‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 4 sur 124 · AVANT-PROPOS. III · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. III

se décomposer et mourir ; comme sÎDoire nature n'était pas un sol toujours vierge, toujours inépuisable; comme si la décrépitude de chaque individu pouvait devenir celle de l'espèce entière 1 Cette doctrine» ou plutôt cette plainte, ce gémissement de moribond, lorsqu'il n'est pas un paradoxe et un jeu d'esprit, n'est en définitive qu'une variante de Tégoisme, qui ramène aux étroites proportions d'une personnalité usée et flétrie le riche épanouissement et les splendeurs étemelles de la création tout entière. Théophraste, le plus fin observateur de l'antiquité, a-t-il désarmé La Bruyère lui-même ou Yauvenargues ? Homère et Yirgile ont-ils empêché Corneille et Racine de planer auprès d'eux dans les hautes sphères de la poésie? Corneille et Racine ont-ils découragé Manzoni et Byron?et Goethe a-t-il éteint son flambeau, parce que Dante ou Shakspeare avaient eu avant lui d'éclatantes inspirations?

Les grands mobiles qui président à la marche de l'humanité, les institutions sociales, les traditions et les mœurs, tout ce qui métamorphose et répare l'état physique, le cœur et l'âme des peuples, agit aussi sur les instincts de la pensée humaine et détermine ces révolutions internes qui donnent tout à coup à ses œuvres une jeunesse et des destinées inattendues.

Or si, au temps où Dieu nous a placés, il y a un principe de renaissance profonde pour la poésie, comme pour l'éloquence et pour les arts, une cause de renouvellement énergique et dominatrice, c'est bien la pénétration mutuelle de toutes les parties de TEurope et du monde, c'est la fusion grandissante et la solidarité de leurs intérêts et de leurs besoins dans Tordre de la matière comme dans le domaine de l'intelligence; et l'inévitable corollaire attaché à cette condition de notre siècle, est la nécessité où nous sommes de savoir beaucoup et de nous enquérir de toute, chose bien au delà de nos frontières.

IV AVANT-PllOPOS.

Le fait en lui-môme est incontestable. Il est proclamé par les hommes d'Etat et les généraux comme par les historiens qui observent et qui réfléchissent. La science n*a jamais mieux secondé le mouvement de tout Tunivers entraîné verfe l'échange plus complet et plus immédiat de ses produits et de ses idées. Les nouvelles, portées sur les fils légers de la télégraphie, se transmettent avec une incroyable rapidité; les craintes et les espérances, Tannonce des désastres et celle des victoires se meuvent au loin aussi vite que réclair, et volent au delà des mers et des continents, pour troubler, consoler, épouvanter ou réjouir les nations et leurs souverains. Les hommes des climats les plus éloignés s'expédient les uns aux autres des dépêches bienveillantes pour se prévenir mutuellement chaque jour des tempêtes et de leur direction. Le marin de la Gascogne ou de la Provence, auquel souriait l'ironique sérénité des flots qui l'entourent, averti par un message aérien de la mer d'Allemagne, rentre derrière ses abris, et le vent, quand il arrive, ne trouve plus que des rivages abandonnés contre lesquels s'exerce inutilement sa colère. Bientôt le réseau de fer enveloppera le globe terrestre, et la promptitude de la transmission entre tous les royaumes égalera celle de la terre à tourner sur son axe. Et cependant les denrées et les livres, les instruments de tout genre, ceux de l'industrie, ceux de la science voyagent sur les chemins où la vapeur les entraîne ou plutôt les précipite comme la flèche.

Un ministre fameux, M. Drouyn de Lhuys, dans une circonstance solennelle, applaudissait à ce travail de rapprochement et de fusion, « où les nationalités se confondent, les rangs s'effacent, les préjugés se dissipent et les inimitiés s'éteignent *. » « C'est ainsi, disait encore la

1 IX* séance de la Société impériale d'acclimatation, 20 février* 18G5,

AVAST-PROPOS, V

même voix éloquente, que des naatoniers sans nombre, partis de rivages si éloignés et si divers, arrivent au même port en s'orientant sur la même étoile. » Et on éminent général, élève d'un grand homme de guerre, philosophe lui-même, esprit judicieux et pratique, déclarait tout récemment que c les nations, au lieu de se renfermer chez elles, vivent en état d'échanges continuels, au milieu des informations d'une publicité illimitée ^, » et il tirait de là cette conséquence qu'un patriotisme sincère et libre peut sans danger pour la chose publique indiquer les réformes que l'intérêt même du pays réclame dans notre organisation militaire.

L'assimilation des peuples est constatée mieux encore par ces étonnantes réunions du commerce et des arts, auxquelles toutes les parties de la terre sont conviées chez les peuples les plus éclairés de l'Europe, et qui, en donnant aux hommes le spectacle de toutes les améliorations et de toutes les merveilles que la paix et le travail enfantent, ont mérité d'être appelées par un illustre penseur a les Jeux Olympiques du monde entier ^. §

Pour l'ordre littéraire, et c'est là pour nous le premier problème à résoudre, les conclusions ne sont pas moins évidentes. M. de Lamartine, avec cette noblesse d'intelligence qui le caractérise, voit dans la littérature « tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui enseigne^ tout ce qui perpétue, tout ce qui charme le genre humain 3 ; » mais pour que le genre humain obéisse à ce charme et à cet enseignement qui l'épure et qui constitue sa haute et iâéale civilisation, que de vieux antagonismes ont encore à s'affaiblir et à disparaître sur le domaine des

* V Armée française en \^1 , p. 10.

> Discoara prononcé par S. M. TEnoperenr Napoléon ni, à la distribution des prix de l'Exposition uni? erselle, le \" juillet U6T. ' Entretien III, p. 161-I6Î.

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