XIV AVANT-PROPOS
L'homme doué d'une force réelle par le Dieu qui dispense les premiers dons de la nature, non-seulement saisira les causes d'inspiration diverses que la marche des sociétés modernes lui apporte avec ses évolutions ; mais, pour ne pas fixer ses facultés créatrices dans un moule transitoire, pour ne pas les assujettir à une discipline d'école, à un cadre infranchissable et impérieux, qu'un jour a formé, que le lendemain détruit, il saura aussi déplacer ses mobiles horizons, et garder toute sa vivacité, toute sa libre et inviolable puissance de conception et de formule, en promenant son intelligence, comme les rois pasteurs, sous les tentes de l'étranger. « De même qu'autour d'un vaisseau menacé d'être pris par les glaces, nous dit avec éloquence M. Sainte-Beuve, on est occupé incessamment à briser le cercle rigide qui menace de l'emprisonner ; de même chacun, à chaque instant, devrait être occupé à briser dans son esprit le moule qui est près de prendre et de se former. Ne nous figeons pas ; tenons nos esprits vivants et fluides*.)) Ne fût-ce que pour se prêter au conseil de cette austère et forte pensée, les amis de la gloire littéraire, ceux qui aspirent à doter leur patrie d'une œuvre étendue et durable, devraient encore poursuivre l'étude des poésies exotiques, et élargir leur imagination par une sorte d'émulation incessante et féconde. Loin de contraindre et d'étouffer la spontanéité de leur talent,de tels travaux ne peuvent qu'augmenter la souplesse d'un heureux instinct et contribuer à la grandeur d'une œuvre, comme pour d'autres esprits, ils contribuent au charme et au divertissement ou à ces connaissances multiples et réfléchies qui forment Texpérience de l'histoire.
Ce n'est donc pas une tâche aussi vulgaire qu'elle pourrait sembler d'abord à une intelligence préoccupée, que
* Sut V Anthologie, lundi 12 janvier 186i.