XXXIV ^AYANT-PROPOS
rissables prosateurs. Nulle éducation sérieuse en Allemagne, en Russie, qui demeure étrangère à nos glorieux écrivains. Une pièce nouvelle a-t-elle paru sur nos théâtres, aussitôt elle est jouée à Stockholm et à Upsal, tout comme à Madrid, au ce teatro del Principe, » à côté des meilleures compositions de Ramon de la Cruz ou de Moratin. Scribe et Alexandre Dumas sont encore en possession de l'Europe, lorsque déjà nous les avons abandonnés. L'Europe nous traduit, nous imite, s'assimile notre littérature, comme elle traduit et s'assimile nos lois et nos codes. Par toutes les voies, elle marche à cette unité morale, d'ordre public, d'esprit et d'imagination, vers laquelle, par une sorte de mission providentielle, elle entraine le monde. Et c'est ici le lieu de remarquer combien, à une certaine hauteur de l'atmosphère, les sciences qui, sur la terre même, paraissent le plus éloignées les unes des autres, se touchent par une foule de points. Rien de plus disparate, au premier abord, que la politique et ses applications variées d'une part, et, de l'autre, la critique littéraire et ses nombreu^ annexes. Dans l'une de ces deux sphères, Ton croit devoir toujours se préparer aux fortes commotions de la pratique et des affaires, et, dans l'autre, n'être livré qu'aux spéculations sereines et désintéressées de l'imagination et du goût. Mais il n'en est rien; dès que * les questions s'élèvent, elles se rapprochent et s'entr'aident dans une juste mesure.
La véritable politique, — non pas cette sagesse vul- :' 'Avc qui ne vit que d'expédients et, derrière le péril ce chaque jour, ne sait rien prévoir pour le lendemain; nous ne voulons parler que de la conduite sensée des choses et des hommes, réellement digne de son beau nom, car politique veut dire gouvernement de la cité ; cette diplomatie-là, cette science si haute et presque divine, dont le philosophe trace les règles, et qu'un petit nombre seule-
AVANT-PROPOS. XXXY
ment de philosophes couronnés savent appliquer au maniement des États, celle-là n'a qu'un but et qu'un principe, malgré la complexité de ses allures,c'est le rapprochement et la fusion des intérêts et des idées. Pacifier, concilier, civiliser les peuples : telle est réiernelle tendance de celte politique supérieure, dont la doctrine réunit les plus nobles intelligences, politique d'union, de congrès, monde d'ordre sublime, entrevu déjà par le génie, par le cœur de Henri IV et de son ministre Sully; haule ambition et volonlé des meilleurs; monde du progrés, oh la guerre doit peu à peu devenir la rareté, les arts industriels et la navigation provoquer de plus étroites alliances, le pouvoir veiller à leur maintien, et l'intelligence des peuples s'enrichir par les paisibles conquêtes des arts et du savoir. Contre une telle politique, honneur de l'humanité moderne, viendront se briser tour à tour, après avoir un peu troublé et ensanglanté notre globe, toutes les théories absolues, inspirées par la crainte et par la colère ou par de stériles fanatismes. Le respect des traditions, àes stipulations du passé, sans cesse mises en harmonie avec les besoins du présent et avec les légitimes aspirations de l'avenir : voilà sa base, voilà, oserai-je le dire? l'ancre inébranlable à laquelle elle demeure attachée, et qui lui permet de braver avec sécurité toutes les agitations et tous les orages. Dans l'ordre intérieur, comme dans l'ordre extérieur de nos relations sociales, amortir et faire disparaître, avec les préjugés de l'ignorance, la haine et l'antagonisme entre les classes diverses d'une même nation et entre les races hostiles, quelle plus haute mission pourrait être départie à la doctrine spéculative des penseurs et à l'activité des hommes d'État ? Au vieil axiome que développe encore Machiavelli, plutôt qu'il ne le préconise, « diviser pour régner *, » elle substi-
1 La célèbre sentence Divide ut imperes résulte moins en effet du texte même de Machiavel qu'elle n'exprime la politique astucieuse de
XXXVI AVANT-PBOPOS.
tue cette maxime sainte et féconde, « rapprocher et unir, pour éclairer et améliorer. » Le droit de tous, la justice pour tous,,la sympathie et la confiance pour les meilleurs, la gloire pour les plus intelligents auxiliaires de Tapaisement et de la concorde : voilà ce que proclame la vraie politique, celle de la France, par exemple; voilà sa volonté, voilà sa magnanime tentative, et, j'ose le dire, le résultat progressif de ses constantes sollicitudes. De là est née cette admirable littérature diplomatique, qui s'est formée d'un bout de l'Europe à l'autre, comme pour en réunir ks parties sous un môme réseau intellectuel, et dans laquelle la France a une si large part d'illustration; littérature saine et vigoureuse, toute nourrie du suc des faits et de la pratique, et où la gravité môme et l'élévation des intérêts discutés contraignent en quelque sorte l'esprit à la simplicité et à la justesse dans les formes, mais n'ont jamais exclu ni l'originalité ni l'élégance * .
Et auprès de cette littérature, excellente et si française, auprès de cette grande et philosophique diplomatie qui J'inspire, se place, dans un rang plus modeste, mais comme un vulgarisateur des mômes pensées, comme un collaborateur d'union sociale et de paix féconde, tout ce monde littéraire qui traduit, qui commente, qui fait mieux connaître le génie des peuples, et, par des voies diverses, les mène panoteit au môme but, à l'harmonie morale et à
César BorgU ou celle de Louis XI. (Cf. Œuvres complètes, trad. par Périès, t. III, ch. xx.) Frédéric II, dans son Anti-Machiavel (1. c, p. 286], s'est donné le plaisir facile de combattre le livre du Prince en l'exagérant. Les sages du dix-huitième siècle ont flatté le héros de Molwitz et de Kessebdorf ; ils lui ont donné le nom de Grande et ils ont oublié que le Philosophe de Sans-Souci, qui faisait résonner à leurs oreilles la réfutation de quelques théories proscrites par la raison, était lui-même dans la pratique et dans la réalité le plus machiavélique des souverains.
^ Il serait difficile de ne pas signaler ici, entre mille preuves que nous pourrions accumuler, les belles dépêches de M. Tiiouvenel et de M. Drouyn de Lhuys, pour les affaires de l'État romain, de Syrie ou de Pologne.
ATAHT-FROrOS. IXXTn
une véritable fraternité. Hambles tniTailleors de la critique et de la philologie, vous êtes pourtant des plos graves intérêts qui pacifient la terre et de la pensée directrice qui les concilie, les alliés les plus s*S£ères et les plus fidèles. L'œuvre vous est commune, si T«>tre tiche est plos restreinte. A chacun son prix et sa gloire. Yoos appfcnex aux nations qui forment, pour ainsi dire, les tnbos éparpillées de l'Europe, de ce vienx et fier continent* souverain véritable de l'univers, vous apprenez à toutes ces sociétés rivales un art auquel elles n'atteindraient pas facilement sans vos efforts laborieux, celui de s'enrichir mutuellement non pas de leurs trésors et de leurs industries, mais d'une richesse plus inaccessible et plos sacré» que toutes les autres, et qui réside dans ces bdles lumières de la pensée. Or, s'il y a une vérité reconnue aujourd'hui, c'est que pour toutes les littératures une condition de vie et de renommée est de donner et de recevoir beaucoup, c'est que la littérature la plus isolée^ qui se tiendrait le plus à l'écart, avec la prétention de ne chercher des sources de renouvellement dans aucune autre, serait bien vite frappée de décadence et de mort; c'est que la pensée, éternelle voyageuse dans l'immense domaine des esprits, ne s'arrête devant aucune barrière, traverse tontes les langues, exploite tous les climats et peut s'enorgueillir autant de ses conquêtes extérieures, d*une extrémité à l'autre de l'Europe, que de ses ressources indigènes. L'originalité, il faut le dire, ne cesse pas d'être, lorsque l'em* prunt est judicieux et bien approprié, transformé par le talent; les grands modèles sont de fortes provocations; et l'on peut dire dans l'ordre littéraire ce que Pline, l'ami et le panégyriste de Trajan, disait dans l'ordre politique, que l'imitation des choses excellentes en fait naître de semblables *.
* Cf. PUne, Panégyr,^ ch. xlv et ux.
XXXVlll AYANT-PROPOS.
En vain prétcxleraît-on le péril de ce mélange intellectuel des peuples occidenlaux et de la pénétration mutuelle de leur génie, de leurs arts et de leur pensée. Des esprits timides ont prétendu que Toriginalité propre de chaque société pourrait en souffrir, et que la familiarité de tous les jours avec tant d'éléments étrangers finirait par ternir la pureté nationale de chaque littérature. Déjà nous avons peine à maintenir, dit-on, Tintégrité de nos franchises gauloises contre rinfluence de ces Grecs et de ces Romains dont une vieille habitude nous a fait, eu vassaux trop dociles, subir la suzeraineté. Que serait-ce donc, si la connaissance difficilement acquise et accumulée de tant de littératures différentes faisait fléchir sous son poids l'esprit natif et créateur de nos écrivains? Achevons d'expritber ici notre pensée, entrevue ailleurs déjà *, et hâtons-nous de le déclarer, cette objection est celle de la pusillanimité et de la poltronnerie. A ce compte, en effet, les Romains auraient eu grand tort de se charger de Théritage de la Grèce, et, pour demeurer plus originaux, ils auraient dû répudier Tétude de Platon et d'Homère, en rester au vers saturnin, ne pas dépasser les fables atellanes. Leurs facultés poétiques, sous le spécieux motif de conserver mieux leur pudeur immaculée, n'auraient point pris l'essor au contact de ia muse des Hellènes, et, comme l'oiseau qui s'endort la tête misérablement reployée sous son aile, ils n'eussent jamais affronté ces admirables luttes d'où sortirent .vainqueurs un jour, pour planer au plus naut des airs, et Lucrèce et Virgile. Mais il ne dépendait . pas des Romains, pas plus qu'il ne dépend de la France, d'échapper à la tâche que la Providence leur avait réservée. Les peuples choisis de Dieu pour porter en avant le flambeau qu*il remet à leurs mains, n'ont pas à se demander
1 Cf. suprà, p. xi-mv.