‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 13 sur 124 · AYANT-PROPOS. XV · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS. XV

celle d'un traducteur. Disons-le avant tout, Tétude d'une langue étrangère coûte de longues el pénibles veilles, et c'est mal savoir un idiome, que de déclarer que nous l'avons facilement acquis; cette acquisition-là est toute une conquête, et qui pense se faire un jeu d'enfant d'une semblable entreprise, témoigne par là môme qu'il n'en soupçonne pas les embarras et les obstacles. Mais qui Ta menée à bonne fin, avec patience et opiniâtreté, sent que le premier et le plus noble usage qu'il puisse faire de son nouvel instrument, est de rendre plus accessibles dans son pays les conceptions du génie étranger, d'accroître le goût de l'inconnu, d'ajouter un lien de plus entre les intelligences, etdemettreenlumière,s'ilestpossible,pourrexpressionde leurs pensées quelques modèles nouveaux, perdus jusquelà pour la plupart dans les minières d'une langue trop rarement et trop timidement abordée.

Nous ne pouvons nous dissimuler que des circonstances toutes spéciales ont détourné longtemps de l'Espagne l'attention et la pensée de la France. Pour apprécier un peuple dans sa littérature, il faut aussi apprécier cette littérature dans le peuple qui l'a créée ; il faut visiter l'Espagne, se mêler à ses mœurs, à ses institutions, à ses lois, à ses passions môme et jusqu'à ses folies. Il faut vivre de sa vie et de sa nature, sous la voûte de son ciel, et sous son ciel intérieur, celui de ses idées et de ses traditions publiques. Or la sécurité des voyages dans la presqu'île a été souvent contestée, et les touristes, si nombreux pour la Suisse et pour l'Italie, pour l'Allemagne et pour l'Angleterre, ont presque disparu devant la crainte aujourd'hui assez chimérique des bandoleros. Le retour fréquent des révolutions éloignait aussi de l'Espagne les voyageurs de la pensée, c'est-à-dire ceux que préoccupe surtout le soin de recueillir l'histoire de la poésie et les traditions littéraires d'un peuple. Chacun redoutait au premier instant une secousse

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dans Tordre politique à Madrid ou à Barcelone. Le pied semblait éviter un sol où il avait à craindre tous les matias^ un tremblement de terre. Aussi les pérégrinations, les études suivies, multipliées, n'ont pas eu lieu pour la péninsule ibérienne, comme pour la patrie de Shakspeare ou pour celle de Schiller; et nos initiations à la littérature espagnole se sont faites à la longue et presque par surprise ou d'aventure. Il a fallu toute une révolution, celle de 1848^ et le plus pur des attachements pour entraîner au delà des Pyrénées, à la suite d'une royale amitié, l'un des hommes de France qui connaissent le mieux l'Espagne et qui en ont retracé le tableau littéraire avec la plus séduisante éloquence, avec cette sorte de tendresse que l'on met à peindre, oserai-je le dire, des portraits de famille *. Auprès des ingénieux récits de M. Antoine de Latour, M. Charles de Mazade nous a donné des esquisses aussi fermes qu'élégantes^. Mais les traducteurs proprement dits ne forment pas foule. Nous avons pu lire dans notre langue quelques ouvrages du théâtre espagnol, l'un des plus abondants du monde entier. Lope, Calderon, nous ont révélé quelques-uns de leurs éclairs, et l'on nous a traduit un peu de Cervantes, pour rire. Mais l'inépuisable génie lyrique de l'Espagne est encore caché dans la pénombre, et l'épopée espagnole est rjBstée dans les ténèbres. Que dire de ses immortels prosateurs ?

La plus grande gloire littéraire de nos voisins est assurément leur théâtre national. Depuis Tépoque oîi Cervantes introduisit le talent du style dans la comédie, jusqu'à la date toute récente de Rubi et de Zorrilla, il n'y a jamais eu

1 Études sur r Espagne, Séville et Andalousie, 2 voK Paris, 1855. — La Baie de Cadix, 1 vol. Paris, 1858. — Tolède et les bords du Tage, 1 vol. Paris, \^^Q,-~ V Espagne religieuse et littéraire, \ vol. Paris, 18G3. ^Études littéraires sur V Espagne contemporaine, 1 vol. Paris, 186 K

* L'Espagne moderne, 1 vol. 1855.

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