INTRODUCTION . CXXVII
délicat dont les défauts peuvent retarder tous l&s progrès des arts et des sciences? Mais la langue espagnole, majestueuse de sa oature, était déjà riche, mélodieuse, bien faite; la rime et la versification avaient acquis tqut le nombre et Télégance auxquels peuvent atteindre les idiomes modernes. L'octave, dans toute la beauté de sa construction métrique, régnait en Espagne aussi bien qu'en Italie, où l'Espagne en avait puisé le modèle. Outre les grands maîtres du style épique que l'antiquité avait légués au monde, les poètes de la Péninsule avaient devant eux les exemples de Dante, de TArioste, du Tasse, de Camoens. Non-seulement ils les connaissaient, mais ils faisaient de leurs beaux ouvrages une étude continuelle et approfondie.
Est-ce enfin à Tindifférence du public pour de telles compositions qu'il faut rapporter la faiblesse de l'épopée chez les Espagnols? Mais l'intérêt et la curiosité du lecteur semblaient exclusivement réservés à ce genre d'invention littéraire. Les livres de chevalerie, ces épopées informes {unas epopeyas informes) remplissaient tous les esprits du tableau des hauts faits, de l'image de la gloire et des prodiges. Et, si imparfaites qu'elles fussent, les poésies épiques des écrivains castillans, par leur nombre même et par leurs éditions multipliées, montrent bien que le public, loin de décourager les auteurs par Tindifférence et l'oubli, les excitait et les poussait à mériter la couronne.
Toutes ces raisons, que José Quintana discute et rejette comme insuffisantes, font bientôt place à d'autres plus sérieuses, plus capables de nous expliquer, dans une certaine mesure, l'infériorité de l'Espagne pour cette forme de la poésie. Dès les premiers essais, dit-il, il y eut un principe d'erreur qui devait égarer la muse ibérienne et la conduire loin de tout résultat glorieux. Les poètes épiques ont voulu avoir la même autorité que des historiens,
CXXVHI INTRODUCTION.
sans renoncer à l'honneur d*être poètes. Ils mêlèrent fable et la vérité, mais n'opérèrent pas entre elles cet hmon charmante, merveille de l'imagination ; ils ne pai vinrent qu'à les juxtaposer et demeurèrent convaincus qu' leur suffisait de raconter de grands exploits conlempc rains, des faits qui retentissaient par le monde, et dek raconter en vers héroïques, pour être estimés à l'instar auteurs d'épopées et rivaux de Virgile et d'Homère.
Le mal, selon Quintana, venait de plus haut. Les vieu poômes espagnols, « leCid», «l'AIejandro», les «Leyenda pi ad osas » de Berceo; la « Yida de Fernan Gonzalez », e autres de même style, manquaient de toute fiction poétique Les f[ Romances istôricos » présentent la même sécheresse et les écrivains qui produisirent des œuvres plus étendue: cherchèrent à imiter la nudité prosaïque des chants popa laires, La foule aimait à lire et à entendre des récits, mai: elle les aimait sans fictions et sans parure, le fait som une forme simple et intelligible, rien de plus. Aussi les poêles mirent en quelque sorte leur mérite à sacriûei louL ornement d'invention à la véracité même. Lorsqu'il; racontaient des prodiges et des miracles, c'est qu'ils étaient, ù leurs yeux, des réalités. Et, si l'un d'eux venait à insérer dans sa narration historique des épisodes que lui fournissait son imagination, il avait soin de les noter d'un signe spécial, afin qu'on ne les confondît pas avec les faits véritables.
La persistance avec laquelle don Manuel José Quintana. le plus grand peut-être de tous les critiques espagnols, el que souvent je traduis en analysant sa doctrine, la sollicitude même avec laquelle il recherche les causes quioni privé l'Espagne d'une épopée dont les titres fussent in contestables, nous prouvent assez qu'il n'admet point poui sa i^atrie ce genre de gloire littéraire; et, s'il n'en a paî moms formé un recueil de poèmes, auquel il donne It titre de « Musa épica », c'est qu'il reconnaît, aux œuvrei
INTBODUCTÏÛN. CXXTX
qui le composent, des parties. brillantes, de rares et éminentes qualités, mais non pas l'inspiration propre et le caractère essentiel de Tépopée,
Le dernier éditeur des « Poemas épicos », don Cayetano Rosell, partage les mômes convictions. Il dit ouvertement que l'histoire de la poésie épique ne commence, pour l'Espagne, qu'à la date de VAraucana; que la lecture et la méditation des écrivains épiques de l'Italie inspirèrent aux meilleures plumes castillanes le désir de rivaliser avec eux; mais que toute celte ardente émulation, qui s'étendit aussi à la poésie lyrique, s'apaisa dès le commencement du dixseptième siècle. Encore, dans cette durée si courte, don Cayetano Rosell se montre plus rigide censeur que Quintana lui-môme. Il prétend que l'Espagne n'a point de vraie épopée : « Poema verdaderamente épico, ninguno existe en nuestra literatura. » Et ailleurs : « La verdad es que entre los centenares de poemas escritos en Espana desde el ûltimo tercio del siglo XVI con pretensiones, no con tîtulo, de épicos, ninguno es rigurosamente digno de semejantecaliûcacion*.» Enfin il nousditencore; «Laépica literatura, completamente exotica para nosotros, no podia contar con Lopes ni Cervantes entre sus cultivadores *. »
Don Cayetano veut remonter, comme José Quintana, aux raisons qui ont enlevé à l'Espagne l'honneur d'ôtre, pour la poésie épique, les émules de l'antiquité et, parmi les modernes, de l'Italie, de l'Allemagne, du Portugal et de TAngleterre.
Les uns allèguent, dit-il, la grandeur môme d'une telle création et l'impuissance de nos écrivains. Celte raison suffirait au débat et remplacerait toutes les autres.
Il en est qui s'en prennent plus volontiers au tempérament natif des Espagnols, mieux faits, semble-t-il, pour
1 Bihliot. Bivaden., t. XVIF, Âdvertencia, p. 1-2.
« Bibliot Rivad.y t. XXIX, Poemas épicos^ t. U, PrôiogOy p. vi.