AYANT-PROPOS. XIX
à Salamine. Le sujet du poème forme un des épisodes les plus éclatants de cette vaste et sanglante prise de possession du Pérou et du Chili par les aventuriers et les généraux de TEspagne; drame immense, où la violence et la ruse laissent encore place au développement de tous les héroïsmes et des plus magnanimes caractères.
Comment donc cette œuvre magistrale a-t-elle été reléguée dans l'oubli? Car l'oubli des peuples est un des griefs de la critique contre les créations de Tintelligence. Réglons d'abord ceci; et déclarons, sans hésiter, qu'en Espagne jamais Ton n'a oublié don Alonso de Ercilla y Zûniga. Ailleurs, en Allemagne et chez les Anglais, en France même, le silence n'a pas été complet. Louis Racine a nommé V Araucaria^ Voltaire lui accorde de sobres éloges. Chaque siècle dit son mot. En 1824, une plume française traduit et mutile le poëme héroïque d'Ercilla *. Mais ce ne sont là que des souvenirs presque furtifs, des éclairs. Partout ailleurs que dans la Péninsule, on peut affirmer que le public, le grand et vaste auditoire européen, avait oublié le poëme d'Ercilla. Eh bien ! cet oubli est une erreur. Les peuples ont leurs erreurs.
C'est un triste spectacle, et nous aurons occasion de revenir sur ce propos, que celui de la destinée des livres et des meilleurs, lorsqu'il s'agit pour eux de passer les monts et les mers, et de faire sentir aux étrangers les joies et les enthousiasmes qu'ils ont donnés autour de leur berceau. Le mur des Pyrénées n'est pas la seule barrière, il s'agit encore de dompter, de traduire une langue; effroyable rempart. Mais, cet obstacle vaincu, ou en admettant même que l'œuvre soit accueillie sous sa forme indigène et dans son propre idiome, reste un autre péril; je veux parler de ce tourbillon d'idées, remuantes et ver-
^ VAraucana, poème héroïque de don Ercilla, traduit pour la première fois et abrégé du texte espagnol, par Gilibert de Merlhiac. 1824 .