LXXXII INTRODUCTION
là nous verrons mieux quel degré d'importance et d'intérêt l'Espagne, dans chaque siècle, attachait aux divers développements de l'humanité ou de sa propre existence, et comment, à chaque période de sa vie intellectuelle, la conception du même sujet s'est modifiée, agrandie ou affaiblie, selon la passion qu'il inspirait, suivant le hasard d'une imagination forte ou vulgaire.
Nous demeurons avec cette espérance et avec cette conviction que ceux qui voudront bien jeter un coup d'œil sur notre travail, y trouveront, sous une autre forme, rénumération entière pourtant des poèmes de récit dont l'Espagne possède une si grande multitude et dont de laborieux critiques ont recueilli les titres. Quoique nous nous soyons arrêté à une méthode différente et que nous ayons pu signaler quelques renseignements de plus, grâce à des publieations nouvelles d'une véritable valeur, nous prendrons cependant pour notre base essentielle le double catalogue rédigé par nos deux maîtres (je me permets de leur donner cette dénomination, la seule qui puisse exprinier toute ma dette envers leur savoir si étendu et si lumineux) ; mais nous essayerons, d'une part, de leur enlever la confusion qui résulte d'une chronologie absolue et d'une nomenclature alphabétique; et, d'autre part, de faire disparaître^ de temps à autre, le caractère de sécheresse presque inévitable en pareille matière. Aux simples épigraphes etaux dates nous ajouterons parfois quelques détails sur les écrivains et sur les poèmes que la préférence des Espagnols a rangés elle-même parmi leurs chefs-d'œuvre.
Mais il ne saurait être douteux pour personne que c'est à la vie et au génie épique d'Ërcilla que nous devons garder dans le quatrième groupe de notre classement la place la plus considérable. Ercilla est le motif même de cette étude, et, si son épopée n'est pas une œuvre parfaite autant que celles dont nous admirons les merveilles dès
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notre enfance, elle est du moins la première épopée. espa<gnole. C'est le rang que lui a depuis longtemps assigné Voltaire, en lui consacrant un chapitre de son Essai sur la poésie épique, un de ces rayons qui éclairent une rer nommée ou qui la désignent tout au moins à la sollicitude des chercheurs.
Les détails où nous conduira notre sujet même et Texamen des meilleures compositions narratives des péniusuj^ laires nous permettront plus d'une fois.de faire connaître à nos plus jeunes lecteurs la pensée de l'Espagne sur ses propres œuvres, et de leur dire comment ont apprécié les conceptions indigènes des arbitres tels que José Quintana, Gil de Zarate, don Pascual de Gayangos, don Ëugenio de Ochoa, don Cayetano Rosell. Notre but serait atteint, si nous parvenions à résumer pour la jeunesse, avec: une exactitude sincère, ce que nous avons appris de ces .exr cellentes intelligences. A leurs jugements, parfois ou sé« vères ou passionnés, nous opposerons au besoin les juge^ ments de maîtres non moins habiles, non moins instruits, qui appartiennent à la France, à TAllemagne, à TAngle* terre des deux mondes. Us ont droit aussi à être écoutés* Je nommerai entre autres et parmi les plus digUiE^s. ; Simonde de Sismondi^^ MM. Adolphe de Puibusque^^ Louis Yiardot ^, Damas Hinard \ Antoine de Latour ', M. le comte de Puy maigre ^ Boqterweck-^, George Tickt
1 Littérature du midi de V Europe ^ 4 Tol. in-S, 1813.
* Histoire comparée des littératures espagnole et française^ 2 ?ol. în-t. Paris. 1844.
^ Études sw r Espagne, Pg^m, UZS*
* Poème du Cid^ trad. franc, avec une savante introduction (f.. i-cxx\). Paris, 1858.
» eu suprin,^. XVI, notel.
* Les vieux auteurs castillatiSy 2 vol. Paris, 1861.
7 Geschichte der spanischen Poésie u^ Beredsamkeit^ p, ,408-4 13, (ÎÔttingen, 1804. La traduction ft-ançaise est due à madaine de Strecky Paris^ 1812, 2 vol. in-S,. avec une préface de M. Stnpfer. Une traduction
tXXXIf INTEODUCTIOll.
nor^* I^s éditeurs du quinzième et du seiiième siècle avAient coutume, en publiant un écriTain classique, de réunir, en tête de l'ouvrage, les jugements que Taûtiquité elle-même avait prononcés sur Fauteur; ils appelaient cet ensemble de suffrages Testimonia veterum. Pourquoi n'userions-nous pas du même procédé à Tégard d'un poète moderne, surtout lorsque nous pouvons consulter» pour l'appréciation de son génie, les voix d'un pareil aréopage de lettrés et de critiques éloquents?
Qu'est-ce qu'une épopée?
Nous commencerions immédiatement ici notre œuvre de traducteur, si le besoin ne se faisait sentir d'abord, afln de justifier notre tentative, d'examiner ce reproche que Ton adresse à l'Espagne de n'avoir pas un véritable poème épique, et les raisons de cette docilité avec laquelle les critiques espagnols ont aquiescé à la condamnation. Chose étrange ! sous le titre général de «musaépicai, de a poemas épicos » , les collectionneurs les plus instruits et les plus habiles, don José Quintaoa, don Eugénie de Ochoa, don Gajetano Rosell, ont réuni des œuvres qui s'éloignent quelquefois à une grande distance des caractères essentiels attribués par l'opinion commune à ce genre décomposition; et, d'autre part, ces savants littérateurs, qui sont comptés parmi les meilleurs esprits de la Pénin-
etpagnole de Boiiterweek, fort estimée et supérieure à l'origioal, fut donnée à Madrid, en 1829; elle appartient à deux écrivains distingnés, don losé^somez de la Cortina et don Nicolas Hugalde y If ollinedo. Le premier volume, le^seul qnl ait paru, est enrichi de notes littéraires, biographiques et bibliographiques. C'est un exemple de ces belleé traductions où ia Péninsule reproduit les critiques étrangers qui s'occupent de son histoire littéraire. 11 n'a pas été perdu pour 11. Pascual de Gayangos, Teicellent Interprète de Tieknor.
* History of Spanish Literat^tre^ S vol. New York, 1849.
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sule^ accordent, pour ainsi dire, que leur patrie n'a pas eu d'épopée. La conséquence de leur aveu devrait être celle-ci : que l'Espagne a bien une poésie narrative, roais que le mot de poésie épique doit être proscrit de sa litlé<> rature. Nous sommes loin d'approuver ceitte concession, et le problème mérite d'ôtre débattu. ,
Mais il est de toute évidence qu'une pareille question demande quelques préliminaires. Pour pénétrer les causer qui ont fait naître tant de censures inflexibles, il nous faut savoir auparavant quelle est la nature même et le carac<* tère universel de l'épopée. Ici nous rencontrons sur notre chemin quelques théories contemporaines qu'il nous est impossible d'éviter. Si l'examen où elles doivent nous conduire, cbers lecteurs, semblait à plusieurs d'entre vous une de ces longueries qui, selon Etienne Pasquier, « ma* lent tant le Français», ou une matière trop spéculative, qu'ils veuillent bien nous excuser en faveur des consé* quences tout historiques que nous espérons en tirer pour l'épopée espagnole et pour le poôme d'Brcilla.
Bien des littérateurs se sont embarrassés en cette dis-' cussion. Lebossu ^ prétendait que l'épopée n'était que l'enveloppe exlérieure d'une haute pensée morale, choisie et déterminée d'avance par un sage et pour laquelle il formait une histoire poétique qu'il animaiten y adaptant queU ques noms propres, quelques accidents du passé. Ainsi, l'épopée ne serait, aux yeux de ce plaisant Lebossu, qu'une vaste allégprie. Mais ne pourrait-on pas objecter que la plupart des épopées les plus célèbres ont apparu dans des ^es oii la philosophie avait fait bien peu de pro«grès encore, où la pensée, loin de critiquer, d'abstraire et de passer, avec de savants artifices, du général au parti? culier, était à son état d'enveloppement et quelquefois
1 Traité du poime épique,' la Haye, 17(4.
tXXXVI IlITHODUCTIOll.
d'ignorance naTve; où l'homme ne partait pas encore d'une idée nettement formulée pour créer tout un monde poétique, mais chantait avec noblesse les traditions nationales, les imaginations contemporaines, la science grossière et bornée, l'histoire mêlée de actions, les sentiments de la foule et Ib poésie enfin dont toutes les têtes bouillonnaient? La définition de Lebossn tombe ainsi devant le sentiment de la réalité.
Un savant d'Ecosse, qui a combattu le critique français, Hugues Blair, s'est lui-même égaré dans une définition différente. Il prétend que l'épopée est le récit poétique d'une entreprise illustre *. Il y a du vrai dans ce langage, et il est justifié par une multitude de poèmes épiques. L'on ne saurait contester qu'il n'y ait des heures dans la vie des peuples, où la guerre, les aventures périlleuses et loiotaines forment presque leur vie tout entière. Mais il faut d'abord remarquer que l'expression do docteur d'Edimbourg pourrait s'appliquer aussi bien à certains détails de la tragédie qu'à une épopée; par exemple, aux scènes où nous voyons un acteur faire le récit d'un grand événement d'un sacrifice héroïque, d'un combat difficile et glorieux, la mort d'Eriphile ou celle d'Hippolyte, la victoire de Rodrigue. La formule de Blair présente, à notre sens, un autre défaut encore, bien plus sérieux, c'est qu'elle manque d'étendue, et que, bonne pour quelques poèmes épiques, excellente pour V/liade, pour V Enéide et \di Jérusalem délivrée^ elle n'embrasse pas également toutes les créations de la même famille. Elle laisse échapper ces splendides conceptions où le génie se transporte dans les mystères du monde invisible et ranime la poésie avec les terreurs et la majesté de Tinfini. L'Alighieri serait exclu de la liste des poêtes.épiques. Du reste, Blair n'attache pas à sa défi-
t lecturts on RAeionc and Belles-Lettres. Edinburgb, J vol., 1783.- Lect. xui. . '