‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 105 sur 124 · CHANT XI · texte numérisé non relu

CHANT XI

SosMAiBi. — Fin des jeux. — Querelle Tiolenle luteitée par Tueapel. — Dem prix pour ta lutte sont décernés, à titre égal, a Orompelio et à Leoeoton; naii •la crainte de Toir se renouTeler la discorde fut supprimer lei autrei épreuves. — Conseil des Caeiques. ~ Une année d'élite est confiée à Lautaro. — Il marcht atec elle contre Santiago. — Une troupe d*éclairenrs espagnols ett mise en fuite par les Araucant. — Ruse de Lautaro pour attirer les Espagnols et leur inspirer de la confiance. — Pedro de Yillagran est Taincu ; mais la fougue des barbares empêche le succès entier que Lautaro s'était promis de son slFatagème. - Nouveau combat. — Retraite des Espagnols.

Si les cœurs qui n'ont jamais accoutumé de montrer un signe de faiblesse se voient humiliés sous l'œil de la foule, c'est alors qu'ils font éclater leur grandeur. La force renaît dans leurs membres épuisés. Loin d'eux la fatigue et l'engourdissement ! et sans peine ils viennent à bout, noble prince, des obstacles qui Jusque-là leur opposaient une difficile barrière.

Ainsi l'éprouva Rengo. Pour être tombé, le dépit l'anime d'une telle vigueur que^ plein de furie et de colère ardente, il sentit doubler sa puissance et son courage, et le vaillant ennemi sur lequel il n'avait pu auparavant gagner un seul pas, il le soulève maintenant et le porte à cent pas de distance, sans môme lui laisser toucher du pied la terre.

Son courroux eût passé plus avant, et il y aurait eu un combat sur la lice ; mais dans cette crainte descendit avec rapidité du tribunal le fils de Pillano armé de la baguette de Caupolicàn, et lui-môme, de sa main, sépara les guerriers. On peut être surpris que dans l'irritation qui les enflammait, ils aient eu pour lui ce respect et cette docilité.

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Lorsque de cette manière sans bruit se fut apaisée la lutte }ui déjà s'aigrissait^ ReDgo vit son honueur rétabli^ mais il [restait sans droit au casque magnifique. Tout n'était pas réglé encore, ni l'arène débarrassée de la foule, lorsque le jeune Drompello dit avec vivacité : « Mon tour est venu; à moi le poste maintenant I »

Et, en s'écriant ainsi, le héros brûlait d'impatience. 11 attendait cette heure désirée où il vit enfin que Leucoton était le tenant de l'arène. Le fameux jet de lance n'était pas sorti de sa mé« moire ^ D'un air . gracieux et guerrier, il salue l'estrade, franchit la barrière, et au milieu de la lice, je le répète, corps ï corps il provoque l'ennemi.

Le bruit et le murmure confus de la foulQ s'accruretit à. ce moment. A la vue du guerrier qui s'avance, elle a compris quel ressentiment Orompello garde contre le vaillant Leucoton. L'on redoute qu'ils n'en viennent à une rupture ; mais personne n'est assez hardi poor s'opposer à leur rencontre. Chacun se hâte de leur abandonner une libre carrière^ et l'on court occuper les places vacantes encore.

Avide de contempler cette lutte nouvelle, le peuple presque tout entier penchait en faveur d'Orompello. Il admire l'élégante proportion de ses membres, son corps svelte qu'à ce moment môme l'athlète dépouillait de ses vêtements^ sa grâce, sa Chevelure bouclée, son beau visage où éclate la première jeunesse ; car sa vingtième année n'était pas encore accomplie ^ et c'est Leucoton qu'il défie à la joute redoutable I

1 Voy. chant x, octaTCS 26-27.

« Cf. Virgile, En:, V, U3^344 :

« Tutitar Tavbr Curyalum, Uetlmxque décor», , Gratior cl pulchro vuniens in corgore vir tus. »

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Les spectateurs Jugeaient que les forces de Tua et de l'autre étaient, suivant l'apparence, fort inégales, en voyant de celui-ci Tair mâle et les muscles vigoureux, l'âge mûr et expérimenté, de l'autre l'aspect tout différent, l'âge tendre encore et l'adolescence aimable. Toutefois celle opinion semblait démentie par la fière et audacieuse contenance d'Orompello.

Ferme à son poste, il attend avec orgueil le son de la trompette, comme le coursier fougueux dans la carrière épie le signe du départ ; ou tel encore Tépervier qui sur la rive humide voit de loin blanchir l'aile du héron, se réjouit, lisse fièrement son plumage, et va s'élancer de la main du chasseur.

Ainsi le valeureux Orompello attend le signal pour marcher en avant ; et, comme il tardait à retentir, le héros s'imagine que des empêchements s'élèvent ; il s'irrite de tous ces délais, veut satisfaire son impatient désir, et, plein d'ardeur, court droit à Leucolon, qui ne mit, de son côté, nulle indolence à Taller recevoir.

Lorsqu'on un profond silence se furent changées les vagues rumeurs de la foule, et que pas une voix ne se fit plus entendre dans cette vaste assemblée, au milieu de la place, seul à seul. s'avancent pour l'épreuve les deux barbares intrépides. Tels le lévrier et le dogue farouche avec un sourd murmure se montrent les dents et, le cou tendu, l'œil en feu^ vont se mordre avec colère.

Ainsi les deux lutteurs furieux, sans attendre ni la trompette ni leurs témoins, excités par leur courage et par leurs ressentiments, parcourent chacun la moitié de la dislance qui les sépare, et en un instant, égaux par la force, se saisissent^ et, de

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toute leur vigueur, avec l'adresse la plus consommée, s'être!gnent de leurs bras nerveux, forment avec leurs Jambes des enlacements qui les enchaînent.

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Leurs forces différentes bien qu'égales les emportent, les précipitent, les ramènent de tous côtés. Vous les eussiez vus parfois immobiles à la même place^ comme s'ils eussent été cloués sur la terre ^. Ldi où s'arrêtent leurs pieds, ils laissent aussi le témoignage de leur lutle ; le sol cède ; ils le creusent ; et, serrés l'un contre l'autre, les genoux pressés contre les genoux, ils font craquer leurs os et leurs côtes.

Chacun, de sa valeur, de son adresse et de ses ruses déployait dans un tel moment toute la puissance pour vaincre la fermeté inflexible et l'étonnante vigueur que lui oppose un adversaire indomptable. Ils traversent et traversent encore la plaine, sans qu'en faveur de l'un ou de l'autre se prononce aucun avantage ; mais si bien deci delà ils se menaient, que tous deux, au môme instant, finissent par donner sur la poussière.

Leur chute est si rapide, et si rapides aussitôt ils se relèvent, qu'en quelque sorte le spectateur le plus attentif, on peut le dire, pourvu qu'il ait remué la paupière, n'a pu rien apercevoir. Ici la victoire ni la défaite ne se peuvent décider par aucune marque. Leucoton n'a fait que toucher du genou la plaine^ et Orompello l'a seulement effleurée d'une main.

Les témoins interviennent. Des deux côtés ils retirent leur athlète. La querelle succède à la lutte. Chacun fait valoir ses

1 c Que pareeen en tierra ester clavados. »

Wiaterling traduit avec énergie, mais il change un peu la métaphore t « ÀIs ob sîe in der ferde wuneltén. •

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droits et ses raisons. De part et d'autre les gMerriers acceumL Ou s'opinîfttre. Le bruit augmente. Qui donnait à Tun et lepri: et l'honneur et la gloire; qui chantait le triomphe du luttea: son rival.

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Tucapel qui était assis à la droite du fils de Pillan, voit ce q". se passe, et à l'instant m^me s'élance dans la lice, la main armit de sa massue ; et, avec son audace habituelle ; « Le prii, s'écriet-il, est gagné par mon jeune parent, et si quelqu'un s'oppose: mon avis, je lui ferai comprendre qu'il n'y comprend rieo.

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a La récompense appartient à Orompello, et quiconque » croit capable d'infirmer mon suffrage, nous sommes dans l'aiéne, qu'il se présente. Je lui donne un démenti formel et le pmoque au combat. » Leucoton réplique avec d'arrogantes paroles: « J'apaiserai, moi, ta fblle bravoure et ton vain orgueil et u grossière démence. Depuis longtemps j'en éprouvais le désir.'

« C'est avec moi que tu as affaire, puisque aussi biend^ nous avons commencé l'engagement, » répondit Orompeîi Leucoton superbe et irrité : « Avec toi et avec Tucapel je prétends combattre. » Mais Gaupolicân était arrivé. De son sié;: suprême en voyant cette dispute, il était à propos descendi: plein d'émotion, et il interpose dans le débat son autorité tou:

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 peine Leucoton et Orompello ont reconnu le magnanime Caupolicàn, qu'aussitôt ils compriment leure paroles violente: et chacun d'eux se retire de son côté. Mais Tucapel brandit sà massue ; il ne veut ni arrangement ni accord ; plein d'une furi^ que l'enfer inspire> il s'obstine et défie tout le noonde à U bataille.

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Prières, intercessions ne peuvent rien sur luij et le fils de

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Leocan échoiie avec les autres. Tucâpel exige que l'on remette, avant tout, le casque à Orompello, comme droit du vainqueur, et qu'ensuite on le laisse lui-même libre dans l'arène avec Leucoton^ pour vider leur querelle en champ clos, jusqu'à ce que l'un ou l'autre ait perdu la vie.

Arrêté par cet obstacle important^ Caupolicân cède â la colère, et plein d'un transport de rage : « Je te ferai, dit-il, garder le respect qui est dû à ma personne et à mon pouvoir ; » et Tucâpel aussitôt : « Je t'aCfîrme que par crainte je ne relâcherai rien de ma décision. Quiconque ne veut pas se rendre à mon avis, eh bien ! qu'il entreprenne à son gré ce qu'il pourra faire.

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« J'aurai pour toi le respect, si tu maintiens le droit que je réclame avec justice, et pourvu que, d'une âme droite et saine, tu considères sans partialité le différend qui s'agite ; mais si, contre la raison et à ta seule fantaisie, tu le tranches, en blessant l'équité, que m'importent et ta personne et ton pouvoir et le monde entier; je ne rabattrai rien de mes légitimes préten* tions. »

Caupolicân perd toute patience» Il marche à Tucapel, résolu d'en finir. Mais Golocolo, le vieillard expérimenté, qui par une crainte prudente allait toujours auprès du chef, s'oppose à son projet avec une respectueuse fermeté : « Às-tu donc à ce point oublié. Seigneur, et ton autorité et notre salut, qu'à tes yeux tout se réduise à lever le bras seulement?

« Considère, Seigneur, que c'est mettlre tout en péril. Songe que le plus grand nombre est déjà d'un avis contraire. Tu connais la folie de Tucapel et la force qu'il doit.à la race d'où il est sorti. Ce que l'on peut apaiser avec de sages propos, ne l'éteins pas dans le massacre d'une foule innocente. Donne à Orompello

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la récompense disputée, et remets à son rival un autre prix d'une égaJe valeur.

« Si par ta sévérité et par une voie sanglante tu veux risquer l'avenir, j'admets que, fixée sur une base inébranlable, la fortune ne tourne plus sa roue qu'à ton gré, et te laisse punir, sans danger pour toi, cette jeunesse furieuse et intrépide, ta puissance n'en sera pourtant que plus affaiblie^ et ton autorité après tout moins redoutable,

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« Tu perds deux soldats, tu perds deux épées vaillantes qui ont étendu les limites de l'Arauco, et qui cbez les nations les plus braves et les plus lointaines ont répandu la terreur de ton nom. Si à cette fois elles ont oublié ici môme les égards dui à ta charge, réQécbis que souvent ailleurs elles ont bravé les dangers les plus affreux, et versé, pendant que ces héros pro* diguaient leur propre sang, des flots du sang ennemi ^ »

Le langage du vieillard, sa noble chaleur firent une telle impression sur Gaupolicân, qu'il réprima sa colère et lui dit : « Je remets tout entre tes mains et me conforme à tes conseils. » A peine a-t-il entendu ces paroles, le sage vieillard qui aperçoit une route ouverte et un moyen assuré, s'entretient avec Leucoton qu'il gagne aussitôt. Puis il parle aux deux cousins et les persuade à leur tour.

Ainsi le vieillard habile séduit leurs ftmes. Ce que dans une telle discorde et au milieu de ces esprits déchaînés, l'univers entier n'eût pu faire, ses bons avis et sa prudence le surent

i Dans cette octave et dans les trois précédentes, Eroilla fait probablement allusion à un fait de sa propre existence . Il rapporte, au chant xxxri de VAraueanat octaTe 33, comment la sentence précipitée d'un jeune général faillit lui faire tomber la tète des épaules ; et, en nous montrant ici pour la seconde fois Colocolo qui conseille à Gaupolicân de procéder avec douceur et prudence, dût-il se désister du droit absolu qui lui appartient, ne semble-t-il pal indiquer par là (néme la conduite que doa Garcia fturait dA tenirà ioq és«r4?

exécuter. 11 parvint à les ramener de telle façon qu'ils acceptèrent tout ce qu'il voulut, mais à la condllion que le casque serait donné comme prix à Orompello,

On apporte le casque d'argent et il est posé sur la tête de l'orgueilleux Orompello. Une cotte de mailles garnie de Tor le plus fin, prix égal, couvre en môme temps Leucoton, son émule. Et tous d'accord, dans une joyeuse fôte, vont s'asseoir aux tables chargées de mets^ où se resserrent les liens d'une amitié plus étroite. -

Le repas fini, les tables furent enlevées^ et ce qui restait encore de jour se passa au milieu des réjouissances et de l'allégresse. Ils mènent en rond et entrelacent leurs danses^ suivant leur vieil usage. Là se mêlait une foule innombrable de jeunes gens et de femmes ornées pour la fôte; mais les épreuves ne continuèrent point, dans la crainte que l'occasion ne fit naître de nouveaux débats ^

1 Les jeox supprimés sont la course, le tir à Tare, le combat de la massue. Pour les tieux premiers, Ercilla trouvait des modèles chez les anciens, mais on peut croire qu*il eût ajouté à leurs fictions plus d'un trait original, comme dans les descriptions qui ont précédé. La lutte à coups de massue prêtait à des scènes terribles, et l'on peut prévoir quels sont les héros qu'il y eût engagés. Mais pour cette dernière épreuve, Ercilla nous a presque donné une compensation. Rengo et Tucapel, irrités Tun contre l'autre, doivent, après un long ajournement, vider leur querelle. Le combat a lieu aux chants XXIX et XXX de VAraucana, Ils ont pour arme Talfange et la massue, et tous deux sont emportés presque mourants du champ clos. Les jeux publics ne s'offraient pas seulement à l'imagination du poète espagnol tels que Virgile en a retracé la peinture. Homère avait devancé Virgile lui-même (Cf. Jliad., ehant XXIU, 261-897). Dans l'ère de la décadence latine, Silius Italicus {Punic.y xvi) représente Scipion qui célèbre en Espagne des jeux funèbres pour honorer la mémoire de son père et de sou oncle. Il s'agit de quadriges, de la eourse à p'ed, du combat à l'épée et du jet des javelots. 11 n'y a là qu'une faible singerie de Virgile ; mais Stace a rencontré encore quelques mâles couleurs en célébrant les prouesses de ses guerriers sous les remparts qu'ils assiègent (Cf. Theb.j ch. vi). Les jeux dont parle Stace sont aussi d'abord la course des quadriges, la course à pied, puis c'est le jet du disque, la lutte ; l'escrime à l'épée nue allait commencer, mais elle est empêchée, et Adraste seul lance une flèche qui frappe un ormeau à une grande distance. Cependant, le nombre des modèles qu'il avait à suivre n'a pas ôlé à don Ercilla l'honneur de renouveler le même sujet avec sa vive et forte imagination. Il s'est aventuré, saos trop dç désft-. vwiaçes, au miliçu 4«s ^ÇuÇiU 4'«ne »i 4«uiç^reu§e ri^ÇilU^»

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Quand la nuit vint fermer l'horizon et envelopper le monde de ses noires ombres^ les principaux chefs du pays ^ se réunirent dans une antique enceinte, pour y traiter des intérêts de la gnerre. Leur entretien allait en marquer le plan et la conduite. Tous disaient que le tribut qu'ils avaient soufTert devait être racheté par le sang.

Ils décidèrent qu'au fils de Pillân serait remis le commandement désiré, et que son choix fixerait avec un absolu pouvoir le nombre de ses compagnons. Tel était l'ascendant de ce barbare, tels étaient son crédit et la renommée qu'il avait acquise, que, leur eût-il promis de joncher la terre des débris du ciel, ils se fussent confiés en ses promesses.

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