.

XLIH

L'arme pénètre dans le sol à une grande profondeur. Telle était la violence, telle était la pesanteur du coup assené. Yalenzuela voit l'embarras du barbare et l'occasion qui se présente à lui-môme. Il avance rapidement le pied, le bras, perce avec son épée le sein de l'ennemi, et, au moment où il la retire chaude et rouge de sa poitrine, d'un revers il l'atteint au milieu du visage.

Tout en délire, l'Araucan entoure l'Espagnol de ses bras égarés; mais le héros recourt à d'autres moyens. Il répond en saisissant la dague, et, d'une main prompte et ferme, trois fois il la lui plonge au corps, si bien que le barbare étend ses pieds presque roidis par le froid et ses bras à l'étreinte puissante.

A celte heure il n'y avait personne qui un seul moment restât sans agir; mais chacun avec empressement courait où son aide était nécessaire. Tel était le tumulte et tel était le choc

1 « Pué rodando de maiiM alardido. >

Le court éranouiMement de rEspagnol a la durée de Péelair. Il peut éckapper ainai, par un mouTement heureux» à la mort qu'un seeond coup de maaiue aUait Ini apporter. Winterling suppose que Yaleosueia roule à terre un instant sans connaissance :

« Der betftubta Jftngling roUt ein f ut«t Slfiek

An Bodea Uo, da ihm die 8ina« tehier varg aaftn. »

Mais comment peut-il s'abattre ainsi, se relever et bondir de c6té, avant que la massue de Feniston Tait frappé une seconde (ois ?

* ■ Que calaba de alto. • Ereilla ne le dit point; mais le délatt même des oirconstauces nous oblige d'admettre que Feniston cherchait à porter à son ennemi une nouvelle atteinte plus formidable que la première, et Winterling commente ici le poète avec bonheur :

« MU eioem iweitam Schwunge. »

CUANT XIX. n

rapide des armes qu'il semblait que de ses gonds éternels le ciel ébranlé fondit sur la terre ^

D'un autre côté^ sur le baut des remparts, toujours avec rage et dans une mêlée furieuse, se développait la bataille plus acharnée que jamais, et la vicloire hésitait embarrassée, incertaine. Dans les airs volent les mailles brisées, et d'un sang écumeux et bouillant des ruisseaux si nombreux inondent le fossé, que déjà les cadavres flottaient

Ainsi les deux armées combattaient avec obstination pour la forteresse et pour l'honneur. Tel s'empresse de monter sur un cadavre, et là un mort tombe sur un vivant. Don Garcia de Mendoza, plein de résolution, défend sa citadelle avec héroïsme. A la violence et au courroux opiniâtre des barbares il oppose ane énergique résistance.

XLYlll

Don Felipe Hurtado sur un autre point, don Francisco de Ândia, Espinosa, don Simon Pereira le Lusitanien, don Âlonso Pacheco, Ortigosa, arrêtent tout l'elTort des Araucans, et, déployant un courage qui tient du prodige, disputent l'entrée & cette immense multitude, avec la seule vigueur de leurs bras et leur Taillante épée*

Ailleurs Vasco Juares, Carrillo, don Antonio de Cabrera, Arias Pardo, Riberos, Lasarte, Cdrdoba, Pedro de Olmos de Agui]era> debout sur le rempart élevé, frappent aussi leurs adversaires do façon que^ malgré leur foule infinie, de tout ce côté la muraille n'avait rien à craindre.

1 Cf. Araiic., ehant it, cet. 17, note i.

• 4 LARAUCANA.

Non moins hardis se montraient au combat Juan de Terres, Garnica, Campo-Frio, don Martin de Guzman^don Hernando Pacheco, Gutierrez, Zûniga, Berrio, Ronquillo, Lira, Osorio, Vaca, Ovando. Tels furent leurs exploits que mon génie, lors même qu'aucun obstacle ne s'opposerait à sa marche , ne pourrait raconter tant de merveilles.

Le carnage croissait si bien, que de ce* côté les superbes Araucans fléchirent, et, voyant leur force brisée^ la face toujours vers l'Espagnol, à pas réglés, ils se retirèrent. Les autres, à l'aspect de ce désastre, auquel ils ne s'attendaient pas, renoncèrent également à leur folle entreprise , et laissèrent dans la forteresse Tucapel qui toujours frappe, renverse et prodigue la mort.

LU

11 ne perd point pour cela courage , mais s'enflamme d'un courroux plus terrible et d'une plus vive colère. A droite, à gauche, furieux il s'élance, et de toutes parts accumule cadavre sur cadavre. II terrasse Bustamante et Mejia, fait mordre le sol à Diego Ferez et à Saldana. Mais il est Juste , après avoir à ce point soutenu ma voix, que je mette fin à tout ce massacre et à un chant aussi prolongé.

SoBviiBt. -~ Comment Tacapel t'éUnce de la fortereise des EtpagnoU. — Set ■ouveittx eipinilt sur le rirage. — 11 rejoint tei eompagnont. ~ Sortie des Et> pagnolt et leur retour dans la citadelle. — Ils réparent lee ravages cauaêt à leurs fossés par t*attaque des Barbares et complètent leurs défeases. — Ercilla, durants» garde de nuit, voit une jeune Indienne qui, sur le champ de bataille, essaye de découvrir le cadavre de son époux. — Cet épisode, plein de eharme et d« pathétique, apprend au po<te comment Tegualda est devenue, à la suite d*un toomoi, In femme du vaillant Crepino, que la guerre devnit, 'à peine un mois après, enlever à sa tendresse. — Ercilla confie Tlodienue désespérée aux mains de femmes espagnoles ; il est résolu à Taider le lendemain matin dans sa triste reeherche.

Que personne ne fasse de promesse, avant d'examiner d'abord jusqu'où peuvent aller ses ressources et sa force ^ Quiconque à promettre est trop léger ^ la maxime le déclare» aura de longs repentirs. La parole est un engagement véritable que le devoir nous oblige d'exécuter. Le droit commun et une loi formelle nous imposent de garder à l'ennemi môme la foi donnée.

Bien en dehors de ces prescriptions s'égare l'usage qui prévaut dans ces temps malheureux. Mille promesses grandissent votre espoir; mais aucune d'elles ne s'accomplit avec fidélité.

I « M... Sin mirar primero

Lo que de tu caadal y fueria ticnle. »

Cf. Horace, Art poét,, Z9'40y et Boileau, Ar/. poéi., I, 12:

« Et eoasttllei loagteiops voira eiprit at vo* force*. •

Ercilla exige pour les engagements d'honneur la mdmc prudence que Botleau et Horace réclament des poëies pour le choix d*un «ujel; et il veut que Ton examine avec attention la limite du possible ; aucun ho.mme ne doit dépasser, par aes pro- ■eises, ceqn*ilale pouvoir de réaliser. C'est la prescription du bon sens, appliquée à la conduite comme à la composition littéraire.

96 L'aRAUGANA.

Aussi la frivole et imprudente confiaoce, qui nous soulève sans autre appui que les airs, retombe brisée sur le sol, et le désenchantement arrive, quand le mal réel dépasse nos rêves flatteurs.

Pour mon compte, Je saurai dire combien fatigue ma mémoire et la tient en souci la parole bien téméraire, aventurée par moi, de conduire à son terme cette œuvre commencée. La matière sèche et rebutante, la carrière si déserte et si stérile que J'ai choisies, ne m'assurent Jusqu'à la fin qu'ennuis extrêmes. Combien n'est-il pas difficile de tirer quelque sève d'une glèbe aride l

Qui m'a Jeté au milieu des ronces et des rocs escarpés, à la suite des rauques trompettes et des tambours, lorsque je pouvais aller à travers Jardins et bosquets, cueillant fleurs variées et odorantes, mêlant au récit des aventures et des requêtes^ contes et fictions, fables et amours? Là, se présentait une course sans limites; là, il m'était possible de réjouir et d'être charmé moi-même ^

Faut-il donc que J'aie toujours à parler de batailles et d'horreurs? Rien que discorde, que feux, que sang répandu, inimitiés, haines, ressentiments, irritation et furie, délire , rage, audace, courroux, colère, vengeance et férocité , meurtre, extermination, carnage, barbarie, capables d'inspirer du dégoût & Mars lui-même, et d'épuiser un génie moins intarissable que le mien ?

1 Plusienrs fois déjà nous avons cnteudu les plaintes de l'écrivain snr PariditC que lai présente la nature sévère de son épopée. Il regrette de ne s'être pas déterminé plutôt pour des récits d*aventures amoureuses, pour une matière plus charmante et plus féconde. Cf. chant i, oct. I, et surtout les prologues des chants tt et XII. Hais, cette fois, le poëte paraît avoir nn autre but, celui de préparer le lecteur à l'épisode de Tegualda, qui doit servir, aux 7eux d'Ercilla, de correctif à la prétendue pauvreté de son poëme héroïque.

Mais Je sois contraint de prendre patience, puisque Je me suis enchaîné par mon propre vouloir, et Je tous deoiandc, puissant Prince, avec humilité, que de m'écouter vous ne preniez aucun déplaisir. Aussi bien, le courageux et intrépide Tucapel ne me laisse pas le loisir de me justifier ; telle est la violence et la fougue de son élan, que de son côté ma plume doit voler en toute hâte.

Semblable à une béte farouche entourée de chasseurs, tantôt sur un point et tantôt sur un autre, il se fraye un chemin terrible e( sanglant, et sème en tous lieux le même carnage. Son orgueil est tel, qu'il attaquerait là-haut, sur son trône de la cinquième sphère, le redoutable Mars, s'il trouvait une route pour monter au ciel : tant est superbe Tardeur qui le transporte !

VIÏI

Mais voyant qu'il est seul désormais et couvert de blessures. Tannée d'Arauco débandée^ tous les glaives menaçants tournés contre si courageuse et vaillante poitrine, il se retire vers un endroit où la montagne escarpée et taillée à pic, sans mur d'enceinte, lui laissait apercevoir au-dessous de lui une hauteur de plus de vingt brasses à franchir.

Comme si alors il eût eu un vol plus assuré que celui de Dédale S il bondit de cette élévation et semble soutenu par des ailes. 11 déploya tant de vigueur et de souplesse, qu'un pareil saut, qui pouvait donner la mort, fut peu de chose à ses yeux.

1 IfoQTeaa rapprochement que l'auteur a puisé dani ses eonoaissaDces littéraires, tuai* qui offre du moios le loufenir d'un rôle très-condu et d'une Uble presque popoiaire. Cf. Oride, Amamorph., Vlll, 183-259.

IT

L'iotrépide barbare toucha le sol ainsi que Teût fait une once légère ou un agile léopard ^

Dès qu'il se fut précipité, après lui une infinité de traits étaient partis pour l'atteindre. La pensée même eût eu peine à le suivre ; mais les coups furent si rapides, qu'il les sentit avant que ses pieds effleurassent la terre. La décharge fut si grande qu'au môme instant il se vit frappé en plus de dix endroits, non pas assez pour qu'il tombât^ ni pour qu'il dérangeât son allure ou mit le moindre désordre dans sa marche.

Une fois au bas de l'escarpement, et criblé de blessures, aussitôt il se repent d'avoir agi de la sorte, de s'être élancé du rempart. Dans son transport, et enflammé de tous les feux de la rage, terrible et plus courroucé qjie jamais, il voudrait retourner au jeu des combats et se venger du mal qu'il a reçu. Mais c'était folie que de rêver une telle entreprise ; la montagne présentait une coupe abrupte et impraticable.

1 Virgile, aa IX* livre de VÉniide, dous montre aussi Tnrnas. qui s'engage dans de merveilleui eiploits et dans une longue lutte contre les ennemis. Seul an milieu de la Tille bàiie par les Troyens, il résiste i leur armée entière. Brisé enfin par la fatigue, et pressé par les ordres menaçants de Jupiter, il s*élaoce du haut des remparts daus le Tibre, avec toutes ses armes, et^ mollement porté par leseaux du fleuve protecteur, revient triomphant vers ses compagnons (v. 801-818]. C'était beaucoup oser déjà ; don Ereilia va plus loin. La vraisemblance n'est pas en faveur du r6le de Tucapel, mais le poète a pris ses précautiuus, et vous n'avez pas oublié comment il a su rendre presque naturelles chez les Araucanos des actions qui, partout ailleurs, choqueraient notre esprit incrédule. Il suffit de se rappeler le genre d'éducation auquel était soumise la jeunesse barbare. (Cf. Araucana, ch. i, ort. 15-16.) Après le bond prodigieui qu'il a fait, et malgré les nouvelles blessures qu'il a reçues en l'achevant, Tucapel ne va pas immédiatement rejoindre ses compagnons d'armes, comme le guerrier r ulule. U regrette d'avoir abandonné les retranchements espagnols. U voudrait venger les coups qui viennent de lui être portés du haut de la forteresse. Il cherche un chemin qui lui permette de gravir cette pente abrupte, et ce n'est qu'en désespoir de cause, qu'avant de s'éloigner avec le reste des Araucanos, il se détermine à un dernier exploit. Pour se réunir aux siens, U traverse, en la ebargeant avec fureur, la troupe d'Espagnols qui était descendue des navires afin de prendre part à la bataille. Le caractère sauvage mats héroïque de Tucapel brille ici du plus vif éclat, et il nous retrace quelques traits de cet guerriers farouches dont les épopées anciennes et modernes ont conservé Timage, les Mézenoe et les Capanée, les Argent et les Rodomont ou les Adra»(c.

Cinq ou six fois il essaya cetle rude montée et les chances de la fortune. Une route impossible lui semblait devoir s'aplanir devant son courage et devant la fureur qui Tanime. Il court cherchant un accès de toutes parts, et promène ses pas autour de la montagne S comme le loup affamé, furieux, r6de autour de rétable où s'abritent les agneaux *.

Mais voyant à la fin que son projet est taos résultat, et que les coups tombent sur lui comme une grêle épaisse ', il se retire par un des côtés^ et aperçoit la lutte engagée dans la plaine et l'ardente mêlée. Comme le faucon qui plane avec fierté dans les airs, si, pendant que le héron s'élève au plus haut de l'espace, vient à passer le lâche milan, du ciel se jette sur sa proie d'un vol impétueux ^.

1 Cest Hercule parcoarait let peotes du moot ÂTentin, et eherehanl, eu frénit- •aul de ra^, riccèe de la caverne de Caeni . Limitation de Virgile par Breilia est éridente :

« leea foreiM «niait aderal Tirrnllitot, Muwnqae Ace«$suai luctrant bac ora ferelMt et illoe. Denlibus infrenHtfnt . T«r totum ferridus ira Lotirai Aienlini mafilrm ; ter mim tentât Linina nequîcquani ; ter feMOt valle rcMi&t. >

t Cf. Virgile, Én.^ IX, 59<^4 :

« Ae velotî pleno lopnt infidiatoa erili,

Qoain frenit ad eaolas, venlM p^rpcMOfl et iabrei,

Heete euper média ; tuU sub Balnbua ayni

Balatum exercent; ille, afper et inprobut ira

tovit in absentes ; eellccla Catigat edendl

Ex longo rabiaa «l ticca eanguine taucaa. >

> NooTeUe imitalion du poëte latin :

« Il loto turbida c«elo

Tempestae telorum, ac (errent ingruit iaber. >

^ Cetle conuparaison, dont il ne faut pas trop presser les petits détails, car l'épitbète de iàche, donnée ici an milan, convient fort peu à la troupe espagnole Tenue det naTires, cette similitude eipressive offre une frappante justesse dans les eireoBstances principales qui la constituent. Le bouillant Tucapel est le faueoa

Ainsi l'intrépide Tucapel abandonne son dessein téméraire et stérile, se porte vers l'autre armée et se dirige au lien où se livrait un combat acbarné et sanglant. A ce moment^ la troupe des infidèles, à bout de courage, après avoir perdu beaucoup de sang et de guerriers, reculait sur la trace de ses bannières qui suivaient les flancs des coteaux ^

Mais ce n'est pas une raison pour que d'un seul pas, il se dé tourne de son entreprise, le vaillant barbare. I.oin de là, il pousse à l'Espagnol, et dans les rangs par où il l'aborde, fait tomber sous ses coups une foule de soldats. Il Jette dans les âmes une horrible épouvante, traverse bravement la troupe d'un bouta l'autre, frappe^ renverse, de façon à laisser derrière lui une carrière bien frayée.

qui ne peut plus atteindre le héron perdu dans les airs, les Eipagnols abrités der> rière leurs hautes murailles; il s'élance sur le milan qui passe au-dessous de lui, sur celte partie des envahisseurs qui combat près du rirage, et vers laquelle il descend BTcc furie.

l • 8t retiri «iguiendo las iMuiderat

Que ibtn marehando ya por laa laderai. >

Ercilla s'attache i nous dépeindre à grands traits la retraite hardie des Barbares. Ce n'est pas une fuite; ils ne s'écartent pas, ils ne se dispersent pas ; ils reculent en bataillons formés et guidés par leurs bannières. L'octave xru nous fait assez voir quelle est la pensée du poète. Lorsque Tucapel, après de nouveaus faits d'armes, se rallie enfin i ses Araucans, l'écrivain nous les montre eneore fermes toujours et compactes :

« Arriba i lot amigot, que liguiendo Iban la relirada i pafo llano, Con el coneierlo y 6rden procadiendo Que vemot ir las grullu el varano Caando de su lendida y negra banda Ninguna te adelanta ni deimanda. >

Ercilla ne nous dit rien, pour le moment, des Espagnols. Il ne les représente pas jusqu'ici i la poursuite des Indiens. Aussi nous ne comprenons pas comment dans les deux derniers vers de la xiv« octave, Winterling a pu voir les soldats de l'Es« pagne gravissant les hauteurs et s'altachaot i suivre, enseignes au vent, les traces de l'infidèle :

« »... Und dit span'scben Cootpagnieen Verfolgen nnd uniiageln sie von allen Sailen. »

CHANT XX. iOl

XYI

L'un reste là mutilé ; un autre, perclus^ qui se plaint, qui gémit, qui se lamente; celui-ci d'un côté, celui-là de l'autre, tombe étourdi. Tel autre s'éloigne et fait place au héros, dont le bras a ouTert dans l'épais bataillon, hérissé d'armes, une large brèche et un vaste chemin. Telle la foudre irritée, impétueuse, vole et déchire l'air pressé et la nue é^atessa ^ ...

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