AVANT-PROPOS. XXI
propre srplendeur, paraît s'être médiocrement soucié d'apprendre qu'il y eût en Europe d'autres gloires littéraires que les siennes ; ce n'est pas à une époque où Shakspeare et Milton étaient peu connus en France et s'accordaient mal avec nos mœurs publiques, oh le Tasse lui-même était condamné par l'inflexible sévérité de Boileau, où l'adoration de la Grèce et de Rome était encore entière et presque sans mélange; non, ce n'est pas alors, ce n'est pas au sein de la monarchie de Louis^XIY, que devait trouver beaucoup d'admirateurs la verve audacieuse et passionnée du Florentin sublime.
L'âge suivant, le grand siècle des réformes et des témérités, fut, dans l'ordre littéraire, d'une réserve que l'on s'explique à peine. Ilparaît avoir suivi avec une scrupuleuse vénération les traces de son devancier immédiat, et n'a pas rendu au chantre de V Enfer ses droits oubliés. Parmi les éloges contenus et secs que le justicier suprême du temps lui décerne, vous remarquez encore ces fines et meurtrières ironies qu'il n'épargnait môme pas à la gloire de l'Angleterre. Le scepticisme railleur et implacable du dix-huitième siècle n'a pas permis que le goût si ferme et si lumineux de Voltaire reconnût toute l'originalité de cette majestueuse conception *.
La société actuelle s'est montrée plus équitable. Soit
i Voltaire s'étonne que Ton ait pu regarder ce salmigondis comme un beau poème épique (édit. de Genève, 1771, t. XV, p. 315). Les écrivains anglais ne sont pas ménagés davantage. L'on sait que, mal£;ré son enthousiasme réel pour les beautés de Shakspeare, il traite de farces monstrueuses les drames de ce puissant génie {ibid,, p. 104). Les grandes et audacieuses allégories de Milton n'ont pas trouvé grâce devant ses dédains. A ses yeux, la peinture du Péché et de la Mort est une dégoûtante et abominable histoire (t. I, p. 309). Les excès d'une imagination iorte et sublime deviennent sous la plume spirituelle et moqueuse du critique, un art^as de folies désagréables {ibid.)^ et celui qu'il a proclamé, avec toute l'Angleterre, un très-grand poète, il le flétrit ailleurs du nom de pédant atrabilaire (t. XXIII, p. 77).