‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 104 sur 124 · XXXI I · texte numérisé non relu

XXXI I

Orompello était un jeune guerrier de grande force, en qui : courage avait éclaté dès Tenfance. Doux, affable, complaisani modéré, à l'occasion plein de valeur. Dans l'assemblée bea: coup le préféraient aux autres pour sa bravoure et son hau lignage. 11 était fils d'un cacique vénéré, Mauropande, et coas<: de Tucapel à qui l'unissait une étroite amitié '•

Lorsque le silence fut rétabli, et que la lice où l'épreu : avait eu lieu fut débarrassée, Cayeguan, jeune béros qui Icgnait la force à l'adresse, se présente pour soutenir Ye\erck de la lutte. 11 s'écoule peu d'instants, et d'un autre côté savance Torquin, tout prêt à lui disputer la supériorité de la ligueur et de la souplesse. Tous deux étaient lutteurs de grande habileté.

xxxin I

Le signal a retenti. A pas mesurés les deux vaillants btf* bares se mettent en mouvement. Vous les eussiez vus se itp- 1 procher tantôt, et tantôt s'éloigner, et leurs corps ou s'allonger ou se raccourcir. A droite, puisa gauche, athlètes avisés^i^ s'épient avec soin, s'assiègent, cherchent leur adversaire o: s'en écartent, le sondent, vont et reviennent, marquent leu^i points d'attaque. Puis enfin, d'un élan impétueux, lisse saisissent. i

Lorsqu'une fois ils se sont cramponnés et pressés, ils tichent d'éprouver leur vigueur. Mais, enflammés d'uoe ardecUj colère, les voilà qui commencent à se pousser et repousser stf

i M. Winterling repousse cette octave qui renferme un portrait si remarqiuMi d'Orompelio. Mais le jugement que le poète exprime iei sur le guerrier araectf remplace pour nous les paroles flatteuses et conciliantes que Caupolieén a dâ 1*1 adresser \fit, mpra^ oct. S9 : f sabrotas palabras blandamente •), et il rebs*', a nos yeux un jeune homme dont le r61e va grandir tout à Tlieare dans uoe éprtdi* plus difflcile encore. I

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'l'arène, ils s'étreignent, pied contre pied, et tous deux, enlacés, se penchent d'un c6té^ puis de Vautre^ sans qu'aucun d'eux parvienne à obtenir sur son rival le moindre avantage, quelle que fût l'énergie de leurs efforts.

Pendant qu'ils se serraient de la sorte, il 7 eut un moment où le rusé Gayeguano avança la jambe droite. Torquin veut la saisir, et appuyer de ce côté sur elle avec toutes ses forces. Le barbare industrieux la retire à propos, et le corps de Torquin, ne trouvant plus que l'air pour appui, entraîné par son poids môme et par la violence de son mouvement, va s'étendre aux pieds de son adversaire '.

Après lui, c'est le robuste Rengo qui se présente au combat. Il jette là ses vêtements» découvre sa vaste stature, ses bras nerveux^ ses muscles terribles *. La foule le regarde avec des yeux surpris et attentifs. Car ce barbare intrépide était l'un des quatre guerriers les plus fameux entre tous, et jamais personne ne l'avait surpassé.

De toute sa force il secoue ses épaules pour s'apprêter à la lutte qui l'appelle. 11 voit l'adversaire vainqueur et marche à sa rencontre avec une ardeur bouillante. D'un autre côté Cayeguan s'avance au milieu de l'arène où il triomphait. Les deux braves antagonistes se Joignent, et en saisissant son rival, chacun cherche à se donner l'avantage.

1 Cf. Virgile, En, V, 444-4(8 :

« llle ietum venientem a verliee velox

Prœndit, celerique elapsus corpore cessil; Bntellus vires in ventum effundit, et ullro Ipse gravis gravilerque ad lerram pondère vasto Goneidil.... »

» Cf. Virgile, V, 481-4J3 :

« . . . .Daplieem ex bameris rejeett amietnm,

El magnos membrorum arlus, magna «ssa laeertosqae

Ezait, atque ingens média consistit arena. »

t»» l'abadcara.

Ud initant on crut voir ea eux des émules égtax, et la ^» toire balançait incertaine; mais Rengo ne tarda pas àiCMiBe un signe éclatant auquel se reconnut la supériorité de sa ti gueur. Entre deux bras inflexibles il saisit, il comprime ave puissance Gayeguan qui, la bouche ouyerte^ ne peut respire: et de part et d'autre il se tourne et retourne avec son tris; captif.

11 lui fait perdre pied, le pressant toujours, et le tient fu^ q|ue temps suspendu dans Tair : Gayeguan, sans couleur et muhaleine, ouvre les bras, étend les Jambes. A la vue de scr adversaire dompté, le vaillant Rengo qui n'aspire qu'à la victoire, le laisse descendre, et, sans beaucoup de peine, d'or

grand coup, l'envoie marquer la poussière de son empreinte.

Des guerriers le retirent tout évanoui de la lice, et scr leurs épaules le rapportent dans sa tente K La foule célébra!? avec de grands cris la force invincible et le succès de Rengo- Mais voilà que le tumulte cesse, et chacun retourne à sa pl«« L'on a vu Talco s'apprêter et prendre poste pour disputer fe prix de la lutte.

Ce Talco, maître consommé dans toutes les joutes, à la fotcè du corps joignait un aspect farouche. 11 était habile dans ^\ lutte, habile dans les armes, léger, courageux, bien qu'am^ gant ; mais, quelles que fussent en lui toutes les qualités don: je parle, Rengo était encore plus souple et plus robuste à ces rudes exercices, dans toute sa personne il révélait sa puissance d'athlète.

1 Cf. Virg., ibid., v. 468-471 :

« Ast iUuin fidi aequales, genaa sgn trahentem, Jactanlemque utroqae oapot, crassamqQe cniorem Ore retJMtMiiMi mixlosqu* in sanguine dentei, Diicunt ad navafc.... »

VA^éJSQAnA. lit

Talco s'avance et bondit avec rapidité. Rengo s'ébranle avec enteur. L'un se fie beaucoup à son adresse, et l'autre à sa seule ôgueur ^ Tout à coup avec une impétuosité singulière, au molient où Talco y songeait le moins, Rengo à Timproviste fait un bond énorme, et saisit son adversaire dépourvu.

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Tel est le tigre cauteleux, lorsqu'il voit venir l'agilé et hafdi léopard. La tête basse, lourde et indolente, avec des sons rau- ^ues, il marche à pas traînants ; mais tout à coup, brusque et rurieux, il s'élance d'un bond irrésistible, lui plonge ses griffes dans les flancs, le presse, l'accable, le dompte et le réduit ^

Ainsi Rengo étreint son adversaire, et^ avant qu'il ait pu Bouger à se défendre, il le serre et le heurte contre le sol avec une si grande violence que les reins de Talco fléchissent et se brisent. Voyant l'état où son rival est réduit, le barbare l'abandonne^ et revient à son poste. Là, il attend qu'un autre se présente. L'armée entière est émerveillée d'un pareil exploit et de cette force extraordinaire.

Mais il n'y eut pas un homme entre tous assez hardi pour oser faire face à un tel antagoniste. Et, comme déjà la nuit approchait, on suspendit l'épreuve commencée, jusqu'à ce que le char du jour suivant ' vînt réjouir les campagnes en y versant

1 Cf. Virg., ibid,, ▼. 430-431 :

« Ilte pedinn melior moto, frelusqae javenU, Hie membris et mole valent.... »

' Belle et riche comparaiion, d'une rare juatene, et heureusement enprnntée à U nature américaine.

> « El earro del siguiento dia. > Winterling a le tort de faire reparaître ici t toi rajons d'Héliot, »

S60 l'araucana.

une lumière nouvelle. Des instruments nombreux retentissent; la foule prend placei et entoure les tables du festin ^.

Lorsque le jour eut paru, le fils de Leocân sort de son pavillon, accompagné d'une troupe nombreuse ; et, au son d'une musique bruyante, arrive au lieu où se disputent les récompenses. Rengo^ avide d'étendre au loin sa renommée, d'abord fait le tour de Tenceinte, puis entre dans la lice avec une fière contenance pour y attendre les assaillants.

Deux heures entières il resta le tenant du champ clos^ sans que personne vînt lui disputer le terrain. On ne vit aucun soldat assez résolu pour oser, à Faspect du héros^ occuper l'espace libre devant lui. Mais enfin Leucoton se décide à ce moment. Pour que sa valeur pût éclater davantage, il avait attendu que le plus vigoureux restât maître de la palestre. D'un pas grave il franchit la barrière.

Aussitôt une rumeur confuse et un grand tumulte s'élève dans les rangs de la foule babillarde, à la vue de ces deux lutteurs. Tous savent que leur force est égale et prodigieuse. Leucoton^ replié sur lui-môme, s'avance pour recevoir Rengo, et Rengo s'élance d'un pas ferme, la valeur et l'audace lui servent de cortège.

1 « Sonando luego varios instramento!,

De ly mesas tiinebieron los asientos Pue/olro dia, etc....

Wlnterliog traduit assez vaguement les deux derniers vers de Poct. 45 ;

« Aïs draaf die schmetternden Signale achallen,

Sah man sic schaarenweis nach ibren Platzen wallen. »

Dès que CaupoUein a déclaré que Tépreuve était remise au retour de Taurore, les Araucaos s'empressent vers les tables du festin, où Us se Uvrent, selon les habitudes de ces barbares, à la a borracberia. > Les termes du traducteur de 1831 : a nach ibren Platzen wallen, • ne désignent nullement ce repas dMvresse auquel Tont se livrer les barbares, et laissent penser que la multitude retourne à pas paisibles vers ses campements.

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Ainsi viennent à se mesurer ces deux guerriers courageux qui pour la vigueur et la bravoure ne comptent point de rivaux. Tantôt ils se précipitent avec ardeur, tantôt arrêtent et contiennent leur marche. Chacun d'eux fait le tour de son adversaire, l'épie avec précaution et se prémunit contre toutes ses ruses ^ ; mais peu d'instants s'écoulent avant qu'ils B*attaquent et qu'ils s'étreignent dans des nœuds puissants.

Serrés poitrine contre poitrine, ils déploient toute l'énergie de leurs muscles. Tantôt ils demeurent fermes et immobiles et se pressent étroitement ; tantôt ils se poussent et tournent avec vitesse sur eux-mêmes; tantôt à droite^ puis à gauche, leurs jainbes s'engagent et s^entrelacent ; et quelles que soient leur force, leur audace et leur adresse, ni l'un ni l'autre ne peut parvenir à prendre aucun avantage.

Ils parcourent toute la lice, entraînés par leur furies résistant chacun aux efforts de son adversaire ; et tellement ils se démènent, gémissent et battent des flancs, que leurs membres s'engourdissent. Leurs genoux épuisés tremblent de fatigue, chancellent, et, simple tissu d'os et de chair humaine, ne peuvent plus seconder cette opinifttre et folle rage.

LU

Cependant, couverts d'une sueur épaisse et de leur fumante haleine, les deux barbares luttaient encore. Dans une agitation

1 « T & todos los enganos m prenenen. »

Winterling :

« Uod sind auf jede Hinterllst gefassl. »

Le Ters alleauiiid tradoit le vert espagnol avec une rare Uttéralité, et tous deux peuTent s'appliquer aux ruses que Ton prépare comme à celles que Ton évite. Nous ayons traduit suivant Tordre même des idées. Le vers d'Ercilla nous a paru destiné surtout à développer te mot cautelosos qui précède :

« Andan en torao y miran eaut«lMot« »

les l'araucâna.

brûlante, précipitée, le fond de leur poitrine faisait entendre un bruit rauque. Eux trouvaient toujours dans leurs nouveaux ' transports des forces réparées, et tftchaient de mener à fin la lutte entreprise pour mériter la gloire et le casque promis*

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Mais rien ne laissait aperoeyoir en eux du rindiee de 1« victoire ou la marque d'un revers. Tous deux appartiennent à Tâge de la florissante jeunesse ; tous deux sont également exer- 1 ces et robustes. Cependant la fortune amoindrie de Rengo et la destinée qui Jusque-là lui a été favorable voulurent qu'à son

frand déplaisir, il perdit tout droit à la récompense et i honneur.

il y avait sur un des côtés de l'arène un enfoncement où naguère était enchâssée une grosse pierre. Elle venait d'être enle- \ vée de sa place par Taffluence incessante et par les pieds de la foule. Rengo^ déjà ralenti par la fatigue, ne s'aperçut pas de cette cavité, il 7 pose le pied^ et, pour son malheur, semblable à un pin qui tombe frappé par la hache, avec le même bruit il va toucher la terre*

Non, la balle d'un bond aussi rapide ne rejaillit pas dans les airs loin du sol qui la repousse ; non, l'aigle qui descend du ciel vers sa proie ne remonte pas dans les nues d'un vol aussi puis- , sant, comme l'on vit Rengo, égaré par la honte, fou de rage, et menaçant le ciel, se remettre sur pied, après avoir à peine effleuré la terre, et tout furieux s'élancer contre Leucoton. ^

Tel Antée, si terrible dans les superbes combats de la lutte^ renversé par le bras victorieux d'Alcide, mais recueilli sur le sein de la Terre sa mère, retrouvait toute sa force, et sentait redoubler son courage. Tel le bouillani Rengo se ranime. Non, il n'a pour ainsi dire pas touché le sable, que déjà il fond sur

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on adversaire d'ua élan si impétueux qu'il atteignit aux plus lautes prouesses de Ttionnear et du courage.

Si grand est le dépit du héros, si grande est sa honte et sq iouleur, en songeant qu'il est sous les regards d'une assemblée entière, que, dévoré par la colère et enflammé d'un transport furieux» il sent augmenter sa puissance. Dans l'excès de son courroux et de son impatience irritée, il presse Leucoton, et le contraint à reculer presque sans résistance ^ Quelle fut l'issue de l'épreuve, c'est ce que vous entendrez dans le récit du chant qui va suivre.

1 n est impossible de ne pu reconnattre ici encore un sonvenir de l'Enéide^ ch. V, 453-460 :

« At noo twdatns casu neqac territns hcros Aerior ad pugnam redit, ac rim suscitât ira ; Tan pudor incenifit vires et eonseia virtus ; Prscipitemque Daren ardens agit aquore toto, Ifune dextra ingeminans ictasi, nuoe ille sinislra. Nec oora, née requiet. Quani multa grandiae oimbi Culminibus crépitant, sic densis ietibus héros Creber «traque manu puisât versalque Dareta. »

Hais en reprodaiffant quelques traits de son modèle, don Ercilla consenre une originalité distincte, surtout pour les fortes comparaisons de la SS« octave, qui peignent avec tant de vivacité la rage, la honte et l'ardeur du combattant.

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