‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 111 sur 124 · L'ARAUCANA. 8S · texte numérisé non relu

L'ARAUCANA. 8S

D'une course rapide, elles arriveat vers dix galions. Nos malelols s'y élancent, et sans aucun retard ils déploient les voiles au souffle des vents.

D'étendards, de bannières, de pavillons, tous les navires étaient ornés. Une fraîche brise vient frapper les misaines, et la flotte commence à se mouvoir avec lenteur, au bruit des canons, des fauconneaux, des couleuvrines. Comme nous doublions l'ilot*, contrariés par l'Auster, nous bordons l'écoute à bâbord pour recevoir le vent, et l'escadre cingle dans la direcUon du sud- sud-ouest '.

Nos vaisseaux fendaient une mer contraire et soulevaient autour d'eux l'écume blanchissante. Dans leur lulte contre le Sud furieux, malgré lui et en dépit de ses efforts, en louvoyant ils gagnaient le rivage. Mais se retournant vers le côté d'où souffle le Garbin», ils s'éloignent de la grande Cordillère ; puis, vi-

formenf pas le centre de la description. Noas sommes, avec le poète, sur Pescadre, et nous ue la quittoos plus.

I « La Isleta ». Un coup d'œil général sur la rade de Lima est nécessaire pour comprendre ce détail. L'île de San Lorenzo abrite l'entrée du port de Lima. Le port lui-même, le Callao, est défendu par les trois forteresses d'Independencia, de Sol et de Santa Bosa ; AVhnt 18S1, on les appelait Beal Felipe^ San Miguel et San RafaeL Elles sont hérissées de deui cents pièces de canon ; c'est à l'extrémité Sud de la grande rade, aiosi défendue, que se trouve l'île aride de San Lorenio; elle a neuf milles de circonférence. (Cf. Bustamante, Geogr. del Perût Bolivia y CMle^ p. 98.) Vais il ne faut pas confondre la laleta avec l'île San Lorenxo qui avec la pointe de Callao forme la rade de Lima. San Lorenzo se développe du Nord-Ouest au Sud- Bst, et à son extrémité Sud-Est se trouve un ilôt qui s'appelle la Isleta de Callao^ îlque nos géographes nomment le Fronton. Entre les deux îles se joue un faible iétroit. Le canal qui sépare de la Isleta la pointe du continent est resserré et dan. ^ereux; cependant on y passe en rangeant i'ilot de fort près. Pour sortir de la rade le Lima, les gros navires prennent par le nord, et quand leur destination est le midi, ;omme pour la flotte de Garcia, ils ont en effet à doubler la petite île. (Cf. Frezier, Relation du voyage de la mer du Sud. Paris, 1716, p. 178-174, et pi. XXVI.)

iNous devons remarquer ici la souplesse de style avec laquelle l'écrivain espa' ;nol, qui, au début de VAraucanOy s'emparait si vivement de la langue des géogra-» )hes, sait manier anssi le vocabulaire des marins.

s Le Garbin est le vent du sud-ouest ; les Italiens le nomment libeccio, et il ne aut pas le confondre avec le sirocco, vent du sud*est. (Cf. de Uumboldt, Gèogr. lunouo»contin,y t. V, p. 161.) Accoutumés à ces désignations par leurcommereé laua la Jléditerranée, les navigateurs espagnols les ont conservées sOus toutes lei Btitudes du globe,

sti l'abaucana.

tant une seole fois de bord, à Test-nord-est nous eûmes la cota deGaarco^. \

Puis soudain nous apercevons Guarco par la poupe, et une autre bordée nous met à la hauteur de Chinca. De là nous poussons vers la pleine mer^ pour revenir bientôt sur Nasca la fertile'. Ainsi nous résistions au vent fougueux du Midi. Combattant à la fois sa fureur et les fortes houles, nous bravions U puissance et l'assaut de ces deux irrésistibles éléments.

Au Pérou^ ce n'est pas un accident étrange qu'à trois lieues de distance tout ait changé d'aspect. Lorsque l'été est dans \& plaines, l'hiver pluvieux enveloppe les montagnes; quand dopais brouillards couvrent les champs, le soleil àdécouvert frapp' la sierra ; et c'est pour cette raison que les fleuves grossissent pendant Tété et descendent alors plus impétueux vers la plag^'

Parmi les vents, l'Ausler seul règne en ces lieux. C'est 1qui dissipe les lourdes nuées. C'est lui qui parcourt toute cet:: mer^ arbitre souverain, et en chasse les autres pour toujours* Eux ont leur empire sur la côte d'Atacama; là ils volent en liberté; mais pas un ne peut s'abattre sur le Pérou. Les ordrt!^ de la nature leur en ont défendu l'accès.

Combattus par l'Auster, nos vaisseaux allaient ainsi coupt^ la mer écumeuse. Un souffle puissant soulevait les vagues q>^ venaient avec furie briser contre eux et fouettaient les hautes l^roues garnies de leurs plaques de cuivre Hais je voisTEr

1 Guarco est le même lieu que CaSete, dans l'atlaa de Kiepert. Ce qui rcad peu obscurs les ouvrages des poètes du seizième siècle et des vieux historiens, c>* qu'ils citeut assez coofusèment les noms indigènes et ceux que la conquête ' • substitués.

« Nasca, que l'on appelle aussi « Rancho de pescidores . .

pagnol qui s'est approché du barbare, et je dois d'abord entrer au plus vite dans cette carrière *.

J'irai droit à Villagran qui, parterre, se hâte aussi vers le but de son expédition, et gravit le mont escarpé dont la hauteur s*élève jusqu'aux nues. Je dirai ce qui arriva dans celte lutte et quel visage la Fortune montra au capitaine. Mais, pour que la clarté règne en tout mon récit, je veux consacrer auparavant quelques paroles à Lautaro.

Il était avec sa poignée de soldats retranchés dans l'emplacement que j'ai décrit et qu'en peu d'instants un fossé, des fascines, des palissades avaient fortifié. 11 y avait recueilli des soldats étrangers qui étaient accourus au bruit de la guerre. 11 avait vivres et munitions, et tout ce que le temps et les lieux réclamaient encore.

Un seul sentier conduisait à la place, et il était gardé par des émissaires et des sentinelles. Il n'y avait aucun autre accès, aucune trace visible. Le pays semblait désert. Cette nuit-là, Lautaro dormait auprès de la belle Guacolda, sa bien-aimée. Il brûlait pour elle d'un ardent amour, et elle pour lui ne ressentait pas de moindres feux*.

1 Le poêle reprenel dcours des événements où il TaTait laissé, chant xii, oct. 68.

s C*est ici la première scène d'amour à laquelle nous fasse assister l'épopée espagnole. Ercilla regardait cette passion comme étrangère à son sujet héroïque et.il le regrette plus d'une fois. À l'octave 57e, le poëte déclare que sa plume se trouble parce qu'elle est novice pour les choses d'amour :

> Que en las cosas de amor nuera se halla, »

et au commencement du xv« chant (oct. 1 et 2) il demande quel vers peut avoir sans l'amour le moindre charme. Il porte envie aux beaux sujets amoureux, traités par Dante, l'Arioste, Pétrarque et Garcilaso de la Vega, et se plaint d'avoir toujours à se jeter au milieu des cruelles et homicides épées. (Cf. ch. xxii, oct. 1-5.) C'est pour corriger, autant que possible, ce tort de sa matière que dans les deux dernières divisions de VArawana il a recours quelquefois à des épisodes où l'amour oceupe le rang principal. Dès à présent nous pouvons nous apercevoir que sa lyre avait aussi les cordes de la douceur et de la tendresse.

ait LARAUCANA.

XUV

L'Araucan s'était dépouillé du gênant habit de guerre. C'était la première nuit que la dure destinée lui envoyait le pooToir et le désir de se livrer au repos. Un sommeil pesant lai fermait les paupières ; lorsque tout à coup il se réveille plein d'inquiétude, et la belle Guacolda hors d'haleine lui demande la cause de ion trouble et du sentiment qui l'agite.

«0 mon amie, lui répond Lautaro^ sache-le donc^ je songeais tout à l'heure que là, devant moi, était un Espagnol superbe^ d'une mine farouche. Sa main violente comprimait toutes mes forces et me serrait le cœur, sans que je pusse rien faire pour lui résister. C*est à ce moment que m'ont réveillé à la fois la rage et la douleur. »

Elle, à ces mots^ éclate et d'une voix troublée s'écrie : « Ab! J'ai fait un rêve aussi qui m'a fait trembler pour moa bonheur. Il m'a montré que déjà ta fin est proche et que mes larmes vont commencer. Mais je ne saurais supporter une telle misère. Non, la Fortune n'aura pas assez d'empire sur moi pour que je ne puisse arrêter par la mort le cours de mes douleurs et m'affraachir d'une cruelle destinée ^

XLVH

c Elle a beau s'efforcer de m'apparattre avec toutes ses terreurs et de me précipiter de ma couche heureuse ; si dans uo volage caprice elle fait ce qu'elle peut accomplir, aht elle ne saurait du moins me séparer de toi. La blessure que j'attends est au-dessus de mes forces $ mais je pourrai d'un autre coup aussi-

* Partout, ches Ercilla^ les amantes privées de leur amant et menacéet de le voir enlevé à leur tendresse, regardent la vie comme un supplice et Teuleol 8*eB affrsachir. (Cf. Tegualda, cb. xz, xxi. et Glaura, ch. nVtii,) Ainsi dans SbaUpcare [Ut- 9ur9 pour mesure, act ii, se. 3), Juliette ne s'écrie-l-elle pM : f 11 doit »o«rf demain ! à injuste loi, qui me conserve une vi« dont la JqiUfNMe isiiM é^w««' « une perpétuelle agonie d'borreorsl .

LARAUCANA. S41

tôt y porter remède. Ton corps ne sera pas tombé froid sur le soi, que déjà le mien sera expirant dans la poussière. »

XLVIH

Le fils de Pillân d'une tendre étreinte lui entoure le cou avec ses bras. De larmes il baigne sa blanche poitrine, et, enflammé d'un nouvel amour: « Mon amie, lui dit-il, rassure-toi, il n'y a rien de fait. Ne trouble point par des présages ma Joie et l'état beureux où Je me trouve, puisque libre entre ces bras je te possède.

« Je souffre de te voir ainsi l'imagination alarmée ; non que je pense être exposé au moindre péril, mais la plaie de mon amour est si brûlante, que Je redoute même l'impossible. Si lu veux, ma bien-aimée^ que J'existe^ qui donc a la puissance de me donner la mort? Ma vie est entière dans tes mains, et les hommes n'ont sur elle aucun empire.

« Qui a rendu au peuple araucan sa réputation compromise, lorsque déjà sa tête superbe et indomptée jusque-là se courbait sous le joug avec docilité ? C'est moi qui ai délivré ses épaules de la domination et de la tyrannie espagnoles. Mon nom suffit à lui seul dans ces contrées pour soulever la guerre, sans que j'aie seulement à tirer le glaive.

« Combien moins encore lorsque tu es à mes côtés, ai-je rien à craindre ni à redouter aucun malheur ! Qu'un songo, mon amie, ne te donne pas de telles inquiétudes, puisque la réalité même ne peut te les inspirer * . Je suis accoutumé à voir ma fortune sur

1 « No os dé un tueûo, Sefiora, tal eoldado,

Plies no 08 lo paede dar lo verdadero. »

Wiaterling traduit, k faai, lelofi nous :

« Wi« aber kann ein Traum dir solche Furcht einjagen, Ein Traum, der nimmer Wahrheit dir verkQndet ? »

Il ne s'agit pat de qualifier le sotnneil qui ne révèle jamais la vérité ; mais d'op-

s 49 LARAUCANA.

la pente de plus affreux précipices, j'ai été enveloppé de dangers plus terribles, et je m'en suis toujours affranchi avec honneur. »

LU

Elle, moins tranquille et les yeux mouillés de larmes, noaait ses bras au cou de Lautaro, d'un regard attendri implorait sa pitié, et, la bouche contre sa bouche, le conjurait en ces mots: « Si cette affection pure et aimante, que je t'ai librement donnée, quand rien ne m'enchainait, et les puissances du ciel sont mes sûrs témoins, si cet amour a pour toi quelque charme, ô mon seigneur et mon doux ami,

LUI

« Par lui et par ce tourment que j'ai senti toutes les fois que de moi tu as été séparé^ et par tes promesses, si le ?ent ne les a pas emportées sur son aile, par les serments que tu m'as prodigués avec tant de pleurs, je te conjure de m'accorder au moins cette joie; si jamais moi-même je t'ai fait goûter quelque bonheur, à l'instant revêts ton armure et cours au rempart avec tes soldats I »

Le barbare lui répond : « Assez clairement tu montres ainsi le peu d'estime que tu fais de ma personne. Faut-il donc que tu aies une si faible opinion de Lautaro, et que tu regardes comme impuissant le bras courageux qui pour relever ma chère patrie s'est signalé déjà par d'éclatantes preuves? Certes, je jouis, dans ton esprit, d'une haute considération, puisque la peur te fait déjà verser des larmes sur ma mort l »

« Malheur à moi ! s'écrie Guacolda ; non, je ne doute pas de toi; mais je tremble. Que sert la force de ton bras intrépide,

poser un songe i la réalité même. Comment trembler de^aot un rêve, qiMod Uhtaro n'a rien i redouter des périls même les plus réels î Ne s*est-il pas toujours dégagé de tous les dangers les plus menaçants? Ne IVt-il pas toujours fait a»ec gloire ? Dans la phrase espagaoie MeSo est le sujet dv premier Tcrt ; osais le secood a pour sujet oerdadero.

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si ma triste destinée est plus forte et plus invincible ? Ah I que mes pressentiments se réalisent , et ce môme amour que j'ai pour toi m'est un garant que si le glaive nous séparait Tun de l'autre, il m'ouvrirait aussi le chemin pour te suivre.

LVÏ

« Et puisque l'inévitable sort et la destinée cruelle me menacent d'une chute funeste^ me réduisent avoir un mal aussi affreux, le mal d'être séparée de toi, Lautaro^ laisse-moi pleurer avant ma mort le peu qui me reste de vie; car celui qui ne sent pas Vinfortune prouve assez qu'il ne sait pas goûter le bonheur. »

Et alors, elle se prit à répandre tant de larmes que c'était pitié de la voir, et le tendre Lautaro ne put s'empêcher, en ce moment, de pleurer avec elle. Mais ici ma plume se trouble^ Elle est novice pour conter les choses d'amour. Confuse, lente et craintive, elle se remue avec peine et n'ose aller plus avant.

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