XXIV AVANT-PROPOS
esprits supérieurs et qui étend au loin leur influence respectée ; c'est là un lien entre les littératures ; une rapide et contagieuse imitation a tour à tour incliné la tête des écrivains, sous l'ascendant magique, tantôt de Shakspeare ou de Dante, tantôt de Chateaubriand ou de Walter Scott ou de Byron ou de Lamartine ; mais ce genre de communication internationale des intelligences n'a lieu directement qu'entre un petit nombre d'adeptes; elle n'existe que pour une véritable aristocratie de la pensée. Gomment se ferait-elle entre ceux qui manquent ou du courage ou du loisir nécessaires pour pénétrer le mécanisme des langues étrangères? Pour la foule (et par là nous entendons tout le monde, nos numerus sumus^), il faut des interprètes, il faut de fidèles truchemans entre les littératures; et, s'il y a un fait singulier, propre h notre époque, et qui dénote jusqu'à l'évidence le besoin impérieux qu'éprouvent tous les peuples d'échanger les produits de leur pensée et de s'agrandir par de réciproques et universelles relations, c'est bien cette multitude de traductions de tout genre que de la Russie à l'Espagne, de l'Italie à la Norwége, chaque jour voit éclore, comme pour manifester l'Europe à ellemême, et pour servir de porte-voix au génie de toutes les sociétés chez leurs sœurs les plus enthousiastes et chez leurs plus lointaines rivales. Autrefois, même au dixseptième siècle, cette ère de tant d'éclat pour notre patrie, qui donc lisait Dante ou Shakspeare ? Je ne parle pas des exceptions; Dante était traduit en vers français, dès le temps de Henri IV, par Grangier, l'aumônier du roi, et l'infortuné Louis XVI, captif au Temple, lisait cette version dans l'exemplaire que possède la Bibliothèque impériale 2; mais quand il s'agit de la nation française, c'est du corps tout
* Cf. Horace, I Epistol., ii, 27.
« Elle est de 1596. Cf. M. Artaud de Montor, Hùtoire de Dante. 1841, p. 455-457.