‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 8 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

184 L'aHAUCANA.

Puis d'un air superbe vient le sauvage et robuste Tulcomara. Il revêt, au lieu d'armure^ la peau d'un tigre farouche que lui-même a tué. La gueule effrayante du monstre lui environne toute la tête et encadre son front et ses joues d'une double et forte rangée de dents blanches, aiguës, unies et brillantes.

A grand bruit raccompagnent ses sujets, rudes et flpres soldats, qui l'entourent d'un cercle épais, tous couverts de la dépouille des animaux. Et à leur tour, les Talcauiâvidas se présentent. Leur maintien surpasse leur courage ^ ils obéissent aux 'ordres de leur jeune chef, le présomptueux Caniotaro.

Sur les pas de leur dernière file marche Millalermo, dans la fleur de l'âge et fier de ses armes peintes. 11 descend du fameux Picoldo et gouverne les peuples qui habitent les rives du vaste Nibequeten dont le cours impétueux entraîne tant de sources et de ruisseaux tributaires, pour les verser tous dans le sein du Biobio.

I « Qu« MB mu aparentes que etrorzadoi. •

Ercilla ne représente jamtit les Araocant comme des lâches. Loin de là, il relève, en mainte occasion, la bratoure de cette héroïque peuplade, et il croit honorer TEspagne et rehausser sa gloire en lui montrant quels adtersaires elle a chaque jour à combattre. Deux fois seulement dans Tépopée entière, Malien, au chant xt* de TAraucanat oct. 49-55, et un cacique condamné à mourir (chaut xxti, oet. 33 et suiv.) trahissent quelque faiblesse, tout indifiduelle. Encore le repentir suit bien vite U faute, et ils satent Texpier. Nulle part le poêle n*accuse cette race courageuse. Il veut dire que les Talcamàvidas étaient intrépides, mais qu'ils n'étaient pas moins jactancienx, qu'ils avaient le courage et l'apparence du courage, qu'ils faisaient mille bravades, portaient des armures brillantes, brandissaient leurs piques avec orgueil et d'un air menaçant, se mettaient tout en dehori, de sorte qu'intrépides en effet, ils attiraient encore plus le regard par leur maintien qu'ils n'inspiraient Teffroi par leur valeur, et nous croyons que telle était aussi la pensée de M. >ViD> terliog lorsqu'il traduisait en ces termes :

« Die lap* (rer «chieuen, ali tie wirkiich wiren.»

CQANT XXI. 1S5

Puis aux yeux du chef s'offre Mareande', avec un cimeterre et un énorme bouclier. Son ftme est altière et grand est son orgueil. A sa haute stature répondent des membres vigoureux. Près du héros est placé son parent Lepomande dont Tépaule supporte une large épée, tranchante et nue. Tous deux n'ont qu'un seul drapeau, et à l'entour de ces braves se pressent avec leurs armes des soldats éprouvés.

xxxrv

Après eux Lemolemo continue la marche. Il traîne derrière lui une pique formidable, à la tête de son bataillon qui surpasse de beaucoup tous les autres par son éclat et son air superbe '. Un peu plus loin vient Gualemo couvert delà peau dure et velue d'un cheval marin que son père avait immolé en défendant la mère du guerrier.

On rapporte (j'ignore si le récit est fabuleux'), qu'elle se baignait dans les eaux de la mer, un peu à l'écart, lorsqu'un cheval marin arriva dans le même lieu et la saisit avec impé-

4 Maretnde « figaré aTce éclat dans la première rencontre des Araaeant et des Espagnols, lAVtqae ceux-ci éprouvèreut on si cruel désastre dcTant les murs de Toeapel, sous les ordres de Valdivia. Cf. Arauc^ ch. m, oct. 2i-i8.

s Nous aTons, comme Winterling, rapporté les épithètes luniéa et vùtosa au mot eseuadra^ dont elles sont pins rapprochées et auquel toutes deux nous semblent mieux convenir qu^à c una pica poderosa >• Cependant Brcilla présente des constructions assez libres pour justifier celle que nous écartons cette fois. Le lecteur jugera, devant le texte, les motifs de notre préférence :

« S«gui« el ôrd«n Irai eito« Lemolemo, Arraitrando uiw pica poderosa, Delante de m escuadra, por eitremo Lucida entre las otras y vtstosa. •

* • Nosé si es fibula. • Le poète semble presque admettre la vérité de la fitftion. Il ne conteste pas, tout au moins, qu'elle ne soit possible. L'on voit que la tradition indienne sourit à son imagination émerveillée, et l'intérêt qu'il sait y prendre augmente celui du lecteur. Il ne décrédite pas d'avance l'aimable mensonge. Winter- Ung traduit avec plus de sincérité que de grâce :

• Es wird erUlt, doeh nicht verbtirir* ich solcbe Sagen. »

tuosité. Le mari accourut à la hftte aux cris de sa femme chérie que le monstre emportait, et dans le transport de la douleur et de la tristesse qu'il avait de la perdre^ il se lance aussitôt dans les flots après elle.

Tel fut le pouvoir de Tamour que le jeune audacieux atteignit le ravisseur au moment où il s'éloignait, et s*attachant à ses membres avec adresse, tout en nageant, il le rapprochait du rivage voisin ; là, le monstre des mers, qui se maintenait à la surface des eaux (l'amour aussi bien ]*avait aveuglé) donne avec violence sur le sable, à l'heure où le reflux ramenait en arrière les vagues fugitives.

Il lAche sa captive affranchie^ et secouant sa queue terrible, il laboure le sol, tourne son énorme corps, et se dirige vers le jeune homme intrépide. Lui, sans perdre ni le temps ni roc< CBsion favorable, court à ses armes qu'il avait laissées près de là, et entre les deux adversaires commence une bataille si furieuse que la mer calma ses flots, le soleil arrêta sa course^ pour les contempler.

Avec adresse le vaillant barbare qui unissait la force à la légèreté, frappe d'un coup vigoureux le monstre en courroux, il l'atteint de sa massue garnie de fer ; et bientôt l'Indien par sa bravoure donne à cette lutte un dénouement heureux. Il laisse son gigantesque ennemi étendu sur l'arène. Trente pieds n'eussent pas mesuré l'espace qu'il recouvrait.

En mémoire de cet exploit héroïque, digne d'être célébré par les écrivains, de la dépouilla épaisse et velue du monstre il se fit une cuirasse flexible et solide. Après la mort de Guacol, le

CBANT XXK 1S7

braye Goalemo hérita de tes armes et de Qnilacnrai immense . vallée où abondent une riche population, l'or, les troupeaox ^

Aussitôt après lui passe Tatcaguano. La mer forme une ceinture autour de ses domaines. Dans sa main droite est un vaste mât qu'il brandit comme un faible roseau. Sa léte est omëe de hautes plumes qu'il balance avec fierté. Sur ses pas volent des combattants dont la poitrine est couverte de bandes obliques, où Tazur, le blaoc et le rouge alternent leurs couleurs.

XL

Puis vient Tome. Sur ses traces s'avancent les Puelches, soldats factieux^ dont les armes sont des hallebardes à la pointe efBlée, longue d'une brasse et de forme arrondie. Ensemble marchent les Truies, armés de glaives, peuple d'une foi mobile et d'humeur inconstante; peu d'effets, beaucoup de démonstrations ; grande force, petit entendement.

Andalican ne manque pas à l'appel avec sa troupe brillante, exercée, toujours en ordre. Il est revêtu d'une cotte de mailles de la trempe la plus fine, et brandit une lance énorme, formidable. Orompello que l'âge n'a pas encore mûri, mais plein d'éclat et de grande espérance, conduit un autre bataillon de comlMttants éprouvés, et l'adroit Ongolmo accompagne ses pas.

Après eux paraît Elicura richement armé. 11 conduit une baude de Jeunes héros aux membres vigoureux, dont l'arrogance égale le grand courage. Suivent les Llauques dont la face est

i Celle peinture épiiodiqu« enlève à rénumération d*Brcilla raridllé pour aioai dire inbéreote à ce genre de revue. Des détails pittoresques et pertonoelt peuvent seuls dietrnire et ebarmer l'attention du lecteur.

«88 LARAUCANA.

.teinte de rouge, peupiade robuste et intrépide. Au milieu des rangs est leur chef, le fils du célèbre Ainavillo^ *

Puis c'est Cayocupil. Sur ses traits brillent la bravoure et le désir de la gloire. 11 gouverne sa troupe de vétérans et marche d'un pas grave,sous une armure étîncelante. Purén vient après lui. Son corps se balance avec fierlé. A la suite de leur chef se montre une vaillante troupe de soldats, consommés dans les durs travaux de la guerre.

Ensuite Lincoya parait, haut comme un géant. Plus orgueilleux et plus redressé que tous les autres, il est couvert d'une cuirasse rayonnante et solide, et son casque est chargé de panaches. D'un air dédaigneux, le héros devance son bataillon aux Aies brillantes et serrées. Le jeune Paycavi% aussitôt après ce chef, guide une autre foule de braves combattants.

11 vient aussi à cette revue avec des soldats en bon ordre, le grave Caniomangue, attristé par la mort de son père, vieillard illustre^ auquel il a succédé dans sa charge. Son armure blanche est toute couverte de noir, et sa troupe, velue de la même couleur, mesure sa marche lente aux sons irréguliers et rauques prolongés par les tambours.

1 Cf. Araueana,'e}ï, i, oct. 61; ch. ii, oct. 38.

t Eageulo Bchoa et M. Cayettoo Rosell donnent également Peieaoi. Cest cet Indien qu'au ii« chant du poëme (oct. 13) ils ont appelé Paicibi, et Winterling lui restitue ici encore à peu près la mènie dénomination :

« Ihm foI(t6 Paycavi mit rascheiD Sehritte. »

Ces différences d'orthographe )K>ur les nom« propres se rencontrent chez les écrÎTains et chez les éditeurs les plus attentifs.

CBANT TCXl. U9

XLVH

Le dernier à paraître ici, mais le premier des héros, est Taudadeux Tucapel.Son pourpoint éblouissant est couvert de larges carreaux tissés de brun et d'or. Sa taille est élevée, son regard farouche. D'une démarche superbe et à pas lents, il précède un amas de guerriers superbes, arrogants et téméraires.

XLVni

F«e magnanime Caupolicàn avec les autres guerriers et le reste de Tannée araucane, plus enflammé d'ardeur que le terrible Mars, s'avance tenant son court bâton à la main. A l'ombre de son pouvoir et de son étendard viennent le vaillant Gurgo et Mareguano, Colocolo, le grave et éloquent cacique, Millo, Tcguan, Lambecbo et Guampicolo.

A la suite de Caupolicàn se pressent tous ses sujets, les Pilmaiquenes ^ les Tuncos, les Renoguelones, les gens de Penco, ceux des rives de l'Itàta et du Maule, les Gauquenes, qui peignent leurs guidons et leurs drapeaux, les soldats du Nibequeten, les Puelches et ceux de Cauten, avec un épais bataillon de peones et une multitude confuse de combattants, tribus amies, voisines ou étrangères.

Comme on voit la mer déployer et multiplier ses vagues, ainsi se presse cette vaillante foule de guerriers. La terre tremble et

1 • PilmAîqoenet. • Autre preure du fait quê nous TêDOos de signaler. L*édttioa Baodry, celle de Rivadeneyra, la iraduclion allemande écrivent ici « Plimaîquenos, FlinaiqueoeSf Pliniayr|ucnen, > bien qu'il l'agitae des babitanlt du pays que, dam le ne cbmt de VArauranOy elles désignent sous les noms de • Palnuiquen, Pilmaiqeén et Pilmiyquen ■ (oct. 17). U snfBt dVoir signalé deux exemples de ces itâdTertaoces du poète el des critiques ou dca imprineurs, pour que nous n^ayons pins à y rcveoir.

140 LARAUCANA.

frémît à Tentour, foulée et battue par des pieds innombrables ^ . Plein de bruits confus, Tair est obscurci par un amas de poussière soulevée, qui, en vaste tourbillon, monte jusqu'au ciel» telle qu'un brouillard épais et sombre ou telle qu'un nuage ténébreux *.

Dans notre camp, je 1 ai dit, régnait un ordre égal. Au moment du départ, don Garcia se place an-devant de sa brave armée, et de cet air confiant, de ce visage serein qui déjà promettent un succès heureux, il anime d'une ardeur nouvelle des cœurs enthousiastes, et se met à nous parler en ces termes :

LU

(c Valeureux compagnons, le courage dont vous êtes dotés par la nature^ vous a seul conduits à découvrir le p61e austral ;

1 C'est l'image ou plutôt c'est le ton d'Homère avec des images différentes, à la flo de soa dénombrement des soldats et des ôbefs de la Grèce :

• (H 1* «f ' Iff«v, uni Ti «u^ y}iiv %iam ^it^vro* Tala i* \mi<rtivà.jfiit Ait wç TcpmxtpflEÛvw

'Ûf ifa tAv ûicô «09ol (lifa vtivaj^H^iTO foW^

{Iliade, II, 780-785.)

t Cette belle peinture d'Ercilla est un des passages de son poëme où se dénote le mieui, auprèi d'une imitation intelligente de l'autique, Poriginalité de récrivain moderne. L'on ne peut se lasser de rapprocher, à ce double point de vue, les vers espagnols de ceux que nous admirons au ii« cbant de VIliade, et dans VEnéidët chants vu et x. Don Ercilla avait k lutter contre une difQeulté de plus. La plupart de ses héros avaient figuré déjà au ii* chant de son poëme dans Ténumération des caciques et dans la rivalité d'ambition qui s'était élevée entre eux. Ils avaient paru derechef dans les jeux publics célébrés au x« et au xi« chant de VAraueana, Hait, sous une forme nouvelle et avec des détails saisissants, ils repassent devant nos regards, fans que ces intrépides défenseurs du sol et de l'indépendance perdent an seul instant à nos yeux l'inlérèt qu'ils nous ont d'abord inspiré. Le tableau se déroule devant nous avec je ne sais quelle fougue guerrière ; ils semblent tous en marche déjà pour l'attaque projetée. Le motif de la revue que le chef des Araueans fait de son armée est d'ailleurs bien naturel. U voit les seeours nombreux que Mapochd et Cauten ont envoyés au camp de don Gareia. Ne devait-il pas s'asMrer des ressources qu'il avait à leur opposer et animer ses barbares compagnons par le déploiement de toutes leurs forces î

seol il vous a fût braver la zooe que le soleil brûle de ses feaz ; seul 2t Toas a poussés à franchir les Imotains tropiques que Ja« mais Apollon^ quand il atteint les bornes des deux et tourne sa course autour de leur voûte ', ne saurait en aucun temps dépas* ser, contenu qu'il est par l'arrôt du souverain Créateur. »

LUI

Avec tant d'elTorts vous avez suivi Jusque dans ces contrées les bannières du catholicisme et soumis au pouvoir de l'Espagne dinuombrables nations étrangères ; vos cœurs intrépides, vos âmes persévérantes, opposez-les énergiquement à ces barbares ; et, lorsque vous aurez vaincu leur faible obstacle, vous tiendrez sous vos mains tout l'univers prosterné,

UV

« Tant que vous n'aurez pas accompli cet exploit et couronné ainsi l'œuvre entreprise, vous n'avez rien fait ou peu de

1 Apolloa. Ce toufcnir ou plutôt eette métaphore mythologique nouf élonne aojoard'hii dau la boaebe d'on général qui conduit contre les Araaeant ane armée ebrélienoe, et qui, dans l*oetaTe tnivante» va parler à tes loldalf des benaièret ealholiqaes dont ils doivent porter la gloire jusqu'au bout dn monde. Mais Tidolitrie dea savants et de beaucoup d'autres pour l'antiquité, était si grande au xt« et an xn« sièole que de simplet allusious et des figures de style empruntées au pigaaisae ii*étonnaienl pas les intelligeoces et semblaient un langage assex naturel. Qnelqnefoia ce pédantisme dans le goût était porté jusqu'au ridicule. Que dirionsnoas oiaîDtenant d*ua poêle auquel échapperait, comme à ce contemporain de Léon X, on vert tel que le suivant :

« Toni Cliritltts seciis Baeehuni Cereremqut miaitlrat. •

Que peateriont^nous d'un historien qui désignerait rexcommnnication tons les termes que les anciens conucralent à l*exil i « Aquœ et igni» interdietio, • et qui, parlant de l'élection d'un pape, s'aviserait de déclarer qu'il a été choisi pir un hienfait des dieux immortels? Ces locutions de Pierre Bembo et une multitude qui lenr reseemblent, décelaient du moins le culte de Tépoque pour les cbefs-d'cBuvre latins auxquels ces formules étaient empruntées. Brcilla 6*est en générsl mainteao densdet limites plus »évères, et où il est presque toujours facile de le défendre. Oaelqoefuis même il corrige immédiatement son expression et y substitue une fermole plot exacte ; ce qui prouve tout au moins que ses emprunts à la langue ■ytboiogiqoe n'éUient qu'un ornement de diction. Au eh^nt xxiv, oct. M, en parlut de ia mort de Barbarigo, le poète s'exprime ainsi : i II ne peut résister à l'inlesible destiné* ou, pour mieux dire, à Perdre divin. • Il est bien visible qu'BreJUa ne croit «1 * ** destinée ni aux Parques.

i 42 L ARAUCANA.

chose, et l'honneur môme que vous avez conquis ne vous appartient pas. Jusqu'à ce que la sentence soit prononcée, votre farouche ennemi, armé dans la plaine, peut prétendre avec un droit égal à toutes nos gloires et à toute notre fortune, un seul succès les lui livre encore.

et Ce que je vous demande, ce dont je vous adjure, c'est que dans ces batailles et dans ces luttes, bien que l'ennemi soit l'agresseur, vous ne frappiez jamais l'épaule des fugitifs. Défendez plutôt votre adversaire comme un ami, s'il revient à vous, déposant les armes et tremblant devant la mort au milieu du combat. Mieux vaut accorder la vie que de l'arracber au vaincu *.

LVr

ti Rappelez, rappelez à votre pensée le but pour lequel vous avez toujours pris les armes. Si la colère vous entraîne au delà des limites, le droit s'efface et perd tout son empire. Lorsque la raison ne met pas un frein modérateur à la furie et à l'aveugle courroux, l'excessive rigueur dans le châtiment justifie la cause des rebelles '.

« Je ne sais quelle parole ajouter encore sur cette matière, et je n'ai plus rien à vous dire ni à vous conseiller. Déjà depuis trop longtemps je vous importune et comprime l'élan de vos courages. A l'œuvre donc, à l'œuvre ! Enlevez, faites disparaître à l'instant palissades, tentes et pavillons, et tous ensemble quittons ces lieux pour aller où nous appelle désormais la fortune. »

1 La générosité cheTaleresque et chrétienne du discourt de Garcia rappelle le noble langage que, dans sa tragédie d'Afxtre, Voltaire prête à son Alvarez, etsarto'it à don Guzman au moment où il succombe.

> Les maiimes que le poëte met ici dans la bouche de don Garcia sont celles qn*il professe lui-même dans toute son épopée et dont partout il réclame avec énergie l'application. Elles constituent pour ainsi dire la moralité de VAraucana,

CHANT XXI. 14t

Aussitôt les escadrons en toute hâte se déploient fièrement ^, et marchent avec une vaillante résolution vers les rives sablonneuses du large et profond Biobio. Sur de grandes barques préparées, ils franchissent sans retard le fleuve impétueux» et, rangés en ordre^ pénètrent dans ces contrées dont l'accès leur était défendu.

Cependant, à l'aspect de la carrière laborieuse qu'il me faut parconiiTy il est bon de goûter quelque repos, afin de reprendre l'haleine nécessaire. Ma voii fatiguée s'éteint, et je sens que le torrent s'épuise. Mais si mes forces me le permettent, je ferai de mon mieux pour que le chant qui va suivre contente votre esprit.

f • CoB ^nBàe darde. » Alarde a un ten précto, cetoi de parade el de déploie- ■cot poMpens. Il ne faut pas le confondre avec alarido (bruit et grande clamenr), fa fait WînteriiDg :

• Mil Krieges-Jubel und Geiaiig. •

SoMMAiEB. ~ Premier campemeiit des Espagnols sur li terre des Araoetns, après tTeir franchi le Biobio. — Rencontre des éclaireun de don Garcia et de TaTantgarde barbare. — Leur déroute, — Juan Remon rient à leur seeoart. — Une lutte héroïque s'engage, daos laquelle Lineoya et Tucapel se couvrent de gloire. » Les caTaliers de Reynoso accourent et soutiennent l'escadron de Juan Remon, mais ils sont, malgré leur ralenr, entraînés dans la même défaite. — Les Àraucaus Tainqaeurs arrivent devant l'armée espagnole et hésitent à Tadaqaer. — Us traversent obliquement la plaine, et vont occuper un marais. — Une partie de l'aile gauche des Espagools les y poursuit. • Rengo combat avee Vandacedu désespoir pour couvrir la retraite des bandes indiennes. — Un prisonnier de guerre, Galvarino, tombe entre ies mabs des Ysinqueurs. — Pour frapper l'ennemi d'épouvante, on le eondamne à avoir les deui mains eoepées, — Énergie SMvegeqae déploie l'Àraucan ; adieux terribles qu'il laisse aux soldats espagools.

Perfide el tyrannique amour, quel avantage penses-lu retirer de mon trouble? N'cstu pas satisfait de ma promesse ', pour vouloir m'accabler dès à présent 7 Hélas ! je sens déjà dans mou cœur soucieux une flamme brûlante qui peu à peu me ravage, et désormais, avec un doux transport^ pénètre dans mes veines et dans mes os,

Dieu cruel 1 de quelle importance peut-il donc être à tes yeux que je renonce à Tâpre style du sanguinaire Mars, pour qu'a«> vec tant de force de toutes parts ton importun souvenir s'attache à me poursuivre 7 Laisse-moi , et ne va pas faire dire que, ne trouvant personne qui veuille chanter ta puissance, tu viens me

1 Le po^ n'avait pu fait de promesse formelle] mais plus d'une fois il eiprime le regret d'avoir entrepris un sujet épique, où il se croit enchaioé à la réalité même, aux simples récits de l'histoire. Le désir ne lui manque pas de chanter les exploits amoureux. La chevalerie héroïque et galante sourit à son imagination, et s'il se propose de célébrer plus tard les daires et les prouesses d'amour, c'est avec lui-même qu'il a pris cet engagement, à moins tuntefois que l'on oe regarde comme une promesse réelle et précise aux sefloras de CastillCi les pensées qu'il développe dans les octaves I et 2 du chant tix.

ebercher Jusqu'au dernier coin du monde, et là, déployer toutes tes ressources pour me tourmenter.

Ne vois-tu pas que c'est honte à toi et grande lâcheté, lorsqu'il y a tant d'illustres écrivains, de venir mendier à un pauvre poète, si dépourvn de pensées et de paroles, et au milieu des armes, parmi les rudes combats, quand Je suis plongé dans mille embarras périlleux, de m'accabler à ce point et de si lourdes peines, pour un songe peut-^tre sans réalité 7

Laisse-moi; car la trompette terrible de l'ennemi barbare qui s'approche ne me permet pas d'être attentif à d'autres objets, et je ne dois pas quitter la route que J'ai prise. J'entends la méléo qui retentit. A un génie plus rare et plus extraordinaire, engagé dans ce tumulte airi*eux, ne saurait appartenir un seul moulent d'inaction.

Que pourrai-Je faire, puisque je me vois déjà dans la plaine et au milieu de la lutte, si ce n*est de remplir jusqu'à la fin l'engagement que j'ai pris, bien que mon désir m'entraîne d'un autre côté ? Ainsi donc, réduit à mon simple sujet, par la voie la plus courte et sans détour, je me propose de suivre le rôle que j'ai commencé, avec un style dénué d'art et de parure.

Je reviens à mon récit. Notre armée en bon ordre marchait d'un tel pas qu'en peu d'instants elle fut à une grande distance du territoire de Talcaguano et des bords du fleuve. Mais lorsque le soleil, de sa hauteur, déjà penchait à son déclin, près d'un lac, au pied d'une colline, dans un lieu commode, dont l'emplacement était uni, nous établissons notre premier séjour.

146 LARAUCANA.

VU

Nous étions à peine campés sur cette plaine qui se prolongeverslamer, lorsqu'uncri se fait entendre de toutes parts : « Aux armes I aux armes 1 à cheval ! à cheval ! vite ! vite ! » Aussitôt les soldats qui s'étaient dispersés à droite et à gauche, dociles à l'ordre prescrit et à la discipline, volent sous leurs bannières et sous leurs drapeaux, forment les files et les escadrons.

Nos éclaireurs, qui parcouraient le territoire, sur cette vaste étendue bornée par une sierra, près de la haute montagne d'Andalican, virent descendre de ses sommets des guerriers qui^ à main gauche, leur fermaient le passage, et criaient : « Attends! attends! arrête! arrête* ! Nous verrons ici môme aujourd'hui quel est le plus vaillant. i>

Les nôtres, à la faveur d'un monticule, se réunissent et se groupent en escadron. Là, d'un air belliqueux et d'une ftmc intrépide, ils se préparent à recevoir leurs innombrables adversaires. Mais les barbares, superbes et résolus, sans suspendre un instant leurs pas, les attaquent et leur font prendre aussitôt la fuite, sans ordre, sans direction et à toute bride.

Cependant, quelquefois rassemblés en partie, ils forment corps, présentent le front, et reviennent sur leurs pas ; avec plus

1 « Ktpera ! espéra I Tente t tente!»

Wioterliog traduit à tort, selon nous :

« So wtrtet, wartel doch... »

Il e»t risible que rezpreuioa espagnole ne s'adresse qu*à chacun des éclairean éparpillés. À la rue de renoemi, devant ses cris mena^aDls, ils se réunissent, forment un groupe, et attaquent les barbares. Mais ce n'est pas sans motif qne doD £rcilla emploie ici la formule du singulier.

CBANT XXII. «47

de bravoure que n'en montrent des vaincus, ils attaquent l'orgueilleux vainqueur; mais, entraînés par un choc impétueux, ils reprennent ]a route commencée, laissant toutefois, mortel foulé aux pieds de leurs chevaux, plus d'un desAraucans qui les poursuivaient en masse confuse ^

D'un pied léger, avec une ardeur toujours croissante, et en bandes plus nombreuses, les hardis Indiens, enveloppés d'une épaisse ponssière, volent sur leurs traces et s'acharnent à les poursuivre. Les nôtres ne retiennent plus leurs chevaux ni du jarret ni du frein, et guidés plutôt cette fois par la crainte que par la raison, ils lancent leurs coursiers qui n'ont plus de bouche *, et leur appuient le fer contre les flancs.

1 « Algnaa de la gente detmandada. > Il s'agit bieo des Araucans et non pai des EspagBola. Ercilla songe aux adversaires qui, de temps à antre, tombent sous les coups des ckrélient pendant leur retour offensif. Les Arancaos pressent les fuyards, i des disUnces inégales, suivant que le besoin de se distinguer des autres les entraine plus avant; leur poursuite est un peu confuse, un peu désordonnée ; et lorsque l'escadron espagnol revient sur les pas, il trouve, comme l'Horace de Tit«-LiTe« des adversaires dispersé* , « gente desnaindada > . Dans Toctave 40«, ErcilU renouvelle cette expres&ion pour caractériser la manière même dont le* Araacans ft*attacbaieut à la piste des E»pagnols :

« La e»parcîd« y dttmandada genlc. »

De ees adversaires isoléf, dans leurs brusques retours, les Espagnols faisaient prompte justice; c'était l'avantage assuré momentanément, même à une faible troope, par cette cohésion que donnent la diseipline et la tactique. Mais bientôt arriTaîent les gros bataillons serrés et hérissés de fer, contre lesquels se brisait toute résisUnee.

s • Los eaballos desboeados • Wiaterliag i supprimé cette belle image qui repr^fCQle M bien la fougue emportée du ebsval, que preste avec fureur le cavalier fagitif. Le • keucheud iagen • de la traduction allemande ne remplace pas l'original. Fénelon a trouvé três-heureusemeal une expression analogue et qu'il a fait passer dans notre lanpue littéraire. Il compare le roi d'Égjple, Bocehoris, entralué par nn eonrage déréglé, à • un beau cheval qui n'a point de bouche. • {Télémoffve. 11.) Les Grecs avaif'Ut déjà cette loeuiios dans leur langue si vive et si pittoresque, et, bien que oousdisionsen termes de manège, « ce cheval n'a ni bouche ni éperoo, • ou « ce cheval n'a pas de bouche. • pour marquer qu'il n'est pas assez sensible et docile, c'est aux Grecs sans doute que Fénelon est redevable de eetU nnrt Sepho«l« appetle • 4<n9^ «ftXot • , des ebevanx qui, dans l'hippodrome, nV«ml«it piBS le frein ni U voix {Electre, TlO-lî!) ; et, à ce propos, le docte B^^u^€'mà\i\^^ dans ses notes, p. 363, le passage de PéMion que nous citions fOBtàrh<»r«- I» n'est peut-être pas sans intérêt de eonstaUr ees analogies de loealions entre le grec, le français et l'espagm^L

iiS LABADCANA.

xn

Mais quelque vitesse qu'ils leur impriment par leurs cris et leurs mouvements^ avec leurs bras et leurs talons, les barbares à pied les atteignent, et leur font perdre les étriers. A la fin, contraints, ils combattent conmio les ours blessés et les lions, lorsque, traqués par une meute, ils voient leur tanière et les passages interceptés.

XIU

Un vent furieux et soudain, d'un vol sinistre et à grand bruit, va balayant le chemin et la plaine poudreuse avec une violence indomptée. En un vaste et impétueux tourbillon, il soulève, emporte et disperse la poussière, et, dans son élan irrésistible, arrache du sol les arbres malgré leurs puissantes racines.

Tels et aussi facilement, emportés par la fougue et Timpt^luosité des barbares, les Espagnols harassés de fatigue ne pouvaient s'arrêter ni opposer aucune résistance. Quelques-uns, à la voix sévère de Thonneur, reviennent sur leurs pas et montrent fièrement leur visage; mais une autre vague de combattants s'avance qui les enlève plus vite encore et avec de plus grandes pertes.

Ainsi les Araucans malmenaient leurs adversaires et poursuivaient le cours d'une destinée et d'une fortune heureuses. Leur rage inhumaine s'assouvissait sur les captifs sans aucune pitié. Retentissant par la vaste vallée, le tumulte et les clameurs sinistres des barbares sont portés sur l'aile légère des vents, et répandent la nouvelle rapide jusqu'au camp des Espagnols.

Sur ces entrefaites, du côté du couchant, à toute vitesse et à

grand bruit, Juan Remon arrive avec une troupe nombreuse. Il avait, le premier, reçu avis de l'attaque, et, d*un cboc furieux, avec vaillance, poussant un cri formidable, il se Jette sur l'armée de nos ennemis en courroux, déjà échauffée par le sang et par la victoire.

Mais ce fut un rempart de lances à franchir, une solide muraille de fer que les nôtres trouvèrent devant eux, et lorsque plusieurs eurent succombé de part et d'autre, après une charge brillante, ils s'arrêtèrent. Ceux-ci avaient le corps traversé; ceux-là avaient volé loin de leurs arçons; d'autres étalent blessés, d'autres mutilés, d'autres foulés aux pieds de leurs chevaux.

Ce n'est pas bien, ô ma plume I de passer aussi légèrement sur des exploits illustres et dignes de mémoire, et sur les coups terribles que frappèrent en ce jour les vaillantes lances et les épées. Un plus beau génie saurait à peine suffire à les conserver tous; mais il est Juste de célébrer, dans cette foule de grands faits, la portion que tu peux sauver de l'oubli.

Le brave Lincoya guidait avec fierté le premier bataillon. Animé de courroux, le visage farouche, il précipite à grands passa marche assurée. Le voilà qui abaisse son énorme pique, en assujettit Textrémité entre ses pieds et la terre, et reçoit snr sa cruelle et forte pointe le corps de l'audacieux Hernan Ferez.

Plongée dans le flanc droit, l'arme aiguë ouvre une grande plaie, après avoir traversé un double corselet brodé et une solide cotte de mailles. Le fer large et meurtrier sort sanglant

f50 LARAUCANA.

entre les épaules, et, la face déjà blême, le guerrier, perdant les arçons, reste suspendu à Tétrier.

Tucapel^ toujours intrépide, se porte à la rencontre du vaillant Osorio. L'Espagnol accourait avec plus de courage que de prudence, et ses talons éperonnés s'agitaient sans relâche. Le barbare se présentait en face ; mais, au moment opportun, il bondit de côté, brandit sa massue, et la fait retomber avec tant de force et de pesanteur qu'il ne laisse à Osorio ni un membre ni un ossement intact.

Câceres venait un peu plus loin. D'un autre coup Tucapel le renverse aussi de cheval. Mais lui, avec résolution et vaillance, serre son bouclier, presse fortement son glaive, et contre toute la' troupe des adversaires, seul se présente pour supporter la bataille. Le visage vers l'ennemi, de pied ferme, il montre tant d'audace * qu'il inspire la crainte aux plus téméraires.

Et pourtant, bien qu'il se soutînt à force de courage, sa vigueur ne pouvait suffire contre une telle multitude. Déjà la foule compacte, avec des gestes menaçants, l'entourait de sa masse confuse, quand tout à coup plus de cinquante hommes de cavalerie toute fraîche, sous les ordres de Reynbso, qui venait d'arriver fort à propos avec eux, se précipitent sur le lieu du combat.

1 Winterliag ajoute: « UU dem Flammberg. • Le goût habituel da tralucteur aurait dû lui ioterdire ce terme. Saus doute, le mot flamber ge est employé de uos jours, dans la langue usuelle, comme synonyme à'épée. Nais dans la sphère de la poésie épique, il est, comme la Durandal de Roland, consacré à désigner l'épée d*un héros célèbre de PArioste et ne peut pas y recevoir d'autre acception. Il ea est de même de la Basilarde de Bernardo (Cf. Balbucna « Et Bemardo^ • ch. 19), de la TUonti de la Colada du Cid caropeador (Cf. Poeuia del Cid, 3154, 3SiO).

CDAIfT XXIT. fSf

L'attaque fut si violente que, malgré le mur que les fortes piques leur opposent, ils ouvrent l'épais bataillon, et envoient plus de dix Araucans mesurer le sol. Ils délivrent le valeureux €âceres qui, dans un cercle de soldats, était mal en sûreté^ n'avait plus d'autre appui que son inébranlable valeur^ et n'écartait la mort qu'en prodiguant le massacre.

Don Miguel et don Pedro de Avendano, Escobar, Juan Jufri^, Cortés et Aranda, sans regarder aux périls et aux hasards de cette lutte terrible, soutiennent tout l'honneur du parti *. L'on voit bien faire aussi et multiplier le carnage, Losada^ Pena, Cérdoba, et Miranda^ Bernai, F.asarte, Castaiîeda, Ulloa^ Martin Buiz, et Juan Lopez de Gamboa.

Mais bientôt après, l'armée d'Arauco, altérée du sang espagnol, les contraint de retourner sur leurs pas et de suivre aussi la route commencée. Après eux, un second escadron tout à coup s'élance contre les rangs barbares avec une folle furie ; mais, sans pouvoir gagner le moindre terrain, il lui fallut regarder ailleurs et tourner bride .

Et quoique de temps en temps, par des retours subits, Juan Remon et les autres osassent assaillir l'ennemi, ils étaient forcés bientôt, après des pertes nouvelles, de continuer avec plus de

1 Don EreilU aime & conserver le souvenir de ses principaui compagnons d*ar* nés. C'est un hommage que dans ses beaux vers il rend à leur bravoure. On peut même dire qu'il obéit en cela à Tun des sentiments qui lui ont fait entreprendre lori épopée. U ne voulait pas laisser périr la mémoire de tant de braves capitaines et celle de leurs exploits guerriers : « El agravio que algunos Espafioles recibiriau quedando sus hazaSas en perpetuo silencio faltando quien los escriba. • {Parie P'imera, Prélogo del autor; Cf. supra^ t. 1, p. 5.)

vitesse le chemin qu'ils Tenaient de prendre d'abord ; et, enveloppés dans un épais nuage de poussière, tous ensemble ils arrivaient *, lorsqu'à leur vue se présenté le camp espagnol, dans un bel ordre et rangé pour la bataille.

Les barbares s'avançaient avec tant d'acharnement qu'ils se jetèrent jusque sur nos piques. Mais revenus à eux-mêmes, et avec plus de réflexion, ils continrent leur fougue furieuse. Plus circonspects et d'une marche régulière, ils se retirent aussitôt obliquement à travers la plaine, au pied d'une montagne, à leur main droite, auprès d'une lagune et d'un vaste marais '•

Là, de notre aile ', se porte à l'attaque un grand nombre de fantassins armés. A peine en présence de l'ennemi, nous lui envoyons, en toute bâte, une formidable décharge, une pluie de balles. Ils se retirent dans la fange, et nous nous y mettons à leur suite, afin de croiser le fer avec les barbares; et, pour essayer contre eux, sur ce nouveau théâtre, notre force et notre

1 « Uooty otrot. • L*expreMioD etpagooUest asMx vague pour donner lieu à des iaterprétatiottf diTerset. M. Winterling croit que eet roott s'appliquent aux Btpnfuols fugitifs et aux Araaoaos qui les poursuiTent : « Yerfolger und Verfoigte. » Nous pensons qu*il s*agit plnt6t de ceux-là mèqaes qu'Ereilla vient de désigner au commencement de rhistoire, • Juan Bemon y los otros. » Outre les éclaireurs, deux petits corps de caTalerie ont été engagés dans la lutte, celui de Juan Remon et celui de Reynoso. Ils sont entraînés dans la même déroule jusqu*en vue du camp espagnol, et le nuage de poussière qui les euTeloppe» empêche tout d*abord les Araucans d'apercevoir l'armée qu'ils ont devant eui . Leurs premières bandes tont donner contre les piques de Cattille. Mais bientôt, à la vue de ce puissant obsUcle, Ils changent de projet, renoncent à la poursuite, traversent de cêté la plaine, et, selon leur usage, vont chercher dans un marais voisin un asile mieux abrité. Tel est For* dre d'idées que nous offrent cette octave et la suivante.

t Entre la bataille du fort Pinto que raconte Ercilla aux chants xix et xx, et celle de Millarapué, décrite aux chants xxv et xxvi, le combat auquel nous assistons doit aux circonstances mêmes dont parle ici le poëte, le nom de • eombate de las Lagunillas. » 11 le tient des llanot qui portent cette dénomination. (Cf. Gay, t. I, 396.)

8 II fc'agit de l'ai le gauche des Espagnols, plus rapprochée du marais où la bataille continue.

CHANT XXII. i5S

courage^ nous nous aTançons d'un air résolu, d'un pas ferme et d'un cœur inébranlable.

Jamais les Allemands, dans une lutte acharnée^ front à front, ne combattirent, ni jamais, seul à seul, ils ne donnèrent et ne reçurent des coups infatigables, portés de toute leur énergie, comme firent alors les deux troupes rivales. Elles se pressent avec tant de violence dans le limon, qu'il leur est impossible de reculer d'un seul pas; elles frappent avec ardeur, avec ardeur sont frappées.

L'un, dans la boue jusqu'à la ceinture, se bat quelquefois contre deux ou trois adversaires. L'autre, pour déployer plus de souplesse, veut se mouvoir et s'embourbe davantage. Un troisième veut essayer sa vigueur et tenter le destin^ il saisit l'Araucan le plus rapproché, le mord, l'aveugle avec de la fange, cherche à vaincre, n'importe par quel moyen.

Égale est la furie qui les anime à blesser et à frapper. Incertaine est la fortune. Aucun signe, aucun indice ne montre qu'elle se déclare par le moindre avantage pour l'un des deux partis. Tantôt ceux-ci paraissent l'emporter; tantôt ceux-là semblent maîtres du marais; et le sang de tous, versé à flots, feignait de rouge les eaux troublées.

Rengo, que la haine et les transports de la colère avaient aveuglé et entraîné fort avant, ne se fut pas plutôt vu à. la portée du camp espagnol et assuré qu'il allait droit à la mort? qu'il se replia dans le marais voisin. Son fier visage, sa poitrine hardie semblaient affronter l'armée entière, et, d'une voix effrayante, il s'écriait.:

« Venez, venez à moi, Iroupe méprisable I c'est contre moi qu'il faut tourner toute votre fureur. C'est moi qui vous poursuis, plus avide de votre mort que jaloux de garder la vie. Je ne veux plus de repos avant d'avoir vu la nation espagnole exterminée, et dans votre chair, oui, dans votre sang odieux je pense assouvir ma faim et ma soif brûlante. »

Ainsi menaçant le ciel et la terre, il apparaît au milieu du marais, brandissant une massue ensanglantée, et portant la terreur chez les guerriers d'un faible courage. Mais à peine fut-il reconnu à sa voix, que, sans être ébranlés par ses propos audacieux, quelques Espagnols, plus près de lui, dirigent en toute hâte contre Hengo leurs rapides efforts.

Juan rVanacona, qui s'avance avec hardiesse un peu plus loin que les autres, a la tôte broyée d'un coup, et d'un autre est brisé le corps de Chilca. Contre le jeune Zûniga , Rengo dirige une troisième atteinte, avec tant de rage et de furie^ que, semblable à un clou qui s'enfonce dans un terrain humide S le corps du guerrier est plongé dans le limon jusqu'à la poitrine.

Cependant une pluie (épaisse de projectiles dirigés contre le héros indien, offusquait la clarté des airs, et se déchargeait sur lui avec impétuosité de toutes parts. L'Araucan superbe n'en est point arrêté. Avec plus de rage et redoublant ses coups^ entré dans le marais jusqu'à la ceinture, vaillamment il servait de rempart à tous les siens.

t Kncloudoul parle ErcilU, Winterliog tubiUtoe un pleu^ « eiaein Pfahl. » C« chaogemeot importait peu à la nobleue du langage épique.

CHANT XXII. f55

Tel le sanglier coaTert de soies, lorsque blessé il se retire dans un défilé fangeux, toujours combattu par les limiers ardents et par les adroits chasseurs qui TeuTironnent, soufQe , frémit tout en courroux, frémit encore, se tourne et se retourne de tous côtés, s'élance, heurte, foule i terre, déchire et tue, et déconcerte les coups qui lui sout prodigués '.

Tel Tintrépide barbare, enflammé de colère et d'une folle rage, inondé de sueur, de sang et de boue, seul au milieu du marais, supporte la multitude innombrable et tout le choc des coups qui obscurcissaient Tair et venaient de toutes parts s'abattre sur lui comme une tempête.

Déjà les guerriers qui, par bandes éparses et sans ordre, ayaient poursuivi avec acharnement les traces de nos soldats, instruits à l'aspect de notre armée dans la plaine, étaient maintenant recueillis en arrière et groupés. Seu], Hengo, farouche, audacieux, balance le sort d'une lutte inégale ; car la boue du marais était profonde et des bois épais s'étendaient à l'entour.

1 Cett devant de pareilles coroparaisont, ai fréquentes dans VAraueana et dignes en tout d'Homère on de Virgile, que Gil de Zàrate rapprochait Ereilla du premier de ces deni gmnds maîtres. Cf. Manuai dt literatwa, segunda partes p. 119, édit. Paris, 1853. Cens de nos jeunes lecteurs qui aiment à comparer les formes de deux génies différents sur un sujet analogue, ne liront pu sans intérêt la même similitude 4liveloppée pnr Crisidbsl de Virués :

« Cual jabali vtliente y enojado De eualro nuerof perro« eircuido.

Que al ono dej« et peeiio alravetado, Y al olro por et vienire difidida, T olro â fu« pltfs derrïba degollado, T al olro tienda easi en dos paiiido ; Tal «1 Talienle montlruo a golp«> «eroa Bixo da aaocllos coalro cAballarea. »

^ {El Monter a/«, XIV, H

Digitizeof

156 L'aRAUGANA.

Mais il voit qu'il n'y a plus à espérer de succès, que sa perte est assurée devant les nombreux assaillants qui le pressent et qui, en toute hâte, avec ordre et avec ensemble, s'approcbent des deux côtés à la fois; aussitôt, par une route infréquentée et secrète que protégeaient les escarpements de la sierra, il résolut de se retirer à temps, pour sauver ses troupes et pour se sauver lui-môme.

Il s'écrie : « Compagnons, n'épuisez pas vos forces dans ua moment et dans un combat stériles. Le sang qui nous reste, gardons-le pour le vendre à plus haut prix. H faut nous arracher de ces lieux, avant que sur le sol de ce marécage, pressés par le péril, nous perdions notre gloire, et l'ennemi son respect. »

Il dit, et obéissant à la voix de Rengo, les mains promptes à frapper s'arrêtent, et par le passage étroit et couvert, ils se retirent au son des tambours. L'endroit par lequel ils s'échappèrent était abrupt,* aussi les Espagnols ne purent les suivre davantage. Quelques-uns môme des nôtres restèrent tellement enfoncés dans la bourbe, qu'il fut bien nécessaire de leur porter secours.

Par les flancs de la haute montagne, les barbares farouches faisaient leur retraite. Rengo, tout souillé de sang et de fange, rassemble et conduit l'arrière-garde; comme le taureau, amant jaloux, suit la troupe des vaches tardives et tourne de tous côtés avec lenteur sa puissante nuque et son front élevé.

Lorsque nous fûmes rentrés par ordre dans le camp et que l'ennemi eut entièrement disparu, quelques-uns des nôtres sai*

sireot un barbare qui s'était beaucoup écarté des Indiens ses amis. Le basard Toulot qu'on le traînât i mon quartier. On crut utile de lui infliger un cbâtiment exemplaire, capable «2e Trapper toutes les tribus indigènes révoltées, et Ton ordonna.de lui couper les deux mains.

Sur un tronc dégarni de ses rameaux, il pose la main droite (j'étais présent); un coup terrible la trancha, et à l'instant il aTance ayec fierté la main gauche qui fut aussitôt séparée du bras et abattue, sans qu'il bougeât les paupières, sans qu'une ride lui sillonnât le front. Avec hauteur, avec dédain du supplice, il tendit alors le cou et présenta la tête,

xLvn

Disant : « Frappez cette gorge qui a toujours été altérée de votre sang. Je ne crains pas la mort et ne m'effraye ni de vos menaces ni de votre cruel appareil; ebl qu'importe une semblable perte? Ma main coupée n'est rien. 11 en reste assez d'autres aussi courageuses qui savent avec adresse manier un glaive.

« Et si vous pensez qu'il soit utile pour vous de ne pas m'ôtcr jusqu'au dernier souffle que je respire, eh bien I malgré vous, je périrai. Vous voulez que je vive , mais, je ne le veux pas. rirai à la mort avec joie, et mon bonheur saura la trouver en dépit de vous; oui, je veux vous déplaire en mourant, puisque je n'ai plus d'autre moyen de vous offenser. »

Alors^ dans sa fureur acharnée, il cherchait le trépas et nous couvrait d'outrages, et, toujours plus vîolentet plus opiniâtre, il se jetait sur le sol rougi. Là il se roulait dans son propre sang, avide d'en finir avec l'existence, et ses dents mordaient avec une rage impuissante ses poignets mutilés.

158 LARAUCANA.

Tel était son aveugle cntôlement, et déjà la pitié adoucissait notre colère, lorsqu'il aperçut un esclave 'qui descendait de la hauteur, chargé de butin barbare. Comme une hôte féroce en furie, dont les yeux ont découvert une proie égarée^ d'un élao impétueux il l'assaille de travers à l'improviste.

Il le presse de ses pieds et de ses bras, Tétend sur le sol humide, et de ses poignets roides et sanglants, il le frappe aux narines et dans les yeux. A la fin, devant nous, il l'eût déchiré à coups de dents, sans que le malheureux eût pu se défendre, si notre aide ne fût arrivée à temps. Encore, quelque rapides qu'eussent été nos bras, l'esclave resta cruellement blessé ^

LU

Le barbare, vrai fils des enfers^ se relève, et d'une voix intrépide : «Puisqu'il me reste quelque force, dit-il, et que je conserve assez de sang pour faire encore du mal aux chrétiens, oui, je veux bien recevoir, quoi qu'il m'en coûte, une vie qui m'est accordée comme un don ignominieux. Sans mes mains, j'espère m'acquitter envers vous; je ne manquerai pas de yen* geurs.

1 « AuDque fué presto, • daai la conitruction d« la phrase espagnole, semble se rapporter à l'eselave blessé, et e*est ainsi que l'entend Winterling lorsqu'il tradoit ;

• Uii4 10 gelanf es ibo, tieh durcli di« Flocht sa retten. »

Mais deux motifs s'opposent à cette interprélation-là. D'abord, blessé comme il rétait {mal hêrido)f Tesclate eût eu quelque peine à s'enfuir. Et en second lieu, qu'tvtit- 11 besoin de prendre la fuite, protégé désormais par rintenrenlion des Espagnols? Aunque fué preiio doit s'entendre d'une manière plus générale : • bien que la ebose se fAt rapidement eiécutée, » — « bien qae le seeours ne se fût pas longtemps fait attendre. • Et s'il fallait rappeler ici un sujet sous-entendu, nous songeriobs volontiers à «oeorro, qui se trouve implicitement contenu dans soeorridOf an vers précédent.

CUANT XXII. 159

LUI

« Ah l vous pouvez y compter, maudits ! je vous le déclare, 170US aurez en moi un ennemi plein de haine et de rage implacables, un ennemi qui vous tourmentera et vous harcèlera sans repos, s'il n'est plus en son pouvoir de vous causer d*autre dommage. Trop tôt vous comprendrez combien je m'attache à vous poursuivre, jbI combien pour vous il eût mieux valu me faire expirer I » Il dit encore d'autres choses que je ne rapporte pas, et nous quitta, léger comme le vent *.

IJV

Il n'est pas juste que nous laissions dans l'oubli le nom de ce barbare obstiné. A cause de son courage et de sa vaillance, on l'appelait Vaudacieux Galvarino. Mais j'ai eu à traverser tant de rudes combats, que la force et la voix me trahissent ensemble. 11 faut que je m'arrête, car je me sens épuisé ; il ne me reste oi parole ni baleine.

^ Winlerliog : « eilt er ^eg. • Le traducteur supprime la comparaison • ligero como el viento, ■ qui retient assez souTeut ctiei Breilla pour que nous puissions y voir nne nuance el une habitude de sa diction poétique.

SoMMAiiB. — GaWarino est admit daot le eoofeil des Caciques, assemblés sur TAndalican. — Son discours enflammé et patriotique détermine tous les suffrages, et les barbares ne soniient plus qu'à la guerre. — Les Espagnols, de leur côté, cherchent, i l'aide d*émiM«ires indigènes, à se mettre en relation arec les Araocans, et à sonder leurs dispositions. — Après quelques inutiles tenlalite% ils se déterminent à entoyer quelques-uns des leurs pour essayer cette difficile entre* prise. ~ Ercilla fit, i son tour, une de ces expéditions sans résultats. -* Mais comme II reveuait vers le camp espagnol, une rencontre fortuite réalise pour lui un événement qui lui a été annoncé au chant xvm* de VAraueana, — IncU dents qui précèdent son arrivée dans la grotte de l'enchantenr Fiton. — Description de cette grotte. — Le magicien lui fait voir une sphère transparente, abrégé merveilleux de la terre et de toute Tbistoire passée, présente et future. — Pour que le poète joigne à la narration de la guerre qui l'occupe, celle d'un grand exploit naval, honneur des Espagnols, il lui montre sar son globe magique, après de terribles évocations, une image de la bataille que les chrétiens an jour doivent livrer aux Ottomans dans le golfe de Lépante.

Jamais, ô prince, il ne faut mépriser un ennemi vivant. Nous savons que d'une étincelle peut jaillir un incendie qui nous dévore, et il y a sagesse à montrer quelque défiance, lorsque nous nous voyons au comble du bonheur; car ceux qui se réjouissent au souffle de la prospérité, sont aussi plus exposés aux coups des vicissitudes.

Une douce mort peut décider seule si au cours éphémère de la vie a présidé une destinée souriante ^ Pendant la durée de notre incertaine existence, jamais rien n'est en effet à Tabri du

1 Ercilla exprime une vérité, mais il ne cite personne, et il est loin de désigner Técrivain auquel il emprunte cette maxime. Winterliag qui commente quelquefois, en traduiMul, ajoute : « vrie jeoer Weise lehrt. • Le sage dont veut parler VTinterling n'est autre que l'historien Hérodote, cf. tuprOf oh. ii, oet. 3 et note; voyex aussi, ch. xxTi, oct. 1 .

CUART XXIII. 161

changement Au»! rhomme qui n'a reça aucune (ayeur de la fortune^ on peut dire qu'il est véritablement fortuné. Sans avoir un K>rt prospère, il yit content, parce qu'il ne redoute aucune déplorable catastrophe.

ni

Et puisque nous tenons pour certain qu'il n'y a jamais ni bien ni repos assuré , que telle est l'antique loi. Tordre prescrit et la leçon de l'expérience , que le plus heureux doit subir cet inéritable partage : perdre le temps à le démontrer serait importunité pure, et afin d'éviter toute longueur et tout ennui, je yeux conter seulement quels résultats entraîna notre dédain pour le brave Galvarino.

Quoique blessé et tout épuisé de sang, soutenu par son courage et par sa fureur, il arrive sur rAndalican, où le chef a fait cami>eT ses soldats. (Tétait l'heure i laquelle les illustres caciques, réunis en conseil secret, discutaient sur les intérêts et les besoins de la guerre, donnaient leur opinion et recevaient celle des autres.

L'un, à bon droit alarmé , exposait les difficultés de certains projets ambitieux et imprudents. L'autre , pour montrer sa valeur, aplanissait tous les embarras et tous les obstacles. Celuici approuvait un plan de sage conciliation ; celui-là exprimait un avis contraire, et tous, par leurs harangues, s'efforçaient de faire prévaloir leurs idées et leurs desseins,

Au milieu de ces débats contraires et confus, arrive Galvarino, avec un soufQe de vie à peine. Il demande la permission d'entrer au sénat. Elle lui est accordée avec bienveiUance ; et là.

162 LABAUCANA.

du ton respectueux qu'il devait aux caciques ^, ranimant les restes d'une voix affaiblie, les veines épuisées, et tout couvert de son propre sang, il fait entendre sa plainte :

« Si naguère vous aviez coutume, héros vénérés, de venger sévèrement les injures d'autrui, si les contrées et les nations étrangères frissonnaient en voyant flotter vos étendards, comment aujourd'hui, lorsque sur votre propre territoire un peuple abâtardi, venu d'un sol lointain, s'avance pour vous opprimer et pour vous conquérir, comment êtes- vous si indolents à vous venger vous-mêmes?

« Voyez mon corps mutilé! Je suis un de vos membres, et, pour vous insulter mieux, ils m'envoient, marqué de leurs outrages, vers le sénat, pour que je puisse vous en rendre compte. Voyez quel mépris on fait de votre valeur ; voyez quelle menace les tyrans vous adressent- dans mon supplice. Ils ont juré d'en faire autant à tous les caciques; tous vous devez tour à tour perdre ainsi vos membres abattus '.

1 Sans doute, les instance! de GaWarino pour être admit au conseil, sa pâleur, •on affaiblissement physique, tout fait pressentir aux caciques assemblés que le roalheureui guerrier Ta leur communiquer une nouvelle extraordinaire. On suppose en eux une attente inquiète ; mais il était inutile de l'exprimer, et Ercilla se garde bien de le faire. WinterUng complète la pensée du poète :

« Jeder eiwu ungewobnlichet Termulhet. »

S Les Espagnols n'ont prononcé aucun serment semblable. Ils ont voulu effrayer les Barbares eu faisant subir à l'un des prisonniers un châtiment atroce, pour amener les autres à la soumission par l'épouvante t para ejemplar castigo • (ch. xxii, oct. 45). Mais Galvarino fait voir aux caciques ce que leur courage indomptable peut attendre de la clémence des vainqueurs, et il attribue aux Espagnols contre tous les chefs de l'Arauco un serment d'extermination qu'ils n'ont pa^ prêté. Galvarino conclut de ce qu'ils ont fait déjà, tout ce qu'ils peuvent faire encore et af« firme qu'ils ont juré de le faire. l\ veut enflammer la fureur des caciques, 1er pous er à la veugeance et à une résolution désespérée.

CBAICT XXIII. 16t

« Certes, c'est bîea en vain que nos aïeux ont acquis tant de gknre et d'honneur, et que la renommée d'Arauço, par l'élan de leur yerta^ s'est éleTée jusqu'aux cieux, si^ maintenant flétrie, abattue et foulée aux pieds, traînée d'opprobre en opprobre, il faut qu'elle rampe dans la poussière, et que votre illustre sang refroidi soit versé dans des fanges obscures ^

« Quelle province ne tremblait au seul bruit de votre nom, à votre voix redoutée? Quelle nation ne vous rendait les armes, vaincue par l'épouvante ou par votre puissance 7 Et ne sommesnous montés à ce faite, que pour en tomber d'une chute plus profonde, ou pour voir notre ignominie poussée aussi loin que la gloire de nos ancêtres 7

a Car enfin cette race d'étrangers odieux, sous le titre et sous le beau nom d'humanité, offre de vous accepter pour amis, et c'est à la soumission qu'ils prétendent vous réduire ; et si vous ne leur obéissez pas, ils menacent de châtier et d'abattre votre insolence, sans que puisse échapper au glaive ni le sexe, ni le culte, ni l'âge, ni la qualité.

« Songez, songez-y bien; ne prêtez pas l'oreille à leurs fourberies, à leurs complots et àleurâ intrigues. Car ils n'ont qu'une pensée^ n'aspirent qu'à un résultat qui doit ternir vos exploits. 1^ motif qui les a conduits dans ces lieux à travers les flots et les terres lointaines, c'est l'or dont ils sont affamés, et que renferment les veines fertiles de notre patrie '.

« t En los «uciof rinconei. » Allution au combat quMU tienneai de soulenir daas la ÎAUge d*0D marais. .

SEreîlU lui-même et pour wa propre compte a tant de foi» eiprimé dans son

164 L'ABAUGANA.

. « C'est un prétexte, c'est un faux semblant que de vouloir montrer leur but principal dans le désir d'étendre la foi chrétienne^ lorsque le seul intérêt les inspire. Leur projet découle de leur avidité. Tout le reste est mensonge. Ne les voyons-nous pas livrés plus que tout autre peuple, à Tadultère, au vol, à Toutrage?

« Si un sort contraire, si l'inflexible destin nous menacent d'une ruine prochaine et assurée, nous pouvons choisir du moins une mort honorable ; remède prompt, facile et dont nous sommes les maîtres. Opposex i la fortune votre puissante poitrine, à la dure adversité un cœur plus dur encore. Une flme vaillante^ une invincible bravoure aplanissent les obstacles et rendent aisé l'impossible môme. »

Il ne put en dire davantage, anéanti^ après avoir perdu des flots de sang, le cou fatigué, affaissé^ il ne pouvait plus soutenir sa tôte ; sur son visage altéré se peignait la mort ; il tombe sur le sol sanglant, et les courages les plus endurcis demeurent attristés de sa fin prochaine*

Mais comme la blessure qu'il avait reçue n'était pas telle qu'elle pût donner entrée à la Mort, il retint la vie déjà près de fuir, dès qu'une fois le sang fut étanché; et la forte nature du soldat, promptement secourue, se vit soulagée par tant de remèdes, sa jeunesse l'aida si bien qu'il retrouva sa première vigueur.

poëme des •eutimenU lemblablet, €t il leur donne, dans la bouche de Galvaripo, uue telle énergie, quM est difSeile de ne pai admettre que le langage du guerrier soit ici l'orgaoe de l'ecriTain.

CHAHT XXIII. U5

Ses paroles aTaient ea tiQ si grand eiDpire, elles araient exâté ane baioe si rioleote cooire l'Espagool, que les cœurs les plus tiëdes furent enflammés de colère et de rage. Les opinions les plus opposées se ramenèrent à an senl sTis et à une même vue, et sans réserve eût été proscrit à ce moment tout conseil de paix et de conciliation.

Les Jeunes guerriers, impatients et avides d'en venir aux armes, exhalaient leurs sentiments de bravoure, et leur fougue ardente pressait les heures tardives. Cependant les esprits plus mûrs et plus circonspects calmaient ce courroux illimité et tous les emportements indiscrets; mais ils approuvaient aussi la détermination commune.

Laissons-les un instant 8*entretenir non de la bataille^ mais de cent batailles qu*ils veulent livrer, des plans de l'exécution, du temps et des lieux, chacun avec son avis et tous avec le même bot Je reviens au camp espagnol que J'ai négligé peu à peu et où l'émotion avait été profonde ^ Nous étions tous abritésdaos notre enceinte, bien gardés et prêts aux événements.

Mais lorsque la lumière désirée du jour eut paru, la troupe des cavaliers, rangée en ordre, se mit en marche, laissant derrière elle les fantassins et tout le reste de l'armée. Telle fut

1 • Alboroltdo. • U lit pent étrt qattUon de l'agiution inèro« de U btttille. L^amée t'efi repliée dtM tes retranehenieiitf et toal éuit reatré daM l'ordre:

« IfactirD euÊfo per àtétm recofMo. »

Cf. tupra, eb. un, o«t. 45.) Mais les etpriu élaient eneore émui do rAle farouelM de GalTarîoo, de tes oaciMcet, de ton bérolsnie Movage et patriotique.

16G LARAUCANA.

notre vitesse, qu'au milieu du jour nous gravissions la côte redoutée et sauvage ^ Blanchie au loin par les os des cbrétiens^ elle éveille nos soucis, attriste nos cœurs*.

Puis nous descendons au val d'Arauco que la mer vient battre au couchant, et nous campons dans une plaine où ne manquaient ni le fourrage ni la nourriture. Nous envoyons aussitôt quelques hommes du pays porter nos promesses aux peuples voisins et leur offrir une paix assurée avec la loi chrétienne.

Mais comme au terme fixé ils ne revenaient pas à nous, et que déjà plusieurs jours s'étaient écoulés, sans que, par la ruse et l'adresse, nos émissaires eussent rien pu savoir de leur dé-

1 II s* agit de la c6te d'Aodalican, que lei Espagnols ont nommée quelquefois la montagne de Villagran depuis la sanglante défaite qu'Ercilla raconte au chant ▼« de YArauana. Le combat que s'y livrèrent les Espagnols et les Barbares est appelé par plusieurs historiens la bataille de Afariguefia (Cf. Cl. Gay, HUioria fîsica y poUlica de Chile, t. 1, p. 293). C'était le nom spécial de la colline entourée de précipices, où Lautaro avait retranché l'armée indienne. Voy.t. î, ch. iv, oct. 89-93 .

8 « Siibimos U temidt y tgria cuesla

De blaiicos buesos de crislianos Hena, Que deïperlô el cuidado y no< dià pena. *

Winterling n'a conservé que le trait pittoresque, l'image de cette c6te toute blanchie par les os des Espagnols.

«Wo wir, voiD heitsen Sonnenftrahl gebleichi, Gebeioe der erachlignen Cbristcn acbimmcm aehen. »

Le troisième vers, le plus beau de tous, celui qui exprime la tristesse patriotique des conquérants, est tout i fait supprimé. A la vue de ces restes abandonnés, les Espagnols de don Garcia éprouvaient ces sentiments de douleur profonde et ce» désirs de vengeance que Tacite a si bien décrits [Annal. ^ I, 62), quand il nous montre les soldats de Germanicus ensevelissant au bois de Teuiberg les débris dea trois légions de Varus. Us étaient à la fuis affligés et irrités : > Mœtti tùmû et infenti. Uais Tacite Joint k cette sombre peinture un détail que don Ercilla se garde bien d'oublier et que Winterling a fait disparaître avec tout le reste. LessoldaU, rapporte l'historien, gémissaient sur les événements de la guerre et sur 1* sort de Thumanité : Ob easus bellorum et sortem hominum (chap. 61). Le poëte espagnol s'est rappelé ce coup de pinceau et ce retour si naturel sur l'idée de la mort toujours possible pour chacun dans ces luttes acharnées : « despertd el cui-dado. • Toute la sublimité de l'octave est dans cette imitation habile et pathèti« que, que le traducteur allemand aurait dû respecter.

CHANT XXlIf. 167

terminalîon, il fut convenu que plusieurs des nôtres se dissémineraient dans les villages et dans les huttes, à l'heure tardive où se lève la lune décroissante, afin de prendre des informations et d'obtenir quelques renseignements ^

> Celte octave a été di vertement comprise. Voici quel ferait l'ordre des idéf» MÎTani Gilibert de Meribiae : c Doa Garcia envoya à tous les peuples voisins de» émissaires pour leur offrir la paii. et les inviter à reuirer sous l'obéissance de l'Espace. Déjà plusieurs jours s'étaient passés et nous u'avions reçu aucune non- Telle de non députés. Don Garcii, inquiet de leur sort, m'ordonna ainsi qu'à pluueors autres cavaliers, de parcourir, pendant l'obscurité de la nuit, les lieux en- Tîroonnnts, et de tâcher d'y prendre quelques renseignements sur nos envoyés. • LaisBons de c6té les erreurs de détails, et attachons-nous au principal. Si cette explication était fondée, il faudrait admettre que les Espagnols envoient aui Arancans poar sonder leurs dispositions, quelques indigènes qui ne reviennent pas, etqu'eotuite ils font partir pour retrouver leurs envoyés des hommes, des officier* de leur propre nation, qui reviennent après une tentative inutile. Sans doute, cela était pocaible ; mais noas croyons que les choses se passent ici d'une manière toute différente et beaucoup plus simple. Il ne s'agit pas, pour don Garcia, d'eipédier coup sur coup des hommes à la découverte les uns des autres, et il ne compromettrait pns ainsi des officiers de son armée. Il a un but bien plus important à pour> saivre. Il lui faut connaître les dispositions réelles de ses adversaires, afin d'éviter, sll est possible, l'effusion du sang. Il envoie aux Araueans des espions, des indios oait^os, chargés des promesses de l'Espagne. Ceux-ci revienueni, leur mission aeemnplie, mais sans être parvenus, malgré leur finesse, nia persuader les Araueans. ni à sonder les projets des caciques. Ces premiers agents de Garcia sont les mêmes que le poète nomme encore dans cette octave « nuestras etpias». Il n'y a eu jutqa'ici qu'une seule tentative. Elle a échoué. Les Araueans ne sont pas revenus rendre hommage à la baonière de Castille et à la loi chrétienne. Un délai avait cependant été fixé aux Barbares. On laisse quelques jours s'écouler enoore, et c'est alors seulement que don Garcia, voyant que son premier essai n'a pas réussi, expé J te quelques officiers intelligents, non pas à la recherche de ses émissaires, ce qui n'aurait pas de sens désormais, mais pour sonder par eux-aièmes les sentiments du pays, et pour connaître les desseins pacifiques ou belliqueux des Barbares:

■ A tomar reUcion y lengua aiguna. •

Pendant la course nocturne tentée par Ercilla, d'étranges révélations lui sont laites; mais l'objet même qu'il a été chargé d'explorer échappe à sa pénétration et à celle de ses frères d'armes, comme il avait échappé aux premiers émissaires, et à fa fia do chaut xxiv (oct. 98 et 99) nous apprenons que les Espagnols reatèrenl encore lÀ deux semaines, dans une attente infructueuse, et qu'ils ne se portèrent en avant pour continuer la guerre, qu'après avoir perdi toute espérance de pouvoir sonder les résolutions de l'ennemi :

« NuBca topimos

De nnastros «nemigos eaateloflot.

Mi lu de«ignio y anîmo enlcndimos, Que DOS tuvo Mfpensos y dudoaot. >

Telles étaient les vues de don Garcia. Il voulait connaître les plans de Caupolicén, et c'est quand il a perdu l'espoir de ramener i la loumission qu'il se décide i faire ■a mouvement offensif. . .

f€8 L'àRAUGANA.

Je fus de ce nombre. Mes préparatifs se firent en secret^ et au milieu du silence et des ombres de la nuit, je pénétrai à Timproviste par un bois yaste et touffu jusqu'à des hameaux dont les habitants dénués et misérables vivaient , à cause de leur pauvreté, dans un repos profond. Le bruit et le fracas de la guerre ne les avaient pas encore arrachés à leurs demeures.

Je ramenais ma coui'se vers Ghaillacano où notre camp était posté, lorsque je vis sur un tertre au bout d'une plaine, dans un étroit sentier qui croisait ma route, un Indien fatigué, chancelant et si vieux qu'à peine ses pieds le pouvaient soutenir, courbé, lent et faible, semblable aux racines sèches d'un arbre.

Étonné de Taspect et des traits caducs que m'offre ce portrait de la pesante vieillesse, je m'approche pour l'aider dans sa marche pénible, et pour apprendre de lui ce qu'il pourrait savoir ^ Mais avec moins de vitesse devant les lévriers agiles s'élance à travers les champs le daim timide et fugitif, que le vieillard n'en mit à bondir sur la pente du coteau.

Aussitôt, et sans y réfléchir davantage, je pressai plus vivement mon cheval, et, à toute bride, je me précipitai sur les traces de l'Indien. Bien qu'il parût avoir des ailes, j'espérais l'atteindre; mais le vieillard volait plus rapide que le vent; et

1 L'idée de ce veri est eMeoUelle daot le rôle aMigoé à ErcilU :

« Y tomu- l«ngut d«l il algo tabUu »

Winterliof Va complélemeiit upprimé. Le po€te ne songe pat seulement à être utile au vieillard. Il voudrait encore le faire ^parler et tenir de lui quelque infornation.

CaAHT XXni. 169

je fus contraint, à mon regret, d'abandonner ta ponnnite. En un instant il fat hors de ma vue, et je ne pus m'attacher plus longtemps à ses pas.

Je me trouyai à la descente d'une colline, devant deux chemins infréquentés, et tout [près de là, dans un lit plus étroit, courait le Rauco, dont deux hauteurs encaissaient les ondes. Gomme mes yeux plongeaient en bas et droit devant moi, sous les rameaux d'arbres épais, j'aperçus une biche familière qui sur les bords du fleuve, broutait parmi les herbes et la rosée.

Aussitôt à la mémoire me revint un souvenir. La voix prophétique m'avait dit dans mon sommeil que je devais rencontrer un jour par hasard une jeune biche sur le bord de ce fleuve '. Animé de la joie la plus vive, je me mis à descendre par le flanc de la colline, pas à pas, suivant le chemin qui me conduisait à la biche et jusqu'à ce que je fusse auprès d'elle.

Aisément mon approche lui resta cachée. A travers les ravins grand était le fracas des eaux, et d'un pas tranquille, sans prêter l'oreille, elle paissait l'herbe fine en liberté. Mais lorsqu'elle eut entendu mes pas et qu'au bruit elle eut levé sa tête altière, elle quitta son doux pâturage et sa futaie pour un étroit et rude sentier.

Je commençai à la suivre en toute hâte et frappai mon cheval de l'éperon. Mais elle prit un autre sentierqui croisaitle précédent, et courut par des coteaux escarpés. A la fin elle se dirigea vers une forêt épaisse, remplie d'arbres serrés et de buissons, où,

1 Cf. Araucanot ^^' ^^"h otU 60 et iuît.

preste, elle choisit sa route, et moi je m'élançai après elle à toute vitesse.

Je perdis sa direction^ et tout chemin disparut pour moi. Un vent furieux vint à souffler^ et tantôt par ici^ tantôt par là, j'allais en aveugle d'un hois dans un autre, sans pouvoir me guider. Je me repentais de mon imprudence, et, dans mon embarras, regrettant les premiers pas de ma vaine entreprise ^, au lieu d'aller plus avant^ je me serais replié en arrière, si j'avais pu découvrir un sentier ou la moindre trace.

Depuis longtemps j'errais ainsi égaré, et ne parvenais pas à trouver l'issue mystérieuse, quand sur ma gauche et près de moi j'entendis le murmure d'un ruisseau. Je m'acheminai vers cette rumeur voisine. Au pied d'un chêne qui s'élevait sur la rive, je vis une humble et pauvre cabane, et la biche à côté d'un homme aux longues années.

« Quel sort ou quel malheur, me dit-il, t'a conduit aussi loio du chemin dans ces bois inhabités et profonds^ où je n'ai jamais connu personne? Si un destin funeste, si une dure fatalité te contraignent à fuir ta bannière, je ferai ce qui dépendra de ma puissance pour remédier à les maux et pour te sauver. «>

Charmé de l'offre et de l'accueil que me faisait l'étrange et

1 ■ Del primer intento. • Winterling traduit librement : « Was ich gethan. « Mais le poète Teut marquer uo point précis de sa condoitr. II ne saurait être ici question de la hardiesse aree laquelle il a suivi le Tieil Indien. C«'ci rentrait dans la miuion qui lui est confiée. Il pouTail obtenir du Barbare quelques renseignements. Maia il s'est écarté de son rôle, lorsque aperccTant, sur les bords du Hauco, la biche dont une personne mystérieuse lui a parlé an xtiii* chant de son épopée, il se jette sur les traces de Tanimal fugitif. C^est là que commence pour lui la curiosité dont il se doit repentir. C'est là le « primer intento . >

CflANT XXni. 171

aimable vieillard, plus heureux que Je neTavais été jamais dans ma vie en trouvant un tel secours et une telle bonté, je l'inetruisis de la cause qui m'avait entraîné vers ces lieui, et le priai de me donner quelque indice pour découvrir la grotte habitée par le magicien Fiton dont Je chercliais la demeure ^

Le vénérable et expérimenté vieillard , avec un soupir et l'âme tout émue, me prit doucement par la main, en sortant de sa pauvre chaumière. Nous étions au commencement de Télé, et nous cherchâmes à l'ombre un lieu frois auprès d'une fontaine sauvage et pierreuse. Là, il se mit à me parler en ces termes :

tt L'Arauco est ma patrie. On m'appelle le vieux, l'infortuné Guaticolo. Dans l'âge de la force, j'étais soldat et je remplissais avant Colocolo la charge dont il est revêtu. Mille fois' dans la lice je donnai la preuve de ma valeur et seul à seul vainquis mes adversaires; mille fois le rameau triomphal ceignit ce front chauve et Qétri par la vieillesse.

a Mais comme dans cette vie le bonheur n'est pas durable et que tout est soumis à l'inconstance, ma fortune se changea

1 Let bordi du Ranco. la biche qui a guidé le poëie, ce vieillard à l'air fénérable, éToquent daus TAme d*Ercilia d'autres aouvenirs, celui de Fiton, rencbanteur, qui eat destiué, d'après la même prophétie du chant xviii, à lui apprendre bien des menreilles. Le désir de Tisiter le magicien est naturellement éveillé chez le poète» lorsqu'il Toit reunis déjà sous ses yeui tant d'objets qui lui ont été an« ooneés. Il ne doute pas que le Tieillard dont on lui a parlé et qui doit le conduire i la grotte de Fitou, ue soit celui-là n ème avec lequel il s'entretient, et il lui demande aussi où habite

m Kl miglco Piton m qnien boseaba. »

> • Siete campos. * Ce chiffre spécial est employé pour uu nombre indé6ni dans beaucoup d'expressions espagnoles. Ainsi Ton dira : « siete cstados debajo de lierre, • pour Taire entendre qu'une chose est très-cacbée, très- voilée. « Siete campos •n cstacado • indiquera un grand nombre de combats privés.

17S LAHAUGANA.

bientôt en revers et ma dignité en une honte éternelle. Un hasard inouï, malheureux^ me mit aux prises avec Âinavillo, et dès lors toute ma gloire fut ternie. Je perdis la renommée, sans perdre l'existence.

« Il ne me restait plus qu'une vie déshonorée. Ahl que j'eusse mille fois préféré que la mort m'eût atteint plus tôt! Sans espoir de reconquérir ma réputation. Je me rendis dans ce désert que tu vois, et J'y ai demeuré plus de vingt années, sans y être jamais découvert par personne, si ce n'est par toi maintenant, et ta présence n'est pas à mes yeux un faible prodige *.

« Puisqu'il y a si longtemps que Je vis dans cette hutte solitaire, et que la Fortune t'a conduit Jusqu'à mon triste et humble toit, je ferai volontiers ce que tu me demandes. Fiton ne m'est pas inconnu. Son caractère est intraitable et rude ; mais il est mon oncle, il est le frère de Guàrcolo qui m'a donné le Jour.

« A la base d'une âpre montagne, où rarement le pied des hommes a marqué sa trace, il fait son habitation et mène une vie bizarre, dans un séjour secret et lugubre que Jamais le soleil ne baigne d'une joyeuse lumière. Sa retraite est en harmonie avec son humeur. Farouche à l'excès, il est mortel ennemi de toute relation avec les hommes.

1 Si un homme aussi eipérimenté que ce tieillard regarde comme un fait pro* digieux la pré^nce d'Ercilla, si, à ses yeui, un pouvoir surnaturel doit avoir guidé les pas du pocte, les autres mortek, Ereilla lui-même et le lecteur d'Ercilla, qne pottrroot«ils voir dans celte excursion où se réalise un songe prophétique? Rien antre chose qu*un acte de cette volonté divine qui s*est révélée d*avanee an xvtii* chant de l'Aroucaiia. Et le poëte, en se mêlant ainsi à Tactiou de son épopée, ne semble-t-il pas obéir à une sorte de fatalité singulièrement étrange? Le merveilleux trouve encore ainsi sa place dans le récit espagnol; il circule dans l'oravre d*Brcilla. Le souffle de la muse épique intervient et entraîne Timagination du lecteur.

COANT XXIII. 173

« Mais telle est la science de FîIod, et sa puissance est telle sur les pienres, les plantes et les animaux, que par Tart et le saTmr il égale toutes les forces mystérieuses de la nature. Dans le royaume sombre de TÉpouTaote, il contraint les silencieux génies de l'Enfer à écouter ses formidables coi^urations et à lui réTéler le passé, le présent et l'avenir.

« Lorsque le soleU règne et verse de purs rayons, le magicien sait couvrir la terre de profondes ténèbres, et sans le secours des vents, il fait contre toutes les lois descendre d'un ciel serein la pluie et le tonnerre. Il met un frein au rapide cours des fleuves ^, et au milieu de leur vol les oiseaux tout à coup s'abattent assoupis, attirés par ses irrésistibles paroles.

1 Cr. Ovide {ffj/pBtpyle Jas<mî\:

m 1U« (Medm) rtlocUBicM carru d«4ae«re Lomm

Kililur et tenebrif abdere SoUs eqaot.

ma rctnenal aquâs, obliqiwqae laaina titlil :

IIU loco tilfas vivaquc Mxa Movct. •

{Biroid., VI, 83.4t.)

Aillenri, dans Ovide, Médée fait une imprécation où elle décrit encort Mt pon- Toiri tunalareli, analogues à ceax de reachaalenr Fiton :

« Nei, aiU areaiiM idiMiaw.....

Dique oMOAf neiaoniia. Di^iM omm« naelit, adctU QvoruBi of, enm volai, ripu ■irenlUras, ■■»«• In fenle* rediere loof : coneiMMqua «Ulo, SUalia coneulio eaota fréta ; oublia pelio ; Rubilaqua indueo, vento* abigoque vocoqaa : Vipareai ruapo verbU et earaiin« fauces : Viva^ae «axa, tua cenTiilraqae robora terra, Et tilTai movea ; jubeeque trenUcere Moalef , Et Biufire tolnn, nane«|ae esire Mpalerit. Te qoeqae, Lune, trabo, aie. •

{Mitamorpk., VU, 190 iqq.)

Les l«eleart aimeront pent-étre k rapprocher de cet pauagei qa'Erdlla avait eerlainement tout les yeui, une {aspiration plus originale et plus poétique encore que celle d'Ovide, je veui parler des vers de Sbakspeare, dans lesquels Proapéro, t'adressant aux génies qui le secondent durant ses opérations, nous fait la pein* lare de son pouvoir magique : « Vous êtes des mailres bien faibles, et cependant, grâce i votre aide, j'ai pu, dans tout l'éclat de son midi, obscurcir le soleil, évo-

174 VaRAUCANA,

« Les herbes mûries pour la moisson, il les fait reverdir } il sait toutes leurs vertus. Devant lui la mer s'émeut^ les vents obéissent, malgré l'influence et les phases de la lune. La masse de la terre tremble et frémit à sa voix puissante, sans que nulle cause intérieure l'agite et la soulève, et elle se contracte violemment vers son centre.

0 Toutes les forces des autres éléments sont assujetties à ses ordres, et aux lois mômes d'en haut S aux mouvements des cieux il fait perdre tout effet et toute énergie. En un mot, avec sa science et ses enchantements, il sonde, il découvre les mystères et pénètre, par l'action des astres, jusqu'au sort et jusqu'aux destinées des peuples.

« J'ignore comment te peindre avec assez de richesse tout ce quesait accomplir cet habile devin. Seulement, pour ton projet, je veux te donner l'aide que peut t'offrir le fils dé son frère. Afin de mieux atteindre le but, il serait à propos de nous mettre

quer les vents à la rage séditieuse, et déchaîner la guerre rugissante entre la Terte mer et la ToAte axurée, allumer le tonnerre aux grondements redoutables, et décapiter, ayec la propre foudre de Jupiter, le ehène orgueilleux qui lui est cher, faire trembler les promontoires sur leurs bases massives, et retourner par leurs racines le cèdre et le pin, ordonner aux tombeaux de réTeilIcr leurs dormeurs, d^onvrir leurs portes et de les laisser sortir. > {La Tempête, act. V, scène unique; trad. de M. Emile Montégut.)

« Lu eauMs de arriba j movinlenlos. »

W nteiling traduit fort bien:

1 « Die WirkangeA von obcnher. •

11 ne s'agit nullement ici des;>ou9oir« d'en haut^ de la puissance ditine, mais Je la création et de ses lois. Le po€te espagnol peut bien déclarer que Dieu abandonne i renchanteur de suspendre par sa puissance magique tout le mécanisme de l'univers et la marche même des sphères célestes; mais il ne peut pas lui accorder le moindre empire eontre la Toloolé de Dieu même. Ceci impliquerait contradicUon.

CDANT XXIII. . i7S

en route, car voici l'heure où il se livre à quelque loisir, et l'iostant où il sera mieux disposé à nous faire accueil. »

Aussitôt nous nous levons l'un et Taulre. J'attache mon cheval par la bride S et nous marchons à pas pressés par un seotier étroit et difficile. Après l'avoir suivi quelque temps, nous nous trouvons dans une forôt d'une sombre profondeur. Là, jamais les rayons du Jour, jamais Tazur du ciel n'ont brillé sur le sol ténébreux.

XLVU

Au pied d'un roc miné, que des arbres masquaient de leurs branches inextricables, nous vîmes l'entrée d'une gorge étroite, et, plus à l'intérieur, une petite porte qu'entouraient des têtes de botes fauves; elle était entièrement ouverte. Le robuste vieillard pénètre par le défilé et m'y entraîne en me saisissant la main.

Nous faisons environ cent pas, non sans que j'éprouve quelque terreur; puis nous arrivons sous une grande voOle. Au milieu brillait une lampe éternelle, et, de toutes parts à l'entour, nous apercevons, rangées par ordre, des tablettes avec une multitude de fioles étiquetées, des onguents, des herbes, d'innombrables liquides '.

1 Wintcriing trtduit ar«c rtisoo :

« Ich band beim Zaïim

Hein Pfcrd tn binta nahen Baun. •

Giliberi de Merlhiae suppose qa'Eroilla ntrche sar les pas de Gualicolo, en fe- Baot son cheval par la bnde. Mais ce cheval, dont il ne parle plui, ta derenir fort emlMmssânt pour lui dans les lieux qu'il parcourt. Il va de soi qu*après avoir quitté la demeure de Piton, le poète et GuaUcolo reviendront ensemble jusqn^an lieu on il a quitté son cheval, et ce n'est qu*«près avoir ^ris congé du vieillard qu'Ereilla reviendra de toute sa vitesse an camp espagnol (Cf. ch. xiiv, oct. 08).

' Baibuena, dans son épopée « El Bemardo «, a imité et fort exagéré la peinture qn*Ercilla fait ici de la grotte de son magicien Tlasealan qui nous révèle, dans le XU* livre du Bemardo, toute la gloire future de Gortés et la suite des rois de

Nous voyons habilement apprêtés les yeux perçanis du Lynx dont les effets sont merveilleux quand on les arrache au temps et sous la conjonction nécessaires; les yeux du Basilic, chargés de poison *, le sang d'honunes rouges, toujours prompts à la colère'; Técume de ces chiens qui dans leur rage ont hor* reur de Teau ; et la dépouille du Chersydre % qui se couvre de taches lorsqu'il vieillit ^.

CastiUe, depuis Alphonse le Chaste jusqu'à ChtrIes*Quint, oeeupe, au pied d*UA volcan, entre TIascaia et Mejico, une demeure trop semblable à celle de rencbantenr Fiton, pour n*ètre pas un souTenlr, une copie et une altération d'ErciUa, (Cf. ibid,, ch. xTiii). C'est particulièrement le mobilier des deux savants naturalistes, des deux nécromanciens, qui offre de singulières analogies. Mais presque t^joart, lorsque Us deux poètes se ressemblent, Ercilla se montre plus national que Balbnentet plus sobre de détails bisarres. Les notes suivantes contiennent quelques rapprochements propres à justifier notre assertion. Les deux écrivains ont pu trouver les éléments de ieur« tableaux dans le cabinet de quelque Faaut contemporain, dans le laboratoire d*un de ces empiriques qui aimaient à s'entourer d'objets rares puisés dans tous les règnes de la nature ; mais les traces de rimitation d'Ercilla par Balbuena ne sont pas moins évidentes. Cependant, sans recouriri soit aux réalités, soit à la poes.e contemporaine, Balbuena, comme Ercilla, pour peindre l'«telier de son enchanteur et son hideux eutourage, trouvait chei les anciens d*Mses riches couleurs. (Cf. Ovide, Metam,^ TU, S64-S78; Lucain, Phartal., YI, 667-680).

t La description que Lucain fait au IX* livre de la Phartale de tons les serpents de l'Afrique, a plus d'une fois inspiré Ercilla. Cest dans ce poSte quM va chercher assez souvent ses données d'histoire naturelle et ses leçons d'erpétologie.

■ Alite vtntna nocetu^ lat« »ibi «unnovel omne Vuli,'U9, et in vaeua regntl batiliscus arena. •

• {Pharsal.f H, 7i5-726.)

S Au sang d'hommes ronges, toujours prompts à la colère, Balbuena substitue « le sang corrompu d'une femme jalouse t {El Btmardo, ch. xviii, oct. 141), et i l'écume des ehiens enragés, celle de Tamphisbène, qu*il appelle doblada, .comme Ercilla dans l'octave suivante l'appelle bi forme,

s Cf. Lucain, IX, 711.

4 « Y cl paUejo

Del pecoto dianidrot euando m vi^o. »

Winlerling modifie un peu la pensée d'Brcilla. U suppose que c'est dans sa Tieillesse que le chersydre change de peau :

Und dann de« Chertidrn*

Cefleekle Haupl, die «r ia AlUr waehieln muM. •

CUAWT XXIII. 177

D'un autre côté se montrent la mâchoire de l'hyène farouche ^, le CenchriS) que nourrissent les sahles brûlants de l'Afrique* ; un morceau d'une aile de Harpie, le fiel de TAmphlsbène à la double marche *, et la queue tortueuse de l'Aspic, qui donne la mort en faisant glisser dans les veines un doux soDomeil*;

Le crftne moisi, détaché d'un corps qui n'a pas reçu de sépulture, la chair d'une petite fille près de naitre, mais arrachée des entrailles maternelles par un autre chemin que celui de la

1 Btibaena remplace It mâchoire de rbyène par celle de It ptnthère (oct. 145) $ mais il conserve de U première les griffes qu'eU« fait reteotir snr la pierre des tombeaux (oct. 146).

t Cf. Lneaio, tX. 713.

s Les anciens attribuaient à l'amphisbène la faculté de marcher en avant et en arrière. Ce qui, peut-être, a donné origine à cette croyance, c'est que le corpa de ces reptiles est d'une venue et leur queue aussi grosse que leur tèie.

^ Balbnena résume celle idée dans Tépithète même qn*il donne à faspic, « soiioliento. t Lucain dit que ce serpent est le premier de tous ceux que fit éclore,en Libye, le sang de Méduse :

• Bio qoB priait eapnt mot it d« putvera tabet, A«pUla ■•maiférani lomida e«rvîca letstit, Pienior huie Mnguii, et erasti gulls v«iMni Decidit; in nulla plut ect larpaate eoaclun. •

CTest aussi dans Lucain que don Brcilla et, après lui, Balbuena, ont pris celte idée que le poison de Taspic circule saus douleur comme un sommeil dans les membres de la victime :

« At libi, Levé misar, fisut praeordia preasit Kiliaea serpenta eruor : nulloque Jolore Testalua mortui aubila ealigina morlcm Aecipia, al aociaa aomno daacandU ad untbraa. •

(V. 816-819.) Winterliug change l'idée du poète espagnol :

m Dia lôdlUch einen Schlafandan gabt»Mn, »

et l'on s'explique mal pourquoi le Iredueleur vent rendre la morsure de l'aspic plus mortelle i une victime endormie, lorsque don Breilla, comme Lucain son modèle, fait du sommeil même qui se propage avec le poison, le caractère curieux de cette morsure.

17 8 LARAUCANA,

nature, et les vertèbres disloquées du Céraste S et la langue terrible de l'HémorrhoïSy qui fait rendre à sa victime une sueur de sang, jusqu'à ce qu'elle meure épuisée " ;

LU

Le poil de tous les monstres les plus étranges qu'ait enfantés le sein trop fécond de la nature • ; la bave des serpents venimeux *, les deux ailes de l'Acontias si redouté *, et les dents

1 Lucain (t. 717) :

«... Spinaque vagi lorqiienU cereHie. »

iBalbueoa, oet. 142 :

« De la rerpienle BoàroU el venano

Que despide en «udor la san^e humani. »

Lucain est Tautorité commune des deux puëtes cspagooU

« Al non tUre «uum miteria paatura cniorem, SquamiferoB ingeos bamorrhoia explicat orbea. •

S Ercilla eût montré an goAt moins douteux en résumant plus d'une fois ainsi, par quelques vers expressifs, les objets dont il fait une énumération prolixe. Les développements de Balbuena sont plus fastidieux encore, au point qu'un critique célèbre d*Espagne , Quintana , les qualiBe avec une juste sévérité, « los desatinos de vieja délirante. • Nous préférons cependant toutes les folies de Balbuena et sa hideuse nomenclature, à la sécheresse déplorable que Gilibert de Merlbiac s*est cru endroit de substituer aux détails d'Brcilla. Le phénix, le céraste, le griffon et le dragon, le lynx et le basilic, dont Ercilla parle en poëie, des animaux empaillés et VAgua TofanOf dont il ne parle pas, forment chez Tinterprète français de I8ti tous les frais d'un court tableau, destitué de cette bizarrerie saisissante qui laisse en émoi l'imagination du lecteur. Avec Balbuena du moins, et surtout avec Er< cilla, nous sommes transportés dans un de ces capricieux laboratoires d'alchimiste ou de sorciers auxquels nous ont un peu accoutumés les hardiesses de Goethe et de Shakspearf. Cf. Faust ei Macbeth.

^ W'interling traduit ■ escupidos • par « Schlangenbilge •. Il substitue à la salive des serpents leur dépouille, ces fourreaux que l'un voit suspendus aux plafonds et aux murailles des plus ordinaires naturalistes. Mais si nous adoptions le changement introduit par Winterliug, o'aur ions-no us pas le danger d'une répétition à Toclave 54* :

■ Y morbiferas tierpet »

S Balbuena, oct. 142e.

« La ala del presto yieulo m

VAconlias ou Jaculus a déjà 6guré dans VAraucana^ cb. mI) oct. 80. Lucain na l'avait pas oublié dans la liste interminable des serpents dont il peuple la Lib;« t

« Jaculique volucrei. •

(V. 711. a. 8ia-8S7.)

cruelles da Seps, dont la morsure fait enfler tout à coup, comme une outre, les animaux et les hommes^ et réduit en pourriture leur chair et leurs os ^

LUI

Dans un grand vase diaphane était le cœur transpercé d'un Griffon et la cendre d'un Phénix, qui, en Orient, se brûle luimême lorsqu'il est fatigué de vivre ; la graisse du Scytale et le Hérisson des mers qui dans les flots les plus agités suspend la course des navires et les arrête en dépit des vents '.

Là, ne manquaient ni les têtes de Scorpions ^ ni les vipères, au poison mortel, ni les Alacranes, ni les queues de Dragon, ni les pierres engendrées par des aigles ^. On y voyait des estomacs de requins affamés, les menstrues et le lait de femmes frappées

1 Lncain :

m Owaque diitoWeiu enn corpore UbiOcut lepi. »

« Miterlqoe in erare Sabelli

Sept ttttil exiguut »

Parva modo fcrpent ; »ed qua non ulla eru*nla TantuiD morlis habet : nan plage proxina eireum Pugit rapta colis, pallenliaque OMa rclexil. Jamque ainu laxo nudam et «ine eorpera Tutnai.

Cinyphiat inter petlea tibi palma nocendi est : Eriplant onanei animum, tu lola cadaver. ■

t Balbaea« détigne ions It nom de Rémora l'Échineit d'Ercilla, et tl lui attribue U même poistance :

c M». T «1 peee Rënora, qo« a un oafio entame el vuelo. »

(Oct. 140.)

t Balhaena (oct. I<0«) :

c T de dot acorpionet euello 7 peebo. •

I c T Ut piedru del agni!» preftadat. •

cr. Balboena, oct. 144* :

c Con la piedra de la iguila, que deutro Va con prenadot teoot à to centre. •

189 LAKAUCANA.

avec le fouet S des tumeun, les ulcères de la peste, des sucs homicides, et tout ce que la nature produit de venins divers.

i Cf. Balbaens, ocl. iU« :

Menstruo d« vitja. »

Lés r«pprocheni«nlt Dombreux que présentent le labletu de Belbnena et eeloi d*Ereilla, proutent jusqu'à l'évidence l'imitation du chantre de Bemardo, Cependant fa copie contient plusieurs traits qui semblent avoir été puisés directensent dans la Phanale. Ainsi, en parlant du Jaeulus, il nous le montre s'élançant k distaoee d'un rocher voisin :

« ..». Que al seno D« la pe&a m airoja mu cercana... •

(Cet. IkU)

comme Lucain nous le décrit qui s*élance d*un chêne :

« Eeee proeal nevam tttrilit se robore tranei TornI, et îamitil (Jacnlua voeat Afriea) serpent. »

Il classe aussi parmi les reptiles de sa collection le Dipios :

c DipMi, que »1 que tu t6eigo lalplea, La sed hasla la muer te nuUiphca. •

Rreilla n'en parle pas, mais Lucain ne Ta pas oublié : « Torrida Diptas. »

c Signiferum javenem 1|rrfaeni languinis Aulnm Torte eapot rétro Dipiat caleata nomordit; Vix dolor aal «ensaa denlia ttiit....

Eeee subit vimt tacitum carpilque medaltu Ignis edax, ealidaque incendU viieera labe.

(Cet. Ut.)

Nec tentil fatiqae genua mortenqoe veneni ; Sed putal eaae ailim : ferroque aperire Iremenlet Suatiauil venaa, alque oi implere cruore. »

La peinture de Balbuesa difTère encore de celle de son devancier espagnol par d'autres fictions. Qu'il y ait introduit la salamandre et le hibou, nous n'y trouvons rien à reprendre. Le cœur d'un enfant pouvait y trouver sa place. Nous ne dirons rien contre ces deui estomacs d'autruche, ou cet oil gauche de fresaie, dont nous par'.e Balbuena, et qui nous rappellent les œufs et les plumes de chouette, déUyéi pir Canidie dans le sang d'un immonde crapaud (Horaee, Epod,, v). Il pouvait convenir au magicien Tlsscalàn de réunir dans son laboratoire des dents de crocodile, la cendre d'un homme foudroyé, deux os de huppe et de perroquet, du lierre cueilli sur un roar raineux et une plnme ronge enlevée à l'aile du phénix. Tout eela, plus ou moins, sauf le phénix pourtant, s'étalait dans le cabinet de presque tous les alchimistes qui se respectaient un peu. Mais la suie de la barque de Caron, une dent et deux griffes de Cerbère, mais des cheveux de "Troserpine, quelques bribes de la quenouille de Clotho et la laine de Sirins, donnent an mobilier de Tiaacalàn certaines apparences de pédantisme mythologique et d'impossibilité auxquelles don Ercilla est presque toujours parvenu à soustraire eelui de l'enchanteur Fiton. ▲ l'exception du phénix dont il parle aussi, et dont, sur la foi de

CUANT WllI. 181

D'un œil attentif, je parcourais avec surprise le vaste dépôt du magicien, lorsque^ par une porte qui s'ouvrit dans un des coins de la salle, je vis entrer un yieillard exténué de maigreur. Il s'appuyait sur un jonc recourbé, et à l'instant même Je le reconnus pour celui que j'avais vu courir sur la colline, avec tant de vitesse qu'à peine eût pu l'atteludre le trait d'une arbalète.

« Ce n'est pas une médiocre témérité que la tienne, me dit* il, en osant aujourd'hui, malgré ta jeunesse, t'aventurer jusqu'à cette demeure solitaire, où, sans ma permission, aucun bomme n'a porté ses pas ^ Mais je sais qu'un noble motif te pousse à venir aussi loin chercher ma retraite. Je t'accorde donc volontiers, pour cette fois, une faveur à laquelle je pensais bien ne devoir Jamais consentir. »

r«ntiqiitté pr«sqve entière, H Mmble, eomme Balbuena, sa pat révoquer en doite rexi»t*'Dee, Ercilla se foade sur la scieuce si errouée de son lemp», sur les élret qa'elle admettait, sur les attributs qui leur étaient généralemeut accordés par tct interprètes. Malgré toute l*inferiorité de composition que nous offre la description beaucoup moins naturelle de Balbuena, elle renferme cependant quelques traita qai oe manquent ni de force ni d'originalité. Ainsi dans l'attirail de sa grotte et de son formidable arsenal de magie, se troofcnt des statues sombres et sinistres; Toos croiriez des œuvres d'art. Mais i ces soulptures sont enchatuées des exi»tenoes. De paissantes ineantatioos out attire des âmes maudites dii> sein des lugubres et té- Bébreose* demeures. Elles sont li sous la main souTcraioe du magicien, et prêtes i répondre aui questions quM voudra leur adreaser. Ajoutons que la grotte qne BOUS dépeint Balbuena est éclsirée par une maguifique iilumiuaiion de pierreries Biéléea à tes parois et surtout à sa v«*ate étincelante. Mais cette poésie orientale an peu Tcrbense est encore nne imitation d'Ercilla qni place ailleurs (oct. 66), avec nne ricbcMC de parure beaucoup plus sobre, cea féeriques splendeurs, sans épniaer, comme le fait Balbuena, tout le savoir d'un vrai lapidaire.

1 Tous ces devint tiennent à peu près le même langage. Protée, surpris durant son sommeil par le berger Aristée, et rendu enfin à sa forme nalarelle, ne dit-il pas au fils dt Cyrène :

« ... Qui* te, Juvanom eonSdenliHime, nottrai

JuMÎt adiradomoi? Qnidva bine peli< ? • ^ ..

(Virgile, Giforç.f iV, i45-U«.)

Ui

182 L'aRALCANA.

LVU

Mon doux compagnon comprit que la circonstance et le moment étaient heureux. Le vieux devin, si rude et si sévère, se montrait accessible et maniable. Gualicolo, avant d'agir, me regarde d'abord d'un air courtois et amical^ pour voir si Je voulais répondre moi-môme, et, comme je restais en silence, il parla de la sorte :

«0 grand Fi ton, toi qui sais pénétrer les secrets des cieux et suspendre la course éternelle de leurs sphères, indociles à la règle qui les conduit pour n'obéir qu'à tes commandements! toi qui à ton gré sais révoquer les arrêts de la Fortune et de l'inflexible Destin, ou changer et intervertir Tordre de la nature, pour plonger dans les mystères de l'avenir I

tt Toi dont la science magique et Tinflui savoir, entr'ouvrant la masse dure et profonde de la terre, peuvent, jusque dans les abîmes du royaume sombre, répandre les rayons et la luiQière étincelante du jour, tourmenter par d'invincibles conjurations la troupe infernale et la faire trembler d'effroi devant un maître souverain, assez puissant pour briser les lois immuablés qui la régissent ;

« Tu sauras que ce Jeune guerrier a été attiré par ta haute renommée et par cette gloire merveilleuse, qui, répandue dans toutes les régions indiennes, s'étend môme jusqu'au pôle septentrional. Il a bravé mille obstacles pour n'écouler que son désir qui l'appelle à célébrer les actions guerrières et les sanglants désastres de cette contrée.

« Une nuit il B*était retiré pour écrire les exploits du jour pré-

CUANT XXIII. 183

cèdent. Tout à coup il fat ravi en songe et vit le spectacle de tout ce qui se passait en Europe. Alors il lui fut même réTélé que dans ta caverne mystérieuse il apprendrait d'étranges événements dignes de mémoire et propres à jeter un grand éclat sur ses récits;

« Que tu lui ferais connaître des choses passées^ présentes et à venir, des prouesses et conquêtes prodigieuses^ des entreprises et des succès lointains^ des tentatives téméraires, inouïes, telles que Jamais l'histoire n'a rien conservé de pareil. Cette magnifique promesse le tourmente, et c'est avec inquiétude que nous attendons ta réponse '• »

Le magicien se réjouit en apprenant combien vers le Nord était propagée la gloire de son nom. Il tourna vers moi son visage flétri, et ses yeux se promenèrent de ma tête à mes pieds. A la fin, d'une voix beaucoup plus puissante et plus ferme que ses cheveux blancs ne le faisaient présager, d'un air grave et avec une eipression de physionomie austère, il m'adressa sa réponse en ces mots :

« Bien qu'avec raison il soit défendu de prophétiser les événements futurs, et qu'il soit moins difficile de prolonger la vie d'un homme malgré le décret irrévocable des destins, comme tu as cherché mon asile par des chemins pénibles et impratîqués, Je veux t'être agréable, grftce an fils de mon frère qui se présente ici pour te servir d'organe et de protecteur. »

11 dil, et d'un pas lent et tardif, me tenant par la main, il

1 WinterliAg sapprime ToclaTe 62«, la mieux faite pour délermiuer l'enchanteor à eéder ans yœut d'EreUla, et sut laquelle aufti le discourt de Gualicolo resterait Muu eooelatioo.

184 LABAUCANA.

rraachit de nouveau la porte étroite et voûtée, et me conduit daus une autre pièce. Je me trouvai aussitôt après dans une salle brillante, dont Tarcbitecture et la décoration étaient si splendides, d'un travail si parfait et si somptueux qu'aucune langue ne saurait les décrire ni aucune imagination les concevoir.

Le sol était régulièrement pavé de cristaux limpides, dont les nuances variées s'entremêlaient pour former un ordre et des aspects différents. La voûte était haute, transparente, étoilée d'innombrables pierres au vif éclat. Toute la salle était réjouie de la lumière qu'elles faisaient Jaillir en mille reflets colorés.

Soutenues sur des colonnes d'or, cent statues étaient rangées à l'enlour. L'art leur avait prêté une si vive animation, qu'un sourd eût pu s'imaginer qu'elles parlaient. Les titres de tous ces personnages étaient figurés et se déployaient sur les vastes murailles, et l'on y pouvait reconnaître les plus rares mérites et la plus noble gloire des armes et des lettres, de la tempérance et delà vertu.

Au milieu de cette salle spacieuse, qui contenait la moitié d'un mille en carré, s'élevait un globe inmiense et merveilleux, revêtu de. toutes parts d'une sphère brillante. Par un art et un travail surnaturels, il semblait se soutenir lui-même en l'air, comme si sa grande enveloppe et le mécanisme intérieur se fussent appuyés sur leur propre centre.

Lorsque j^eus un instant satisfait mes regards curieux avec les peintures, et considéré^ des parois, du sol et du ciel les riches trésor et les sculptures nombreuses, le magicien me conduiùt droit à Ja sphère, et là> tournant le visage vers les statues, de

CHANT XXIIf. 185

son bâton recourbé, il me les désignait et se mit à me les faire connaître en ces termes :

c Apprends, ô mon fils, que ces bommes ont, pour la plupart, quitté l'existence ; que, pour de grandes actions, leur renommée a été et sera toujours célèbre dans le monde, et que plusieurs, d'une bumble origine et de noms obscurs, debout sur leurs hauts faiis, ont été placés par la fortune prospère au sommet le plus éle?é de la gloire ^

1 « ta «1 WÊ» •!!• eaeno^ét k Lom. »

WÎBterlinfr a pu trtdaire atcc celle heoreofe litléralité qu'autorité le génie de U laof ne âileinande :

Sieh auf dat Mondes bôchslet Bora feKhwngta. •

Sreillâ aTtit déjà employé cette métaphore; cf. iupra^ chant i,oet t, et Wiaterliog Vê reudue atec la même eiactiiude que cette fois. Cf. /. c, note t. C*ett dBBt les espre»tions de ce geure qu*il serait possible de rcconnutlre quelque trace des iafloences arabes «nr l'imagioatioa espagnole. Cbes les musulmans de la Péninsnle, l'byperi oie avait une larise place dans la poésie, comme ches leurs frères d*0rieBl, et les chantres dans leurs complaisantes flatteries mettaient soufent leurs héros au-dessus de la réicion même des astres. Dans son eicellent écrit. Voyagé en Fâpagne^ M. Eoteèoe Poitou nous rappelle ces inscriptions en beaux caractères cufiques qn*uD art iogénieua mêlait aux arat>esiuet de l'Alhambra et faisait concourir à rornementation. Quelques-uns sont à la louange du sultan qui a construit telle on telle partie du palais. Dans le patfo des myrtes, on lit cet éloi;e t ■ 0 fils de la grandeur, de la prudence, de la sagesse, du courage et de U libéralité, qui surpasses la bautenr des étoiles d%ns les régions du firmament ! Tu t*es éle? é à t'biirizon de l'empire comme le soleil pour dissiper les ombres créées par Toppres- BNMi et l'injustice... Tu as garanti du souffle de la bise d'été jusqu'aux plus tendres branches, et fait trembler les étoiles ménnes dans la Todie des cieus... t (p. 278). Combien le bon sens et le goût plus austère de l'Espagnol supprimera de cette parure excessif e et de ces exagérations bouifles! Pour Tesprit calme et rassis des Septentrionaux, il en restera toujours assex et trop encore. Mais k chaque peuple, à chaque société, son génie et ses formes fa? orites ! Toujours est-il que la tendance de l'Espagnol à l'hyperbole est an legs de l'Arabe. Elle domine chez les Andaloos dont les Arabes ont le pins longtemps occupé les proTinces. Le sang arabe se reconnaît encore dans la population de l'Andalousie, et si celte brillante contrée, soumise pendant des siècles k la même influence, a conser? é pour trait habituel et distinctif un peu d'emphase et d'exagération, il n'e«t pas surprenant que le reste de TEspagne ait subi la même action aTec moins d'empire. La race orien- Ule, Tenue d'Afrique, passait bien rite du domaine des réalités à celui de Pimagination. L'histoire a de ceci mille traces. Quelque merveilleux que soient, par exemple, les travaux exécutés k Cordone par les khalifes musulmaus, il est certain qu'ils ne ressemblaient pas i cette féerie tout idéale de constructions impossibles

186 L'AKAUGANA.

« Le globe dont tu vois ici l'artifice est un abrégé du vaste univers. Cette construction difficile m'a coûté quarante années d'études ; mais il n'y aura, dans les longues années de l'avenir, aucun événement, aucun arrôt de l'immuable destin qui ne s'offre avec clarté à mes yeux, et qui n'ait sur cette sphère sa forme et son éclatante image.

« Mais, puisque ta plus vive ambjtion est d'écrire les faits de guerre, et que, sous l'influence d'astres sinistres, tu ne trouveras dans cette contrée qu'une matière trop fertile, Je ne prendrai pas le soin d'éclaircir pour toi quelques événements de ce globe et du monde qu'il te présente ; je ne te ferai voir qu'une action bien capable de te surprendre, et pleine d'intérêt pour le but auquel tu aspires.

LXXdl « Notre patrie, TArauco, contient un sujet en harmonie avec

(tout les historiens arabes ont entassé les peintures. Une capitale qui, d*après leurs rêveries, complsit deus eent mille maisons, six cents mosquées, quatre^vingt mille palais et pour faubourgs douze mille vitiafses, n*âurait pu disparailre sans laisser d'elle quelques ruines considérables. Ni le temps, ni It fureur des hommes, ni lesconTulsioQS de U nature qui renversent les ouvrages de nos maic;s, n'anéantissent ainsi jusqu'aux décombres. Zahra, la Toisiue de Cordoue, qu'Abdérame 11 éleva au ix« siècle pour une esclave favorite, est dépeinte avec le même excès et la même inlempérauce de fantaisie. Douze mille colonnes de marbre ou de grauit, des murs que tapissait l'or ouvragé, donnaient, dans les récits du conteur, au palais de la jeune suliane toutes les apparences d'une architecture capricieuse, digne des Affile et unt NuUb (Cf. Godard, VEspagney p. 196 197). C'éUit là le caractère da peuple oriental, de la société arabe. Le réel et l'idéal se confondent fréquemment dans ses descriptions; le rêve a sa place dans l'histoire agrandie et ornée. Mettes une telle société, hardie et victorieuse, en contact avec un peupl(>. doué lui-même d'une sève puissante ; prolongez leur commerce de chaque jour pendant des siècles, et faites que l'imagination de la race triomphante ne laisse pas quelques marques de ses habitudes, quelques signes distinctif» de sa nature à ses sujets séculaires, à l'Andalou», à toute l'Espagne ! De là ces jets de pétulante hyperbole, de métaphores et de fictions téméraires, ces audaces de style qui ont paru quelquefois à la critique des vices indigènes de la poésie espagnole, sous certaines plumes et à quelques époques de son développement.

tes chants belliqueux. L'épée et la maille tutélaîre trouvent ici plus d'emploi que dans toute autre région. Il (e manque seulement la peinture d'une bataille navale pour rehausser l'éclat de tes récits^ et pour faire de toi le poêle de la guerre, aussi bien sur les flots que sur la terre ferme.

« Tu verras sur cette sphère un combat de ce genre, si terrible, que les hommes, après en avoir eu le spectacle, Je te le jure, douteront encore de sa réalité '. Jamais, ni dans les temps passés ni dans l'avenir, on ne vit, on ne verra, une lutte aussi formidable. La mer Méditerranée restera libre pour l'armée victorieuse, et, pour la race vaincue, mise en déroule, la puissance sur les flots sera détruite.

« Cependant que mes paroles ne te troublent pas ; ne tremble point à mes eiïrayantes évocations. Si tu gardes un esprit attentif, les choses futures vont être présentes sous tes yeux, et tout ce que tu verras, les destins le préparent de point en point. Tu pourras, je te le dis et je te l'affirme, être ici de ces merveilles le témoin oculaire et le véridique historien. »

I « La eiMl Teri« «qui Ul, que le juro

Que Ti»ta la teodremoi por dudon. •

Winterliog traduit :

« Die liehsl do hier ond so, dati aof mein Wort Du deloen cig'neB Augeo kaum yiinl trauen. »

Mak il D*7 aurait ri»n d'étonnant que don Breilla, témoin de la bataille naTale de Lépante en réduction sur la sphère de l'enchanteur, pAt à. peine eroire à la réalité futore d'un tel | rodige ; aussi le poëte ne dit rien de semblable. Pour FitoB du moins, l'exploii des chrétiens ne peut être douteux ni sembler impossible, et pourtant il parle de loi tout aussi bien que d'Ercilla : ■ la tendremoi por dudosa ; «c'est qu'il songe en effet à tous ceux qui seront un jour les téonoins du eombat célèbre ou qui en apprendront les exploits. Lorsque cette merfellleuse action sera, non pas, eon-roe ici, une image et on abrégé, mais un éTénemeot, un apectacle réel, et qu'elle frappera tous les yeux, alors même on aura peine à y croire; elle semblera aux hommes un rêve encore :

« Vrtla la tendrAiot por dudo». »

4 88 LÀRAUCANA,

De plus en plus enflamme de dësir, J'approchai mon visage sur un point da globe transparent, et je vis à l'intérieur l'ingénieux travail de tout un monde, aussi grand, aussi étendu que le nôtre. Ainsi, quand nous plaçons notre œil tout près d'un • miroir bombé, noua voyons se dessiner au dedans, avec netteté, un superbe palais, et, sous une enveloppe étroite, apparaître un espace immense ^

A cette place Je découvrais, séditieux et troublés, les fleuves d'Âusonie, où se vida la grande querelle entre César et Marc- Antoine. Sous le môme espace, se trouvait encore, vers le ri-

1 Pour Doas, il y « dans la seconde partie de l'ocUTe d'Ercilla une simple similitnde, nn rapprochement eutre la sphère merveilleuse de Piton et ces buttes d*optique, où, à l'aide d'un miroir convexe, les images apparaissent amplifiées. Win* terling, eu traduisant, u*exprime pas de comparaison, et, avec un léger accessoire semble des quatre derniers vers de don Ercilla, faire une répétition des quatre premiers :

« AU wir du Anseiicht dem Spiegel nâber brachlen, Um oun d«« Einfelae geoauvr tu b«lraehleii, Sabn wir dtrinnen eln rag«ndeo PjIIuI Und einen kl«inea Haun» der Grotiei in lieh Euét. »

On se demande avec surprise, pourquoi cette répétition, puis, comment Timage en raccourci de notre univers terrestre devient-elle un paîait? Qu'est-ce que ce palais? L'interprète entend-il par là la machine entière, la structure de notre globe ? Mais, en acceptant la métaphore, la seconde partie de l'octave ne serait toujours au fond qu'une redite. Nous devons citer toute l'octave originale, pour que le lecteur puisse plus faeilement trancher le débat :

« To eon nayer codiela por un lado Llegué e1 rostro i la bola traiparente, Donde «i dentro un mundo fabricado Tan grande eoroo el nueslro y tan patente : Cono en redondo espt* jo re1a*ado Liegando junio el rotiro, clarttnente Vemo* denlro un ancbistmo palacio T en may pequefta fornu grande etpaeio. »

Si Winterliig songe à un palais réel, et veut dire qn'Ereillt en aperçoit un sur la bofa, la version est plus étrange encore. Filon a promis au poëte de le faire assister à une bauille navale, et tout autre objet disparait devaut ce grand intérêt national. Ni avant ni après la description de cette lutte héroïque des chrétiens contre les musulmans, il n'est question une seule fois d'un incident qui lui soit étranger.

CHANT XXIIf. 189

vage de Lépante, da côté du couchanti depuis les lies Gounolaires ^ Jusqu'au port, la vaste mer couverte de navires *.

En voyant les célèbres bannières du Pape, de Felipe et de Venise, ]e compris aussitôt que c'étaient là les escadres des Turcs infidèles et des chrétiens, et que, rangées en ordre de bataille, elles s'apprôtaienlà lutter ensemble. Il ne me semblait pas qu'elles remuassent, et elles ne me paraissaient autre chose que des peintures.

Mais le devin Fiton me dit : • Tout à l'heure tu verras un combat naval terrible, et qui Tera briller à tous les yeui la valeur souveraine de votre Espagne*, n A l'instant, le regard irrité et farouche, de son bâton, il frappe le globe magnifique, une fois en droite ligne, une autre fois en travers, et, tirant de sa poitrine une voix rauque et effroyable.

1 Les Couraolairet eompoMot ao groupe de cinq pelitet Iles que les tneieu nommaient Behinadea, Les roehers arides et aigus que Fou y TOit leur donnent en effet quelque rapport avec le hérisson (*ExVm«). Elles sont situéos à rentrée dr golfe de Naupaktos on Lépanle. Leur formation est due aux sables et à la boue qne poosse l*Achéluiiâ, et elles appartiennent réellement à rAcarnanie. Cest à la hauteor des îles Coursulaires que se livra U fameuse bataille navale si désattrewse pour Sêlim II, et qui donna à Juan d'Autriche plus de gloire encore que sa lutte contre les Alpujarras. Les iUs CurzolarU qni u'araieot jusque-là que leur illustratioB mythologique (voyes dans Ovide, Métamorph,^ VI U, 568-589, la foble des cinq naiadfts changées en Iles par Achélofts et par Neptuae), sont restées célèbres dc« puis par la victoire des chrétiens.

«Cf. Virgile, i?n., VI II, «76 :

« ..., Totumque inilnicto Marts videret Fenrere LcuMlen, etc. •

t « El tuprtaie nior ée vncslrc aspaSa. •

Winterling traduit : « Spaniens nberlegene Gewalt. » Vais le vleui magieien ne peut toot i fait oublier que lui aussi est Arauean et quMl s'adresse à un Espagnol, à l'un des envahi»»eursde sa patrie. Ii ne parle pas de l'Espagne comme un géographe in<liffcr«nti les itloires de l'Espagne ue lui apparlicuneni pas, il n*en iriomphe pas; e*esl Brailla seul qui pourra se réjouir de leur peinture prophétique, « c'est votre Espagne, dit l'euchanieur, qui déploiera devant Lépante son bérdque brtYMr«, Ci Mul mtk «il pUia 4'taprfSsUm et ut devait pu 4Îsp«raUrt«

Il s'écrie : « Pflle Erèbe, aboyant Cerbère, PlutoD, maître suprême de Tablme des enrers^ vieux Garoo, nocher décrépU, et vous, fleuves du Styx, lac de rÂveroe, ô Démogorgoa, toi qui habites au fond de Vempire éternel du Tartare, vou9^ ondes bouillantes de l'Achéron et du Léthé, du Phlégéthon et du Cocyte,

i « Vous, Furies, qui, par des peines si cruelles, tourmentez les flmes damnées, que môme les déités infernales craignent de voir vos fronts à la chevelure de vipères ; et vous, redoutables Gorgones , fléchissez sous la puissance de mes paroles ; faîtes qu'ici se déploie avec clarté le spectacle de cette bataille navale que recèle encore l'avenir.

c Et toi, Hécate aux traits enfumés et hideux, fais éclater à nos regards ce que je demande l... Holà I... à qui parlé-Je? Que signifie ce relard? Et ne tremblez-vous pas aux accents de ma terrible voix? Prenez garde que je ne brise la terre jusqu'à son centre, que je ne fasse luire sur vous ces rayons du jour dont vous avez horreur ^, et qu'avec une force invincible, avec un nouveau pouvoir, je ne renverse toutes les lois de TÉrèbe ? »

1 Cett la tradition poétique depuis Ronère. Si les dieus de TOlympe redoutent le spectacle des demeures souterraines {lliad,, T, 61-6S), eeus de lârètM ri'ont pat moins horreur de la lumière, et Virgile dépeint avec la plut haute poésie l'effroi qu'éprouveraient les Mânes, si le jour tout à coup pénétrait dana les pàUt royaumes :

• Non Meut te ti qiut ptnitat vl t«rr« dthitevnt » Uifernai rttertt t«de«, «t r«fna recladit Pallida, (fls invittf tuperqae inatane baralhrnm Cernatur, trepidenlque iinroino lumine Hanat. »

{Ên^ Vin» 9*S-t4<.)

Ercilla n'est pas le senlpoCte espagnol ^ni ait nppnlé oette tridltioo lofttlve «t

Il n'avait pas eotièrement achevé de parler, que les eaux de la mer se troublent ; le vent sec d'Eî>t-Nord-Est se prend à souffler; les cordages et les vastes voiles se tendent. Les troupes, aDimées tout à coup, commencent peu à peu à s'ébranler, et de la môme manière^ tous les autres objets s'agitent sous Tem* pire des causes qui les font mouvoir.

Avec atteotioD, malgré ma surprise, je suivais cette multitude de soldats, et Je lus des caractères qui, tracés sur leur front, indiquaient le nom de chacun et la charge qu'il occupait. Quel fut mon étonnement à la vue de ceux que je connaissais alors dans le premier Age de la vie, et qui étaient là pleins de vigueur et dans une vaillante maturité, et d'autres dont la florissante Jeunesse était déjà remplacée par les cheveux blancs ^ 1

formidable ; dom la retromoiii ebei on de let plat difoet rittoi ea imaf laaliea et ea style poétique:

« Lai horriblM aonUlM «ntrttaate n rran Tilco deibtecr procura ; Ticnbla la ti«rr«f lene BadaiMnto Ho M abra da Plalon la eueva otcara, T anlrando por la boea, cause efpaato Del f Btiado dia la lai pura i las eroelei tombras del infierno T al muBO Bay d«l iraebroso Averao. >

(Aeevedo, de la Crtacion del mundOt Dia leretro, Gel., 7S.)

Piton ne pouvait pat adreit^r aux di visitée de l'enfer une mentce plus terrible ni mieux faite pour let réduire à TobéiMance.

1 Rien de plut touchant que ce regard jeté rur Tavenir des jeunet capitainet, alore,

pour la plupart, compagnont d*armet du poSte au Chili et qu'il te reprétente déjà à Lépante plut avancét dant la vie etdant la rencmmée. D'autret illuttrationt eoaimencérent à la même bataille. Cf néntes y combattit à rage de vingt-tix ana, et y gagna de glorieutet bletturet, auiquelle t il Tait une allution éloquente dant ton Qutjotê (prologue de la teconde partie). Letpoèlet de cette époque- là écoutaient la voix det motet, comme Ebcb>le, tur let champt de bataille, autti touvent que daut le repot det eilét et det pueblot. Garcilato de la Vega, Lope, Cer^ànlet, Ercill», maniaient le noutquetet Tépée autti touvent et autti bien que la plume, (.r. «w/>rd. t. I, p. ciliii« CXLV. Cf. Charlet de Mazade, VEspagnê modfme, p. S12-214; »). Eugène Puilou,

Voyage en E/pognê, p. 51-53, et plus particulièrement encore, M. Antoine de La*

toar, Btpogney traditions^ waeun et liuéra(vre,i^. 341-343.

A ce momeat, les chrétieas font retentir un coup de canon, c'est le signal de l'attaque. Ils arborent la croix dans les airs, et cette Tue augmente et enflamme leur courage. Tous, avec une grande ferveur et un humble respect, saluent la bannière sous l'ombre de laquelle se pressent les armes des fidèles confédérés K

Alors, au bruit de mille instruments divers, ils s'approchent toujours davantage. Les étendards, les enseignes et les guidons flottent au vent sur les hautes poupes. Les bandes rangées et les bataillons, brandissant leurs armes, se montrent autour des galères garnies de leurs canons de bronze et de leurs pavois *•

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