XII AYANT-PROPOS
théorique a été faite contre cette étude des talents étrangers ; il n'y a ici toutefois qu'une apparence spécieuse. Le principe d'imitation que cette étude implique est un principe faux, stérile, et jamais, dit-on, vous ne parviendrez à vous orner avec grâce d'une parure étrangère. L'emprunt nous détourne de la vérité ; le temps que l'on perd ainsi à se contrefaire pourrait être mieux employé; l'écrivain garderait son allure^ au lieu de se contraindre à suivre celle d'un modèle de Bermeo ou de Séville.
Qui le conteste? Il est des parties dans l'art qui n'appartiennent qu'au poëte et qui ne s'enseignent pas. II faut être conduit par la prêtresse dans le bois sacré, pour y trouver et pour y cueillir le rameau d'or; et, d'autre part, ce n'est pas afin de provoquer une froide et insignifiante reproduction de quelque beauté littéraire éclose sous un autre ciel, que nous devons nous rapprocher des œuvres de Londres ou de Madrid, et solliciter pour elles l'application d'un goût studieux.
Trois ordres de lecteurs sont plus particulièrement appelés à se mettre en contact avec le génie des autres peuples : ceux qui lisent pour charmer leur intelligence, et qui apprennent ainsi que les sociétés étrangères ont pro- *duit plus d'un livre digne de notre admiration ; ceux qui, voués à l'histoire comparative des mœurs, et avides d'apprécier les hommes, s'efforcent de diminuer leurs préjugés, et qui peuvent, en présence des créations exotiques, comprendre que chaque nation doit réprimer son orgueil, qu'une fierté exclusive pour sa propre gloire littéraire serait une déception et un mensonge; ceux enfin qui,, jaloux d'atteindre à la renommée d'écrivain, interrogent sur les procédés de la composition les travaux de toutes les sociétés qui nous entourent. Pour les deux premières * classes, la connaissance des littératures étrangères n'est qu'un problème d'érudition; pour la troisième, elle est
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une question de pratique et d'utilité. A ceux-ci, l'imitation directe et détaillée pourra quelquefois présenter des emprunts exquis ; mais nous ne saurions l'entendre de la sorte. Le principe doit être compris arec plus d'ampleur. Yauvenargues a posé la théorie de l'imitation dans ses véritables termes. « Tous les grands hommes, dit-il, ont eu des modèles; mais, en imitant^ ils sont restés originaux, parce qu'ils avaient à peu près le même géqie que ceux qu'ils prenaient pour modèles; de sorte qu'ils cultivaient leur propre caractère sous ces maîtres qu'ils consultaient, et qu'ils surpassaient quelquefois; au lieu que ceux qui n'ont que de l'esprit sont toujours de faibles copistes des meilleurs modèles et n'atteignent jamais leur art; preuve incontestable qu'il faut du génie pour imiter ^. » Yauvenargues proclamait ainsi la nécessité d'être indépendant de ses maîtres mêmes, et de ne voir plus dans l'imitation qu'ime riche culture. Ainsi Corneille imitait Guillen de Castro, en imposant au même sujet les prodigieuses nouveautés de son génie français, romain, castillan; ainsi, l'on ne reconnaît presque plus les traces d'Euripide ou de Sophocle sous les grâces et sous les délicatesses modernes et chrétiennes de Racine ; ainsi encore, dans un genre bien opposé» Molière transformait la comédie : « Nul n'a plus imité» écrit l'une des meilleures plumes de la critique et de l'Université françaises, — nul n'a mieux gouverné ni dominé ses imitations ; nul n'a mêlé à ses imitations un fonds plus riche d'observations originales, ni plus effacé ses emprunts sous la fécondité du génie; nul n'a poussé plus loin l'invention dramatique; nul n'a réalisé un plus grand nombre de caractères vrais et parfaits, de types immortels *. » A ce point de vue large et calme, l'imitation devient pour le talent un excellent et inépuisable auxiliaire»
1 Vanvenargaes, CEuvres complètes, édit. de 1821, t. I, p. 35. * M. Roux, Réflexions svr le Misanthrope. Bordeaux^ 18U7, p. 3.