AYANT-PROPOS, XLI
téraires, c'est confondu dans les derniers rangs de cette obscure mais utile milice, que l'interprète d'Ercilla demande une place, si étroite et si rétrécie qu'elle puisse être, à l'indulgente bienveillance du lecteur.
INTRODUCTION
i^uel 6st le sujet même et quelle est la limite de nos études ?
Je me propose de faire apprécier par cette portion de notre jeunesse qui est encore étrangère aux idiomes de l'Europe méridionale, une épopée espagnole bien digne d'être connue, V Araucaria^ de don Alonso de Ercilla y Zù* niga. La traduction que îe livre à la publicité, après de longues hésitations, aurait dû être écrite par des mains plus expérimentées. Pourquoi faut-11 que le docte Lan* glès n'ait pas exécuté son projet de donnera la France ces riches dépouilles qu'il eût beaucoup mieux enlevées à nos voisins ?
Interprète exact mais insuffisant d'une forte et brillante création, j'essayerai du moins d'éclairer par une étude scrupuleuse et attentive l'œuvre d'un grand poète auquel j'ai consacré des veilles longues et patientes. J'aurai à présenter déjà dans le préambule de ce premier volume et dans les notes de la traduction entière, des détails qui pourront répandre quelque lumière^ sur la vie d'Ercilla et sur le monument auquel il doit sa renommée. Mais je grouperai surtout mes remarques d'histoire et de critique à leur place,dans une revue plus générale de l'épopée espagnole, objet spécial de notre troisième volume. S'il est rare, en effet, que les événements de l'existence n'aient qu'un médiocre empire sur les conceptions du talent, et s'il est vrai qu'à ce titre la biographie d'un écrivain
XUV - INTRODUCTION. ,
soit le prélude inévitable de ses ouvrages, il faut le dire, un poète n'est pas séparé non plus des inspirations qui précèdent ou qui suivent son époque. Disciple et modèle tour à tour, le génie qui honore son berceau a des attaches volontaires ou mystérieuses avec toutes les générations des hommes. Il n'est qu'uii anneau dans la vaste chaîne de la nationalité qui Tentoure et des autres sociétés littéraires. Ainsi Ercilla relève de Virgile et de Lucain, de l'Arioste et de Camoens; il porte des reflets de Garcilaso, et lui-même servit d'exemple. A peine a-t-il décrit, pour l'imagination de ses compatriotes les rivages où les héroïques barbares de l'Arauco disputaient pied à pied leur indépendance contre l'avidité des envahisseurs,. voilà que don Diego de Sanisteban Osorio, voilà que le licencié don Pedro de Ona se jettent sur les mêmes chemins et cherchent à y cueillir quelques palmes abandonnées par leur prédécesseur, voilà que Lope de Vega aventure sur le théâtre les mêmes personnages et n'oublie pas de faire figurer don Ercilla parmi eux :
Hune quoque principibus permixtum adgnovit *.
Le drame s'enrichit des aventures que l'épopée a rendues populaires et immortelles. C'est toujours la vieille histoire d'Eschyle qui vit des reliefs d'Homère. Enfin, de nos jours^ dans ce même Chili, autrefois si ensanglanté, aujourd'hui commerçant et pacifique, et où les lettres comptent de sincères et ingénieux adeptes, des institutions pleines d'avenir, de nos jours, à Santiago, voilà que toute une jeune école de poëtes s'élève suscitée par les chants d'Ercilla.
Mais, à défaut de ces liens de parenté intellectuelle qui unissent un poëte, une fiction aux fictions el aux poètes de différents siècles, et qui obligent l'historien d'une épopée à un travail de procédure et de contrôle, à une véritable
t Virgile, ién., 1,488.
IKTRODUCTION. XLY
nvestigation de généalogiste, noas aarions une aatre cause )ien légitiaie pour étendre un peu nos limites et pour ouloir porter un coup d'œil rapide tout au moins sur les principales poésies qui ^ en Espagne , appartiennent aux adres de la composition épique. Dans toute civilisation îttrée et savante, outre leurs mutuelles alliances, les diers genres de littérature, Tode, la tragédie, Tépopée^ ont n quelque sorte une vie propre et leurs lois spéciales de éveloppement. Chacun d'eux forme, pour le peuple qui 3s produit, une dotation non pas isolée, mais distincte, ont le magnifique écrin des muses coordonne et classe 38 richesses. Dans la Péninsule , depuis le Pœma del Cid usqu'aux conceptions récemment couronnées par l'Acaémie espagnole et qui célèbrent la victoire de Bailen ou elle de Tétuan, la série des poésies narratives forme une ;igantesque galerie dont il est difficile de ne pas recon* laître l'unité et l'originale splendeur. Parmi les trésors [ui la constituent, VAraucana brille au premier rang; mais e n'est pas seulement dans son existence tout individuelle [u'il faut contempler cette œuvre puissante; il faut lareilacer dans le milieu qui lui est propre, sous le jour qui lui ppartient et à côté des autres tableaux dont la ressemblance u les oppositions peuvent le mieux faire ressortir et sa lature même et les traits particuliers de sa physionomie, rest avec dette pensée que nous avons écrit le simple caalogue rois à la fin de cet ouvrage. Il faut étudier la partie lans l'ensemble qui la fait valoir, et en quelque sorte avec e corps dont elle ne se peut détacher sans souffrir.
M. Villemain a été en ceci pour nous un exemple et un ivertissement. Il nous anime, et il nous apprend à nous [)0$er des bornes. En faisant paraître ses Essais sur fc génie le Pindare *, il n'a pas cru devoir séparer l'objet direct
i Essais svr le génie de Pindare et sur la poésie lyrique dan* ses 'apports avec r élévation morale et religieuse des peuples. Paris, 1859.
XLVI INTRODUCTION
de ses études des destinées générales de la poésie lyrique. Il a tracé à ses aperçus un cercle prodigieux dont il a fixé le centre, mais dont il est difficile d'apercevoir la circonférence. Se jouant à travers des horizons toujours nouveaux, il a pu jeter des regards vifs et pénétrants sur les plus hautes régions de Fintelligence et envelopper dans son panorama les points étincelants de la vie morale et religieuse des peuples. Le critique éloquent et illustre, le Quintana de la France, a fait ainsi le tour du monde et a reflété, dans des pages d'une justesse et d'un coloris irréprochables, quelques lueurs de l'univers entier.
Belle tentative, mais dangereuse pourtant , et dont les pièges cachés doivent rendre circonspects ceux-là mêmes qui sont accoutumés envers l'éminent académicien aux respects de la plus sympathique admiration. Malgré des miracles de savoir, de goût et d'esprit, M. Villemain n'a pu remplir toujours son large programme. Il a beaucoup marché, sans parvenir à toucher toutes les zones où uoe fleur de poésie lyrique se pouvait cacher dans le pli d'un vallon. Tant est vaste cette imagination humaine dont vous cherchez en vain à sonder toutes les profondeurs^ à dévoiler tous les aspects, môme en vous élevant sur les sommets d'où se découvre, pour ainsi dire, l'infinité. Le dieu d'Homère peut bien, dans sa course, poser le pied sur la cime seulement des montagnes, maisil ne saurait nous apprendre à le suivre sans que notre vue s'éblouisse, et sans que bien des objets beaux et gracieux soient perdus pour elle, comme derrière un voile, là-bas, dans la plaine.
Et puisque aussi bien l'ordre des idées nous amène devant cette œuvre érudite et hardie de l'un des princes de la prose française, d'un écrivain qui, après avoir été notre maître^ est aussi pour nous un excitateur et un inaccessible modèle, qu'il nous soit permis d'insister quelques instants, de vous dire, bienveillant lecteur, en quoi, par
INTRODDCTIOK. XLYII
quelle modification sévère dans nos plans, nous nous éloignerons de la marche qu'il a suivie et des séductions, interdites à tout autre, dont il a semé sa vaste et périlleuse carrière.
Je ne balance pas à le déclarer : à nos yeux, le péril du livre de M. Yillemain, malgré ses habitudes d*élégante brièveté, serait, pour son imitateur, dans l'étendue même et dans l'universelle application qu*il présente.
La revue de la poésie lyrique chez tous les peuples de la
terre 1 quelle perspective sans bornes, ou plutôt quel
abîme insondable, oii roulent confondues toutes les gloires
et toutes les plus hautes inspirations humaines! Quelle
science, quelle mémoire , dût un prodige mettre à leur
disposition une de ces longues existences patriarcales dont
les exemples ont disparu, pourraient embrasser jamais tous
les monuments, saisir et ranger tous les flambeaux de cette
rayonnante avenue qui date de la naissance du monde et
qui nous illumine encore de ses feux ?
Aussi voyez! du haut de son culminant promontoire, le critique a beau diriger d'abord ses regards sur les fortes créations de ia lyre hébraïque, sur celles de Moïse, de David et dlsaie; ce n'est pas là l'Orient tout entier. Sans doute, la Bible importe surtout à TEuropc et aux destinées futures du monde, mais votre cadre immense et souvent bien rempli laisse toujours place à mille lacunes. Presque toute l'Asie , avec ses fougueux essors , ses éruptions de lyrisme, le coup d'aile si impétueux de ses fantastiques inventeurs, est en marge de votre livre excellent. Yous avez supprimé volontairement et avec réflexion les hymnes des Védas^; mais, d'autre part, que sont devenus, dans vos charmantes analyses, les ghazels et les divans de la Perse et de l'Arabie? Les Arabes, un jour, ce-
1 Cf. loc. cit.. page 4C.
L INTRODUCTION
porain des lyriques grecs * ? Garczynski, que la France a vu mourir dans Avignon, après la chute de la Pologne, et que l'auteur des Slaves élève au premier rang des poètes modernes de sa patrie^? Adam Mickiewiez lui-même, et Krasinski et Sl-owacki dont la pensée a reçu de si fortes appréciations dans la Revue contemporaine ^, et dans la Pologne captive *? Le génie religieux et le génie national du Slave ne se sont mieux révélés nulle part ailleurs que sous les formes, éminemment lyriques, de ces imaginations pures et ardentes. Un salut d'admiration et d'adieu était bien dû, au nom de la muse^ à ces écrivains d'un peuple qui a donné à l'Europe Sobieski et Kosciuszko, et dont la bravoure tant de fois victorieuse ne devait pourtant recueillir comme prix de ses trophées à Ghoezim et à Raclawice, à Grochow et à Ostrolenka, que l'hospitalité sanglante de la tombe !
La Russie elle-même, quelle qu'ait été la violence implacable et atroce de son gouvernement, si contraire à toutes les libres expansions de l'intelligence, la Russie ne
les Espagnols criaient, en ricanant : « Par ici, par ici, Français I par ici! le vieux Madrid vous ouvre ses portes, et les jeunes Castillanes vous tendent les bras 1 »
« Notre commandant accourut vers les escadrons des lanciers polonais qui restaient là, serrant les rangs, impatients, mais silencieux : « Camarades, leur dii-il, vous avez traversé les sables de la Syrie et les neiges des Alpes; voyageurs expérimentés, c'est à vous à essayer de ce chemin impraticable pour d'autres que vous. »
« Les trompettes sonnent la charge ; une forêt de lances s'ébranle et
'S'avance à travers une grêle de mitraille; des feux roulants de caoou
plongent dans les rangs. Tout à coup la batterie entière se tait, Taigle
blanc s'assied sur le sommet du rempart. » (Cité par Mickiewiez, t. 111,
1 Cf. Id., t. I,p. 8; cf., p. 64, et idem, Les Slaves^ V Église officielle, etc., t. I, p. 3.-38.
* Mickiewiez lui a consacré trois études de son dernier volume, p. 318- 349 ; Les Slavei^ histoire et iiitérature^ etc.
» Cf. •*• série, t. XII, 15 nov., 1869; t. XIII, 29 février 18G0.
* Leipzig, 1864, chez Brockhaus; Londres, Trubneret C»«.
INTRODUCTION. U
pouvait échapper aux investigations de la critique comparative, et M. Yillemain eût trouvé quelques beaux accents à recueillir soit chez Lomonosof, chantre convaincu et religieux des souverains moscovites ^; soit chez Dierzawin qui emprunta et modifia la strophe de Malherbe et de Lebrun, pour rélever jusqu'au sublime dans son Ode au Christ et dans son Ode sur l'immortalité de Came '. Les chants de Bâti uchkof, de Zukowski ', de ce Puszkin surtout ^, qu'a frappé une mort si précoce et si pruelle, et de qui semblaient s'épancher tout enflammées, comme d'un volcan sous la neige, les laves de l'inspiration du Midi ^, n'au-
1 Cf. Mickiewicz, lue, cit,, t. II, p. 434 et suiv. « Cf. Id., t. III, p. 48-58, et p. lSO-152.
* Cf. Id., ibid., p. 263-264. 277-279.
* Cf. Id., ibid , p. 28b, sqq.
* M. deLumartine, d*ordinaire si bienveillant envers les étrangers, semble peu goûter les poésies de Puszkin ; il ne voit en lai qu'un imitaiear pompeux de Byron, et reproche à M. Tourgueneff d'admirer à J'eicès ton illustre compatriote. Cf. Entretiens^ ÇXXXlll, p. 77. Nous opposerons à ce jugement, exHg(^ré à dessein peut-être afin de montrer au premier rang de la littérature moscovite M. Tourgueneff lui-même, les louanges enthoasiastes de toute la Russie, et nous renvoyons nos lecteurs aux œuvres choisies de Puszkin, que M. H. Dupont a données au public français, en 1847. Le poème do Poltava (t. Il, p. 74) et V Anniversaire de Borotiino (t6iV/., p. 206) suffiraient pour justifier une opinion si populaire sur les bords de la Néya et qu'Ivan Tourgueneff représente avec tant d'autorité. Mais mettons à part cette appréciation controversable de M. de Lamartine, et revenons à notre sujet principal. En considérant, dans le vaste cercle qu'elle a parcouru, l'imagination lyrique des peuples slaves, nous ne saurions non plus laisser, avec M. Villemain, complètement sous le voile du silence ces admirables chants populaires de la Serbie, recueillis avec tant de re^^pect et de patience par M. Vouk Stefanowitch Karadazitch ; M^** Tbériise Jacob, sous le pseudonyme de M. Talvy, a depuis par ses traductions, fait connaître le génie des Serbes à l'Allemagne ; et, en s'appuyant sur les travaux de sa devancière, une femme éclairée, M"« Élise Voiart, leur a donné quelque crédit en France, dès l'année 1834 (2 vol. in-8, chez Merchelein). Un poêie célèbre, qui fut aussi un critique de grande valenr, malgré quelques intempérances de sa pensée, et que nous avons souvent cité dans ces notes, a rendu aux mêmes poésies populaires la plus franche et la plus éclatante justice. Cf. Adam Mickiewics, Les Slaves, histoire et /itWrarure, Paris, 1866, t. I, leçons 4 «, 16», 17», 18% 10», 20*, 21*, 2:^*. — Mickiewicx analyse avec însisunce le grand
LU INTRODUCTION
raient pas trouvé insensible un esprit si accessible aux sympathiques émotions ; harpe éolienne prête à frémir sous tous les souffles de l'enthousiasme.
Mais en nous repliant vers la Scandinavie et TAIIemagne, pour lesquelles M. Yillemain décline avec trop de modestie sa compétence, et s'en rapporte au savoir de M. Saint-Marc-Girardin et de M. Ampère, de M"^ de Staël et de M. de Barante, nous ne saurions trop déplorer la large lacune, si prévue que Tauteur la déclare dans les plans de son étude encyclopédique, ou plutôt l'espèce de gouffre que cette omission creuse devant notre esprit.
D'abord le retentissement .de la poésie des Ëddas a été immense sur l'esprit des Allemands. L'épopée entière des Nibelungen a jailli des récits lyriques du Nord. Siegurd est le type primordial de Siegfried; et cet enchaînement de légendes qui, des Dofrines, courent au Sud et vont éveiller, comme un frémissement de guerre et un bruit de lyre, l'âme exaltée des Teutons, méritait bien les regards attentifs de l'observateur lettré.
Mais à ne considérer que les développements de la poésie allemande elle-même, auprès des odes de Klopstock et de r accent presque toujours lyrique du Messie^ auprès des chants deRôrner et de Gleim, d'Uhland et de Bûrger^ de Gellert et du grand Haller, de Schiller enfin, si merveilleux de pathétique et d'harmonie, en nous plaçant au point de vue môme du nouveau traducteur de Pindare,
ouvrage des Slaves orientaux, le poème d7^or, composé au xii« siècle, découvert dans une collection de manuscrits,en 1795, par le comte Mussin- Puszkin , mais publié seulement en 1800 (cf. Les Slavesl t. 1, p. 183), et il ne signale pas avec moins de faveur les monuments de rimagination des Bohèmes, le poëme de Zaboï-SIavot-Lucltek, que M. Wenceslas Hanka a retrouvé en 1819, à Koenigshof {Les Slaves, t. I, p. 132, sqq.). Cf. Ampère, Littérature et voyages^ Paris, 1833, p. 339, suiv. H règne dans toutes ces œuvres anonymes un souffle impétueux, et, par le mouvement de leur inspiration, elles appartiennent plus encore à Thistoire de la poésie lyrique qu'à celle de la composition narrative.
INTRODUCTION. LUI
quelle source féconde de rapprochements avec l'antiquité les ouvrages seuls de Goethe n'ofTraient-ils pas à la fine critique du littérateur? l^ne des parties assurément les plus remarquables du livre de M. Yiilemain est celle où il compare le génie dithyrambique de Pindare avec la sublimité de Bossuet et les fortes, les patriotiques émotions de la tragédie d'Eschyle. L'analyse du Pnméthée est sans rivale. En s'élevant jusqu'à l'unité de cette trilogie cé> lèbre, créée par le plus grand des tragiques avant Shakspeare, M. Yiilemain cherche quelques saillies où se touchent l'antique et le moderne, et montre combien fausse l'on doit juger toute idée de ressemblance entre le Pnymé-thée délivré, le troisième acte du vaste drame allégorique d'Eschyle^ et la restitution triste et sceptique tentée en Angleterre par le poëte Shelley. En scrutant les hardies créations de l'Allemagne et surtout le théâtre de Goethe» M. Yiilemain eût accordé, nous n'en doutons pas, une plus indulgente appréciation à l'essai du grand écrivain germanique pour refaire la première portion du môme drame, le Promethée porte-feu, comme il eût aussi pu noter quelques analogies ou quelques oppositions d'accent et de couleur entre le Prométhée enchaîné, la seule tragédie qui nous reste de cette magnifique construction littéraire et plusieurs stances célèbres de lord Byron.
Avec un tel nom, si populaire en Europe, nous revenons vers cette Angleterre où, par un scrupule que nous croyons exagéré, le savant académicien a voulu borner son travail et « chercher un reflet de l'inspiration septentrionale *. » Là même nous croyons qu'il a renoncé à une partie notable de sa matière. Que de noms glorieux laissés à la marge, soit en Amérique, dans celte seconde Angleterre des États-Unis, soit dans la vieille Bretagne européenne t
i Pag. 515.
LIV INTRODUCTIOH,
L'Amérique du Nord, il i'effleure à peine, et cite deux noms propres, Télégant Longfellow et la jeune Maria Davidson, sans insister sur leur caractère; et, auprès de ces renommées brillantes, pas un éloge n'est accordé, même en passant, aux œuvres si graves et si religieuses de William Bryant ^, qui a jeté autant d'éclat sur New- York, par la vigueur de sa poésie toute civique et vraiment américaine, que Longfellow en a répandu sur Boston, sa ville natale; tous deux orgueil de leur patrie commune. Pas un mot n'est consacré à l'imagination si délicieuse et si profonde de Ralph Emerson ', aux stances enflammées et patriotiques de Fitz-Greene Halleck^, à celles de Willis *, de Lowell *, de Holmes •, de William Simms ^, de mistress Sigourney ®, d'Edgard AUan Poe •! I
Et dans cette Angleterre d'Europe, notre voisine et notre rivale séculaire, combien de livres d'une rare valeur refoulés à droite et à gauche de la route rapide et un pea abrupte que s'est tracée l'écrivain î Quelle élite de rêveurs
1 W. Bryant a été jugc^ par M. Ampère avec cette supériorité de goût et cette critique lucide attributs de son rare talent. Cf. Promenade en Amérique, t. I, p. 276-282.
' La première édition des Poems est de Boston, 1847. Voy. Emer- i son's Complète Works, 2 vol., London, 1866, et surtout son ode sur la beauté ':
Who gave thee, o Beauty,
The keys of this breast, etc.. (T. I, p. 448-450.) .,
« Cf. The Complète Works of F. G. Halieck, New- York, 1852.
* Cf. Pœmsy New-York, 1840.
s Voy. surtout son Prométhée et la Légende bretonne. Boston, 1844.
« Cf. Holmes* Poetical Works, London, 1864.
' Cf. Lyrical and oiher Poems. Charleston, 1826.
» Cf. Poetical Essays, etc., de 1815 à 1841.
^ L'édition que nous avons sous les yeux des Poems by Edgar AUan Poe, complète with an original memoir^est ûq New-York ^ 1866; mais les poésies, presque toutes d'inspiration lyrique, dont il se compose, sont antérieures à l*année 1849, date de la mort du malheureux écrivain. The Raven ; — ihe Bells ; — the Coliieum ; — the Haunted Palace, méritent d'être citées parmi les créations les plus remarquables du petit < recueil .
INTROBUCTTON. LV
harmonieux, atteinte par la condamnation du silence, et que, toutefois, nous admirons de grand cœur dans ce demisiècle, où Byron n'a pas seul une place d*honneur à revendiquer parmi ses compatriotes I Toute l'école des Lakers a disparu. Wordsworth, Southey, se sont évanouis. Walter Scott lui-même est supprimé avec ses Chants et ses Ballades. John Wilson, Bnrns et Thomas Moore, sont rentrés dans le néant. Mac Aulay, avec ses « Lays of ancient Rome,» avec tous les héros qu'il célèbre, semble s'être plongé dans les eaux du lac Régille. Et cette foule de jeunes femmes, oh sont-elles? Felicia Hemans, Caroline Bowles, Mary Russel Mitlford, Mary Howitt, Elizabeth Barrett Browning, multitude charmante, jalouse de justifier l'éloge que Shakspeare faisait de l'Angleterre, lorsqu'il l'appelle « Un nid de cygnes mélodieux entouré par les eaux * !» Et vous, poètes de la grâce et de l'inspiration savante, Bulwer, Tennyson, qu'êtes-vous devenus, vous et tant d'autres ^ ? Otï s'est réfugié votre peuple, exilé de ce sanctuaire que l'inflexible architecte français a élevé à la gloire d'un petit nombre? Que sais-je? Mais je me perds dans vos rangs trop serrés, et je suis embarrassé pour en sortir.
Si, du nord de l'Europe, vous ramenez vos pas vers les deux grandes péninsules méridionales qui ont doté la civilisation de tant de chefs-d'œuvre, vous n'êtes pas moins surpris de la quantité de poètes lyriques que M. Villemain a con^me relégués, j'allais dire déportés, dans les ténèbres de l'oubli.
Dante et l'école des Franciscains, Pétrarque et, de nos jours, Monti, Pindemonte, Manzoni, ne constituent pas
^ « In a great pool, aswans' nest. » Cymbeline^ scène xiv, on act. III, scène IV.
* Cf." Sketches of the poettcal literaiure of the past halfceniury hy D. M. Moir^ Edinburgh and London, 1852.
LYI INTRODUCTION.
toute la littérature illustrée en Italierpar le vol rapide de la pensée enthousiaste et des strophes ailées. Qui peut nommer la poésie lyrique au delà des Alpes, et oublier Ghiabrera ou Filicaja? Et, plus près de nous, Ugo Foscolo et Leopardi n'auront-ils donc aucune part à yos suffrages approbateurs ?
Je remercie M. Yillemain d'avoir constaté, après une longue décadence, « ce grand mouvement de religion et de liberlé, de patriotisme et de talent ^, » qui reparut en Espagne, à l'aurore de ce siècle* C'est là une justice tardive rendue à ce généreux peuple ibérique, et tous ne savent pas reconnaître ses grandeurs. L'interprète de Pindare exprime une vive admiration pour José de Heredia, et pour dona Gomez de Avellaneda, tous deux de l'île de Cuba, mais dont le premier vécut presque toujours en exil et chanta les douleurs d'une âme trompée dans ses légitimes et patriotiques espérances, et dont la seconde vint renouveler, pour l'Espagne d'Europe,* les nobles aspirations morales de Luis de Léon unies à celles de Lamartine. Mais pourquoi faut-il qu'avec son coup d'œil trop rapide, dans les anciennes colonies espagnoles d'Amérique, États aujourd'hui indépendants et trop de fois agités, il ait négligé tant de noms, rivaux souvent heureux de ceux qu'il énumère, les Bello, les Joaquim de Olmedo, les Mitre, les Echeverria, les Marmol, les Irisarri, la seîiora Espinosa de Rendon (nous ne pouvons les nommer tous), dont M. Torres Caïcedo ^ a été le fidèle historiographe et l'irréprochable panégyriste ?
Et dans notre Espagne pyrénéenne, était-il permis de ne
< Cf. page 578.
« Emayos biogrdficos y de critica literaria^ 2 vol. Paris, 1863. Il est vrai que l'ouvrage de M. ViUemain avait paru dès 1869; mais cette objection, qui aurait de rimportance partout ailleurs, cesse d*en avoir lorsqu'il s'agit d'un critique dont la prodigieuse érudition n'avait pas attendu les Ensayos pour s'étendre à toute l'Espagne américaine.
INTRODUCTION. • LVIl
as ressentir le souffle lyrique de l'immense théâtre où tit brillé Lope, Tirso de Molina, Francisco de Rojas, Caleron ? de n'accorder qu'une mention fugitive à un duc dé ivas, auteur de si touchants « Romances istôricos » et 'une ode incomparable sur la bataille de Bailen? à ce uintana,critiqire inspiré des lettres nationales et poôte luilôme si enthousiaste, lorsqu'il raconte la bataille de Trailgar, et qui, en 1808, écrivait l'ode célèbre :
Eterna ley del mundo aquesta sea... etc.
Suba, y Espana mande â sus leones
Volar rugiendo al alto Pirineo
Y alli alzar el espléndido trofeo
Que diga : a Libertad â las naciones ^ I »
Ces belles et grandes renommées étaient dignes de quelle insistance, et nous eussions aimé que M . Yillemain )us renvoyât dans sa prose enchanteresse un écho des iplaudissements que Madrid et toute la presqu'île leur it prodigués. Mais, surtout, je voudrais n'avoir pas cherté inutilement, dans le résumé si expressif et si lacoque du maître, les belles gloires de don Gaspar Melchor vellanos, de Melendez Valdes, l'un célèbre par de madfiques odes et par son chant de guerre pour les Astuîns, l'autre par son ode sur le triomphe des beaux-arts, par tant d'autres merveilles de l'ordre lyrique. Je note jr absence, et, surpris d'une telle omission, je suis presle tenté de dire avec Tacite, mais avec un tout autre sentent et en disciple respectueux de l'orateur que j'ai tant î fois admiré à la Sorbonne : a Prsefulgebant Gassius atle Brutus, eo ipso quod effigies eorum non visebantur 2.»
i Biblioteca rff a wforwc^pono /«s (Ri vadeneyra), t. XIX, p. 10 et 11. *' Tacite, Annal., III, 76. Pour rendre encore mieux notre pensée, arec réserve dont elle doit s'entourer devant une renommée littéraire aussi ataute que celle de M. Villemain, nous citerons une autre parole de
LVni . INTRODUCTION.
A une époque plus rapprochée encore de la nôtre, et qui s'est pour ainsi dire déployée sous nos yeux, pouvait-on ne pas admettre, dans la phalange inspirée, ce jeune et malheureux Espronceda, qui n'a été lui-môme qu'un souffle lyrique, trop fidèle image de TËspagne troublée et rebelle, mais qui a légué pourtant à Tavenir quelques fortes conceptions, où le génie de Byron semble vivre encore, à peine affaibli ^? Nous eussions aimé à voir signaler, avec ce grand style qui fait de M. Yillemain l'héritier des Féne- Ion et des Voltaire, la poétique ardeur de l'Espagne moderne et ce feu de l'enthousiasme qui règnechez des poêles, dont l'auteur a étudié les contemporains au Mexique, et jusque dans l'Inde anglaise.
Cependant ce qui nous a semblé plus difficile à comprendre que tout le reste, c'est la suppression complète du génie lyrique de la France au dix-septième siècle. Le docte et spirituel écrivain parait avoir concentré sur Bossuet toutes ses préférences, et il a signalé en effet d'étonnantes analogies entre le religieux Pindare et l'aigle de notre chaire chrétienne. C'était justice; mais nos poètes de théâtre avaient aussi quelques droits de présence, et vous croiriez, en étudiant les beaux chapitres réservés par l'habile cri-| tique à la lyre française, qu'il y a eu jachère entre Ronsard et Malherbe d'une part et, de l'autre, Jean-Baptiste Rousseau. Peut-on dire que cet intervalle soit comblé par M. Yillemain, lorsqu'il a nommé Racine un « harmonieux lyrique *^, n et lorsqu'il a rapproché des cantica de la scène latine les stances célèbres du Cid ou du Polyeucte^? L'en^ thousiasme du grand Corneille, les grâces et rélévation
Tacite à laquelle nous retrancherons toute la malignité des temps où il vivait : « Negatus honor gloriam intendit. » AnnaL, IV, 2G.
^ Voy. sur Espronceda le beau travail de M. Charles de Mazado, /'£>' pagne moderne, Paris, 1866, pag. 2G0-278.
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