‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 106 sur 124 · XXXI V · texte numérisé non relu

XXXI V

Parmi les Jeunes soldats les plus braves, il élit cinq cents héros, pleins d'audace, au caractère bouilladt, plus réputés pour leur hardiesse que pour leur expérience ; et les autres, afin d'ôlre admis à cette expédition, employèrent tant de prières, de supplications, de ressorts divers, que^ malgré les refus et les ordres, la troupe se grossit de cent nouveaux combattants.

Ceux que Lautaro adopte pour frères d'armes, sont décriés comme partisans du tumulte et des dissensions^ rompus aux plus grandes fatigues, vrais^ démons, ruffians, dépravés, résolus à tous les crimes, amis des changements et des querelles, homicides, sanguinaires, sans frein, brigands et spoliateurs consommés*.

1 «Lot prineipftles honbres de I4 tierra. »

Ce sont les caciques les plus considérableg, sans doute les Apo-olmeaes. VVinterling les appelle « des Volks Magaalea ». On croirait qu'il parle de h nobleise hongroise.

' * Le mot corsarios ne saurait avoir cette fois son acception Tulgaire, pas plus que le mot canalla, si soUyent employé par le poëte pour désigner la foule, te

LABAVCANA. t7S

C'est avec cette vaillante armée qu'il s'avance à travers le pays. Sa marche fut pacifique jusqu'aux rives du Maule; mais au delà^ toutes les terres qu'il parcourt sont par lui livrées au feu et inondées de sang. Tout' s'incline devant ses armes, sans résistance, et accepte le joug et des ordres nouveaux. Caciques et seigneurs lui obéissent et s'offrent avec leurs biens et leurs soldats.

Les barbares dans les villages et dans les bourgs de toute la contrée portent la ruine et la destruction ^ Ils enlèvent les vivres, dévastent les demeures et. les propriétés. Chassée par l'épou* yante, la population indienne fuit vers Santiago. Viols, adultères, les vainqueurs osent tout, et ne mettent aucun terme à leurs forfaits. L'âge des victimes, leur condition ou leur pays ne détournent pas les coups des meurtriers, la guerre se déchaîné et livre tout à la fureur du glaive et des flammes.

Nulle part les Âraucans ne s'arrêtent, tant ils sont avides d'en venir aux prises avec l'Espagnol. Les Indiens qui fuient leur sol dévasté, apportent dans la capitale la triste nouvelle. Aussitôt commencent les rumeurs et le tumulte ; les bruyants préparatifs de la guerre se renouvellent. Quelques-uns cependant, après une sérieuse réflexion^ n'accordaient aucune confiance à de tels récits.

C'était pure folie, disaient41s, de penser qu'une troupe isolée, qu'une si faible poignée de combattants osftt risquer une telle

simple peuple, n*avait dans sa pensée la signification qui lut est donnée de nos jours. Dans ia Tieille Tangue d*fercilla, corsarioê veut dire ravisseurs, et est un synonyme aggravé, plus expressif, du mot ladrwiea qui le précède. 11 n'a pu entrer dans Tesprit d'Ercilla de prendre ici dans le sens usuel un pareil terme, lorsqu'il s'agit d'un peuple qui u^avait pas une chaloupe à sa disposition pour aller, malgré son ardeur guerrière, attaquer les Espagnols dans l'île de Quiriquina. (Cf. ch. xvi.) ^ Ercilla nous dit : « En pueblos y ciudades. » Le second terme est exagéré et -nous le réduisons à sa juste mesure. Winterting traduit avec raison : « Durch Dôrfer und durch Flecken. >

t74 l'aRAUCANA.

entreprise, et cela contre des remparts aussi formidables, loin de ses frontières, et séparée de tout appui. Mais ceux qui avaient déserté Penco étaient mieux convaincus par leur désastre que parles alarmes *.

Des voix demandent que Ton se mette en route contre les barbares. C'est l'avis des Jeunes gens intrépides. D'autres soutiennent qu'il y aurait imprudence et délire à s'aventurer dans des lieux difficiles et des passages périlleux. A tous la pensée se présente aussitôt de préparer, pour couvrir la cité, les moyens les plus formidables et les plus habiles, et ensemble ils font partir à la hâte une troupe d'éclaireurs.

Elle est commandée par un chef diligent qui doit, par un récit exact, faire connaître le nombre et les desseins de l'ennemi; et, si l'occasion lui permet de lutter avec honneur et dignité, il reçoit Tordre d'attaquer le bataillon barbare, pendant que deux soldats reviendront de toute la vitesse de leurs chevaux, apporter rannonce des événements,

XUI

Comme il n'y eut dans ces faits aucune circonstance éclatante, ]*abrége en disant qu'ils sortirent de la ville et qu'au matin du quatrième jour, résolus à l'attaque, ils se trouvèrent en présence du camp ennemi ; que le combat s'engagea, mais fut bientôt achevé; que le barbare les rompit à l'instant, et qu'à

1 Wiuterliog omet l'octave 39*. Cette suppressioa nuit beaucoup à reusemble du tableau. Ercilla excelle à décrire les sentiments de tout un peuple. Auprès de ceux qui songent aux préparatifs de défense pour Santiago, il nous parle de ceux qui ne peuvent crpire à Taudace d'une attaque par les Araucans, et l'octave soi- Tante nous fera connaître ceux qui veulent marcher au-devant des barbares. Ainsi la pensée de différents groupes nous est révélée tour à tour. Un autre motif aurait dû empêcher Winterling de retrancher la 39* octave. C'est le souvenir éloquent qu'elle renferme du désastre de Penco. Ceux qui avaient fui de cette ville deux fois dévastée, savaient trop bien ce que l'on pouvait attendre de la bravoure i e tels adversaires.

l'enviy d'ane course rapide, ils retournèrent tous à Santiago, [M>ur y remplir le rôle des deux messagers ^

Sans haleine, fatigués et abattus, leur seul aspect témoigne assez avec quelle vigueur ils ont été enfoncés et vaincus par leurs terribles adversaires. Épuisés, couverts de leur sang et d'affreuses blessures, ils sont revenus, après avoir perdu un des leurs, qui^ entraîné trop avant et séparé d'eux au milieu de la plaine^ a expiré sous le bras de Lautaro.

Us rapportent que le chef ennemi a élevé une forteresse où il se retire avec ses barbares; qu'une foule de guerriers y accourent; que parmi eux il choisit les plus adroits et les plus vaillants; qu'en outre^ chaque jour il entasse des vivres et des munitions nombreuses. Ils affirment de plus, comme chose assurée, qu'il viendra bientôt fondre sur la ville espagnole,

Ceux qui jusque-là étaient demeurés incrédules et regardaient une pareille agression comme trop extravagante, crurent enfin à ces marques incontestables^ et le froid de la peur glaça tout le sang de leurs veines. Tel^ qui déjà connaît la bravoure de Lautaro, au seul nom du barbare s'émeut et se sent inondé de sueur. Tel, d'une âme enthousiaste et vaillante^ aspire aux combats et les appelle de tous ses vœux.

La fortune voulut que Yillagran, afiaibli par ses souffrances» ne pût alors suivre la guerre ; mais, par ses instances et ses

1 c ReTohieron à ser los mensageros. »

Ceci ne Teut pas dire, comme l*a cru Winterliog, qu'ils furent les messagers

de leur défaite Die Boten ihres Ungemaclis su sein. » Dans la réalité, leur

retour annonce bien leur propre déroute ; mais le texte espagnol signifie simplement qu'ils remplirent eux-mêmes le message dont deux soldats devaient être chargés (oct. 41). Il y a, dans le vers d'Krcilla, une pointe d'ironie qui p'est plus dans la Tersion allemande.

t76 LARAUCÀNA.

présents, il excite les cœurs les plus coun^ax de la province ; et, pour commander.à sa place, il nosime un de ses parents les plus aimés, qui réunissait toutes les qualités d'un bon capitaine. Pedro de Yillagran était son nom.

XLVH

Sans aucun délai, Pedro se met en route pour chercher le barbare Araueitn ; il yeat prouver à Lautàro combien la folle démence qui le porte jusqu'en ces lieux, doit lui coûter cber . Il marche avec une telle- rapidité que bientôt il arrive sur les côtes sinueuses de ce fleuve célèbre qui, pendant un long espace, revient par un circuit siir lui-môme, puis en. droite ligne s'élance Jusqu'^ la mer ^

i Wintérling penié ça'il ^agit du Maate, et traduit par • Manleatrom. > Nous ne ifturioDB être de ton atto . U y alongtenpi <}iie Làitf&ro et ses soldats ont franehi ce fleuTe (Cf. octare 36); ils se sont arancéS) pillant tout devant eue, -vers le territoire de Santiago, dont la population a pris TépouTante. Une Croupe d'éelaireun aperçoit les barbares leitaatin de son quatrième jour de marche (Cf. oct. 42). C'est donc à trois Journées de Santla|;o que se trouve la forteresse où Laataco se retire et d*où, suivant les mêmes témoins, il viendra bientôt fondre sur la ville espagnole (Cf. oct. 44). D'autre part, Pedro de Yillagran quitte à son tour Santiago, et prend ses positions à une faible demi-lieue des retranchements de Lautaro (oct. 48). Ea parcourant six lieues par jour dans un pays difficile et montueux, avec toute la circonspection qu'exigeaient le danger public et la présence d'un ennemi redouté, les premiers éclaireurs et les cavaliers de Yillagran rencontraient donc l'adver» saire à dix-huit lieues de la capitale. Or, quel est, entre le Maule et Santiago, le fleuve auquel ces désignations- paissent à peu près convenir? Le Maipo, nous disent les meilleurs géographes, à l'endroit où le général San Martino vemporta sur les royalistes sa victoire du 15 avril 1818, est à 70 kilomètres S.-O. de Santiago. Ce serait environ la distance donnée par Ercilla. Le Maipo, fleuve rapide et aux débordements terribles (son parcours est de bO lieues), sort du lac Pudagiiell, qui est à 7 lieues 0. de Santiago, ou plutôt est formé pat les deux rivières de Colina et de Lampa, qui viennent de plus loin et qui alimentent le petit lac collecteur (il n'a que deux lieues). Le fleuve, épanché de son sein, entraine le Mapocho, qui vient directement des Andes, arrose de ses deux courants, pendant six ou huit lieues, les fertiles campagnes de Santiago, se perd, comme le Rhône auprès du village de Coupy, mais ne reparait qu'au bout de (rois lîeUes, dans un champ de glaïeuls, et, à trente-huit lieues de sa source, se réunit, plus à l'ouest encore de la capitale, comme un auxiliaire puissant, au Haypo, dont le nom est seul respecté depuis leur jonction. Celui-ci se jette dans le Pacifique à 36 milles au sud de Yalparaiso. Si les éclaireurs de Santiago et les cavatiers de Pedro de Yillagran, emportés par leur ardeur belliqueuse et leur désir de joindre les. Araucans, ont fait double étape, aoit douze lieues par jour, ils ont pu atteindre les bords du Rapel ou Topocalma, dont le cours est de 56 lieues, et que forment les eaux réunies de deux rivières profondes, le Cauhapoal et le Tioqjiiririca, nées à la racine même des Andes, au pied des volcans de Petereoa et de Maypo, et dont U première n'a pas moins de 62 lieues de parcours (Cf. Sanchezde Bustamante, Geograf, d^l P€rû,,Bolima y

LÂHAUCAKA* 277

11 choisit son camp à une faible demi-lieue de Tendroit où le barbare était retranché. Là, dans le meilleui; et le plus sûr emplacement pour y passer la nuit, il s'arrête par prudence , attentif à la moindre alarme^ à la rumeur la plus légère, entouré de gardes et de sentinelles. Tout à coup, sans connaître le sujet précis dé leur crainte^ ils s'écrient : « Aux armes I aux armes I alerte I alerte !»

C'est que Lautaro avait appris Tarrivée de nos soldats. Après être allé lui-môme les reconnaître et les compter, il revint sans avoir été aperçu de personne. Et, pour montrer tout le dédain qu'il porte aux ennemis, il fait lAcber un de ses chevaux, le plus fougueux et le plus ardent.

Et dit à haute voix : « Si je ne me trompe, ils ne doivent pas savoir que je suis ce Lautaro qui leur a causé tant de désastres S désastres dont ils ne se relèveront jamais. Toutefois, afin qu'ils ne me tiennent pas pour un autre et qu'ils ne puissent douter de ma présence dans ces lieux, pour qu'ils sacheot bien quel

Chilêt p. 304-306). Un autre fleaiK, mais dont il ne saurait être question, est plus au midi, et séparait encore Lautaro des bords du Haute ; c*est le Mataquito ou Mataquiuo, qui s*appelle aussi le Delora. Alimenté par les eaux qui sortent dn Petereoa, il coule pendant soixante lieues jusqu'au Pacifique, à travers cette Tallée charmante où Lautaro troute plustard, avee tous ses compagnons d*armes, une mort héroïque dans un combat de surprise. La vallée du Mataquito se développe entre le Haule et le Topocalma, plus près cependant du premier. Voici Tordre des fleuTes, en partant du sud et des bords du Biobio, limite septentrionale des Araueans, et le plus grand fleuve du Chili (91 lieues) : Tltata, à 1 lieues nord de la Concepcion (parcours de 60 lieues) ; le Maule (64 lieues) ; le Mataquino, où Lautaro élèvera sa dernière forteresse, après s'être retiré d'abord jusque sur i'Itata ; puis c'est le Topocalma et le Maypo, ou Maypu. — En descendant le littoral du nord an sud, depuis r las testas de Biobio, » les cours d'eau les plus importants du Chili sont les fleuves Levû, Paycavi, Tirua, Cauten, Tolten, Quenle, le Potrero et Rio Bueno (Cf. Atlas maritime de Bellin).

t Lautaro ne peut croire qu'à Santiago l'on ignore son arrivée. Il a déjà mis en déroute quelques soldats envoyés à sa rencontre. Mais le barbare, dans son oi^ueil, affecte la surprise. Il faut que les Espagnols, en vérité, ne sachent pas que Lautaro est près d'eui, semble-t-il dire ; autrement, l'oscraient-ils affronter ainsi ? Mais il va les empêcher de pouvoir douter de sa présence.

t78 L'ÀRAUCàITA..

adversaire ils viennent chercher, Je veux que cet animal Im porte mes nouvelles. »

Puissant Felipe, Lautaro s'était emparé de dix chevaux dans la confusion de notre dernière déroute. Le meilleur d'entre eux, orné de la selle et du frein, pour qu'il aille donner de l'Araucan une annonce certaine, est abandonné à lui-même. Le superbe coursier, poussé par les menaces, dirige son élan Ten le camp espagnol ; il est guidé par les traces et par l'odeur des chevaux, et sa présence fut la cause qui mit toute la troupe eu émoi.

LU

11 arrivait avec une fougue si bruyante, que d'une voix plus forte et plus animée, le cri « aux armes l » a retenti *• Les soldats se lèvent en sursaut, et, dans une grande inquiétude, prennent la défensive, mais leur trouble fut loin d'égaler leur gaieté folle, leurs rires et leur plaisanteries, lorsqu'ils virent que de cette manière un simple anhnal leur avait fait saisir les armes et avait produit tout ce tumulte K

L i « Qa« diô m» fuena a arma y major fuago. » , j

V^interling traduit :

c Ils ob der wilde Feind in Anxug wSr. •

C'est un à-peu-près ; la substitutioD ne manque pas de justesse, mais elle lui perdre au style son caractère .expressif.

s Ce n*est ici ni la première ni la seule fois que don Ercilla sait attacher Voierèt de Taction à un être de race inférieure, aux compagnons familiers de rhomac. au chien, au cheval; cet entourage domestique, si dédaigné par des Artistes sévèm et méticuleux, a une grande place dans l'école espagnole, peintres et poètes. Oi sait quelle importance Murillo attache à la race animale dans ses tableaux, et ùt Walter Scott fait merreilleusement apprécier et réduit presque en théorie la Déccs* silé d'unir l'homme au fidèle auxiliaire de ses fatigues dans les récits de la rie oneoUlc- Cf. Richard en Palettinê, ch. m. • Les deux guerriers se levèrent après avoir pns un court repas et un léger rafraîchissement. lU s'aidèrent obligeamment Tun raatceà ajuster les harnais dont ils avaient momentanément débarrassé leurs fidèles coarsiers. Tous deux semblaient parfaitement habitués à remplir des fonctions qui, à cette époque, faisaient une partie nécessaire et même indispensable des devoirs d'ai cavalier; tous deux semblaient aussi, autant que l'admettait la différence entre l'espèce animale et l'espèce raisonnable, posséder la confiance et l'affection du cheval, fidèle compagnon de ses fatigues et de ses dangers. A l'égard du Sarrasin, cette <>• iniliarité intime résultait de ses habitudes de jeunesse ; car, sous les tentes des tribus belliqueuses de l'Orient, le guerrier attache à spn cheval une imporlance q«»

l'àRAUCANA. t79

Lin

Us passèrent la nuit sans dormir^ de ce moment jusqu'à celui où le Jour naissant vint à poindre. Alors^ pleins de courage et fermement résolus à vaincre ou à mourir, d'un grand cœur ils quittent le poste où ils avaient fixé leur camp, et marchent contre Tarmée d'Arauco. Les barbares ne brûlaient pas moins^ d'en venir au choc des épées.

Un édit de Lautaro avait annoncé que celui qui ferait un pas hors de l'enceinte, regardé comme coupable d'un grand crime et de rébellion, sans autre enquête, serait aussitôt chfttié de mort. Par là il sut effrayer et retenir les plus audacieux. L'occasion eut beau les provoquer; ils ne brisèrent pas le frein de l'obéissance, et nul^ malgré son ardeur, n'osa franchir les bornes prescrites.

Le barbare se tenait abrité derrière sa muraille, et ne laissait pas sortir un seul combattant. Il pense obtenir un succès mieux assuré, en attaquant les nôtres de manière qu'ils ne puissent mettre à profit la vitesse de leurs agiles coursiers dans la plaine découverte, mais que tout se décide par le courage, la bravoure héroïque, les mains vaillantes et intrépides K

Voici quel était l'ordre tracé. Quand l'ennemi attaquera la place, au moment de frapper les coups, les Araucans doivent

ne le cède guère qu'à celle qu*ODt pour lui ga femme et sa famille. Quant au che- -valier européen, les circonstancet et la néceuité faisaient que son cheval de bataille ne lui était guère moins cher qu'un frère d'armes. Les deui coursiers se laisfièrent donc tranquillement priver de leur liberté, et, renonçant à leur p&lure, se mirent à hennir affectueusement près de leurs maîtres, pendant que ceux-ci les revêtaient de leur équipement pour se remettre en route, et supporter de nouvelles fatigues. B (Trad. de Fauconpret, p. 35-36.)

* Cette octave n'existe pas dans la traduction de Winterling. Elle nous explique pourquoi Lautaro ne veut pas engager la lutte contre la cavalerie espagnole.

28 • Ji-ÀHÀUGANA.

tourner l'épaule et s'enfuir, afin de laisser les Espagnols péné trer derrière eux dans les remparts. D'autres soldats reviendront par dehors, et, avant que les chrétiens s'aperçoivent du stratagème, ils occuperont les portes de Tenceinte. Dès lors il y aura combat en champ clos.

Tel est le projet rusé avec lequel les Indiens attendent la troupe espagnole qui s'avance^ et, dès qu'ils la Toient paraître, ils la saluent en élevant une terrible clameur. Superbes, da plus loin ils la défient avec dédain^ avec une audacieuse bravoure. Qui brandit une énorme lance, qui soulève une massue garnie de fer.

Avant que les taureaux soient lancés au combat^ ceux qui désirent les voir près d'eux, du haut de leurs échafauds, où ils sont à l'abri du péril, les provoquent par leurs cris et par leurs sifflets, agitent le fer aiguisé pour les perdre, et sans crainte le brandissent d'un air menaçant ^ Ainsi l'armée barbare d'Ârauco^ du haut des murs, menace les chrétiens.

Lés Espagnols, toujours de cet air qui annonce que cette chasse leur parait aisée, pas à pas s'avancent et s'imaginent raser les remparts de la forteresse. Ils s'écrient de toute leur voix : « Ce n'est pas assez de vos murs ni de vos piques ni de vos robustes massues, pour détourner de vous la mort, digne châtiment de votre forfait et de votre insolente révolte I n

Arrivés à une courte distance de la citadelle, après l'avoir reconnue de tous côtés, ils y font face, et, sans détour, vont en droite ligne assaillir le retranchement qu'abrite un fossé. Ils croient en avoir fini déjà, lorsqu'ils voient fuir presque toute

Comparaison puisée daas le génie et dans les mœurs de l'Espagne.

Tarmée barbare. Ils poussent aux. portes abandonnées^ fiers et glorieux, et, avec des cris formidables, cbantent victoire •

Pas un d'entre eux ne fût revenu pour raconter quelle avait été leur joie, si parmi les Indiens les uns eussent attendu un instant, un seul instant, l'espace nécessaire pour que les autres occupassent les portes ; mais en voyant les ennemis entrer, ils perdent patience et ne peuvent plus se contenir. Aussitôt ils s'arrêtent, donnent le signal qui devait être suspendu encore, et font revenir les fugitifs sur leurs pas ^.

Gomme s'élance le coursier, lorsqu'il a senti les pâturages et les cavales qui restent derrière lui I Sans cesse vers elles se reportent ses désirs et son ardeur ; il souffle, il hennit, impatient de l'absence ; il ralentit ses pas, tend en arrière son oreille penchée, attentif au moment où son maître lui permettra de revenir. Il n'a pas encore reçu le signal du départ, et déjà il a tourné sur lui-môme.

Ainsi les barbares, qui fuyaient en affectant une fausse peur, arrêtent leur course rapide, dès qu'ils entendent le signal convenu qui les remplit de joie. C'est en brandissant contrôles nôtres leurs terribles épées, qu'ils semblaient nous avoir livrées, qu'ils reviennent avec une furie menaçante, et font trembler la terre d'un bruit sinistre.

Par une tranquille mer, où les flots suivent indolemment le chemin d'un vent doux et paisible, si tout à coup avec furie et violence le Caurus s'ébranle et bondit en sens contraire, soulève les sables du fond de l'abîme et les roule en épais tourbillons ; les vagues gonflées reviennent sur elles-mêmes et obéissent au souffle de l'ouragan impétueux.

^ Wiuterliog a retranché cette octave indispensable à la' clarté du récit.

98 1 L'àBAUGANA.

De même pour nos soldats qui poursuiraient en toute liberté les fuyards^ ce brusque changement trouble soudain la victoire etTallégresse. Sans pouvoir tenir ferme^ ils sont contraints de revenir sur leurs pas, quel que soit l'ardent courage qu'ils opposent au nombre supérieur de l'ennemi.

Mais, tel qu'un fleuve aux ondes abondantes et glorieuses renverse digue et palissade, et se précipite par une route non frayée, en arrachant les troncs avec leurs fortes racines ; d'un cours sans frein^ il mugit^ et partout où il heurte déchaîné, il détache les rocs les plus solides et les entraîne dans ses Ilots furieux ;

Avec même fougue et même violence^ les Indiens font perdre pied à nos guerriers, et, sans qu'un seul puisse arrêter sa marche, ils les emportent au milieu de leur courant irrité. Ils volent, et dans leur indomptable furie les jettent hors de la forteresse. La crainte d'y perdre la vie fit aux nôtres pour sortir de l'enceinte un facile passage.

Plus viles et d'une allure plus légère que lorsqu'ils étaient entrés^ les agiles Espagnols, enveloppés d'un nuage de poussière, s'élancent hors de l'étroit enclos et des palissades. Parmi eux on voit les barbares qui venaient à leur peste ; les deux troupes se choquent et s'amoncellent, et, à coups redoublés, se frappent des mains, des pieds^ de toute leur puissance.

Ni le mur que les barbares ont élevé à hauteur d'appui, ni les fossés qu'au dehors ils ont creusés tout à l'entour, ni les branchages et les amas d'épieux qu'ils ont reliés avec de fortes lianes n'arrêtèrent l'essor des coursiers rapides qu'inquiète le

l'abadgana; %%%

des piques. Comme s'ils volaient sur l'aile des vents, ils s'éicent et se réfugient dans la plaine ^

Les Espagnols courent sans s'arrêter et laissent la place libre à irs ennemis. Ceux-ci, poursuivant leur fortune heureuse^ les issent d'un pas léger, et de leurs coups les harcèlent. Nos dats, craignant la mort^ toujours accélèrent leur marche et loignent davantage. Quelquefois cependant ils s'arrêtent et tiennent avec vigueur la furie et les terribles flots de leurs ^ersaires.

)éjà les barbares avaient parcouru l'espace d'une grande ue, à toute vitesse, sur.le sable aride. Seul Lautaro ne les a pas vis. Plein de courroux, de rage et de douleur, il a vu le faisoutien que lui prête un camp mal discipliné. Avec tant de ce il fait retentir les sons éclatants de sa trompe, que les iucans les plus éloignés l'entendent, et, à ce bruit, suspen* it leurs pas^ reviennent en arrière.

/impatience et l'irritation se montrent tellement sur ses traits 3 personne n'ose le regarder en face. Il se retire seul dans tente, et fait publier un nouvel édil : Que nul guerrier ne t assez audacieux pour faire un pas en dehors de la fortese, dussent les Espagnols reparaître et attaquer mille fois le npart.

LXXIÏI

Puis il appelle les soldats à l'assemblée, et| tout bouillant .'il est de colère, c'est avec mesure qu'il leur adresse ce lange : «Amis, nous nous trompons, si à Taide d'un aussi faible mbre de combattants, nous pensons raser les hautes muraild'une ville formidable. La ruse industrieuse a plus de

II est malaisé de comprendre pourquoi WinterlÎDg fait encore disparaître celte ive et la précédente ; par un choix habile de détails, elles développent la narpOD, loi donnant de U Pcttet^ et ellçs qe (Qap<}u«nt pi 4'^c}at ni 4'éoergi«,

%$h VAJIAUCANA.

place et de pouvoir ici que Mars avec tout son eourage téméraire

el farouche. <

« C'est elle qui maUrise la bravoure la plus fougueuse et qui donne la force aux faibles et aux débiles. Elle subjugue k' têtes indomptées et les contraint à se courber sous le joug. C'est elle qui répare l'honneur et les dé^stres. Et les circonstances nous forcent de recourir à ses ressources, car Thabilet^ attentive et ]a fortune s'accordent bien entre elles et marchent du môme pas.

« Il nous faut quitter ces lieux^ laissant croire que la seule crainte nous fait reculer. Il faut inspirer la confiance aux Espagnols, en leur montrant que nous leur abandonnons la gloire et le champ de bataille. Puis, revenant à propos, nous accomplirons une entreprise maintenant si difficile, tant qu'ils occupent la plaine, et que, tout près d'eux, ils trouvent une retraite dans les remparts de leur cité. »

Le fils de Pillân parlait encore, lorsqu'on vit reparaître les soldats de Castille. Avec un nouveau courage et une audace nouvelle, ils veulent une seconde fois tenter le combat. Tels sont le ravissement et l'allégresse des barbares à la vue de l'Espagnol revenu dans la plaine^ qu'aussitôt ils jettent des cris^ et, de joie, battent des mains.

Cependant les chrétiens s'approchent, et peu à peu marchent à la bataille. Lorsqu'ils furent à juste distance pour fondre sur l'ennemi, ils poussent vers la multitude barbare. La massue haute ou la pique abaissée, le corps à découvert sur leur muraille *, les Araucans se montraient avec leur intrépide vaillance et s'animaient à la lutte belliqueuse.

t WinterlÎDg commente un peu ce passage; mais, par le choix de ses termes, il rend très*bieu la situation.

« TheiU mit hocherhobnen Keulea

Und theils mit tiefgesenkten Lanien

Die halben Leiber neigen von den Scbanken.

l'aRAUGAMA. f85

LXXVHI

Parmi les assaillants, les uns, auprès des vastes portes, engaat un combat terrible. La tête protégée sous Tabri de leurs [icliers, d'autres se dirigent vers le rempart gardé par l'ad- *saire. D'autres, aux places les moins défendues, cherchent le inl où Ton peut gravir et se frayer le plus sûr passage. La upe espagnole remplit le fossé profond, et les barbares couinent le faîte de leur retranchement.

fais les guerriers d'Espagne, pleins de bravoure et couverts Leurs boucliers solides, avaient à résister à la grôle des traits aux atteintes des lances les plus acérées. Telles étaient les [neurs et leur discordante harmonie et tel le battement préité des coups les plus affreux^ que le Maule réprimait le cours ;es ondes impétueuses, tout ému des bruits qui retentissent au

Ce sentiment prêté aui êtres insensibles de la nature est un des grands charmes i poésie. De pareilles fictions étaient naturelles chez ^es anciens qui divinisaient euves. Dans les compositions modernes, elles sont encore un des plaisirs les -vifs de rimaginalioD. Boileau leur doit en partie Tintérét de sa quatrième

« Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,

Le Rbin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,

Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.,. ^^

Lorsqu'un cri tout à coup, suiti de mille cris^

Vient d*un calme ai doui retiirer se» esprits

Il se trouble, etc..4..

Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouTelles..*.

Le Rhin à leur aspect d'épouvante frissonae...»

Le dieu lut-méme cède au torrent qui l'entraîne ; i .

Et, seul, désespéré, pleurant ses wns efforts.

Abandonne à Louis la vieloire et ses bords. *

« poëtes dramatiques, Shakspeare surtout, ont plus d'une fois anitné aussi la re, les rivages de la mer et leur, ont prêté des sentiments de «fPf«l « ^c u Francisco! dans la Tempête, raconte à Alonxo, ro. de Naple. et de Mi an, fforts de Ferdinand son fils pour échapper au naufrage ; « Il élevait sa tfite .^au-dessus des flots révoltés,*^ et de ses bras vaillants il r-ma.t a coup, v,eu* vers le rivage qui se penchait sur sa basé ininee par les ondes, comme e fût incliné avfc déférence pour le secourir. Je ne doute pas qu'il né so.t é à terre. . (Tempeét, act. li; se. ,.) Les historiens eux-mêmes ont quelque- Drofité d'ornemeifls semblables pour donner plus d/altra.t à leur narration rullorsquefe^^^ s'appuyer sur uw tradition on sur un préjuge

lai eTns ! au premier li.re..de.re.tpédi»i« de C)^«« ÛM la. h««te Asie,

180 VAtJitSCÀnk.

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