CHANT XIV
8«HHAiMM : — SorprÎM do eimp de Lantaro par lea Espagnols pendant le mbbôI des Araueaas. •— Mort de Lautaro. — Résiatanee désespérée des bartares. - Les Indiens résoins i mourir tous jusqu'au dernier plutôt que de se rendre ires- BMii. — Lotte opiniâtre des deux armées* — Exploits épisodiqnes.
Quelle laDgue assez insolente osera désormais outrager les femmes \ lorsque nous voyons avec clarté que la pré^entioo seule peut Jeter dans une telle faute et dans cette basse irrévérence * 7 N'a-t-on pas vu de son propre mouvement une épouse barbare donner une si haute preuve de l'amour le plus par et par son langage et par ses larmes qui jaillissaient d'an cœur enflammé de brûlants transports ?
Ni la confiance ni la sécurité de son ami ne la pouvaient consoler. La forte citadelle^ le mur enclos de fossés ne suffisent pas
1 Don Ercilla ne fait qu'exprimer ici en beaux vers ces maximes de galanterie chevaleresque que nous voyous si souvent dans Pétrarque et dana les poètes de CiS' tille. Un long épisode de VAraueana sera consacré à défendre contre Virgile nêoe la mémoire de Dldon. (Cf. Araue.f ch. xxxii et xxxiii.)
S « Pae« vemos que m paiion avariguada
La que à bajeia tal y error las Ueva. •
M. Winterling traduit :
« Da ftflers nnr der Drang der giflhen Laidenschaft Es nOthi^, einen Fehllrilt bu begehen. >
Nous ne pensons pas que le traducteur allemand ait saisi Tidée d*Breilla. Le poëte ne songe pas à excuser une faiblesse par la violence de la passion ; nvi • contester cette faiblesse, et à déclarer que les esprits préveuua peuvent seaU » tromper à ce point et commettre la bassesse d'en accuser les femmes. Il cite iu* médiatement l'exemple de Guacoida, et ailleurs il citera celui de la reine de Citf* thage. Ce qui a Induit en erreur le critique de Niirnberg, c'est, à n'es pi* douter, Tex pression c las lleva >, mais le mot • las • ne représente pas « «'* jeres; • il représente • lenguas, » qui est implicitement dans • iensua » ao premier vers de l'oclave.
L'ABAUGANA. 945
pour calmer ses alarmes. Sa grande frayeur, née d'une profonde tendresse, lui représente les. remparts abattus et nivelés ^; et elle ne trouve aucun remède à sa destinée, si ce n'est le dan* gereux refuge de la mort même. .
ni
Sur ce point seulement, ces deux ftmes que liait un amour semblable^ ne s'unissaient pas, et, en exprimant ainsi leur désaccord, nourrissaient davantage leur doux poison. Les soldats, rangés autour des brasiers et las de s'entretenir, commençaient à se reposer. Les sentinelles veillaient, comme Je l'ai dit, et la montagne par derrière abritait le camp barbare.
Villagran, dans un profond silence et d'un pas rapide, avait franchi Tâpre montagne, non sans peine ; car sans peine quels grands travaux se pourraient accomplir? Arrivé près du fort, voyant que le ciel est encore étoile, il s'arrête dans une bonne position, et attend la lumière nouvelle du Jour qui déjà pointait à l'Orient.
De personne il ne fût découvert ni entendu, tant la nuit était obscure, et il avait pu se dérober aux sentinelles en abordant le côté de la forteresse que les barbares négligeaient,parce qu'ils le croyaient inaccessible. Les chevaux ne faisaient entendre aucun bruit, aucun hennissement. C'est que désormais la fortune a passé au camp espagnol. C'est elle qui rend avisés les animaux mêmes, et qui des hommes fait dès animaux sans prévoyance.
Lorsque déjà les ténèbres et l'air obscur commençaient à s'éclaircir devant la lumière désirée, les gardes placés sur le rempart saluèrent de loin le nouveau Jour. Ils croient que le
1 « Todo lo llana. * Lo est ici pour les mots iitio et muro des vers précédestf . 'Wioteriing décoavre une nuance différente :
« Die bange Furcht, der Liebe tngiUieh Sorgen Stfirst j«de Hoffaung nleder.... »
846 tARAUCANA.
camp est bien en sûreté, et se retirent pour se livrer, eax aussi, au repos. Tout le fort resta silencieux, et Tarmée entière ense< velie dans le vin et dans les douceurs du somnaeil»
Alors était arrivée pour le monde cette heure où la nuit sombre, ne pouvant plus supporter l'aspect brillant de Faurore, se relire vers l'Occident ; Theure où la triste Clytie se relève et tourne son front vers l'Orient empourpré, pour voir derrière les ombres s'avancer l'étoile du matin, et derrière l'étoile le dieu de Delphes, le blond Phébus ^.
L'Espagnol, qui voit le moment favorable, peu à peu s'approche davantage de la citadelle, sans qu'aucun barbare mette obstacle à sa marche. Leur malheureuse destinée les avait faits sourds à tous les bruits, et chacun dormait bien insoucieux de la mort, qui s'avançait inexorable : exemple frappant qui nous montre combien nous sommes près d'elle, lorsque nous noas en croyons le plus éloignés.
' Les nôtres n'attendirent pas au delà. Voyant qu'il est temps de donner l'assaut, ils font éclater un bruit soudain, poussent des cris superbes, terribles, menaçants, et, en escadrons rangés, courent attaquer la forteresse à l'improviste , la forteresse plongée, hélas I dans un profond sommeil et bien loin de penser au péril qui l'enveloppe.
Comme les malfaiteurs dans l'exercice du crime ne peuvent
1 Voyez rexplication de toute cette métaphore mythologique au IV» litre des Mffamùrpkoaes d*0vide (264-270) :
« Tantum speetabat enntis
Ora Dei : vultusque suos fleetebal ad illaoï. Menibra ferunt hœsisee solo : parlemqoe coloria Luridus exsangues pallor convertit in herhas. Est in parte rubor : Tiolaeque simillimus ora Flos tegit : illa suuin, quamTls radiée tenetar, Vertilur ad Solem, mulalaque Mrval amorem. >
L'aRÀUGANA. 347
jamais trouver un instant de repos ; — car c'est la propre condition du coupable de craindre tous les incidents et les disr grâces du hasard ; — ils ne sauraient entendre la moindre ru^ meur qui les surprend^ qu'aussitôt ils ne se figurent la punition prête à les frapper ; ils volent aux armes pour se défendre, et chacun d'eux songe à déployer toute son adresse;
Tels, à moitié endormis et à moitié réveillés, bondissent les Araucans inquiets. Certains qu'il y a péril et attaque, ils se dressent en frappant du pied le sol des tentes où ils sont réunis. Pour être dépouillés de leurs cuirasses , ils ne laissent pas de montrer leur poitrine audacieuse ; mais d'une course rapide, et avec la confiance du courage, ils se portent à la défense de leur muraille.
Ils secouent la torpeur du sommeil qui les appesantit et recouvrent leur ardeur accoutumée. Qui saisit l'arc et qui la massue; qui brandit un tison enflammé et qui son glaive; qui s'empare de l'épieu d'un autre et s'en escrime; qui, pour s'élancer avec plus de vitesse, ne prend aucune arme. Ils espèrent pouvoir se rendre ainsi maîtres du danger, ou, s'ils ne le peuvent, du moins ils combattront de leurs mains et de leurs dents.
C'était le moment, comme vous l'avez appris, où Lautaro parlait avec l'aimable Guacolda. Il cherchait à lui rendre le calme et le courage^ et lui reprochait les alarmes auxquelles elle abandonnait son âme. Mais elle n'écoutait pas ses consolations ; elle s'en offensait plutôt et en recevait une plus grande douleur, lorsque tout â coup l'entretien des deux tendres a'manls est interrompu par le signal sinistre des trompettes et des tambours.
Non , avec une telle légèreté ne s'élance pas le misérable avare enrichi, qui toujours songe à ses trésors, s'il entend le
ut L*ARAUGAIIÀ.
bruit de quelque voleur; non, une mère ne vole pas avec une telle vitesse au cri de son fils bien- aimé, lorsqu'elle redoute pour lui quelque béte sauvage ; plus rapide dans son essor^ Lautaro accourt au son éclatant et au premier tumulte de la guerre.
Le manteau roulé autour du bras, l'ëpée étîncelanfe, à Tinstant môme, il se précipite tout dépouillé vers la porte S ^^ barbare arrogant. 11 n'a pas eu le temps de se revêtir de son armure. 0 perfide, ô inconstante fortune, comme tu atteins à ton but par des moyens cruels! Le bonheur de tant d'années, en un moment, d'un seul coup, comme tu sais tout entier le ikire disparaître I
Quatre cents Indiens amis attaquaient par un côté la forteresse. Pour aider et soutenir, les chrétiens, ils étaient accourus avec leurs arcs colorés '. Avec vigueur et d'une main preste, ils lancèrent une multitude de traits. De son pavillon sortait le fils de Pillâni et une flèche alla le chercher comme il venait.
Dans son flanc gauche (ô sinistre destin t) pénètre la pointe impitoyable, et elle plonge si droit qu'elle traverse le cœur le plus vaillant et le plus intrépide que jamais ait enfermé poitrine humaine. La moit resta fière d'un tel exploit, en voyant qu'un seul coup avait suffi pour l'accomplir. Au meurtrier est dérobée sa gloire» et c'est à la mort clle*môme que Ton attribua la blessure.
I 1 « Con un derando eitoque, y él deinndo. »
Il m'a semblé d^une asseï médiocre importance de garder ici le jeu de mots espagnol dans une langue qui ne le comportait pas. Winterling a pu dire avec ftttceès dans la sieune ;
« MU bloiMm Dagen und er Mlber blois. »
S Nous aimons mieux l'image des Indiens accourus à l'aide du camp espagnol avec leurs ares eolorés : « Con sus piutados arcos acudieron, » que cette idée vague d« M. Wiuterling:
« Und die als Bogtnscbfilzen sich in manchem Streila Erprobl. »
LARAUCANA. «49
Telle fut la puissance de la flèche acérée qu'elle étendit le barbare sur Tarène, ouvrant passage à de larges flots d'un sang noir qui s'épanchaient avec abondance de ses veines. La pâleur couvrit sou visage; il roula un instant les yeux; et, dans un accès de rage et de douleur ^, son âme, détachée de son enveloppe mortelle, descendit furieuse au séjour des enfers '•
< > T conrabiosa pena, • elo. Cf. Yirgile, Sttéidê, xii, 952 :
« Vitaque cum gemita fugit indignaU lub umbras. »
> • i. la ioferna morada. » Expreuion beaucoup plus simple et plus naturelle que celle de M. Wiaterling t « In des Avernus Sehoos. a Quant au fond même du réeit, la surprise de la plaee, la mort du ehef et Phéroisme de la défense préientent une analogie si frappante avec un des incidents les plus douloureux de la guerre de Trente ans, que nous ne saurions éviter de mettre ici sous les yeux du lecteur Télégante page de Schiller. Ce rapprochement fera ressortir avec évidence combien les procédés et les nuances de la poésie diffèrent de celles de Thistoire : > Tilty avait enfin renoncé à Tespéraure d'emporter la place, avant Tarrivée des Suédois, en suivant toujours le même plan d'attaque. Il résolut donc de lever son camp, mais de tenter encore auparavant un assaut général. Les difficultés étaient grandes : il n*y avait point de brèche praticable, et les ouvrages étaient k peine endommagés. Hais le conseil de guerre, que Tilly rassembla, se déclara pour Tassant, en s'appuyant sur l'exemple de Maëatricht, qu'on avait emporté par escalade, au point du jour, tandis que ie* bourgeois et les soldats étaient livrés au sommeil. L'assaut fut résolu et Ton se décida d'attaquer sur quatre points à la fois. La nuit du 9 au 10 fut consacrée entièrement aux préparatifs nécessaires. Toutes les dispositions étaient prises, et Pou attendait le signal convenu, que le canon devait douner à cinq heures du matin. Il fut donné, en effet, mais seulement deux heures plus tard, parce que Tilly, qui se défiait encore du succès, avait rassemblé une seconde fois le conseil de guerre. Pappeuheim reçut l'ordre d*atlaquer les ouvrages du faubourg de Newstadt : un mur incliné, un fusse sans eau et peu profond, le favorisaient. La plupart des bourgeois et des soldats avaient quitté les retranchements; le petit nombre qui restait était plongé dans le sommeil : il ne fut donc pas difficile à Pappenheim d*escalader le premier le rempart. Valkenberg, frappé soudain du bruit de la mousqueterie, accourt de Thôtel de TÎIIe où il était occupé à eipédier le deusième trumpette de Titly ; il s'élance, aTeo une poignée de monde qu'il a pa ramasser, vers la porte de Nemtadt, que Tennemi a déjà emportée. Repoussé de ce cétét le hrave général vole sur un autre point où un deuxième parti d'impériaux est près d'escalader les murailles. Sa résistance est vaine : à peine le combat est-il engagé, que les balles ennemies le couchent parterre. La violence de la fusillade, le son du tocsin, le tumulte croissant, éveilleut enfin les bourgeois et les avertissent du danger qui les menace. Ils se couvrent à la hâte de leurs babils, saisissent- leurs armes, et, dans leur aveugle stupeur, se précipitent au-devant de l'ennemi. On aurait pu espérer encore de le repousser, mais le commandant était tué : point de plan d'attaque; point de cavalerie, pour pénétrer dans les rangs en désordre; enfin plus de poudre pour continuer le feu* Deux autres portes, où jusque-là Tennemi ne l'était pas encore montré, sont dégarnies de leurs défenseurs.
IBf LARADGAHA.
Les nôtres gagnent le fossé et le rempart. Personne n'oppose à leur marche aucun obstacle, et de vingt côtés la plus grande partie des Espagnols foulaient déjà Tenceinte de la forteresse. Les Araucans avec bravoure, mais sans art, privés de casque, de bouclier et de cuirasse, engagent une bataille périlleuse, terrible, farouche, opiniâtre, sanglante.
Quand les Indiens étrangers qui s'étaient réunis à Lautaro, avaient entendu la rumeur soudaine, ils s'étaient élancés avec légèreté, déjà remplis de crainte et de surprise ; mais, au retentissement des coups meurtriers, l'âme troublée et hors d'eux-mêmes, d'une oreille attentive, ils épiaient de quel côté la mêlée résonnait d'un tumulte moins horrible.
Comme de rapides chevreuils, qui entendent le bruit da chasseur, et, sans bouger, le cou tendu, dressent une oreille inquiète 4 cette rumeur confuse, ils reconnaissent le gémissement de la biche que les chiens déchirent avec cruauté, et aussitôt, d'une course impétueuse, ils prennent la route qui les éloigne davantage des mêmes périls,
Ainsi la vile et lâche multitude, accoutumée à céder de la sorte à l'épouvante, par d'invisibles sentiers, inconnus et dé-
qu*on yeut porter dans la ville où le danger est plus preseant. L'ennemi profite promptement du désordre qui naît de là, pour attaquer aussi cea portes. La résii> tauoe est vive et opiniâtre, mais enSn quatre régiments impériaui, maîtres du reapart, prennent à dos les Hagdebourgeois et achèTeut leur défaite. Un brave capitaine nommé Schmidt, qui, dans cette confusion générale, mène encore une fois à l'ennemi les plus résolus, est asseï heureux pour le repousser jusqu'à U pocK; mais il tombe mortellement blessé, et avec lui disparait la dernière espérance et Magdebourg. Avant midi tous les ouvrages sont emportés, et ta ville est eu pouvoir de l'ennemi. » {Œuvr. compl., trad. Régnier, t. VI, p. 159-161.) Ce qui doase aux deux narrations une analogie plus profonde encore et plus sinistre, malgré ti dÏTenilé des détails, c'est l'horreur même du earnage. Le sac de Magdeboen at une des scènes les plus horribles de toutes les annales de riUemagne.
LÀBAUCANA. 851
serts, se fraye un passage, abandonne la forteresse et court en se répandant de toutes parts. Si grande était en eux la crainte de la mort, que le plus vaillant et le plus intrépide, derrière chaque feuille^ s'imaginait voir un Espagnol menaçant.
Mais ceux que jamais la peur n'est parvenue, malgré les périls, à ranger parmi les siens, se faisant de leur courageuse poitrine un bouclier, justifiaient leur antique renom d*inflexible bravoure. On ne voit pas leur tête nue reculer devant le tranchant du glaive, et leur main gauche ne refuse pas Tépée pour accomplir le devoir de là main droite abattue ^
Le Jeune Corpillan ne se décourage pas, lorsque son épée avec sa main tombe par terre ; mais, enflammé d'une soudaine colère, il tient ferme contre l'ennemi *, ressaisit son épée, jette
1 « Ni rehosa la etpada la siniestra,
Ejercitando el uso de la diestra* »
WioterliDg :
« Versagt die mûde Rechte ittt
Den Dienst, >o Qberniinint die Linke ihre Pflichten. •
Mûde ne suffit pas à l'idée du texte espagnol. Ercilia dit plus et Toctave tut- Tante est le commentaire de ce dernier distique.
- f « Contra la parta del contrario cerra. »
V^interling traduit :
« Bestflrmet er der Spanier dichte Mas$en. •
Cette version ne nous semble pas exacte. Cerrar a souvent le sens de embestir, mais par métaphore. Il signifie, au propre, comme dans ce vers d*Ercilla, « mantenerse firme. » El c'est la seule interprétation qui se puisse admettre ici. Corpillan ne pourrait s*élancer au plus fort de la mêlée qu'après avoir exécuté ce que nous peignent les quatre vers suivants. Ercilia nous te montre dans la situation d*un guerrier pressé de toutes parts, qui résiste et qui n'a plus la carrière ouverte devant lui, pour aller se jeter où il lui plaît dans les rangs les plus serrés des Espagnols. — « La parte del contrario » est une expression qui ne doit pas nous étonner dans la bouche du poëte. Vennemi pour TAraucan, c'est en effet TEspagnoU De pareils termes n'ont rien d'étrange dans aucune langue. Chex Q. Curce (UI, 5), les soldats d'AIexandr^ ne disent-ils pas en parlant de Darius : '« Instare Darinm, victorem antequam vidisset hottem? » Cet ennemi des Perses, oe sont eux-mêmes» c'est Aleiandre.
sss l'araugana.
loin de lui aTec dédain et fureur la droite qui contulsivement i serrait encore la poignée^ et la gauche prépare sa vengeance.
Millapol non plus ne trahît aucune faiblesse. Déjà son flanc a été traversé ; déjà un coup de revers a fait une ouverture à sa tête ; une lance lui a percé la poitrine ; lorsqu'elle se retire de la blessure, son bois jusqu'à la moitié est teint du sang qui soit à bouillons. La plaie reste vide ; mais le guerrier n'a rien perdu de sa rage, de son courroux et de sa vaillance.
A deux mains il serre fortement sa massue et la brandit avec une fureur nouvelle. On peut bien dire que malheureuse est la destuiée de celui aofuel s'attaque le barbare farouche. Daos un derfller transport et comme il allait mourir, il lève encore le trône garni de fer; mais la vie l'abandonne à cette heure, et 1<^ guerrier tombe en même temps que s'abattait sa masaue.
Bien ^u'au milieu de soA élan la mort eût brisé le choc furieux, i|n vaillant Espagnol lie fut pas moins jeté par terre par le poids et l'impétuosité de ce coup terrible. Mais aussitôt il ^ relève, et, dans son Aélire/ il pousse à la place où était l'agresseur. 11 voit le corps inanimé tomber contre le sol, et, pensant que le barbare vil encore, il Tattaque.
11 se jette %ur le cadavre. A un ennemi déjà mort il brûle de donner la mort. Avec force de l'un et de l'autre cûté il frapper il meurtrit le corps sanglant, jusqu'à ce que, épuisé d'haleioei il s'arrête, mieux avisé et averti par un soupçon. 11 s'aperçoit alors que celui qu'il presse avec tant de violence avait déii ^^ yeux tournés et la face froide.
Cependant Diego Cano maniait son épée teinte de aang- ^^
LARAUCANA, 85S
Joint Picol, et, ramenant en arrière son bras vigoureux, d'un coup de pointe il lui traverse la poitrine. Troublé par la mort, l'Araucan tombe sur la terre, le visage blême. Livré aux dernières angoisses, il se roule dans la fange, jusqu'à ce que Tftme se sépare de son enveloppe.
De deux coups, Hernando de Alvarado renverse dans la poussière l'agile Talco expirant. Mais, à son tour, il reçoit au flanc une cruelle blessure de la main courageuse de Guacoldo qui le frappe à découvert. L'Espagnol demeure un instant étourdi ; mais, lorsqu'il est revenu à lui-même, il court droit au barbare intrépide et lui plonge dans le sein sonépée tout entière.
Le vieux Villagran, avec son glaive homieide, se Jette au'milieu des barbares. Il massacre, il blesse, il renverse, il mutile^ et, à propos^ est présent partout à la fois. 11 décharge un coup sur la tête de Nico qui, roulant des yeux égarés, tombe mort à ses pieds; et, d'une autre atteinte, (fest Polo fu*il laisie avec le bras gauche seulement.
XXXII c
L'épée accoutumée à fendre l!a«ier. frappe une chair nue et moUe^ et n'a besoin que d'une légère impulsion pour semer de tous côtés Jambes et bras. Et aucun des barbares de la seconde place ne refuse de passer à la première. Loin de là, tous ont le môme désir. Gomme les vagues vont croissant^ iû se multiplient et s'empressent avec bravoure sous les coups de la mort.
Ainsi s'attaquent les deux armées, et avec tant de rage que les épées ne paraissent pas avoir un assez libre espace. A peine ceux qu'abat la mort ont roulé sur le sol, que déjà leurs places sont remplies. Les uns debout sur les cadavres des autres, ils combattent pressés et amoncelés; et quelquefois la mêlée de-
SS4 LAKAUCÀNA.
virnl tellement épaisse qu'ils ne semblent plus que s'entr'aider à se pousser sur le tranchant des glaives ^. ^
XXXÏV
Les armes sont maniées avec tant de vigueur et de furie que la plupart des coups sont mortels, et ceux qui ne le sont pas s'impriment à une telle profondeur que jamais leur marque ne pourra disparaître. Pour les assener, tous gémissent en rabattant le bras; mais les effets sont bien différents : les ba^ bares frappaient un acier solide^ les Espagnols une peau tendre et sans défense.
Gomme les bouchers divisent la viande sur les billots avec leurs couperets recourbés, et comme les forgerons battent sur la dure enclume les fortes barres de fer, ainsi et avec la même différence dans les sons que produisaient avec leurs épées le combattants, les uns fendent la chair et les os, les autres laissent l'empreinte de leurs coups sur les armes retentissantes *•
Juan de Villagran, affermi sur la selle, s'élance à toute vitesse contre Guarcondo, et lui traverse la poitrine avec sa lance quL de l'autre côté, sort de toute la longueur d'une brasse. Le barbare, le visage déjà blême, s'appuie défaillant contre la muraille, puis tombe contre terre d'une chute soudaine et vomit son âme par sa blessure.
XXXVÏI
Mais RengO) son frère, qui a vu s'abattre sur le sol le corps pâlissant, a d'abord senti la vie s'arrêter dans ses veines et toutson sang se glacer. Une douleur subite lui fit perdre les esprits.
1 « Que à meter por ]a espada se ayudaban. »
WiQterlÎDg :
« Dass kattin das Sehwert sich Bahn haat durchs Gedrange. » Traduire aingi, c'est répéter le 2« vers de l'octave : « Qae aun no daban logar i las espadas. »
^* *^M aÎ?* ^* *®'*® espagnol n'autorise cette tautologie, "odèle de style précis et de comparaison énergique.
L'ABAUGANA. s 55
Bientôt, revenu à lui-môtoe, il regarde le ciel en blasphémant. L'orgueilleux incrédule, et soulevant dans les airs sa noueuse massue^ d'un bond arrive sur Juan de Villagran.
XXXVlïl
Mais déjà Pon, d'une flèche rapide^ a frappé le cheval de l'Espagnol au milieu du front. L'animal se cabre, dresse le cou, indocile au frein et à l'éperon, puis, baissant la tête entre ses jambes, lève sa croupe et ses pieds de derrière avec impatience. Victime d'une destinée cruelle, Villagran perd les étriers et va rouler sur le gazon.
A peine était-il renversé sur le sol que l'impétueuse massue descendait avec une vigueur indomptable et avec le bruit 4e la foudre ou d'un tremblement de terre. Du coup l'Espagnol reste endormi. Le barbare recommence et vise à la tôte, si bien qu'il en fait jaillir la cervelle^ les yeux et l'âme du guerrier ^
Peu satisfait d'avoir ainsi vengé la mort funeste de son frère, avec une nouvelle rage et un emportement redoublé, il Trappe Diego Gano de telle manière que, le menton incliné sur la poitrine, le guerrier laisse échapper de sa main les rênes, et, privé de sentiment, presque glacé, est emporté par son coursier à l'aventure.
1 Le retour fréquent des mêmes noms propres serait de nature i répandre quelque obscurité sur la narration d*Brcilla) si l'attention du lecteur n^était soutenue par les récits de Thistorien. C*est un Villagran qui, au t« chant du poëme, livre à Lautaro une bataille où les Araucanos sont demeurés Tainquenrs. Celui-là se nommait Francisco de Villagran; il était lieutenant de Valdivia, et lui avait succédé au pouvoir. Lorsqu^au xie chant du poëme, Lautaro vient menacer les murs de Santiago, ce même Villagran, malade, confie le soin de li défense à son vaillant cousin, Pedro de VJlla|ran. Au chant xiie un Villagran revenait de Tlmpériale avec des renforts ; c*est celui qui va surprendre Lautaro dans ses retranchements et Teiterminer avec tous ses barbares (eb. nv et xv). Quel était ce Villagran? c'était Francisco; le poëte lui-même le nomme « el viejo, » dans l'octave 31* du chant xir. Abandonnant les rênes à Pedro, il était allé chercher des secours, et un heureux hasard lui fait remporter une victoire décisive. Dans la bataille qu'il livre aux Indiens, il avait sous ses ordres deux autres Villagran, Juan qui succombe, cft Gabriel dont le poète signale plus loin les «xploits, «et. 36. .
856 L'ARAUCAIVA.