‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 28 sur 124 · AVANT-PROPOS. XXXIX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XXXIX

si leur part de labeur est plus pesante que celle des autres. Ils sont assez dédommagés par la gloire. Singulière fantaisie qu'aurait un homme de fermer tous les livres pour garder intacts les instincts natifs de son talent, sa virginité intellectuelle; de n'admettre plus pour son esprit la lumière qui jaillit des autres intelligences, et de cloîtrer son imagination pour la rendre plus parfaite et mieux inspirée! Cet homme pourtant ne serait-il pas rimage d'une réunion d'hommes au sein de laquelle prévaudraient ces desséchantes doctrines? Si, pour atteindre à une originalité aride, il convenait à un peuple de construire autour de ses frontières une haute et infranchissable muraille et d'interdire ses ports et ses villes à tout commerce étranger, ce peuple pourrait bien vivre d'une vie toute matérielle et toute mécanique, êlre gouverné par des érudits ; il aurait à sa tête d'ingénieux mandarins, il créerait peut-être une littérature d'enfants, il ne s'élèverait jamais sur les cimes étincelantes de la France, de Rome ou d'Athènes I La science aurait-elle jamais ce caractère déplorable, qu'elle pût contribuer à comprimer, à mettre aux fers l'imagination? Nous rêvions tout le contraire, et nous pensions, dans notre simplicité, qu'en apprenant davantage, qu'eu entassant devant ses yeux des spectacles nouveaux, des idées nouvelles^ qu'en élargissant pour lui le cercle des choses inconnues, l'homme donnait par là même à son âme des causes d'émotions plus fécondes et d'autres sources d'enthousiasme générateur. Dans la réalité, la plupart des grands poètes étaient des hommes fort instruits, et jamais leur inspiration ne s'est amoindrie par la conquête même du savoir. Ce qui frappe l'esprit de stérilité, c'est l'ignorance même, c'est le demi-savoir; c'est l'ombre et la pénombre; mais ce que l'on sait bien, et dans le détail comme .dans l'ensemble, on se l'approprie, on se rassimile ; ce n'est plus un costume d'emprunt^

Page 1