INTRODUCTION. LXXXVII
nitionune importance pédantesque . «On peut donner, ' dit*il, des définitions et des descriptions exactes de miné* raux, de plantes et d'animaux; on peut les distribuer avec, précision en différentes classes, parce que la nature leur a donné des caractères sensibles et invariables qui aident à . rapprocher les espèces analogues. Mais il est déraisonnable de vouloir mettre la même exactitude dans la définition et le classement des œuvres du goût et de l'imagi-^ nation. Ici la nature n'a posé ni étendard ni limite, et la beauté peut se reproduire sous mille formes diverses. La critique, appliquée à de semblables détails, n'est plus qu'un vain étalage de mots ^ » Ces paroles du savant docteur auraient dû le déterminer à laisser toute définition de côté et à chercher le caractère le plus général du poGme épique dans une étude historique et approfondie des épopées elles-mêmes. C'est le procédé qu'ont suivi M. Yillemain, dans son Cours de littérature française^^ M. Edgar Qùinet, dans l'avertissement de.son « Napoléon ^ » et dans son essai De V histoire de la poésie ^. Les théories de ces deux belles intelligences occupent un rang tout à part et méritent une attention spéciale.
Le premier voit, dans un poème épique, « le monument
* Cf. Id., loc. cit. — C'était anssi l'opinioD de Voltaire : • Le mtfnde^ dit-il, est plein de critiques qui, à force de commentaires, de définitions, de distinctions^ sont parvenus à obscurcir les connaissances les plus claires et les plus simples.... La plupart ont discouru avec pesanteur de ce qu'il fallait sentir avec transport.... Ufaut, dans les arts, se donner bien de garde de ces définitions trompeuses par lesquelles nous osons exclure toutes les beautés qui nous sont inconnues ou que la coutume ne nous a pa» encore rendues familières. U n'en est point des arts, et surtout de ceux qui dépendent de l'imagination, comme des ouvrages de la nature... Presque tous les ouvrages des hommes changent ainsi que l'imagination qui les produit. ■ — Essai sur la poésie ép'que^ chap. i*'
s Tableau de la littérature du moyen âge^ édit. de 1850, t.I, leçons xi et XII.
s CEnvresi complètes, édit. de 1857, t. VIII, p. 141-159.
> lbi4., t. lX;p.27M01.
LXXXVIII INTBODUCTION.
le plus complet de rimaginâtion et des croyances d'oi peuple » , et admet que n sous ce rapport, le poëme épi que ne convient qu'aux teqops où Ton sait )>eu de chose, où Ton imagine, où l'on sent beaucoup. » — a Un tel ouvrage, ajoute-t-il, doit être Tencyclopédie d'un siècle el
d*une nation Le po6me épique, vaste comme le monde,
lorsque le monde est très-borné, d'est V Iliade elV Odyssée.., Tout ce qui existait pour les Grecs, depuis leur théogonie la plus haute jusqu'aux arts indjustriels dont ils avaient l'usage, depuis la morale sublime qui respire dans la belle allégorie des Prières, jusqu'à l'industrie de l'ouvrier qui, sur son enclume portative, battait les feuilles d'or pour en revêtir les cornes du taureau consacré, tout ce que sentait, tout ce que savait, tout ce qu'inventait la Grèce, du temps d'Homère, est dans V Iliade. » — Selon l'éminent critique, « les livres des Hébreux offrent ce même caractère de l'épopée antique. Tout ce qui occupait ce peuple, depuis les rites durs et minutieux auxquels son humeur indocile éûût asservie, jusqu'à l'enthousiasme religieux et poétique donl il était saisi; tout ce qu'il connaissait, depuis les pratiques de l'agriculture et de la vie pastorale, jusqu'aux métiers qu'il apprit de son commerce avec Ophir, jusqu'à l'art difficile de graver en pierres fines; tout ce qu'il faisait enGo, "Se trouve dans l'épopée biblique ^. » La conséquence tonte naturelle de ces réflexions, conséquence exprimée pnr M. Yillemain et dont se moquait le grand Montesquieu-, c'est « qu'on n'a jamais fait que deux poèmes épiques, et qu'on n'en peut plus faire. » La science et les profondes complications de notre vie sociale paraissent à M. Villemain un obstacle invincible à la composition d'une œuvre qui doit tout embrasser et satisfaire à une curiosité immense. Ainsi, déjà dans Rome dépravée et savante, VÈ-
1 Tableau de la iittérature au moyen âge, t, I, p. 322-S24.
« Cf. Lettres persanes, CXXXVII; édit. de Bure, Paris, 1834^ p. 9î.
INTEODUCTIOM. LXXXIX
rtéide n'était plus qu'une « distraction studieuse, un travail tout littéraire ; » -- elle ne pouvait plus être « le résumé des croyances et des pensées du peuple romain, tel que Ta* vaient laissé tant d'années de guerre civile et de corruption.
Jusqu'à présent, il ressort des paroles du sage et excel. 1 ent critique que l'élément essentiel et le caractère véritable de l'épopée est de présenter une peinture poétique, fidèle et complète d'une civilisation, dans un pays et dans une époque où les hommes ignorent encore beaucoup. V Iliade et VOdyssée ont seules réalisé cette forme subliu)e et inac^ cessible du génie.
Cependant un esprit aussi actif et aussi pénétrant ne pouvait s'en tenir à ces premiers résultats. Après avoir fait une exception déjà, celle de l'œuvre épique de la Bible, considérée à un point de vue .tout littéraire, il se demande si, dans l'Europe même, ce po6te qui n avait point reparu depuis Homère, que n'avaient reproduitni l'J^n^tVfe, ni aucun des ouvrages u nés dans la décadence de la littérature latine, » si ce poète qui u sait tout ce que savent les contem^ porains et élève tout ce qu'ils savent et pensent, à la plus haute puissance de l'imagination, » n'avait pas pu naître, n'était pas né au moyen âge. Passant alors en revue un système célèbre qui reconnaît dans les développements de l'humanité deux âges distincts, l'âge divin. et l'âge héroîque^ Tépoque d'inspiration religieuse ou d'autorité sacerdotale, et l'époque des^ grandes entreprises où la force des guerriers entre en partage de puissance avec les dictateurs du sanctuaire, M. Yillemain accorde à la doctrine de Yico et des Allemands, qu'Homère appartient. à l'instant où l'âge divin et l'âge héroïque se touchent, et où Tima* gination chante en même temps les exploits des héros et les traditions des Dieux. Pour le moyen âge, le même spec^ tacle s'est renouvelé. Corso^ ricorso : voilà presque toqtç
XC INTRODUCTION
l'histoire de notre espèce. Les prêtres chrétiens élèveni leur domination sur les débris de la civilisation romaine; c'est un autre âge divin. La féodalité recommence Tâge héroïque. Au point d'intersection des deux âges, à l'heure de leur réunion productive, une seconde épopée a pu jaillir. Dante parut.
Avec le tact de son intelligence fine et mesurée, M. Viileniainnous affranchit pourtant du fatalisme et de l'inexorable régularité de cette doctrine. II revendique les droits de la liberté humaine, plus variée que ne le comporte cette rotation périodique. Et tout d'abord, fait-il observer, dans le renouvellement du moyen âge môme, à son âge divin, se mêlaient quelques fragments de la vieille cul- I ttire gréco-romaine. Le critique constate avec justesse que de là viennent « ces formes savantes, ces habitudes subtiles de raisonnement qui se montraient au milieu de Tenthouiiiasme et de la rudesse d'une société naissante. Le moyen âge ne pouvait pas abolir la trace de cette antiquité savante et raisonneuse qui avait existé avant lui. » — « Il en résulte} poursuit M. Yillemain, que ce caractère de candeur primitive, d'originalité féconde, mais bornée, d'imagination épuisant tout un monde contemporain, et ne sachant rien au delà, ne pouvait appartenir à la jeunesse de nos temps modernes, comme il avait appartenu à la première époque de l'antiquité. S'il y eut un Homère dans le moyen âge^ il n'a pas dû être seulement le témoin, l'interprète de la société féodale; il n'a pas dû seulement sceller dans ses vers l'alliance de l'âge divin et de l'âge héroïque : il a fallu qu'il se souvînt de ce vieil empire romain qui avait préexisté !. . . Il a été savant de la science du passé , et dès lors il devait être peintre moins naïf de son temps. Quelle que fût la liberté de son génie, la nouveauté de son langage, il n'a pas été libre du joug de toute imitation. Il n a pas échappé à cette forme érudite qui est imprimée à
INTRODUCTION. XCI
toute la littérature moderne; il naissait dans unsiècle qui déjà pliait sous le poids des souvenirs.
« Cependant, si la simplicité de Tftge héroïque ne se retrouvait pas dans le moyen âge, si elle ne pouvait renaître, beaucoup de choses se réunissaient pour favoriser Tinspiration poétique... Malgré ce mélange des deux civilisations et cette tradition romaine qui nuisait à la naïveté^ il y avait dans les mômes âmes beaucoup d'ardeur et de foi. Tout ce qu'elles savaient des temps passés prenait à leurs yeux la forme de leur temps... Ainsi, différence et ressemblance du moyen âge avec les temps héroïques de l'antiquité. Il n'avait pas, comme eux, cette naïveté^ cette ignorance que ne surcharge aucun souvenir; il était obsédé par une civilisation antérieure; mais, comme eux, il était plein d'en* thousiasme et de crédulité poétique.
(( Maintenant que cet enthousiasme, tout en se mêlant au souvenir de l'antiquité, s'attache au plus grand intérêt des temps nouveaux, une œuvre originale, quoique savante, a dû naître. Cet intérêt, cette préoccupation du moyen âge, c'était la vie à venir. On rapportait toutes les Eictions àcebut : la trace en est partout... Un poetede génie, connaissant â peu près tout ce qu'on savait de son temps, devait être naturellement porté à saisir un pareil sujet... n
De ces remarques irréprochables, pour lesquelles nous ivons tenu à conserver la diction aussi ravissante que ferme il sobre^dont M. Yillemainlesarevêtues, et qui assure leur Jurée, un nouveau point de vue s'élève pour nous, c'est ]ue l'épopée est une œuvre de foi et de religion. L'épopée era donc V encyclopédie y mais l'encyclopédie merveilleuse l'une époque. Les grands poètes épiques ont fait intervenir dans leurs créations la Divinité même et tout le Donde surnaturel. Ils ont mêlé à l'action humaine Tacion divine, uni la terre et le ciel, et, par ce mélange >lein de grandeur, ils ont donné, au poème épique, une
XCn . INTBODUCTION.
élévation et une beauté qu'aucun antre genre d'oavrag ne saurait atteindre, parce que nul autre ne possède 1 mêmes moyens de captiver l'imagination, d'attirer Vkt à travers tous les accidents du monde invisible, et de tenir ainsi dans un continuel enchantement poéliqu Quelles sont, en effet, chez les premiers d'entre les poêt épiques, les beautés les plus entraînantes, les plus iniu tables, les beautés vraiment épiques? Ce sont cellesmêmes où domine le merveilleux. Toute cité peut être a siégée et saccagée, et la description de sa chute n'aui rien qui ne puisse s'appliquer à la chute d'une autre citi Ce sera là tout au plus de l'histoire. Mais si le poète noi montre une ville environnée d'un cercle de divinités pri tectrices et qui combattent pour elle^ et d'autres divinili qui l'attaquent; ou s'il nous montre tout l'Olympe boul versé, les immortels se livrant, pour la cause des mortel un combat furieux: dans les airs, tandis que les homnii s'agitent dans la plaine; la terre, près de s'entr'ouvrir ce moment fatal, les enfers effrayés et les sombres di meures menacées de recevoir pour la première fois la li mière du jour *; -p- cette scène sublime où tout est mi en jeu, les dieux, les hommes et la nature, nous saisil nous fascine, nous arrache un cri d'admiration. Vous aT( reconnu l'accent du véritable poëte épique.
Aussi, nous ne craindrons pas de proclamer, avec M. E( gar Quinet, que « l'épopée doit être pleine de Dieu; c ne peut y faire un pas sans y sentir la présence céleste ^. Les anciens Grecs avaient entrevu, même dans l'histoir dans la conduite de la réalité, l'intervention d'un pouvc surhumain, et le narrateur qui, entre tous^ s'est le pli rapproché de la manière sublime d'Homère, n'a pas laisi ignorer qu'au-dessus des faits qui s'accomplissent iei-b^
1 Cf. Hom., Iliad.^ chant \\ (6eoii.axt*K ^^ surtout Y.'5i-G6. ' Œuvres complètes, t. VUI, p. liO.
INTRODUCTION. XClîl
igné une force qui est, pour ainsi dii-e, leur âme toutcdissante. Hérodote appelait ce principe dominateur xh s?ov ^. Il en montre l'action sur les ruines des cités qui écroulent. Mais le dieu suprême d'Hérodote est un dieu irbare et sans pitié; il est jaloux de la prospérité des Dmmes et aime à compenser leurs prospérités excessives ar d'éclatants désastres. Ainsi Grésus *, ainsi Polyorate 5*; les précipite du sommet des grandeurs. Mais, ennemie 1 bienveillante, la puissance invisible ne se môle pas ioins aux affaires humaines, et détermine leur durée *. Il it été étrange que le Dieu, proclamé. par Thistorien, n'eût is eu sa place dans les grandes créations poétiques, fondes sur les révolutions les plus célèbres de l'histoire, et le les théoriciens n'eussent pas reconnu cet élément catal de la composition épique *.• Aussi, M. Edgar Quinet t-il des insistances particulières sur ce deuxième caracre inévitable de l'épopée, pour peu qu'elle soit digne du spect des sociétés lettrées et polies.
^ Cf. Hérodote, KXeiw, XXXII : Q** Kpota-e, iTcioraiAevov \u ta ôeTov ndv t çOovftpàv xal TapaxûSSe; èiceipcat^ç àvôpa>9CT]tci>v irpaY(i.àT(ov Képi. . Id., li?. ni> 4?. Quelquefois à t6 9eTov, il substitue ol $ai(iove;. . I, 87.
» Cf. Hérodote, I, 86.
a Cf. Hérodote, TU, 4M2, 125.
^ Tite-Life, ce grand élève d'Hérodote, môle également an tableau des ts ridée d'une intervention mystérieuse qui les dirige. Tous les événe- ;nts qui s'accomplissent sur la place publique, les exactions et les )lences ont des juges cachés dans un autre monde d*où ils surveillent frappent les^ criminels. 'A peine sont tombés les décemvirs, à peine ons-nous appris la mort volontaire d'Appius Glaudius au sein de sa ison, « les mânes de Virginie, s'écrie Tbistorien, plus heureuse dans sa )rt que dansisa vie, après avoir erré par tant de maisons pour recueillir vengeance, et n'ay«ir pas laissé un seul coupable impuni, rentrèrent fin dans le repos. » (Decad. I, lib. IH, 58.)
^ Avant nos critiques modernes, Pétrone avait déjà formulé cette décrie avec son élégante précision : t Per ambages ^dcorumque mi nistcria fabulosum sententiarora torrcnttm precipitandus est liber spiritus. » tyric,^ édit. de 1629, par Théodore de Juges, cap. xcviii, f» 317 ; édit. Paris, an VII, t. 11, p. 310; Pnnckouckp, t. II, p. 138.
XCIV INTRODUCTION
Selon lui» la poésie épique réfléchit Tunivers pour y marquer TinQueDce de la sagesse divine. Frappée de Tencbalnement des choses et de leur ordre étemel, elle recherche l'harmonie du Créateur et de la création. Elle s'inspire de l'idée de la Providence, sous des noms différents ^. « La poésie épique, dit-il, étant, à proprement parler, la poésie de la Providence ou le jugement divin de l'histoire, il ne lui suffit pas de peindre et de montrer les choses dont^Ue s'occupe; il faut encore qu'elle en dévoile les causes et les mystères. De là la nécessité pour elle de l'assistance du ciel, que l'on a traduite, dans la langue des critiques, par le besoin du merveilleux. Cette nécessité a été tellement sentie, que l'on a cru que les temps modernes sont impropres à l'épopée, sur ce fondement que le merveilleux y manque. W est évident que l'on a confondu ici l'apparence des choses avec la réalité... » M. Qninct ne veut pas que Ton abuse des termes, et que, par une imitation factice et trop souvent reproduite, la Divinité se manifeste, comme chez les anciens, « par un personnage palpable, tel qu'un Mercure, un griffon ou une idéalité que l'on appelait la Renommée, la Discorde, etc. On retombait ainsi dans une idolâtrie morte. Ce n'est pas l'idole, mais le Dieu dont l'épopée a besoin. Ce n'est pas la présence divine sous la forme d'une personnalité détruite que je cherche dans votre poCoie désert. Ce que je demande, c'est que les faits se passent au sein de la pensée divine, que cette pensée soit, pour ainsi dire, lelicudesévénements.Voiià la première et l'unique loi du nierveilieux; et voilà aussi pourquoi Bossuet est épique, et pourquoi Voltaire a mis le drame à la place de l'épopée,
Si les événements qui font le sujet de l'épopée se pas
sent au sein de 4'intelligence divine, il en résulte que ce:
» OEuvr. compl.,t. Vllf, p. Ii7.
INTRODUCTION. XCY
événements doivent être éclairés de sa lumière... Dans le drame, l'homme apparaît sous le point de vue exclusivement humain, il est en proie à toutes les incertitudes de la réalité terrestre ; il s'agite dans les limites étroites du temps et de l'histoire... Tout autre est le personnage épique; il a franchi l'histoire; il appartient à une région plus haute; c'est ce que les anciens exprimaient en l'appelant un demi-dien. L'idée nous reste, le mot nous manque. Le héros est entré dans le domaine des choses immuables; il a un pied sur l'Olympe; il est sur le seuil de l'éternité... Le personnage épique n'est pas seulement une personne; c'est un type, un siècle, une époque qu'il renferme en lui et qu'il doit exprimer. Il y en a qui représentent un peuple, d'autres une race; d'autres l'humanité entière à une certaine époque ; mais, quoi qu'ils fassent, ils ne sont jamais seuls avec eux-mêmes, privés longtemps de la Divinité.., *. »
Ce point de vue, ces réflexions si graves, sont bien de nature à nous consoler un peu de la conséquence assez triste que M. Yillemain tirait, il y a un instant, de la complexité de notre vie sociale, à savoir, que le dix-neuvième sîiècle n'est pas fait pour la composition épique. Le merveilleux, tout au moins, ne manquera jamais à la poésie, tant que l'âme humaine restera ouverte à la croyance d'un Dieu, à la foi d'une Providence. Mais nous ajouterons volontiers que les esprits ne sont pas, à toutes les époques, également disposés à cette grande et divine épopée, dont parle M. Quinet. Si, pour écrire le poôme épique, il faut une croyance, il est certain qu'il y a des époques sinistres et athées, où l'autorité des traditions, la force d'un système religieux et la vie de l'espérance ont péri^avec toutes leurs merveilles, sous le souffle glacé du scepticisme, dans
ï I^, ï6iV/.,p. 148-150.
XGYI IMTBODUCTION.
Timaginalion des peuples.. N'attendez alors aucun réda( teur de ces légendes, que Venthousiasme soulève et fa étinceler comme sous un rayon d'en haut. II ne paraîU ni Dante ni Homère. Le véritable poëte épique fait entre dans ses récits les convictions ardentes^ la pensée, les aii tels de son époque et de sa nation, la croyance que lui même partage, et dont ses vers ne sont que l'harmonieus formule. Ainsi, nous voyons Valmlki et Viaça dire les ac tions des dieux, devant lesquels ils s'inclinaient avec l'Ind entière; ainsi le chantre d'Achille développait les belle histoires religieuses et guerrières, que le respect des pet pies avait transmises à sa muse, et que lui-môme révérai comme Hellène et comme poëte. Ainsi, Dante et Milloi étaient les interprètes de ce monde invisible, qui recèli les mystères de notre vie future et la céleste origine de l'hii manité, le premier et le dernier anneau de la chaîne d nos croyances; ainsi, le Tasse mêlait, à sa brillante épopé chevaleresque, l'action toujours présente de la Divinité et jusqu'à ces rêves de féerie et d'enchantement, dont lin telligence du seizième siècle était pleine encore, et don lui-môme, sans doute, aimait à bercer sa vive et amou reuse imagination. La première source des beaux-arts esl en effet, dans l'empire d'une grande idée, dans l'enthoi siasme d'une religion et d'une patrie; il leur faut unefo un amour. Jetez les yeux sur le dernier âge de la sociél romaine, lorsque ce vieux monde traînait avec peine s( débris usés par la victoire, la corruption et le doute, tai dis que le jeune monde chrétien sortait triomphant d< luttes où il avait grandi, en livrant au Colisée le sang ( ses martyrs; et vous verrez quelle splendeur, quelles r pides émotions, quelles paroles sublimes et palpitante les orateurs du christianisme retrouvaient, dans leur énc gle religieuse, comme Démosthène les rencontrait deva le portique de Miltiade, dans l'amour de la liberté I Ce q
IRTHODUCTION. XGYIT
tue les beaax arts et Tépopée, avec tout le reste, c'est le doate. Lorsque le vent du scepticisme se lève, ils se décomposent et meurent. Les arts de la Grèce furent con* traints d'expirer, lorsque les Hellènes se moquèrent de leurs divinités et du vieux Démos. A Rome, le génie des arts périt avec l'autel de Jupiter et la liberté du Sénat. En France, il se fût éteint au dix-huitième siècle, si possible, par le poison du docteur Pangloss I
Le merveilleux dont s'embellit la poésie épique est donc celui qui fait partie de la croyance même d'un peuple et de son culte national. De toute force, quand les hommes ont une foi, un ciel, des dieux, ils transportent leur foi, leur ciel, leurs dieux dans ces vastes poèmes où leur civilisation tout entière se réfléchit et se résume. Aussi je ne craindrai pas d'avouer que pour l'humanité moderne, que pour des peuples si fortement pénétrés depuis deux mille ans des maximes du christianisme, il y a un sujet d'épopée qui nous semble dominer tous les autres. Certes, c'est un grand et sublime spectacle que celui de la lutte des dieux dans Homère, et nous ne pensons pas que jamais il puisse y avoir dans les œuvres humaines une plus rare perfection que celle des formes de V Iliade. C'est un beau et divin poëme que celui où la Grèce et Troie, l'Orient et rOccident se trouvent aux prises, comme les dieux protecteurs de chacune des deux nations. Mais ce poCme incomparable n'est, pour ainsi dire, que l'ombre d'une autre épopée, plus étendue et plus antique, qui commence avec le monde et qui ne finira qu'avec le monde. « L'épopée universelle et véritable, nous dit Ozanam, est celle ie la Chute, de la Rédemption, du Jugement, qui traverera les siècles pour arriver à Dante, à Milton, à Kloptock ^ ». Et, chose singulière 1 il y a quelque parenté de
* La civilisation au cinquième siècle ^ 1. 1, p, 98.
XCYUI INTRODUCTION.
vues sur cette matière où se complaisent les grands contemplateurS) entre M. Ozanam et M. Edgar Quinet. L*on chercherait longtemps à coup sûr avant de trouver de nos jours deux esprits d'une élévation égale à celle d'Edgar Quinet et d'Ozanam ; mais ces deux nobles intelligences se ressemblent fort peu; et pourtant, malgré leurs contrastes, entraînées comme elles sont, pour ainsi dire, vers les deux pôles contraires de la pensée, Tune vers toutes les hardiesses de la raison^ l'autre vers la croyance trâdilionnelle, jusliQée par les plus savantes études, les voilà qui se réunissent dans cette question d'art et de poésie. L*épopée, ditTun, doit être l'expression de la foi des peuples; elle a ses plans dans les conseils de la Providence, et elle ne respire que par le souffle divin. Cette épopée divine, s'écrie l'autre, — et il subjugue toutes nos sympathies, — j'en connais la matière. Elle reluit dès l'origine des choses. Dieu crée l'homme^ et l'homme succombe au mal. Dieu le relève et le rachète; et, au terme de sa destinée, Dieu le juge et ouvre pour lui les trésors de sa colère ou de sa miséricorde. C'est là l'épopée réelle. Tout le reste ne saurait en présenter que les feuillets épars. C'est là l'éternel sujet qui tourmente l'imagination des hommes. « Il semble, dit Ozanam, que les grandes nations* de la famille indo-européenne, qui gardèrent tant de traces d'une éducation commune, en retinrent aussi ce sujet éternel de leurs chants. C'est toujours la lutte du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort : d'un côté, la puissance du mal s'introduisant sous la figure du serpent, avec l'aide de la femme; de l'autre, le héros, incarnation de la nature divine, subissant la mort pour la vaincre et pour expier une ancienne malédiction*. Ici je crois reconnaître un mystère qui fait depuis six mille ans la préoccupation du monde,
i Cf. Firdousi, ShâhNameh, trad. en auglais par Âlkioson ; Loadres, 1831. Ozanam cite avec beaucoup de science, à l'appui do aes idées sur
INTRODUCTION. XCIX
qui est au fond de toutes les religions, comme la religion est au fond de toutes les épopées. La lutte, la chute et la
rcrigine commaoe des grands poèmes épîqaes, Téxemple de la Perse et de rinde. Le principe de la lutte du bien et du mal est en effet nettement caractérisé dans le Shah Nameh et dans le Mahàbharat : « Mithras, le dieu de la lumière, nous dit le profond historien, est l'adversaire du téné« breux Âbriman, caché sous la figure du serpent pour introduire la corruption dans le monde. Le combat divin continue de siècle en siècle entre les héros de Tiran ou de la région lumineuse, et les barbares du Touran, enfants de la nuit. Ainsi le grand Dchemchid^le serviteur du soleil, armé de l'épée d'or, en vient aux mains avec l'émissaire des démons, l'odieux Zohac, qui porte attachés A ses épaules deux serpents nourris de chair humaine. Dchemchid succombe ; mais c'est pour renaître en la personne du jeune Féridoun, vainqueur du monstre et libérateur des peuples. Cette suite de grands rois ne s'interrompt plus jusqu'à Rnsthem, le plus puisgant de tous. Après de longues guerres contre les ennemis des dieux, il meurt, comme Sigurd, dans une chasse où soa frère l'a traîtreusement conduit.
« Mai^ la tradition héroïque, troublée chez les Perses par de fréquentes révolutions, s'est conservée plus fidèlement dans le sanctuaire de l'Inde, dans ces poômes sans fin qu'on y récite encore solennellement aux fêtes publiques. Rien n'est plus célèbre que l'épopée du Mahàbharat où Vicbnou, le dieu conservateur, s'incarne sous le nom de Crichna, afin de délivrer la terre, désolée par les géants et les monstres. En vain les esprits nnauvais suscitent contre lui le serpent Caliya. Il se dégage des replis du reptile et lui écrase la tête; il met à mort le géant qui tenait en captivité seize mille vierges, et rend à la liberté les belles prisonnières ; les impies tombent sous ses coups; les opprimés sont rétablis dans leurs droits. La mission de Crichna est accomplie : il périt enfin^ percé d'une flèche, en prédisant les maux qui fondront sur les hommes jusqu'à ce qu'il redescende du ciel pour les sauver. » — Les Germains avant le christianisme, p. 2-22-223.
Un autre écrivain, non moins éloquent et plus populaire qu'Ozanam, l'un de ces maîtres que nous avons toujours aimés et envers qui les dissentiments mêmes de la pensée et de la croyance ne nous laissent que d'affectueux respects, M. Michelet, dans un livre d'un esprit bien différent, retrace avec une égale fidélité historique, et avec des détails pleins d'intérêt, la lutte du bien et du mal, en s'appuyant sur les mêmes traditions de la Perse, sur le poème de Firdousi. Il décrit, avec cette plume que lui seul possède, le combat constant des deux mondes, le royaume sacré d'Iran et le monde vague de la barbarie, du caprice injuste. — « Tout apparut peuplé d'esprits coatraires. Entre les steppes rudes où sifflent les démons du Nord et les déserts de sable que brûlent les démons du Midi, la Perse se jugea avec raison la terre bénie de travail, d'ordre et de justice... L'armée du Bien, faite à l'image de la Perse, divisée en tribus,
4976JG
C INTROTOCTIOH.
rédemption formeraient le iexle d'un premier récit, doni tous les autres ne seraient que des variantes ou des épi-
marcbe sout sept asprlU, sept eliert, les brillants Aoucbapands Tj«
heds, génies iorérieurs.. . .« forment l'immense année. En face, le moodc
des serpents, des Ion ps, des chacals, des scocpions Tous les èires
concourent à la bataille. ..« Les étoiles, an ciel même, sont en deni bandes ennomier. Mais Voiseau aux piedi d*or couve de aeo aile le saini royaume d'Iran. En vain, au désert de Gobi, sifflent les monstres, coa leuvresà deux pieds, griffons, centaures, qui lancent le dévorant simoun... Les Dèves au corps d'airain, les Darwands aux replis de serpent combattent les Amschapands aux ailes d'or. Le choc de leurs armures résonm et retentit.
« Spectacle merveilleux, mais nullement conflis. De plus en plus il s'éclaire et s'ordonne. L'armée du Bien se serce et s'unifie. Le premiei des sept Amscliapands, de moment en moment, prévaut, éclate et resplendit. Toute lumière se concentre en lui. La naît vaincue et toujoun décroissante, circonscrite plus étroitement, foit avec Ahriman.^.. » BM de V humanité, p. S7-95. — Comparez aussi Edgar Quinet, Œuvra complétée, t, I*% p. 236-238.
Ainsi partout la vieille querelle du monde, la lutte du bien et du mal, s'est reproduite dans les épopées originales et primitives, comme elle existe éternellement au fond des consciences. Chei les plus illustres poètes épiqoet de l'Europe civilisée, vous retrouves les traces éclatantes du môme antagonisme. Elles sont fortement empreintes dans le Paradise lost de Milton. Dieu et Satan et leurs œuvres diverses occupent le premier plan àt cette conception sublime. Milton ne fait qu'annoncer la Rédemption. Klopatock, quoiqu'il oppose encore l'un à l'autre les deux mondes liostiies, chante le. Messie avec une tendresse d'imsgination incomparable et aret une telle confiance dans les bienfaits du rachat universel qu'il l'éteoc môme sur l'ange déchu, sauvé par le repentir, sur AbdielAbbadona. Dans l'œuvre de Dante, vous apercevez bien encore le choc éternel. L^idii de la vieille lutte jaillit aux yeux par le contraste du premier et di troisième acte de la Divine Comédie; mais il ne se montre plus que din les accidenU généraux de la narration. La lutte, au fond, a cessé; le démons sont vaincus, et la paissance divine pèse partout sur l'abiine C'est la seconde partie du mystère ; c'est le Jugement.
Vous aurez remarqué dans l'admirable résumé d'Ozanam que Criclm: meurt, percé d'une flèche, après avoir rempli sa mission. Cette mer n'est pss un aveu d'impuissance et de désespoir. Cricbna reviendra d< ciel sauver les hommes ; mais il est curieux de voir que dans la plnpai des grandes épopées, dans celles qui expriment l'idéal des nations^ leur traditions communes exaltées par la poésie, les héros qui représentai] cet idéal meurent à la fleur de l'Age, dans l'éclat de la gloire et de I beauté. Achille dans les fables grecques, Siegfried dans les Nit)el«ngei
Blader dans le récit Scandinave, ranimé et affaibli par la voix d'GElei
INTRODUCTION. CI
sodés. Ainsi rhumanité n'aurait jamais chanté d'autre histoire que la sienne; elle ne se serait pas donné d'autre spectacle que celui de ses antiques douleurs; et je ne m'é* tonne pas qu'elle ne s'en soit jamais lassée. Elle ûme k voir, à toucher ses ^essures, dût-elle les rouvrir; et voilà comment il se fait que nous cherchons un plaisir dans la poésie, et que nous ne sommes pas contents si nous n'y trouvons des larmes^. »
' Mais en représentant, en figurant ainsi dans les poGmes que nous admirons, depuis l'Inde primitive jusqu'aux der» nières épopées du dix- neuvième siècle, l'étemelle croyance du genre humain, si retentissante, dès son aurore, dans les traditions de la Judée, qu'ont fait autre chose les po6tes, interprètes de la pensée commune, que placer la terre plus près du ciel, que remettre l'homme entre les mains invisibles qui le mènent, l'étreignent ou le défendent, que faire éclater, dans leurs chants immortels, l'action surnaturelle et divine, le merveilleux en un mot, partout mêlé à l'action humaine, maîtrisée, contenue, poussée par une puissance mystérieuse?
Enfin il est un troisième aspect sous lequel nous devons considérer la poésie épique. On ne l'a pas toujours envisagée au point de vue des héros et des batailles, dans les grandes aventures où se déploient avec éclat les destinées
schiaeger, mearcnttoas avant que cette brillante et vive image sous laquelle ils Dons apparaissent, soit flétrie et déshonorée par les uns.
Ils saccombent sans traverser une progression de^défaillauces et de * raines. C'est une affreuse fatalité, c'est un mauvais dieu qui les arrête au milieu de leur carrière. Dans le récit de cette mort triste et glorieuse, vous yoyes se traduire le génie instinctif des peuples. Le héros doit abandonner de bonne heure la scène, s'il veut en sortir entier, s'il ne veut pas que les genoux lui tremblent. Autrement l'idéal d(3 la nationalité serait moins parfait; il serait moins idéal. Mieux vaut encore que le héros tombe sous les coups d'un ennemi malfaisant, que de ternir le type de grâce- et de force, la glorification de l'espèce haxnaine.
* Les Getvmains avant le christianisme p. 2Î3-224.
cil INTRODUCTION.
si variées de notre espèce. Une théorie plus récente et dont M. de Lamartine s'est fait parmi nous, par ses œuvres comme par ses doctrines, le spirituel propagateur, n'enlève rien de leur vérité aux remarques de M. Villemain, de M. Edgar Quinet et d'Ozanam ; mais "elle déplace étrangement le sujet môme et le foyer du poôme épique ; elle k fait descendre quelque peu des hauteurs où nous aviom accoutumé de le contempler jusqu'ici, pour l'associer, dan^ un cadre plus familier et plus humain, au roman d( mœurs et ^'aventure. Je citerai les termes méoies de l'illustre poôte. Ils précèdent une épopée qu'il a écrite dans ce genre nouveau, et depuis il a répété à peu près la même théorie, lorsqu'il a voulu mettre sa dernière et sa plus pure gloire à nous instruire des révolutions d'un art qu'il possède si bien, l'art de la parole et de la poésie, à nous entretenir des plus beaux titres de l'esprit, dans une publication périodique, comme du haut d'une tribune littéraire; « Nous sentons tous, dit-il*, par instinct comnae par rai sonnement que le temps des épopées héroïques est passé. C'est la forme poétique de l'enfance des peuples, alon que, la critique n'existant pas encore, il y a confusion entr( l'Histoire et la Fable, entre l'imagination et la vérité, et qui les poôtes sont les chroniqueurs merveilleux des nations Alors aussi, les peuples, qui, pour naître et pour grandir ont besoin de la tutelle des grands hommes et des héros attachent naturellement leur intérêt et leur reconnaissanc à ces puissantes individualités qui les ont aifranchis c civilisés. Ils consacrent leur mémoire dans des chan populaires, qui, en s'écrivant, deviennent un jour di poëmes, et l'épopée est individuelle et héroïque. Ma plus tard, mais aujourd'hui, les individualités disp raissent, ou elles agissent avec toute leur vérité dans drame de l'histoire. C'est là qu'on va les chercher. 1
1 Jocelyn, avertissement de U première édition.
INTRODUCTION, «11
mouvement des choses est si rapide, ce drame de l'histoire appelle tant de personnages sur la scène, la critique exerce sur toutes ces figures du temps une si scrupuleuse sagacité, que le prestige de l'imagination est bientôt détruit, et qu'il ne reste aux grands hommes que le prestige de leur puissance ou de leur génie; celui de la poésie ne leur appartient plus. D'ailleurs l'œil humain s'est élargi par l'effet même d'une civilisation plus haute,... par l'in* fluence des institutions qui appellent le concours d'un plus grand nombre ou de tous à l'œuvre sociale, par des religions et des philosophies qui ont enseigné à l'homme qu'il n'était qu'une partie imperceptible d'une immense et solidaire unité ; que l'œuvre de son perfectionnement était une œuvre collective et éternelle. Les hommes ne s'intéressent plus tant aux individualités; ils les prennent pour ce qu'elles sont : des moyens ou des obstacles dans l'œuvre commune. L'intérêt du genre humain s'attache au genre hurûain lui-même. La poésie redevient sacrée parla vérité, comme elle le fut jadis par la fable; elle redevient religieuse par la raison, et populaire par la philosophie. L'épopée n'est plus nationale ni héroïque; elle est bien plus, elle est humanitaire.
« Pénétré de bonne heure et par instinct de cette transformation de la poésie, aimant à écrire cependant dans cette langue accentuée du vers qui donne du son et de la couleur à l'idée, et qui vibre quelques jours de plus que la langue vulgaire dans la mémoire des hommes, je cherchais quel était le sujet épique approprié à l'époque, aux mœurs^ à l'avenir, qui permit au poète d'être à la fois local et universel, d'être merveilleux et d'être vrai, d'être immense et d'être un. Ce sujet, il s'offrait de lui-même ; il n'y en a pas deux : c'est V humanité^ c'est la destinée de r homme; ce sont les phases que l'esprit humain doit parcourir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu, n
CIV IXTRODUCTIOM.
Effrayé, et à jante tître^ de l'étendue d*an tel sujet, « dont chaque poète, dont chaque siècle peut-être ne peut écrire qu'une page, » M. de Lamartine s'est mis cependant à l'œuvre, sans nourrir d'autre espérance que « d'ébaucher un assez grand nombre de fragments pour que le dessin apparaisse dans sa variété et dans son unité.» Parmi les scènes déjà exécutées, Joeelyn est Tune des plus locales et des plus contemporaines. Mais il n'est qu'un épisode, un fragment d'épopée intime.
Sans vouloir faire ici à ces pages hardies un procès de détail sur quelques-uns des aperçus qu'elles renferment, nous aurions contre cette appréciation nouvelle du genre épique plusieurs remarques i soumettre au célèbre écrivain. Avant toute chose, comment, dans une œuvre d'art, pourrait-on se passer jamais de ces ùidwiduaUtés auxquelles M. de Lamartine fait une si rude guerfe? N*est-il pas évident que, sans elles, aux yeux même des sociétés les plus magnifiquement instituées, Ain intérêt puissant ne saurait s'attacher au sujet le plus humanitaire? Il nous faut un per* sonnage principal, des rôles secondaires, des individualités dominantes et des individualités subalternes.
Il serait bon aussi de s'entendre sur le sens précis de ces mots : c Le sujet de l'épopée, c'est la destinée de l'homme. » S'agit-il de la destinée humaine dans le passé dans le développement connu de l'histoire? La définition sans être complète, serait exacte pour beaucoup di poèmes; car, bien que l'épopée se distingue fortement di rUstoire, elle a pourtant sa base dans l'histoire même Mais cette définition n'est assurément pas celle de M. di Lamartine qui veut en finir avec le passé; comment, d'ail leurs, concilier cette explication avec la suite de sa for mule : « Ce sont les phases que l'esprit humain doit par coarir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu?» I s'agit donc bien réellement d'avenir, et je me demande
IRTRODirCTION. CV
dans ma croissante surprise, comment, avec ce supplément de définition, le poSme de Jocelyn, dans lequel j'admire tant de délicieux tableaux, mais qui n'ont rien d'épique, pourrait être un épisode d'une création de cette nature? Il s'agit de<iestinée avenir; laquelle ÎTerrestre ou ultérieure? Ici-bas, mais prenez garde : vous devenez oracle et cessez d'être narrateur. L'épopée n'est pas une hypothèse, ni un art divinatoire, ni une effusion de lyrisme. Si vous songez à l'autre plage, aux régions d'outre-tombe , vous reprenez le thème des traditions religieuses, si différent du roman familier et domestique, dont l'idée semble reluire au fond de votre intelligence; vous redevenez Dante; on si vous vous laissez guider, entraîner par le souffle libre de la philosophie, c'est à la métaphysique la plus audacieuse que vous prêterez des ailes d'or. Sur ce nouveau terrain, la popu-* larité, assurément, les sympathies de cette foule pour laquelle chantent les voix de l'épopée^ ne vous accompagne-» raient pas. Sans vouloir interdire au' poète aucune libre conception sur les destinées futures de l'homme, nous pensons que , resserré de toutes parts dans le cercle de« traditions avec lesquelles il a vieilli, le genre humain (et il faut compter avec ses préférences réglées par le bon sens qui est son génie), éprouvera toujours un plus vif attrait pour les sujets réels et glorieux de son passé que pour un avenir que la raison seule ne saurait parvenir à dégager de tous ses nuages. Ainsi Milton chante nos origines , telles que les vénérables monuments hébraïques en ont conservé et propagé les titres ineffaçables. Ainsi le père Hojeda, et Klopstock après.lui, célèbre les plus fortes et les plus sublimes réalités de l'histoire, en répétant, avec vingt siècles, la merveille du sang divin versé pour le rachat de rhumanilé entière. Ainsi Dante, qui pourtant s'empare du triple monde de l'avenir, de l'avenir éternel, et fait de son épopée l'éclatant manifeste du catholicisme, le poëme de
Cyj INTBODtCTION.
ses terreurs et de ses espérances infinies, Dante répand avec profusion sur ses formidables capitoliles souvenirs da passé, toute la vie des Florentins, les bruits de TÉcole, le reflet de sa propre existence et la peinture des grands caractères qui ont traversé la scène terrestre pour la souiller ou pour rillustrer. Cependant accordons rindépendance au génie, et laissons-le ouvrir sur les développements ultérieurs de notre espèce les plus décevantes perspectives; ces espérances du poète ne seront jamais que des prophéties personnelles, la variante d'un insoluble problème, une voix de sibylle, un son de lyre. Or, la narration épique n'est pas une ode ; épopée veut dire poème de récit.
Plus nous cherchons à préciser, pour notre propre intelligence soucieuse, la formule de Mt de Lamartine , plus nous sommes ramené , malgré nous, vers Tidée de cette épopée (bornons-nous, faute de mieux, à cette dénomination), vers cette épopée inférieure, qui s'enferme, pour ainsi dire, dans la vie intime et familière des hommes; car c'est là surtout que se présentent, que se multiplient « ces phases que Tesprit humain doit parcourir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu. » Il est visible qu'il y a dans la théorie de M. de Lamartine un violent effort pour rapprocher et identifier le roman et le poëme épique. Il aspire à désigner la composition romanesque comni( rhéritière légitime de Tépopée dans les temps moderne? Il y a dans cette opinion une part de vérité et une par d'erreur. La vérité est que le principe de rindividualité contrairement à la théorie de M. de Lamartine, est aujoui d'hui beaucoup plus énergique que dans les temps ao ciens, et, par suite, le roman, cette peinture de l'existem individuelle et intérieure, a pris dans la littérature os place bien plus importante qu'il n'avait autrefois. Mais il a contradiction à vouloir humaniser ainsi l'épopée, et er semble à déclarer que le règne des individualités a dispar
INTRODUCTION. CYU
Ajoutons que chacun des deux genréS, le roman et l'é* popée, a ses règles et son caractère distinctif, et rien ne s'oppose à leur coexistence. Les rbmans grecs ont pullulé aune époque où une matière splendide s'ouvraità Tépopée, dans la décadence de Rome. Au milieu de l'invasion des Barbares, lorsque la lutte était partout entre le Nord et le Midi, entre les ravageurs et la civilisation, entre les hordes frémissantes aux frontières, et les aigles romaines con« duites par le génie de Constantin, de Julien et de Théodose, lorsque Tanlagonisme éclatait entre la vieille idolâtrie et la jeunesse du Christianisme, entre la matière et l'esprit, entre la corruption sceptique et le culte de justice etd'amour, pour chanter cette bataille suprême, épopée véritable du temps, la voix du poète resta silencieuse; mais le sujet était là, tout fait, taillé dans l'histoire, tracé par le mouvement des intelligences. Cependant il y eut des livres nombreux qui disaient le rêve romanesque, les agitations, les souffrances cachées, et qui souvent enseignèrent lai* dément de laides choses. Dans notre siècle, le poôme héroïque dont nous parlions a été chanté par un prosateur immortel. Les Martyrs ont rencontré une voix épique pour célébrer encore cette grande lutte du bien et du mal; et ce même dix-neuvième siècle foisonne en romans. Ne confondons pas ce que la nature même a séparé. L'objet des deux compositions est profondément distinct , et leurs héros ne se ressemblent guère. Les personnages de l'épopée sont élevés sur une sorte de pavois; l'histoire leur consacre sa brillante auréole. Ceux du roman sont bien souvent enveloppés dans les voiles les plus épais , cachés derrière les murs de la plus humble demeure, ou abrités tout au moins dans l'enceinte de la biographie. L'on a vu pelquefois un esprit puissant et audacieux, par une com-» [)inaison habile^ donner pour fond. et pour repoussoir, aux ines analyses du cœur et de la pensée, le tumulte exlé-
CYflI INTBODUCTION.
rieur du monde et faire entendre derrière les acteurs qu remplissent le cadre de ses fictions, les héroïques événe mcnts déroulés par les révolutions humaines; mais le ta bleau des mœurs et des accidents domestiques est le seu objet direct et attrayant qu'il offre pourtant à notre ima l^ination. Fiammetta a sa place auprès de Béatrice, mai cllo ne la remplace pas, et Clarisse Harlowe n'est pas um variante d'Eve; Eugénie Grandet est autre chose que Cj modocé. Des héros épiques sortiront peut-être des y?& mtinces du Cid ; mais c'est ailleurs que Feman Caballen ira chercher ses délicieuses esquisses^ la Famille A Ivareéi ou Pauvre Dolores.
Quelques textes authentiques de M. de Lamartine m nouE laissent aucun doute, en ce débat, sur la coufusioi rudicale qu'il voudrait faire prévaloir. Ils vont se produin sous vos yeux dans la suite de cet examen. Mais un autn embarras nous arrête, lorsque nous réfléchissons à la doc trine du grand et célèbre critique. Je le rencontre dani ses propres paroles, quand il nous déclare que l'épopée d( l'avenir est impossible pour un seul poète, pour un seu siècle, et que c'est beaucoup faire que d'en ébaucher ui ecrlain nombre de fragments. Nous nous demandons ei vain quels, seraient entre ces récits nécessairement nom breux, presque tous épisodiques {Jocelyn n'est lui-même de son propre aveu, qu'un épisode de la grande épopc humanitaire), quels seraient dans toute cette variété 1 lien et l'harmonie, la justesse de proportion que les règle de l'art imposent à toute œuvre de la pensée. S'imagini t-on que Pisistrate eût pu réunir toutes les rapsodies h( mériques, malgré leurs affinités fraternelles, si les souvi nirs d'une grande école de tradition n'eussent conservé dessin de V Iliade et de VOdyssée, leur unité primordial) Quel serait jamais le Pisistrate capable de grouper sous forme de poème épique la Chute d'un Ange, la Marei
INTHODUCTION. CIX
Diabky Picciola^ si ravissants que puissent être les fragments dispersés? Quel fleuve collecteur assemblerait tous ces ruisseaux pour en faire un Océan?
Je crains que cet obstacle n'en soit pas un pour M. de Lamartine, si du moins il faut juger de sa pensée par ses dernières publications. Dans son Cours familier de littérature ^y il félicite Balzac d'avoir voulu renouer ses œuvres immortelles par un lien qui leur donnât l'unité, u II conçoit, dit-il, la Comédie humaine^ sujet que nous avons tous conçu, le Poëme épiqtie universel, sous forme de romans successifs. » Mais il ajoute que Balzac expire avant de l'avoir terminé. Ailleurs, il déclare encore qu'en France un seul homme était capable d'exécuter ce qu'il avait conçu, la Comédie humaine ^ «ce poôme épique de la vérité * ». Que Balzac lui-môme se soit fait cette douce et enivrante illusion, qu'il ait pu comparer, au milieu d'une belle peinture du Lys dans la vallée, les événements de l'histoire qu'il retrace à une a véritable épopée domestique, aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédies aux yeux de la foule ; » rien de mieux, et nous comprenons ces faiblesses paternelles de l'auteur pour ses filles, dont je ne veux pas médire; mais la critique a de plus austères devoirs, et nous avouons, dans toute la sincérité de notre àme, que M. de Lamartine nous semble trop aplanir la carrière sous les pas de nos modernes romanciers. Quel est le narrateur, fécond et habile, auquel il ne soit pas possible de donner un titre collectif à ses ouvrages et de créer des attaches artificielles propres à joindre ensemble, d'une façon ou d'une autre, des compositions rêvées et rédigées à des époques fort éloignées et sans que jamais l'écrivain, poète ou prosateur, ait songé à leur donner tout d'abord le lien d'une unité profonde et véritable,
1 Entretien CVI, p. 337.
• Entretien CVUI, p. 52G.
ex INTRODUCTION.
lorsque chacane d'elles préoccupait son intelligence? Cei arrangement après coup, cette légère et puérile juxta position des parties, unité de surface, ne tromperait per sonne. Au point de vue de la logique et de ce bon sens qu e^t au fond de la poésie comme de tous les ouvrages d( l'esprit et de tous les arts, nous comprenons mal commeni la Peau de chagrin^ fût-ce à titre d'épisode, pourrait trouvei une place dans la même épopée qu'Eugénie Grandet et le Père Goriot coudoyer Séraphita ou Maître Cornélius *. Appelez-vous les fictions romanesques de Balzac du beau nom d'épopée, du nom d'épopée humanitaire, parce qu'il
i * M. de Balzac fut bien un peintre de mœurs de ce temps-ci, et i en «Bt peut-être le plus original, le plus approprié et le plus pénétrant. > ( SAÎnte-Beuve, 2 septembre 1850; Causeries du lundi, t, II, p. 443.) Cei éloge exagéré, nous le craignons, pour détourner plus fortement de notn esprit l'ombre même d'un soupçon de représailles contre un écrivain doni M^ Sainte-Beuve eut trop à se plaindre^ cet éloge montre du moins le véritable caractère de Balzac, et ce n*est point à Virgile, ni à Homère, dj au Tasse ou à Milton que Texcellent critique songe à le comparer, mais bien & Mérimée, à M"»» Sand, à Eugène Sue, à Dumas, à Frédéric Sûulié, ses contemporains et peintres comme lui, chacun avec une nuance dfstinctive, des mœurs de la société, de la nature humaine et des passioDS. (Cr. lot. ciï., p. 460-463.)
Moins encore peut-il entrer dans notre pensée que les diverses aventures racontées par M. de Balzac, les fines analyses dues à sa plume puisseDi Être considérées comme les épisodes éparpillés d'un vaste ensemble. Si depuis, il a voulu imposer à ses créations, à ses études morales^ un nou veaii titre la Comédie humaine^ c'est là une pure fantaisie. La publie* tîon même de ses ouvrageà porte ici bon témoignage. Us ont para successivement sous d'autres noms : Scènes de la vie privée, — Scènes de h vie de province, — Scènes de la vie parisienne, — Contes drolatiques, etc VoiJfi des titres justes et réels; ils suffisaient souvent pour faire ac cueillir et admirer cette plume féconde et célèbre. Dans tous les a aucune raison sérieuse ne justifie l'épigraphe que lui décerne M. de La îBftrlîne. Il n'y a rien ù* épique chez M. de Balzac. Sa grandeur véritabl et Ba gloire sont ailleurs. — Si des romans de mœurs constituent Yépopt du dix-neuvième siècle, pourquoi le théâtre do M. de Balzac, Vautm Pamela Giraud, Mercadet, ne formeraient-ils pas autant d'épisodes d ce vaste poème épique? car dans chacune de ces pièces se reflète ans: qoeique portion de notre société, avec sa nature complexe inôlée d grandeur et de décrépitude. Quelle limite serait donc respectée dans i domaine des arts, avec ce renversement de tous les genres? M. de Balz!
INTRODUCTION. CXI
décrit avec talent et profondeur une attitude, une physio-, nomiede Tâme humaine? Quelle extension ne serez-vous pas alors obligé de donner à un mot qui désigne une'des œuvres les plus ardues et les plus sublimes de l'imagination? L'auteur de Maupratei du Marquis de Villemery^ réclamer, et vous promettre dans la Famille Germandre un accessoire auquel vous ne vous attendiez pas... non, auquel voys vous attendiez trop. Mais la puissance du plus grand des colo* ristes ne saurait nous faire illusion, ni rapprocher, au point de les confondre, des genres littéraires que séparent des
était mieax dans le vrai lorsque, dédiant Le Cabinet des antiques à M. le baron de Hammer Purgstall, il nommait le recueil de ses propres romans sa « Longue et vaste histoire des mœurs françaises au dix-neuvième siècle > (1837) ; ou lorsqu'on tête du livre qu'il intitule : Les Parents pauvres, écrivant à don Michèle Ângelo Gajetani, prince deTeano (1846), il appelait son œuvre nouveUe un « Petit fragment d'une longue histoire, n Si l'on parle de poëme et d'épopée, vous songez aussitôt aux grands aspects de l'âme humaine et à la plus haute élévation idéale. A titre de poète, l'écrivain est tenu de peindre les beaux types que la société nous présente et à ne songer à d'autres images que pour servir aux premières de contraste et de repoussoir. La peinture des réalités, et surtout des réalités laides, des natures vicieuses et dépravées, appartient à la statistique humaine ; elle ne relève plus de l'art, de la poésie et de l'imagination épique. M. de Balzac fait de V histoire, et il le déclare; mais ni lui ni ses panégyristes ne doivent dès lors classer ses productions parmi les épopées. II y a là une prétentieuse contradiction. Cependant Balzac s'élève quelquefois au-dessus du rôle d'historien. 11 est difficile de façonner un modèle plus parfait, plus idéal que celui à* Eugénie Grandet; c'est là une création très-pure et très haute; et cet exemple n'est pas unique dans SCS ouvrages, mélange de nobles vérités et d'erreurs brillantes. Eugénie Grandet et les figures qui lui ressemblent sont une consolation pour L'humanité, si elle est une force pour ceux qui pensent et réfléchissent. Nous ne vouions nullement contester ce côté admirable du talent de M . de Balzac. Mais lorsqu'il n'est ou croit n'être que le simple historien de nos mœurs modernes, malgré la fécondité prodigieuse et le talent descriptif de l'écrivain,' njoutons que sa longue histoire n'est pas toujours belle. Le tableau est malsain et il attriste. Si la faute en est aux mœurs françaises^ il faut plaindre une société qui pourrait se reconnaître dans de .elles images. Trop souvent elles ne sont fondées que sur l'exception, et a France entière ne verra jamais sa figure dans un tel miroir, si ce n'est lomme on peut apercevoir ses traits grimaçants dans les mille facettes l'une glace qu'un choc aurait constellée. C'est en masse et dans son en-
CXïl INTRODUCTION.
abîmes. Quelque soif le génie répandu comme un charme autour de Paul et Virginie^ ou de Fior cTAftsa, jamais ces récits gracieux, pathétiques et navrants, éternelle parure de nos lettres françaises, n'occuperont aucune place auprès de Virgile et d'Homère.
D'autres doutes encore inquiètent notre pensée. Ils nous sont inspirés par quelques lignes de ce cours familier de littérature que nous citions tout à Theure, de cet ouvrage auquel M. de Lamartine, avec un talent rajeuni et plus éloquent que jamais, consacre, au milieu de la douleur,
semble que M. do Balzac paraît condamner notre société valétudinaire. En iidiessant /es Célibataires à M»* Anna de Hanska qu'il nomme Sa chère enfant^ et dont il veut respecter toutes les pudeurs « il est dilTicilc. dit-il, de vous trouver dans l'histoire de nos mœurs une a?enttire digne de passer sous vos yeux. » Sa conviction est plus frappante e^ieore dans ces lignes par lesquelles débute la Physiologie du mariage: * L;i femme qui, sur le titre de ce livre, sera tentée de l'ouvrir, pent s'en dispenser, elle l'a déjà lu sans le savoir. Un homme, quelque malicieux qu'il puisse être, ne dira jamais des femmes autant de bien ni îiuiaiu de mal qu'elles en pensent elles-mêmes. Si, malgré cet avis, une femme persistait à lire l'ouvrage, la délicateése devra lui imposer la loi de fie pas médire de l'auteur, du moment où, se privant de Tapprobation qui flatte le plus les artistes, il a en quelque sorte gravé sur le frontispice de son livre la prudente inscription mise à la porte de quelques éiablisaements : c Les dames n'entrent pas ici. » Tenir un tel langage, n'est ce pas déclarer d'avance que l'on doit écrire une vie exceptionnelle, et substituer la parodie aux mœurs réelles, n'est-ce pas rappeler le mot d'une préface trop célèbre de J.-J. Rousseau : « J'ai misa ce livre un titre assez décidé, pour qu'en l'ouvrant ou sût à quoi s'en tenir. Celle qui, Eiialgré ce titre, en osera lire une seule page, est une fille perdue. » Voy. GûUect compl. des œuvres de J.-J. -Rousseau, édit. de Londres, 1774, t* I, p. II. Encore Jean- Jacques ne se donuait-il pas pour l'historien d'une société entière , tandis que M. de Balzac , par retendue Tn6me de ses assertions, fait de tout notre dix-neuvième siècle une :iune^e ou' une variante de la triste population dont M. Napoléon Ducliàtol a décrit les désordres et les destinées. Que nous sommes loin de la véritable inspiration épique, que s'arroge pourtant M. de Balzac et i[ue IVL de Lamartine attribue à l'auteur de la Comédie humaine l - Voyez une excellente appréciation du talent de Balzac dans M. Eugène Poitou, Portraits littéraires et philosophiques^ 1868, p. 91-169. Le jugement porté sur Balzac par le savant conseiller de la Cour impériale d'Angers a sa véritable date en 18SG. '
INTRODUCTION. CXllï
ses dernières, ses laborieuses et* fécondes années : v L'Europe moderne, affirme-t-il, n'a point de poëme épique et n'en aura jamais. Pourquoi ? Parce qu'elle a la Bible *. » — « Nous ne comprenons pas, dit-il encore, que M. de Chateaubriand, qui a fait un si beau livre, souvent si sophistique, sur les beautés épiques de la religion chrétienne, se soit acharné à prétendre que le christianisme avait enfante des foules de poëmes prétendus épiques, tantôt avec le merveilleux des contes arabes, comme dans le Tasse; tantôt avec le merveilleux mixte de l'Évangile et de l'Olympe, comme dans le Dante; tantôt avec le merveilleux des froides allégories, comme dans Voltaire, sans s'apercevoir que tous ces poëmes n'étaient pas les véritables épopées nationales du monde chrétien, mais que la Bible était la seule épopée, et que Moïse était le seul Homère des siècles et des peuples qui datent de la Bible 2. » Il nous est difficile d'accepter toutes les exclusions ou tout au moins les restrictions sévères prononcées à cette fois par M. de Lamartine; mais il nous est plus pénible encore de constater ses contradictions, d'hésiter avec lui à classer Dante l'Alighieri au nombre des poëtes épiques, pour admettre dans le cercle sacré un recueil de romans fort disparates qui n'ont rien de commun avec la nature de l'épopée. Nous éprouvons quelque étonnement de voir un esprit aussi bienveillant que M. de Lamartine, et dont la plume a toujours répondu avec le calme de la vraie supériorité aux attaques les plus aigres de la critique, se prononcer contre Dante et le Tasse, déclarer que Moïse est notre seul Homère, et tout "à coup faire éclater, pour Mireille ^ de Frédéric Mistral, une fanfare de louanges, un enthousiaste panégyrique, dans lequel il place le jeune troubadour de Maillane auprès du chantre d'Ulysse : « Un grand poëtc
1 Entretien VIII, p. 89.
2 IbiiL, p. 95-90.
CXIT ITnODUCTI05.
épique est né, s'écrîe-t-il. La iiatore occidentale n'en fait plus; mais la natnre méridionale en fait toujours : il y a une vertu dans le soleil. Un vrai poCte homérique en ce temps-ci... un poète primitif dans notre âge de décadence... un poète de vingt-cinq ans qui, du premier jet. laisse couler de sa veine, à flots purs et mélodieux, une époffée agreste oi^ les scènes descriptives' de V Odyssée d'Homère et les scènes innocemment passionnées du Jk-
> La description, le Ubieaa eDcbaoté de la nature, il est aiaé de s'co conTaiocre, jooent uo grand rOIe dans Tidée que M. de Lamartine s'est faite de la poésie épique. Et cela se conçoit sans peine ; le moade extérieur ollre à récrirain l'image, le son, la couleur. Toutefois les scènes do dehors ne sont qne Taccident ; elles donnent le lieu de la poésie, et ne sont pas répopée. L'imagination , qui crée et déploie sous nos regards les grandes acticns t-t les grands caractères, peut être la même qui chante les horiions tristes on riants, les saisons diverses, les splendeurs du soleil, la viracité printanière, les grâces mourantes de l'automne. Les fni> murronres qui font Isrmélopée des nuits, les ombrages touffus des arbres, dociles à la Toix mélancolique et ravissante du rossignol, sont auta::t de traits délicieux de la création, et ils peuvent appartenir, comme parure, à tons les genres de composition littéraire, à Tidylle comme au poêjne descriptif. Hais ces ornements-l\ ne constitifent le caractère propre d'aucun genre ni surtout celui de reposée dont le trait distioctif est dars un tout autre ordre de beautés. Chaque forme du talent a ses lois et s^ convenances, et Mil ton ne prodigue pas les teintes et les nuances de Thomson. Si les charmes de la nature étaient une appartenance directe de l'épopée, celle-ci deviendrait souvent une variante du poème iHicoîiqae, par une pente fatale. VOdyssée et les hfi/iles de Théocrite ou de Garciiss? auraient des inspirations communes et de singulières harmonies. M. do Lamartine aime la nature en adorateur et se complaît à faire de ses aspects variés les plus séduisantes peintures; il recherche avec avidité c; genre de décoration ; mais les préférences personnelles ne sauraient ti.'t érigées en règle?. Autrement où irions -nous? Telle constitution, aaù des beaux jours, toute joyeuse de la renaissance des fleurs, de la verd;:^ et du retour des premières hirondelles, s'attriste et grelotte sons lej frimas; elle est esclave de l'atmosphère, et déclare avec esprit ce « jamais poème épique ne fut fait en hiver. » (Eugénie de Guérin, Jo^*nal, p. 370.) Charmante boutade d'une âme que l'essor de la pes^ religieuse relevait bien haut au-dessus de tout ce monde visible, mii qui laisse entrevoir pourtant combien le poète épique semblait à Tauie»: comme un vassal de la création qu'il sefait destiné à décrira. Non, le richesses de ce globe, ses phénomènes de jeunesse vive ou de lug '^: grandeur ne sont pas l'inévitable draperie du poémc épique, Ere»
INTR.ODUCTION. , CXV
phnis et Chloéy de Longus, mêlées aux saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce de Longus et avec la majestueuse simplicité de Taveugle de
touche quelquefois à la nature, mais d\in pinceau précis et sobie. Vous ne trouverez pas dans VAraucana un seul dessin formel de la Cordillère des Andes où se passent les plus terribles combats du poëme. Lucais, M. de Lamartine eussent fatigué Testompe ou la brosse. Don Ercilla no peint le monde que lorsqu'il le traverse; la forêt vierge ne devient pour lui un sujet de tableau que lorsqu'il la franchit avec ses coropagnMs d'armes ; c'est la souffrance humaine qui la lui fait apercevoir, et il pouene un cri de joie, quand il est délivré de leurs sombres et déchirantes profondeurs. Le Nouveau -Monde n'est que l'encadrement de ses aventures et de ses batailles héroïques. Tel est le véritable rôle, tout accessoire, tout accidente] de la description dans l'épopée. L'intérêt qu'inspirent les animaux, compagnons de l'homme, peut, tout aussi bien que les grâces du monde inanimé, se répandre, à sa place, dans une épopée bien faite; mais il n'est pas la beauté principale et réelle du poëme. Le vieux molosse d'Eumée, le cheval de Mézence ou de Pallas, celui de Rinaldo, entrent heureusement dan« les descriptions de trois grands maîtres. Le chien de Kenneth (Cf. Richard en Palestine^ chap. vu et xxiv), les bêtes altérées, qu'un, pinceau habile a groupées au désert, autour de l'eau du rocher, dans «les attitudes si vraiesetsi variées, nous remplissent d'uneémotion involontaire; mais» incidents consentis de l'œuvre épique, tous les règnes de la nature * ne se rattachent pourtant pas directement à cette grande forme de la pensée. La base essentielle de l'épopée est dans l'homme, dans les traditions du genre humain, dans les hautes régions où se recueillent «es croyances les plus vivaces et ses plus éclatants souvenirs. Les disciples de M. de Lamartine, usant du droit d'exagérer les principes que leor maître veut fiiire prévaloir, poussent à des conséquences extrêmes. Voyez où nous mène cette complaisance élastique des doctrines et du vocabulaire. Tantôt nous avons vu l'épopée dans la poésie descriptive; elle se réfbgie alors au sein de la nature extérieure; tantôt elle a choisi pour sanctoaire la science elle-même, et les oiseaux la révèlent au naturaliste; une autre fois elle trouvera ses plus douces inspirations dans les naïfs tableaux du foyer domestique; elle sera pariout; elle n'aura qu'à se déplacer au gré de nos préférences et de nos plus chères sympathies. Vous ne pourrez plus trouver dans les règles mêmes du goût et de l'art le triste courage de protester contre ces lignes de M. Gustave Droz (1867) qui, à son tour^ élèfe trop fidèle de Lamartine, voit l'épopée dans les attraits de l'enfant : « Observez-le.de près, nous dit le spirituel écrivain; suivez chacun de ses mouvements ; ils vous révèlent une marche logique dans les idées, une merveilleuse puissance dans l'imagination^ qu'on ne retrouvera à aucun âge de la vie. Il y a plus de poésie vraie dans la cervelle de ces chers amours que dans vingt poèmes épiques. Ils sont étonnés et inhabiles ;
CJSYI INTBODUCTION.
Chiô, est-ce là un miracle *? » — Un Homère chanapêtre \ passé par-là 2... » — « C'est Vépopée des villageois ^... » a 0 jeune homme de Maillane^ tu seras l'Arioste et I( Tasse quand tu voudras, comme tu as été homérique e vlrffilien quand tu Tas voulu, sans y penser *...»> — « Oi dirait que, pendant la nuit, une île de l'Archipel, une flot tante Délos s'est détachée de son groupe d'îles grecque ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexei au continent de la Provence embaumée, apportant ave( elle un de ces chantres divins de la famille des Mélési gènes*. )) — « Parmi ces grands esprits, morts ou vivants, il y en a dont le génie est aussi élevé que la voûte du ciel, aussi profond que l'abîme du cœur humain, aussi étendu que la pensée humaine ; mais, nous l'avouons hautement, à IVxception d'Homère, nous n'en avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naïf^ plus émané
mata rien n'égale la sève de ces esprits tout neufs, frais, naïfs, sensibles uiii moindres impressions, et se frayant une route au milieu de l'inconnu.
QuiL travail immense ne font-i!s pas en quelques mois! Si jamais
spectacle fut curieux et touchant, c'est celui de ce petit être allant à U couquète du monde. l\ ne connaît encore ni la crainte ni le doute, et ouFre
soo cœur tout grand Ne riez pas trop des hésitations, des tàtonoe*
mtnts sans nombre, des folies impossibles de cet esprit vierge, qu'an papillon emporte dans les nuages, et pour lequel les grains de sable soot des montagnes.... qui peuple le silence et anime la nuit. Ne riez pas de ce crïier amour; sa vie est un rèvc et ses erreurs s'appellent poésie. Cette poésie touchante, vous la trouverez dans Tenfance des hommes ; vousU trouverez aussi dans l'enfance des peuples. Elle est la même. Dans Tune et dans l'autre, môme besoin d'idéalisation, même tendance à personnifier ririconnu. ... M Je passe une foule de traits, et des plus ingénieux. Mais avûuons-le, on rouleraitloin avec cet adorable esprit de paradoxe, où tani de gracieux sourires de la vie réelle se confondent avec les plus étranges aberrations; et tout finirait par devenir poésie, et poésie épique^ excepta rtpoiiée elle-même. Chaque pli de l'imagination deviendrait une Iliade, et il ans le giron des nourrices reposerait une légion d'Homl>res.
* Entretien XL, p. 23^-234.
^ Ibid., p. 245.
^ f6ïrf., p. 249; cf. p. 338.
* Ibid., p. 302.
£ Ibid., p. 310. >
INTRODUCTION. CXVII
de la pure nature, que le poëte villageois de Maillane ^. » Nous ne demandons pas mieux que d'adopter, avec toute réserve, l'éloge de M. Mistral. Son livre est assurément une charmante pastorale, et nous souhaitons bonne fortune et moisson de lauriers à une muse aussi gracieuse et aussi distinguée; mais nous ne saurions souscrire à la fois aux deux maximes contradictoires de M. de Lamartine ; celle-ci d'abord : « 11 n'y a pas d'autre épopée pour les temps modernes que la Bible ; » et cette autre : c M. Mistral, M. Balzac, nous ont donné des épopées. »
Nous croyons saisir cependant, nous le répétons, au milieu de l'apparente incohérence qui règne dans les formules de M. de Lamartine, une nouvelle manière de considérer la poésie épique. Il semble vouloir l'enlever à la gloire des héros pour la consacrer à l'être humain universel. En sorte que Hermann et Dorothée de Goethe, la Marie de Brizeux, Jocelyriy seraient de petites épopées. Il voudrait ainsi restituer au monde intérieur, aux accidents de la vie journalière, le prestige poétique qu'il tend à ôter aux grandes péripéties de l'histoire. Cette théorie de l'écrivain ressort du jugement qu'il porte sur l'Odyssée: aVlliade, dit-il, est le poème de la vie publique; V Odyssée... est le poëme de la vie domestique. Il y a autant de différence entre V Iliade et V Odyssée qu'il y en a entre le champ de bataille ou le conseil des princes et le foyer de famille. L'Iliade célèbre l'héroïsme, VOdyssée raconte le cœur humain. La première de ces épopées est le livre des héros, la seconde est le livre de Vhomme. Homère est plus sublime peut-être dans V Iliade; il est plus intéressant dans VOdyssée; la gloire a des accents plus éclatants; la nature en a de plus intimes et de plus pathétiques 2. » — « VOdyssée^ dit-il encore
i Entretien XL, p. 304. Comparez encore l'Entretien CXXXIV, p. 95, où M. de Lamartine cite « les magnifiques poésies de Mistral, dignes sou« venirs d*Homëre. »
s EntreUenXXlY, p. 445-446.
CXYIII
INTRODUCTION
ailleurs, est un poème épique familier, \e poème de la ii humaine tout eniièrey sans acception de conditions ou d rangs dans la société *. » Il avoue qu'il relit V0dyssée2in un charme aussi complet que si les images elles souvenir du chantre étaient « ses images et ses souvenirs deber ceau 2. )) — « C'est, ajoute le poëte devenu critique, c'es le poëme des mères, des époux, des épouses, des aïeuls dos fils, des petits-enfants I... Ce n'est pas seulenrentl pins beau poôme de paysage qui existe dans toutes les lan gucs; c'est le cours le plus complet, le plus vivant et le plo familier de morale qui ait jamais été chanté aux homme depuis l'origine du monde ^. » Et il s'écrie enfin, pour soi propre compte, après un souvenir accordé au tableau de coutumes agricoles et pastorales de son enfance : «Toute ces scènes de la vie privée, quoique vulgaire, rurale, do mestique, n'étaient- elles pas aussi riches de véritabli poésie épique ou descriptive que les soènes de la vie p" blique dans Ylliade^ que les tentes des héros, les conseil des chefs, les chants de bataille d'Ilion*? »
Enfin, comme les preuves, lorsqu'il s'agit de combatln les doctrines d'un homme tel que M. de Lamartine ets bien fait pour la gloire ; comme les démonstrations doiven Être amenées en quelque sorte de toutes parts, nous cite rons encore contre son propos, ou plutôt pour mieii expliquer le sens excessif et extraordinaire qu'il donnea mot épopée^ un passage de son Entretien GXVIP. Il y pari d'un naturaliste américain, du célèbre Audubon, et ave cette rapide extension qu'il sait communiquer aux term( les plus usuels, pour les asservir à sa pensée créatrice c paradoxale, voici comment il s'exprime : « Audubon.
1 Entretien XXIV, p. 478.
* J6id., p. 449.
* ifeirf.^p. 523-5Î4.
* /6irf.,p. 4G5-iG6.
INTRODUCTION. CXÎX
aurait été partout ailleurs un grand philosophe, un grsid orateur, un grand poëte, un grand homme d'État, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; là il n'a pu être qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux d'Amérique, un BufTon des États du Nord ; mais un Buffon de génie, passant sa vie dans les forêts vierges, au lieu de la passer au Jardin du Roi et autour d'une table à écrire dans sa seigneuriale tour du château de Montbard ; un BufTon voyant par ses propres yeux ce qu'il décrit, ^t décrivant d'après nature ; un Buffon enfin comprenant Tîntelligence et la langue des animaux, au lieu de les nier stupidement, comme Malebranche; entrant dans leurs amours, dans leurs passions, dans leurs mœurs, et écrîvant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages de la grande épopée animale de la création *. » Cette fois ce n'est plus l'homme seulement qui est le centre de la conceplkm épique, ce sont les oiseaux qui sont pris au sérieux comme les personnages de cette forme du génie, et le même accent de poésie qui a chanté Achille ou les Martyrs, le cadre qui s'est appliqué aux diverses attitudes les phis pathétiques de la vie humaine, conviendront désormais aux règnes de la nature. L'histoire des oiseaux se métaitMWphose en épopée. Audubon est un Homère ornithologique. Mais, en nous bornant aux appréciations de Lamai^ tine sur les travaux de l'esprit et de l'imagination, cA l'homme reste acteur principal et centre de l'œuvre littéraire, la confusion est la môme, et le romancier est proclamé par l'écrivain comme le véritable poète épique de^ temps modernes. Les textes sont irrécusables, Parie-t-il de deux auteurs charmants qui ont mis leur gloire à rendre leur prose populaire ; signale-t -il avec éclat le talent de MM. Erckmann et Chatrian : « Le roman, dit-il, iest
i Entretien CXVll, p. U2-U3.
CXX INTRODUCTION
V épopée domesiiqne, le poôme épique du foyer. A présent que l'époque semi-fabuleuse de l'épopée est passée pour les nations, le roman est devenu presque la seule littéralure... Il y a maintenant une autre espèce de roman qui n1n vente rien, parce que le seul inventeur, c'est Dieu, mais qm raconte avec la fidélité de la vérité ce que Thistoirc véridique nous a transmis par ses acteurs secondaires ; qui prend son héros non point parmi les grands hommes et les héros, mais dans les rangs les plus obscurs du peuple, et qui montre Tinfluence de Tambition et de ce qu on nomme la gloire d'un seul sur le sort de tous ^o C'est ainsi que Lamartine prélude à Vhistoire d'un conscrit de 1813. Bientôt après, à propos de Y Ami Fritz, œuvre pleine d'attraits due aux mêmes plumes : « C'est lepceme de la nature, » s'écrie l'enthousiaste critique 2. Et les intelligents novateurs,qu'iI loue avec raison, deviennent pour lui les réparateurs de l'imagination : « Nouveauté et vérité sont les noms de ce chef-d'œuvre {V Histoire dt un Conscrit). Ce sont deux beaux noms. Le genre littéraire vieillissaitj il va le rajeunir'. » Ainsi encore TourguenelF écrit-ii a avec une originalité à la fois savante et naïve ces romans ou ces nouvelles où les mœurs de sa nation sont représentées avec rétrangeté de leur origine, la poésie des steppes et la grâce de la jeunesse des peuples;» M. de Lamartine appelle de pareilles œuvres les a pommes épiques des salons^, n Et bientôt il ajoute, dans son jugement sur Tadmirable conteur moscovite : « Son seul malheur est de n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou M"^^ Sand, un de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre commun tous les fils de son ima-
1 Entretien €XXXV, p. t60-151.
s Eiitrelien CXXXVI, p. 288.
s Entretien CXXXV, p. 146.
* Entretien CXXXI, p. 239.
INTRODUCTION. CXXI
gination, compose un tableau qui saisit tout Thomme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites ^. »
Évidemment, il y a dans ces lignes de Lamartine beaucoup plus ici qu'un simple abus de langage^ analogue à celui qu'il commet lorsqu'il appelle le livre des Misérables : « le poème des vices trop punis peut-êlre et des châtiments les mieux mérités \ » Elles renferment toute une théorie, une doctrine, ou pour mieux dire un entraînement de son intelligence.
Ces différents textes, rapprochés de V Avertissement de Jocelyn^ prouvent assez oti sont les prédilections du critique. L'épopée, à ses yeux, est beaucoup plus vaste que Texistence des guerriers, et embrasse le tableau infini et. toutes les perspectives que l'analyse du cœur humain et les scènes de la nature présentent à l'œil du contemplateur.
Nous sommes loin de vouloir élever entre les genres littéraires des clôtures trop rigoureuses, de les ranger et de les étrqueter sous des noms qui les isolent dans des compartiments inflexibles et arbitraires ; mais il faut s'entendre et ne pas confondre des objets fort opposés. Nous ne contestons nullement la valeur des écrits auxquels M. de Lamartine accorde une faveur plus sympathique. Mais ce n'est pourtant pas aux peintures qu'elle fait de l'existence du foyer et des merveilles du monde extérieur que V Odyssée à'Romhvei doit son titre d'épopée; c'est bien au rôle d'Ulysse, à ses actions héroïques, à sa patience inflexible, à ses stratagèmes, qui lui assurent partout le succès. La lutte du héros contre les hommes, contre les monstres et contre les divinités ennemies, constitue le fond du poëme et en détermine le caractère essentiel, le caractère épique.
Si M. de Lamartine a raison de réclamer une large part
1 Entretien CXXXf, p. 245.
s Entretien LXXXUI, p. 357.
ex X 1 1 INTBODUCTION.
d'admiration pour les œuvres poétiques qui répanden rattrait de la fiction sur la vie ordinaire des hommes, e savent embellir de tous les enchantements de la natur rhisLoire de notre âme aux prises avec les accidents qu Dieu peut faire naître devant elle, quelque modeste qu iïoit d'ailleurs notre carrière, il n'était pourtant pas indiff( rent au débat de nous déclarer que ce genre d*épopée es tout à part, et qu'il n'a rien de commun avec ces grand ouvrages du génie auxquels on réserve presque toujour C€ nom expressif. Malgré tout le déploiement de la plu riche poésie, greffée sur une œuvre de science psycholc gique, ou sur les faits habituels mais idéalisés de ootr existence, il sera difficile de donner le change à la fouli des hommes, et de leur persuader que Je môme intérê puisse s'attacher à un mas de Provence, à la récolte de olives et k Tamour de deux beaux jeunes gens, comme i ces lictions vastes et majestueuses où se trouvent engagée des races entières, avec leurs vaillants conducteurs, ave< leurs tratl liions, leur culte et la fortune môme de leurem pire* Il y aura toujours une énorme distance , une distanci de genre et d'espèce entre le récit qui me présente \i destinée de César Birotteau, avec toutes ses annexes, et li récit qui développe sous nos regards émerveillés la pris< de Troie, la fondation de Rome ou le siège de Jérusalem entre la touchante histoire d'Hermann et Dorothée et le imaginations de Dante ou de Yalmiki.
Y a-t-il une épopée en Espagne ?
Si des réfiexions qui précèdent nous voulions tirer ui cûDséqucnce, nous admettrions sans peine que le poén épique est un récit où une grande action se déroule qui présente à Vesprit du lecteur le vaste tableau dm