‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 101 sur 124 · XL VU · texte numérisé non relu

XL VU

A point nommé, tous les soldats sont prêts ; chacun d'eux est rangé à son poste. Le chef ordonne à neuf combattants les plus exercés d'aller d'un pas rapide éclairer le pays. Confiants dans la nuit ténébreuse, ils s'approchent du camp barbare, sont aperçus du bataillon silencieux qui pousse aussitôt des cris formidables.

Les clameurs, le tumulte de la surprise, les mille bruits et la soudaine agitation des guerriers^ les trompettes éclatantes et les tambours font gémir et trembler la terre. A l'instant les rusés coureurs franchissent une petite montagne et reviennent, par le chemin le plus court, avertir leurs compagnons d'armes. I. 31

aïO L'ABAUGANA,

Juan de Alvarado, avec un art cwsooimé, fortifie le côté foible de la citadelle, place à Tendroit nécessaire les soldats qui portent l'arquebuse ou la pique; et, lorsqu'il a pourvu avec prudence à tous les besoins, il s'élance avec le léger escadron de ses cavaliers pour recevoir les barbares. Il ne veut pas laisser croire, en les attendant, qu'il cède à la crainte.

La blancheur nouvelle du Jour naissant se montrait sur l'horizon qu'elle éclairait, et le soleil, à l'orient Trais et doré, teignait de rouge les nuages, lorsque Alvarado avec sa troupe partait de la forteresse prête et armée, pour chercher le bataillon de lAularo, qui de son côté s'approchait d'une marche impétueuse ^.

Les nôtres ne s'étaient pas encore écartés d'une demi-lieue loin .de leurs murs, lorsqu'en descendant une montagne, ils découvrent l'armée araucane rangée en bon ordre. Ses armures polies reluisaient plus vivement que le clair cristal frappé par le soleil. Les casques étaient ombragés de hautes plumes, où le vert et le blanc, l'azur et la pourpre unissaient leurs couleurs.

LU

Qui pourra vous peindre les transports des ennemis, lorsqu'ils entendirent le bruit des chevaux, et que, levant leurs bras dans les airs, ils poussèrent jusqu'au ciel un cri de fureur? Ils font résonner mille instruments barbares, et avec un orgueil farouche, à pas redoublés, ils s'avancent contre les soldats de l'Espagne. Tout à l'entour les échos retentissent.

LUI

Les Espagnols veulent répondre aux cris de leurs adversaires

1 Gomme tous les grands poètes, Ercilla sait nous présenter Timage calme de la création à Tbeure de la violence et du tumulte, le sourire de la nature an milieu d«t •giUtloDt guerrière».

LARAUGANA. «31

avec le bruit terrible des armes que porteat leurs mains. Ils quittent la hauteur pour les attaquer avec plus d'avantage dans la plaine. La lance baissée, ils les assaillent pour les rompre ; mais leur vaillante prouesse demeure inutile. Car les barbares, désormais disciplinés^ offraient de toutes parts des rangs solides et compactes.

Le pied ferme et le visage tourné à l'ennemi avec intrépidité^ ils abaissèrent une haie de piques si épaisse, que non-seulement le choc fut arrêté, mais ils purent encore faire reculer l'agresseur. Les nôtres, sans se rompre, se retirèrent ; et TÂraucan>danssa gloire, avec une fureur extrême, pour achever son heureux succès^ s'attache à les poursuivre d'une course rapide.

Il les presse avec vigueur. Les nôtres résistent et combattent toujours. Mais à l'étroit passage d'un pont, Lautaro fait retentir sa trompe, et toute son armée obéissante s'arrête au signal d'un son bien connu. Elle était alors éloignée du fort à peu près de la distance que le canon fait parcourir à un boalet.

Lautaro a suspendu sa marche, pour attendre la chaleur du jour à son midi. 11 sait que le vent frais du matin anime les chevaux et les cavaliers. Il reforme son bataillon et se poste à la Tue des Espagnols qui s'étaient avec hâte retirés à, l'abri dans leur forteresse. Ils avaient regardé ce parti comme le plus sage.

Lorsque le soleil eut atteint le milieu du ciel, avant qu'il eût encore fait un pas au delà, du côté de son déclin, lorsque l'ennuyeuse cigale fait entendre sa voix aigre et discordante, l'astucieux Lautaro lève son camp, et pousse son bataillon épais et serré, avec un grand bruit, et d'une marche régulière, jusqu'à la place que les nôtres ont fortiSée.

iii l'abaucara.

LVIU

Plein d'audace et de confiance dédaigneuse, il marchait contre la citadelle. Ses soldats le saivaient en bon ordre; et lui, avec grâce et agUité^ traînait une lance noueuse, longae, énorme *■ ; peu à peu, lui imprimant un mouYement plus rapide, il la brandissait par la bampe au-dessus de sa tète avec tant de Titesse, que les extrémités semblaient toucber Tune à l'autre.

La petite troupe des Espagnols sort des remparts. Elle ne reui pas attendre le barbare derrière cet abri. En avant marche une ligne d'arquebuses; elle est suivie d'une rangée de piques, et les cavaliers gardent les flancs. C'est dans cet ordre qu'avec une fiëre contenance ils vont chercher l'ennemi. Arrivées d la portée des coups, les deux troupes se précipitent l'une vers l'autre .

Excités par leur haine profonde, les guerriers s'avancent avec fureur. L'arquebuse s'incline et retentit. La fumée, le feu, la poudre enveloppent les combattants. Les arcs recourbés sont tendus avec force et lancent une multitude de flèches. Dfê traits aigus, dardés par de vaillantes mains, volent comme des nuées dans les airs.

Deux courants contraires vont se heurter avec leurs eaui rapides et bruyantes; quelque temps ils se résistent et refusent de se mêler ensemble; mais le plus violent et le plus impétueui n'arrête pas son essor et contraint le plus faible à ramener ses flots en arrière. Ainsi nos soldats, entraînés par la force, cèdent au torrent des barbares.

1 « Una larga, Sadou y groesa lanu

Que airoso poco & poco la teniaba. »

Cf. Virgile, En., XI, 551-553 :

« Telum immane, manu valida qaod forU garebal BeUator, «olidum nodis et robore eoeto. »

LABACCAMA. S8S

Ils ne peuvent soutenir la furie sauvage et le choc de cette armée nombreuse. L*Araucan emporte TEspagnol, comme le vent fougueux la paille légère. Us entrent sans ordre avec une confusion extrême^ tous pêle-mêle, dans la forteresse, et c'est dans la vaste enceinte carrée des murs que commence pied à pied un combat affreux.

Quelques Espagnols, corrigés par Tépreuve, ne voulurent pas se renfermer dans les murailles. Leur courage était abattu^ et ils redoutaient de se trouver à Tétroit. Ils aiment mieux la plaine ouverte, et se détachent des deux flancs de la petite troupe en désordre. Mais ceux dont l'âme est plus haute, cherchent à défendre d'un pas intrépide la place envahie.

C'est là qu'ils veulent mourir ou sauver leur vie en combattant. Parmi ceux qui ont résolu de mettre à temps leurs jours à l'abri, les uns suivent la longue route de terre, les autres descendent au rivage ; ils se jettent dans un bateau, et avec impatience lèvent les ancres recourbées. S'abandonnant à la peur et à leur pensée déshonorante, ils déploient avec rapidité leurs voiles au souffle des vents.

Celui qui, pour arriver, a rois quelque lenteur et voit lever l'ancre du navire^ n'hésite pas à se jeter dans la mer furieuse. A ses yeux^ expirer de la sorte est une destinée moins terrible. Tel ne savait point nager encore à qui l'épouvante fait aujourd'hui fendre les vagues et enseigne l'adresse du nageur. Voyez, voyez ce que la crainte peut faire, à force d'effroi, elle donne de l'audace ^

Ceux qui se sont retirés dans la citadelle se défendent en braves guerriers. Us veulent bien mourir, mais ils ne veulent

1 Ereiila cemble loujours avoir une taillerie prèle pour les poltroniel poar les fujarda.

it4 L'ARAUtiAMA.

pas être vaiDcus. Us n'ambitionnent qu'une fin honorable: animés par cette noble résolution^ sans espérance de vivre^ iU attaquent leurs ennemis et en font un tel carnage qne la place entière n'est plus qu'un lac de sang.

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Lautaro, malgré nos guerriers, perce à travers les armes, et le premier pénètre dans le fort. Il fait tomber, en y entrant, deux soldats que ce Jour-là leur destinée amena sous ses coups. Lincoya blesse et renverse tout devant lui. Mais qui pourra dire l'audace de Tucapel ? Il attaquerait les cieux euxmêmes, s'il trouvait un chemin ou des degrés pour y gravir.

Ni porte ni pont ne le conduit au château • Mais libre et léger, d'un bond adroit et souple, il franchit le fossé de l'enceinte, e(, en un instant, il se trouve au point le plus élevé du rempart. Personne ne peut le suivre par la même route, et seul de ce côté il donne l'attaque. Mais, comme s'il eût été gardé par mille ! compagnons, il se jette sans plus de retard au milieu de Yenclos.

À peine ses pieds se sont-dls affermis sur le sol de la place que, brandissant avec fureur sa massue fidèle, noueuse, immense, le barbare disperse les ennemis. Rien ne résiste, ni forte maille ni cuirasse, et les casques les plus solides, impuissants contre les coups qui sur eux descendent avec vigueur, s'aplatissent et font éclater les crânes.

Il laisse les uns estropiés et difformes; les autres, il les rend perclus pour leur vie entière. À tel il frappe la nuque, et la tête de la victime retombe sur sa poitrine ; à tel il brise les reins et les côtes, comme s'ils n'eussent été qu'une tendre cire, il meurtrit, il broie les membres, il rompt les corps des guerriers, et

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c'est au plus fort des périls qu'avec audace il s'élance pour braver et le fer et les combattants ^

Ortiz venait de donner la mort à Torquin, jeune bomme plein de courage. Tucapel se retourne vers lui d'un air irrité. La massue levée et le regard cloué sur le vainqueur, il se jette furieux à travers une haie d'acier. Je ne sais quelle fut l'excellente épée, quel fut le bras affermi et nerveux qui coupa le mât brandi par l'Araucan et avec lui deux doigts de sa main.

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Dans l'ardeur qui l'enflammait, il ne sentit pas aussitôt sa blessure ; mais lorsqu'il rabattit son bras avec le coup qu'il assenait, et qu'il vit ses doigts et sa massue lui manquer ensemble, non, le tigre d'Hyrcanie, quand il est blessé, n'est pas aussi farouche ; non, le lion poursuivi n'a pas cette colère de l'Indien qui, gonflé de courroux, blasphéma le ciel et la terre et les flots.

11 s'appuie sur la pointe des pieds et se dresse de toute sa hauteur, ramène, autant qu'il le peut, son bras en arrière, et jette le tronçon qui lui reste avec une telle violence^ qu*Ortfe, qui marchait sur lui, l'épée haute, en eut le casque brisé, le crâne ébranlé. Une douleur profonde lui ôte les esprits, et il tombe les mains étendues, sur le sol, privé de sentiment.

La vengeance du barbare n'est pas satisfaite. Il fond sur l'Espagnol dans sa furie impétueuse, et de cette môme droite, qui n'a rien perdu de sa puissance, le héros irrité arrache à Ortiz son glaive tranchant, soulève sa cotte de mailles, le perce d'un flanc à Tautre, et du corps qui lui servait de demeure l'âme du guerrier se retire avec un douloureux effort.

1 Voilà Tucapel qui traite les Espagnols à peu près comme il avait traité les Arauc&ns eux-mêmes réunis pour un conseil. (Cf. êvprà^ cb. viii, oct. 49-5i.)

L'Indien fait passer Vépée dans sa gauche. Il sent bien qoê sa droite est affaiblie ; et du premier coup il renverse un autie combattant. Ses deux mains étaient également habiles à frapper. Comme d'une faux exercée a coutume d'abattre la paille sèche l'actif moissonneur, ainsi Tucapel, dans sa vigueur farouche, coupait bras, jambes et têtes.

Il se laisse entraîner dans tous les lieux où la colère aveugle dirige ses pas. Il atteint, il blesse ou force à reculer ses adversaires, et fait tomber devant lui l'épaisse Torôt des lances. li hasard pousse un de ses coups contre le prêtre Lobo, qui se battait contre quatre ennemis. Lobo ne verra pas la fin de cette lutte; il rend son âme à Dieu et son corps à la poussière.

Non moins robuste, le grave Leucoton, avec cette valeur que le ciel lui a donnée, frappe, étourdit, renverse et massacre. Non, personne ne le surpasse en force et en bravoure. Je ae sais comment réussir à tout raconter, car dans une telle confusion mes doigts fatigués ne peuvent déjà plus soutenir la plume, et ainsi une abondante matière se doit réduire à un abrégé rapide.

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Angol de son côté, superbe et audacieux, agite autour de lui un glaive long et recourbé. 11 atteint Diego Oro et, renversé par ce coup affreux, le corps du jeune guerrier va s'imprimer sur la poussière du sol. Mais à l'instant même Juan de Alvarado détourne une nouvelle blessure dont Angol s'apprêtait à le percer encore. Gomme se levait la terrible al fange, Alvarado plonge son épée sous le bras de l'Araucan.

La lame fatale ne trouve point de résistance ; elle pénëlre dans le corps là où rien ne le protégeait et entre droit au cœur

LABAUCANA. «87

du héros, en se frayant une large et sanglante ouverture. Le visage d'Angol perd aussitôt son incarnat et se voile d'une triste pâleur. Le froid de la mort enchaîne son bras, et son corps glacé va battre la terre.

Mareguano, jeune guerrier à la taille gigantesque^ promenait de tous côtés sa fureur. Il arrive au moment où Angol, frappé par une main adroite, succombait au tranchant du fer. C'était son ami, son parent bien- aimé, son compagnon d'enfance, auquel Tunissait une étroite et vieille affection : « Puisque nous avons toujours partagé même destinée dans l'existence, dit-il, je veux aussi que nous la partagions dans la mort. »

Contre le meurtrier avec une soudaine rage qui enflamme son cœur et toutes ses veines, il lève un énorme et vigoureux madrier, et de tous ses efforts il en dirige la chute contre Alvarado. Mais lui dont l'œil vigilant est ouvert sur le péril, et qui redoute la masse accablante^ retire avec vivacité son cheval obéissant. L'arme va s'abattre contre le sol.

Chilcan, Ongolmo, Cayeguan, à la place où ils combattent, Lepomande et Purén avec lui, ont tellement pressé les nôtres,' que ce jour-là ils gagnèrent grande renommée. Tome, Cayocupil, le vaillant Pillolco, Caniomangue et Lebopia, Mareande, Ëlicura et Lemolemo ont montré tout ce que pouvait leur bravoure*.

Dans ce moment une rumeur subite se fait entendre ; la voûte des cieux en retentit. C'est que la victoire se déclarait ouvertement pour le barbare infidèle. La troupe espagnole mise en dé-

i OettTe omise par Wifiterliog. Nous sommes bien loin de la croire inutile à Téconomie de la narration. L'on comprend mieux par là que les Kspagnols, pressés par tant de bras béroïquer, aient consenti enfin à prendre la fuite.

route dirigeait sa coane vers l'Itàta^ et abandonnait un sol infortuné couyert de sang et d'ennemis K

De toutes parts et à grande vitesse commençaient à fuir les Espagnols ; et touîoura davantage avec ses éperons acérés la frayeur précipite leur course. A leur poursuite s'attache la foule des barbares. Elle les harcèle avec fureur et vole entourée d'une épaisse poussière. Ceux dont la faiblesse attarde les pas, tombent massacrés.

Alvarado avec bravoure et sans perdre cœur, anime, encourage les siens. ËiTorts inutiles! Ses soldats troublés et en désordre fuient la mort et une place trop étroite pour leur épouvante '. L'un gravit la montagne ; Tautre s'efforce d'atteindre la route la plus directe vers Mapocbo; et tel et tel, d'une fermeté inébranlable, défient avec vaillance tous les coups d'Atropos.

Ceux-là ne désirent qu'un trépas glorieux et dédaignent la vie déshonorée. Ils reculent encore l'heure fatale par des prodiges de courage et avec leur vaillante épée. Bientôt le fort demeura sans combattants, vide d'âmes et rempli de cadavres^

1 Noat soBines rédoils i eipliqaer ici renehatnement des faiti par une hypothèic. Le poète ne nous apprend paa comment la troupe qui, aous les ordres d*AlT«rado, i Taillamment défeodu la citadelle, est parvenue à sortir de Tenceinte. Noua deyous admettre, pour nous rendre compte de la suite de l'action, ou qu'une sortie heureuse a rendu aux Espagnols la liberté de la plaine, ou plutôt que la fortoreaae avait une porte de retraite, ■ un postigo, > comme il est écrit ailleurs.

2 « Haye la muerte y plua tan eftreeba. »

V^interling traduit vaguement le fond de la pensée d'Ercilla :

« Denn Jeder hall beeille Flueht

Ffiri eini'ge Rettungsmittel aeiae» Lebens. »

■ah lés mots < plaza tan estrecha » sont d'importance et nous montrent qne cette déroute a lieu jutqu*ici dans l'intérieur du fort, d'où les Espagnols a*enfttient saos doute par la porte de derrière et vont les uns gravir la montagne, les antret prendre le chemin de Mapocho, pendant qu'un petit nombre de brave» résistent et ■• dévouent à la mort.

L'ABAUGANA. 13»

lorsque le petit nombre qui était encore debout, sans faiblir, eut couru au-devant des glaives et de la mort.

Les uns tombent les flancs ouverts, les aulres le corps transpercé. D'autres, tout inondés de leur sang, succombent lorsque leurs veines sont épuisées. Enfin tous restèrent là couchés sur la poussière, tronçons mutilés par les armes. — Courons sur les (races de ceux qui pressent leurs cbevaux, et nous n'aurons pas médiocrement à faire pour les atteindre ^

LXXXVIII

L'un par une route incertaine, l'autre par un chemin âpre, dangereux et inaccoutumé, pousse son coursier et lui livre toutes les rênes ; car sa frayeur est grande et grande est la carrière qu'il doit fournir. Le bataillon barbare avec des cris horribles, par monts et par précipices, par plaines et vallées, leur presse et leur brûle les épaules. Il les frappe, les tue, les ren verse.

Les habitants de la contrée voisine étaient accourus de tous côtés; ils avaient assisté au spectacle de la lutte sans y prendre part jusqu'à ce qu'ils vissent le succès de leurs droits bien assuré. Mais alors ils élèvent des cris soudains, avec l'orgueil que donne la victoire, saisissent leurs armes jusque-là indécises, pour anéantir les enseignes impériales.

Ils s'élancent jaloux de poursuivre les soldats d'Espagne qui couraient avec ardeur plus légers que les vents et sans se faire compagnie les uns aux autres. Le trouble extrême et le délire où la peur a jeté les nôtres, les entraînent loin de tous les sentiers et les dispersent, par montagnes et vallons, dans les bois et les pâturages.

1 Noutelle ironie contre les fuyards, habilement opposée à l'admiratioii du poète pour les guerriers qui savent mourir.

t4t LABAUGANA.

Ceux qui possèdent les chevaux les plus rapides, oh ! comme i au fond du cœur on leur porte envie I Combien peu se recconaissent ceux-là mêmes qui depuis longtemps se traitaient d'amis et de compagnons! Que servent les promesses de trésors ou de biens offerts dans ce péril 7. La frayeur a tellement eaYahi les âmes que la convoitise môme n'y trouvait plus aucun empire,

Loin de là, l'intérêt est méprisé. L'on se montre si peu avide que Ton rejette derrière soi les casques les plus riches, les cuirasses d'argent affiné, fardeau embarrassant! Et ainsi, sourd à toutes les prières, chacun ne songe qu'à jouer du talon avec plus de vitesse. Ils ne voudraient que les ailes d'Icare, dussentils, en passant au-dessus des flots, les sentir se fondre dans les airs*.

Les deux Alvarado, Juan et Hernando, hâtaient leur retraite, avec le vaillant Ibarra. Ils animaient leurs soldats désespérés, mais pour cela ne ralentissaient pas leur propre marche. Ils se frayaient passage à travers les obstacles de la carrière, portés sur des coursiers agiles ; mais quoiqu'ils leur pressassent les flancs d'un éperon sans repos, il y avait un Indien dont ils ne pouvaient parvenir à s'écarter.

XGIV

Loin, bien loin au-devant des vainqueurs, à ces trois guerriers donnait la chasse un barbare aux larges épaules, plein de bravoure, appelé Rengo, jeune homme de grand renom. Il les harcèle. Seul il les poursuit avec audace, et, à haute voix, leur adresse d'injurieuses paroles. Toujours il les obsède, et, même

1 Erciila est implacable pour ceux qui compromettent par leur fuite l'hooneur du nom castillan. S*il cherche quelquefois à eipliquer les désastres, et à rendre une retraite presque légitime, il applaudit toujours à ceui qui meurent plutôt que d'humilier le drapeau national et il n'épargne jamais ceux qui ■ ne songent qu'à jouer du taloa : >

« Jugaban los talonei presuro$os. »

L'ARAUGAHÂ. «41

en rase campagne, il court d*uQe (elle vitesse qu'ils ne peuvent mettre de plus entre eux et lui un pas de distance.

« Hé ! hé I leur criait-il, attendez, attendez I » C'étaient là les seuls mots qu'il sût en castillan ; mais dans sa première et propre langue il les accable de menaçants outrages. Pendant trois lieues il les poursuivit de la sorte, et, toujours à la croupe de leurs chevaux, avec quelque vitesse que les fuyards dardassent l'aiguillon^ il les traitait d'infâmes et de misérables.

11 portait toujours haute et levée une arme dont personne ne saurait retracer la figure ni le dessin. C'était un hêtre énorme et mal dégrossi. En poids et en longueur il égalait une poutre. La tête de cette masse est renforcée de métal^ et le guerrier la brandit avec aussi peu de fatigue que dans les manœuvres de Tescrime un maître souple et sveltejoue d'une adroite main avec la baguette légère.

Si parfois du pesant madrier l'Araucan atteignait les chevaux, le coup se déchargeait sur eux avec tant de force, qu'ils en avaient les reins presque brisés, et chacun des coursiers qui recevait ce rude avertissement, pour hâter sa course n'avait pas besoin de la pointe des éperons. Jamais houssine dans la lice ne fut redoutée autant que la massue de ce barbare.

Bien qu'à une grande distance l'audacieux s'éloignât de ses amis et de leur foule protectrice, il ne se relâche point pour cela de son entreprise hardie. Il continue de poursuivre les ennemis avec plus d'instance et de les outrager. De sa course légère et de sa massue, il les inquiète. 11 rabaisse la nation espagnole avec les termes de sa langue araucane : elle était com-

«4t L'AHA0GAIfA.

^ri86 468 trois guerriers qui hâtaient lenr course pour mettii entre eux et lui une plui large carrière *.

Vingt fois les héros chrétiens reviennent et fondent sin Rengo avec une rapidilé soudaine. Tous trois il les affronte! coups redoublés, avec son arme digne des enfers et sa rare sot plesse. Et voilà qu'arrivent les fiers Indiens qui poursuivaiecl vivement la fuite, et tous trois reprennent leur carrière, et lii barbare, la massue haute, déjà presse leurs épaules.

Ni flpre montagne, ni côte escarpée ne ralentît sa course ê' son ardente bravoure. Mais, tel que sur une gageure le Poelche a coutume dans un défi de courir après les bétes saxtngei, tel il vole après eux, les tourmente, les serre de près et les fatigue. Pendant un espace de dix milles, il s'est attaché à leim pas lorsqu'un fleuve qui interrompt le chemin et va se jeter dans la mer, Toblige à s'arrêter enfin sur ses bords humides.

La troupe des barbares avait déjà suspendu sa marche. Seoi Rengo s'obstine et s'opiniâtre. Il ne veut pas renoncer à TeDtreprise, bien qu'il ne voie plus aucun de ses compagnons. Les trois chrétiens, épuisés^ se hâtaient à l'envi de franchir le laige gué, lorsque Reogo arme d'une pierre pesante la fronde qu'il avait accoutumé de manier avec adresse.

Il a fixé sa massue dans le sol mouillé de la rive. Deux fois il tourne le bras, et fait partir la rude et forte pierre avec une telle violence que la montagne résonne d'un bruit sourd. Les nymphes, du fond le plus paisible de leur demeure, fendant

1 Winterling a biffé sanf motif Toetate S8«. Elle est desUnée, dus U peuée d*Ercilla, à faire rcBSorlir 1* intrépidité du barbare qui, dans l'ardeur de la poor* suite, s'engage bien loin de ses compagnons d'armes et combat avec hardiesse) laof compter nr un seul auiiUaife.

LARAUGANA* 24»

es eaux transparentes, lèvent leurs têtes aux blondes cheveures^ et, pour voir cette lutte, s'arrêtent attentives ^

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