‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 114 sur 124 · CHANT XV · texte numérisé non relu

CHANT XV

SoBBAimi. — Saite de la bataille entre les deux armées ennemies. — Duel acharné de Rengo et d*Andrea. — Entière extermination des Araucans de Lautaro. — Épisode de Malien. — La Qotte espagnole qui portait au Chili les troupes auiiliaires du Pérou est assaillie par une iriolente tempête entre Tcmbouchure du Maule et le port de la Concepcion.

Quelle chose peut être bonne sans Tamour ? Quel vers peut avoir> sans l'amour^ le moindre charme? Où jamais a*t-on vu riche veine de poésie, que Tamour ne l'ait fait jaillir? Peut-on dire qu'un sujet soit entier, si Tamour ne lui sert de base ? La joie, les plaisirs^ les soucis, à moins que Tamour ne les inspire, ne sont rien que vaines images.

L'amour, d'un esprit rustique et grossier brise la dure et rude écorce. Il enfante le génie et le goût véritable, et communique à tout une grâce singulière. Dante, l'Arioste, Pétrarque et le chantre espagnol ^ ont dû à Tamour leur grande délicatesse. La langue la plus riche et la plus abondante, si elle ne parle d'amour, n'a plus d'enchantement.

Aussi, moi, qui n'ai en cette matière ni amour ni aucune parure, avec un talent inculte et un style sans art, comment

> Winterling remplace cette eipression un peu voilée « el Ibero, » par le nom propre de récrivain que, selon lui, Erciila veut désigiier. Pourquoi faut-il qu^xl nommé? Il y avait de la gr&ce dans cette demi réticence qui laissait à chacun la liberté de choisir parmi ses prédilections indigènes et de trouver un rival à Dante, à Pétrarque et à l'Arioste. Mais Boscan, que Winterling adopte, n'est peut-être pas leur plus digne rival. L*éditeur Baudry, dans une note, signale Garcilaso. Nous le croyons beaucoup plus dans la vérité. Boscan a commencé Thabile introduction de la prosodie des italiens en Espagne; il a préparé ainsi une sérieuse réforme littéraire; mais Garcilaso a répandu à la même époque sur sa patrie le charme de ses

ai-]e eu Taudace de me jeter au milieu des cruelles et homicides épées 7 Mais l'ardeur de mon zèle et de mou boa youloii ^ me fait renouer un fil que m'avait fait briser la crainte. J'espérais porter remède à ma témérité.

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le Youlais tout abandonner, songeant que ce serait œuvre longue et pénible que d'aller ainsi, toujours rivé à la vérité, toujours contraint de suivre les mêmes événements. Il n'y a diction si fine et si douce, il n'y a plume si bien taillée et si éloquente qui ne s'affaiblissent en un récit étendu, comme le palais s'émousse lorsque le» mets ub changent pas.

Ah l s'il ni'eût été accordé â*alW en liberté dans la plaine et d'y cueillir des fleurs, peut-être le goût affadi se fût ranimé devant la variété que tant d'autres savent donner aux parfums. Ainsi qu'ils l'ont fait, j'aurais pu mêler à mon dessin mille fables et galanteries. Mais, puisque je me suis aventuré si loin, je dois poursuivre mes promesses.

J'ai lalisé le Lombard et l'Araucan au point le plus terrible de la mêlée, lorsqu'ils viennent à s'aborder l'un l'autre^ l'épée haute et haute la massue. L'Italien est couvert de sa maille, rindiea a le corps désarmé; aussi, plus svelte et plus léger, il fut le pi^emier à décharger un coup sur l'adversaire.

vers mélodieux et les grâces raTissantes du plus beau talent. C*est par lui que VT*pagne est deTenue la digne émule de l'Italie à sa première renaissance et qu'e::« donna même des rivaux aux meilleurs poStes du seisième siècle. L'od ne saon.t douter non plus qu'Ercilla n'ait eu de plus vives et de plus iotimet sympathies posr un écrivain qui avait partagé, comme lui« les travaux des soldats, sous les draptaat de Charles-Quint, et qui aspirait comme lui aux deux gloires qui o&C cooroaue taoi d'écrivains espagnols, les Lope, les Cervantes, les Calderon^ les Cadalso, les Rivas. Boscan, malgré ses incontestables mérites, est loin d'atteindre à la hauteur de Gsr- •Baso. Quoiqu*il ait servi et qu'il ait été même gouterneur du terrible due d'Aibe. sa vie n'a pas eu l*éclal héroïque de ion ami; elle fut douée et inodtitt «i dt hwnt heure ensevelie dans la retraite.

L'Italien aux vastes membres voit le coup qui descend avec vigueur. Il lève son bouclier dans l'air, et, retiré sous son abri, il modère le cboc. Le bouclier solide est rompu par le milieu ; la massue s'abat sur la tête avec tant de force encore que les dents du guerrier se heurtèrent, et qu'ilcrut voir sur la terre jusqu'aux plus petites étoiles du firmament.

Le Lombard à son tour décharge sur le vaillant barbare le bras qui tenait son glaive levé, il pense faire de son ennemi deux morceaux, tant est bouillante son ardeur. Mais Rengo ne perd pas un instant. Comme une panthère boOdifisantô ou un léger léopard, d'un saut rapide il se jette à main droite, de sorte que le glaive descendit en vain.

Et déjà le rusé barbare agitait sa massue redoutable, et s'il avait assené le coup en plein, il eût écrasé non pas Andréa seulement, mais le roc le plus dur. Le combat se maintenait égal entre les deux guerriers. Cependant je tremble pour Rengo ; je crains que, si l'épée le rencontre à la première fois qu'elle desr ceadra^ par sa mprt il ne mette fin à la bal|iUe» •

Mais, preste et habile, sans armes et muni de son courage, il s'avance, il se retire, il revient, léger comme le vent, ftien n'égale son adresse et son agilité. Il porte un coup inévitable, et déjà son adversaire le trouve si loin de lui, que sou épée, fût-elle longue de deux brasses^ ne saurait parvenir à Tatteindre.

L'Italien furieux fend les airs de mille coups impuissants, il \e courrouce de voir qu'un barbare sans armure tienne ai#ii m échec un soldat armé. Il réunit sa main gauche à sa main

t6t |.*ARAIJGANA.

droite^ serre son épée, et, tout irrité^ fond sur le barbare, les bras hauts, et brûlant de le partager en deux tronçons.

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L'Araucan, brave et rusé^ la massue basse, l'attend de pied ferme ; mais par un écart il s'esquive, au moment où le glaive s'abattait. Le bras et le coup tombent sur le vide. Tel était Télan qu'Andréa avait imprimé à son énorme glaive que ses mains le laissent échapper, et qu*il resta là, n'ayant plus que sa moitié de bouclier.

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Rengo le voit en cet état. Aussitôt il jette sa massue. Le vaillant barbare le saisit, et, corps à corps, il le presse de ses bras nus. La cotte de mailles s'imprime dans sa poitrine. Le Lombard ne s'épouvante pas ; il espère venir ainsi plus facilement à bout du héros : il Tétreint de ses bras recouverts d'acier ^ et croit pouvoir le soulever de terre.

Ce que le courageux Alcide fit à Antée^ notre héros voulait le faire à l'Araucan; mais la Fortune ne seconda pas son désir, et, trompant son espérance, tous ses efforts demeurèrent infructueux. Le robuste Rengo le pousse, et lui fait décrire un long circuit dans la place i et, bien que parfois il trébuche sur les corps morts^ toujours il reprend l'attaque avec une croissante fureur.

Andréa, confus et enflammé d'une vive rage, en se voyant ainsi maîtrisé par un homme, s'affermit du pied sur le sol, et puise une plus grande force dans son honneur compromis. Il pousse Rengo de manière à le soulever et lui fait perdre terre. Sa vigueur était immense, il en avait souvent donné les preuves, et elle suffisait à soutenir cette charge nouvelle.

* « Con brazos durisimos. » Il ne s^agit pas ici seulemeut de la puissance da muscles, mais de la dureté des brassarts. Il faut uous souvenir du cootrasie que présentaient les deux armées dont l'une était couTerte de fer et dont l'autre a éi« surprise dans le sommeil, vrinterliog traduit fort bien :.... « Hit der EiseoariDc Ringen. >

LARAUCANA. 3^3

Je l'ai vu parmi beaucoup de jeunes Taillants qui se disputaient entre eux le prix de la force, je l'ai vu saisir une corde avec les dents. Quatre émules s'y attachaient, et tous ensemble liraient en sens contraire. Malgré leur résistance, il les entrai, nait à sa suite, et les dents seules lui servaient à cet exploit car il avait les mains liées derrière le dos. '

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Avec faciUté et sans beaucoup d'efforts, une cuve ou un tonneau, de la plus grande mesure, capable de contenir vingt arrobes' , et pleine d'eau, il la soulevait de terre à la hauteur d'une coudée ou plus; il la tenait suspendue, sans rien répandre, immobile, apaisait sa soif à longs traits, et puis la déposait tranquillement sur le sol, avec autant d'aisance que le vase le plus léger.

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D'autres fois, comme nous traversions les larges rivières de cette contrée, lorsque les eaux gonflées allaient d'un cours plus rapide se briser sur des rocs périlleux et entraînaient la baraue malgré l'effort impuissant des agiles avirons, il arrivait gu'Andrea, tout couvert encore de sa cotte de mailles à l'inst avec résolution, se jetât dans les flots. ' ^° '

Une corde à la bouche, il opposait au flot furipnv ««« • j table poitrine. Grâce à la puissance de ses jaSie ?h''°'^' bras nerveux, il traversait le canal à lanaee nrp««^ f. *^^

droite, remorquant l'embarcation, et, bravant il V"" • ^^""^ tueuses dufleuve, la tirait hors du péril surle riva^ ' '°'^^"

eût rien à souffrir. Je passe sous silence vinet an ftlj!^.!"^^"'^^^® signalé. ^g^^^tres faits quiront

1 Comme mesure de poidg, l'arrobe égale odzc kilo mesure de liquide», elle se divise en huit azumbres et vf,!f"î""** *' ^e»»; comme (12 centilitres). "^ 16 litres et une fraction

S64 LARAUGANA.

Dans ce moment encore, il triomphait de Rengo, et certes ce ne fut pas la moindre preuve de sa vigueur. Mais Rengo, que la colère enOamme, voyant qu'il est emporté et n'a plus aucun point d'appui, se démène avec violence, reprend pied, et déjà pousse Andréa ; la honte lui donnait une force nouvelle. Enfin pourtant les deux ennemis se lAchent et courent ressaisir leurs armes.

Ils recommencent la lutte opiniâtre, comme s'ils se fassent reposés tout le jour, et avec agilité, en haut, en bas, intrépides, ils dirigent leurs atteintes. Rengo compensait l'absence de toute armure par la ruse et par la justesse de ses mouvemente, et ainsi soutenait égales les chances d'un combat où il ne perdait pas une ligne de terrain.

D'une main rapide, il dirige si bien sa massue contre le flanc du valeureux chrétien qu'il lui fait éprouver dans tout son être une grande douleur. Telle avait été la force de ce cboc affreux. Il redouble, et une autre fois encore ; enfin au quatrième coup, qui descendait de tout son poids, l'Italien astucieux s'esquive, et la pointe de son glaive plonge au corps du barbare.

L'épëe traverse son bras vigoureux et lui ouvre dans le flanc une blessure; mais son destin et sa fortune heureuse ne permirent pas qu'elle lui ôlât la vie. L'Araucan, tout excité par le venin de la rage et plein d'une fureur sans mesure, arrive en un instant sur son farouche adversaire, et ensemble décharge un coup de sa massue.

L'Italien lève dans les airs son demi-bouclier pour recevoir l'assaut formidable ; mais il n'en put soutenir la violence entière, tout en arrêtant une partie du mal. L'arme terrible s'abattit

sur la tête, et comme si le casque eût été en étala et non pas de la matière la plus forte et la mieux trempée, il resta tout déprimé à cette fois.

Le guerrier fait deux ou trois pas en arrière^ tout hors de lui, il vacille, perd le souvenir et le sentiment, et son corps qui trébuche, est sur le point de rouler à terre. Par Tune et l'autre oreille le sang coule en longs ruisseaux, comme s'épanche l'eau d'une source abondante^ et ce fut avec beaucoup de peine qu'Andréa parvint à se maintenir debout.

Mais revenu à lui-môme, lorsqu'il se voit couvert de sang et dans un tel état, plus furieux que jamais, brûlant de colère d'être ainsi traité par un barbare, il ramène en arrière le bras et le pied droit pour mieux assurer son effort, et il pousse avec tant de bruit son énorme glaive que l'écho des montagnes en retentit.

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Rengo voit descendre l'épée homicide ; il voit son élan et sa furie. Aussitôt hardiment il croise en l'air sa massue et se met au-dessous à l'abri ; mais cette défense ne put lui suffire, malgré les barres d'acier qui la fortifient. Un large tronçon de la massue tombe à terre et le glaive irrité sur la tête.

Ce fut un coup horrible et dangereux, qui fit Jaillir à l'instant une source . rouge, et Rengo allait tomber; il chancelle, tout îtourdi et comme aveuglé par le sang de sa plaie. L'Italien ne je ralentit pas. 11 sent que ce n'est pas l'heure du repos, et une leconde fois, il abaisse sa large et tranchante épée, en lui imjrimant toute la force qu'elle peut recevoir.

Au milieu du front, à découvert, il frappe Rengo encore troublé, et il l'eût fendu de haut en bas, si, en déchargeant le coup,

8 ce l'araugana.

sa main n'eût tourné. Le glaive porte par le plat de sa lame, l'Araucan tombe sur le sol, comme un cadavre, et l'arme, brisée du cboc, éclate en trois ou quatre fragments,

Crino, qui s'est retourné au bruit retentissant de ce coup formidable et de la chute du guerrier, à Taspect du vaillant Rengo ainsi étendu, pense qu'il a quitté cette vie. Ému du sort d'un ami et d'un parent, Tépée qui devait ôter le jour à son propre maître et que Tucapel avait prise dans Penco *, il la brandit pour venger le barbare.

Tout d'abord il perce le pourpoint d'Andréa, mais l'épée cruelle ne s'y arrête pas. En brisant sur le côté là maille qui le recouvre, jusqu'à l'os pénétra l'estocade. Crino veut redoubler à deux mains. Le rusé Andréa voit venir le tranchant, et, presle à la résistance, il ne laisse pas à l'ennemi le temps de le frapper.

Sans lui donner d'espace, il le saisît, et, pour le châtier de sa blessure, il le soulève bien haut de terre, le fait retomber sur les épaules, d'une grande chute, et, afin de mettre une prompte fin au combat, il lui prend son épée, et avec elle lui arrache à l'instant la vie. Puis il se jette à la place où le farouche Mars se frayait la route la plus sanglante.

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Il fend la multitude où elle s'entasse et se presse davantage, et malheur à qui se rencontre alors devant lui ! L'un, il le par-

& « La espada de su propio amo homicide . » Winterling supprime ce détail qui s'explique, oct. 32, t. 6. Andréa, pour achever Crino, lui prend sa propre épée; celle d'Andréa vient de se briser en portant à Rengo un coup mortel. Le traducteur allemand se borne à développer Tidée que renferme le v. 7 de la 30e octave : «Que en Penco Tucapel ganado habia : •

« Schwang er den Degen (den ein Spanier einst trag, Vnd den Held Tucapel in Penco rauble). »

Ce léger détail que Winterling fait disparaître est pourtant le lien qui rattache entre eux les faiu développés dans ces trois octaves, 30-32.

LARAUGANA. S67

(âge en travers du corps, un autre de haut en bas, celui-ci obliquement; cet autre est percé par la pointe du glaive. D'autres enfin qu'il a étendus morts, n'ont pas assouvi sa vengeance. Il les foule, il les démembre^ il les disloque. Bras et tôtes sous ses coups volent dans les airs ; on ne saurait compter leur nombre infini.

Le vaillant Lasarte déploie au sein de la mêlée son bras fu« rieux. 11 traverse de son épée la poitrine deTalcuen, et fond aussitôt sur Tilaguan que le courroux anime. Il entaille sa tête désarmée. Le barbare, plein de rage, pour se venger, avant de laisser partir son âme, porte un coup que l'arçon ébranlé arrête, mais avec peine.

Pacheco ouvre le flanc de Norpa et renverse mort après lui Longoval. De ce même côté, Juan Gomez, couvert du sang barbare qu'il vient de répandre, avait, d'un coup, précipité Golca, et ouvert de Galvo le ventre sans défense. La pâleur de la mort qui s'approche couvre le visage de l'Araucan, et il laisse échapper son âme dans un dernier soupir.

Gabriel de Villagran ne restait pas inactif. Il a étendu dans la poussière Cinga et Pillolco. 11 s'évertue avec bravoure et se jette au milieu des glaives ennemis. Le fracas retentissant des armes, les cris des guerriers, les bruits divers étonnent et troublent les oiseaux, qui s'arrêtent pour contempler la bataille *.

La rage grandit et la fureur s'enflamme. Les guerriers s'amoncellent pour combattre. Désormais aucun n'ambitionne une plus grande place qu'il ne lui en faut pour mourir de pied

1 Don Ercilla, comme le fait dans ses belles toiles Murillo, son compatriote n'oublie jamais l'occasioa d associer les animaux ou même les êtres iDuiimés de la nature aux destinées de » ««Pf«f ^""^'oe. Ici ce sont les oiseaux qui s'arrêtent pour contempler U bata.I e. Ailleurs lorsque les Espagnols, troublés par l'effroi »bandonnent la Concepcion, ce sont les compagnons familiers de leur tie domestique

ses LARAUCANA.

ferme. On coupe et Ton perce, on brise et l'on fend. Tel est l'entassement, telle est l'ardeur farouche des soldats, que les morts i trop serrés ne tombent plus par terre, et demeurent appuyés contre les vivants.

XXXVIIl I

L'orgueil, la rage, le dédain, la bravoure, le redoublement et la vigueur des coups, je ne saurais ici les peindre tout entiers; ma plume est loin d'avoir un vol assez rapide. Personne * ne craint la mort. Loin de là, si elle détourne son visage, ils montrent plus de tristesse ; car ils savent clairement que pour eux vivre c'est rester vaincus.

Mais bien qu'ils redoutent l'existence, parce qu'ils ont perdu l'espoir de vaincre ^ ils diffèrent l'instant de la mort, pour mourir du moins mieux vengés; et ils ne reculent ni ne détournent leur poitrine du fer des lances, si en faisant ce pas en i arrière, ils doivent cesser de frapper Fennemi.

Quatre d'un côté, six d'un autre, de toutes parts, sans interruption, ils s'abattent expirants sur le sol. Ceux-ci ont perdu leur sang par mille plaies, ceux-là sont ouverts de la tôte àla poitrine ; d'autres, par leurs épaules et leurs flancs entr'ouverts, avaient à nu leur cœur intrépide. 11 palpitait avec assez de

qui par leurs cris semblent exprimer le regret de leur départ précipité (Cf. Àraue,y ch. TU, oct. SI). Les deux derniers vers d'Ercilla,

« À las aves confusas y tarbadas

Hacen estar miràndolos paradas. » *

Ces vers si heureux de forme et d'expression) perdent un peu de leur yni caractère dans la version de Winterling :

« das Geschrei

Hacht, dass selbst Vôgel ihre angeborne Scheu '

Yerleugnen und sich hier verhalten, um la gaffen. »

Ce verbe « caffen » surtout altère d*une façon étrangt le lentiment sérieux d'Ercilla. ^ » • i

* Ce vers '"«rappelle-t-ilpas un peu celui de Virgile [Enéide, H, 354): « tTna aalas tictls, nullam sperare salutem » ?

L'ARAUGANA. 869

force dans leur leia pour montrer quel était leur grand courage*.

Tel, trébuchant sur ses propres intestins, fond sur un odieux adversaire; tel autre ne respire plus qu'avec bruit et par vingt blessures découvre ses plus profondes entrailles. On peut voir alors Tâme hésiter par quelle route elle doit se résoudre tout à coup à sortir*. A la fin, elle s'échappe par toutes à la fois, et au môme instant, manquent et la force et le sang et jusqu'au souffle de la vie.

C'est à peine si la huitième partie des barbares était encore debout. Ils mouraient, ne se rendaient pas '• Villagran qui les admire en lui-même, à la vue de ceux qui restent, horriblement blessés, leur envoie deux Indiens, dévoués à ses armes, pour leur dire qu'ils aient à se livrer comme vaincus, et que, s'ils se soumettent au joug et à l'obéissance, il usera envers eux d'une clémente générosité.

XLIU

Tous les Espagnols arrêtèrent leurs épées et suspendirent leur marche à ce moment. Les deux messagers proposèrent les

1 « Asi dentro en los pechos palpilaban,

Quâ bien el gran coraje deelaraban. »

Ces deux yen espagnolsi d*uii goât assez équivoque, rappellent les miUTais e&tés du talent de Lucain. Wiaterling corrige un peu la phrase et remplace le style d'Er« cilla par un trait d'un goût plus épuré :

« Und drinnen sah man ohne Furcht ond Zagen Die anTerhfilUen Herzen sehlagen. »

S C*est par de pareils détails, d'un goût faux et bizarre, que se fait quelquefois sentir dans la poésie et dans la diction d'Ercilla, rinfluence du génie de Lucain. Hais son imagination subre et précise, sans cesse en contact avec la réalité, ne descend pas souvent à de pareilles intempérances.

3 Ce sentiment, héroïque et sublime dans tous les âges, a de bonne heure trouvé son expression dans la littérature espagnole ; nous lisons au Bomaneero gênerai, t. I, p. 431, Qo 646, édit. Rivadeneyra : I

« Podrà decir de Leoncses

Que murieron peleando,

Pero no que se rindieron

Que son al fln Castellanos. » ^

37 0 LABAUCANA.

conditions et le pacte présenté par le vainqueur. Mais les Arau- . cans, lorsqu'ils entendirent cette offre ignominieuse, éprouvèrent un tel sentiment de courageux dépit^ qu'ils ne répondirent même pas aux paroles prononcées.

Les yeux levés vers le ciel, ils rugissent : « La mort ! la mort* I » Ils ne disent autre chose ; ils veulent mourir; ils appellent la mort, et d'une seule voix : « Loin de nous une vie d'opprobre I » Ce fut là leur réponse, rendue à grands cris, et ils se disposent avec une fière bravoure à la fin de cette lutte sanglante, puisant dans leur faiblesse môme des forces nouvelles ".

Épaules contre épaules, ils se tenaient réunis. Quelques-uns combattaient à genoux; leurs jambes mutilées se dérobaient « sous eux, et ne les pouvaient plus soutenir; et, ainsi môme, ils agitaient leurs épées. D'autres qui allaient déjà se débattant sur le sol, pour leur faire le plus de mal possible, se roulaient jusqu'aux pieds de leurs adversaires.

Vous eussiez vu des troncs' hachés et encore vivants, lutter contre les étreintes de la mort, et tombés dans le sang et dans la boue, tressaillir avec rage ; comme l'on voit les poissons dans ' un lac d'où les eaux s'écoulent, se débattre entre deux éléments, palpiter et mourir.

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