‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 42 sur 124 · INTRODUCTION. CXXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CXXXVII

la scène, et comme Jovellanos, il s*est montré fidèle au vieux génie de la Gastille, à cet élan d'imagination épique qui parait inséparable de tous les grauds ouvrages de la tragédie espagnole. Son « Duque de Yiseo » reflète le même caractère, et nous le retrouvons jusque dans c Aben Humeya ô la Rebelion de los Moriscos, » le beau drame historique que Martinez de la Rosa a écrit à la fois pour l'Espagne et pour la France.

Mais^ sans qu'il soit nécessaire de descendre jusqu'à nous le cours des âges, quelle multitude d'autres écrivains, choisis parmi les contemporains ou parmi les successeurs de Lope de Yéga, pouvaient donner à leurs conceptions un tout autre vêtement, celui du récit au lieu du dialogue, et la forme du livre au lieu de la représentation théâtrale, et ont pourtant préféré, comme tous les grands maîtres qui les entouraient , le costume de la tragédie, mais en y répandant à pleines mains les ornements de l'épopée ellemême, cette splendeur d'imagination, ces sentiments d'exaltation héroïque qui font la parure propre et, si je l'osais dire, la livrée distinctive des Ërcilla et des Camoens ! Nommerai-je Târrega et le drame qu'il intitule c la Sangre leal de los montanescs de Navarra »? ou Gaspar de Avila et son a yalerosoËspanol)),véritablegIorification poétique de Pemard Çortés? ou Ferez de Montalvan, qui s'élève à une hauteur inouïe d'intérêt chevaleresque dans « Como padre y coma Rey » ? Don Alvaro Cubillo de Aragon «'at-il pas illustré sur la scène jusqu'au héros épique par excellence de l'Espagne, celui qui reste immortalisé par les Romances et par l'œuvre majestueuse de Balbuena, je veux dire Bemardo del Carpio? Don Alvaro en a fait le personnage principal de la seconde partie du « Conde de Saldana ». Le Cid a été plus heureux que Bemardo del Carpio Sa gloire commence dans la poésie épique, du ireizièine siècle et dans le t Romancero », pour s'élever

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plus tard au théâtre, lorsque Guillen de Castro s'emparera de cette vieille renommée, telle que les Romances la présentent, et la fera reluire dans un drame national. Mais Guillen de Castro est resté profondément épique. Si en composant a las Mocedadcs del Çid», il a préparé quelques éléments pour la gloire du grand Corneille, il faut avouer toutefois que la distance qui les sépare est considérable» Autant Corneille est resté scrupuleux observateur de la beauté propre au théâtre et des convenances du genre tragique, autant Guillen de Castro ne songe qu*à déployer les sentiments chevaleresques et le tableau des luttes delà vie héroïque, les exploits et tous les incidents de Tépopée.Les détails débordent son cadre, et, pour mieux fêter la gloire de la chevalerie espagnole, il lui faut deux tragédies au lieu d'une; son héros ne seraitpascompletsansla seconde; son poëme épique en dialogue resterait sans conclusion.

Il est donc vrai de dire, avec M. Edgar Quinet, que si « tout dans Tltalie moderne se tourne naturellement en récit et en épopée *, » chez les Espagnols, la poésie populaire et nationale se tourne en drame. « Au lieu de la développer en longs poëmes héroïques, ils la partagent en scènes; d'où il arrive que la scène est le plus souvent une épopée dialoguée. De là viennent aussi la richesse, la puissance, la vie incomparable de ce théâtre. Tout afflue en Espagne de ce côté : histoire, traditions, souvenirs scïésument, se rencontrent dans cette forme chaque jour improvisée 2. »

Une seconde cause, avons-nous dit, parait avoir contribué^ plus que beaucoup d'autres, à donner, dans la presqu'île, je ne sais quel caractère d'infériorité relative aux compositions des poètes épiques. Je veux parler de la préférence que l'Espagne a montrée pour certains modèles,

t Œuvres complètes (1857), t. IV, p. 403. « /6irf., p. 405.

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pour Lucain, par exemple. Quintana nous semble accorder ici trop d'iaflaence aux yieilles poésies légendaires. Sans contester leur action, nous pensons qu'au seizième siècle et au dix-septième, les regards des poètes épiques étaient beaucoup plus tournés vers Tltalie et vers les anciens. Le goût pour l'élégance et pour les riches développements de Timagination était devenu assez général, et on ne les rencontrait qu'à de longues distances dans les premiers ouvrages narratifs de l'Espagne. La rareté même des manuscrits qui ont transmis ces poSmes démontre qu'ils étaient peu connus, et il est établi que c'est d'après un manuscrit unique, naguère propriété de M. Pascual de Gayangos, puis celle du marquis de Pidal, que le « Poema de! Cid » a été publié, en 1779 seulement, par le docte Sanchez^. L'Italie, au contraire, dominait alors avec une singulière puissance le génie castillan. Boscan et Garcilaso, Hurtado de Mendoza faisaient presque fléchir sous l'ascendant des poètes italiens, sous les formes de la muse exotique, la langue et la poésie nationales. Nous verrons plus d'une fois les marques de celte invasion littéraire dans le poème d'Ërcilla. Mais la vieille Rome et surtout Lucain eurent aussi leur place dans cette conquête. Nous sommes loin d'admettre que l'empreinte des Latins sur les modernes Ibères soit aussi ancienne que l'ont prétendu d'excellents critiques. Ceux-là font remonter plus 'haut que la grande invasion des barbares la suprématie intellectuelle de la poésie romaine sur celle des péninsulaires, et se fondent sur l'union des deux peuples après leur lutte acharnée. Mais l'imitation de l'épopée romaine par les Espagnols est un fait ultérieur. Il appartient à la science» au discernement et au choix de l'esprit castillan, lorsque les écoles chrétiennes eurent révélé à son attention les mer-

1 Cf. M. Damât Hinard, Poème du Cid^ lotrodaction, p. xi-xu.

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veilles de Tantiquîté classique. Il tient à leur respect pour ritalie religieuse et savante; leur imitation est directe, et non pas un lointain souvenir qui s'accorderait mal avec la ruine à peu près complète de la puissance romaine sous le choc des peuples nomades et guerriers du Nord. Ce qui a fait illusion à beaucoup d'esprits, c'est l'analogie môme que Ton a cru constater entre l'imagination de Lucain et quelques tendances habituelles de l'imagination espagnole. L'ardeur fougueuse et intempérée du chantre de la PhêLTsale, son talent toujours enclin vers le trait pittoresque et hyperbolique ont semblé revivre dans ses modernes compatriotes, et lui-même a été pris pour un Castillan de vieille roche*. Rien n'est curieux, à ce point de vue, comme la destinée de Lucain et des autres poêles du même âge. Lucain surtout a été accusé d'une double cor-

1 Nous éprouvons ]e regret d*avoir à combattre sur ce point Topinion du savant et spirituel Ozanam. Il semble voir dans Tenflure de quelques postes espagnols un héritage de Lucain et un signe même de la race, un trait qui dénote la persistance du caractère primitif : « Toujours quelque chose d'étranger se remarquera, dit- il, dans cette école hispano-latine, destinée à tant d'éclat et qui doit produire successivement Porcins Latro, le déclamateur, les deux Sénèque, Lucain, Quintilien, Columelle, Martial, Florus, c^est-à-dire les deux tiers des grands écrivains du second âge de la littérature romaine. Mais, à Texception de l'inattaquable Quintilien, tous ne présentent-ils pas précisément cette enflure, cette recherche, ce goût des faux brillants, cette exagération de sentiments et d'idées, cette prodigalité d'images qui constituent les défauts de l'école espagnole 1 Tous ne sont-ils pas, jusqu'à un certain point, représentés par ce rhéteur dont parle Sénèque, qui désirait toujours dire de grandes choses, qui aimait tellement la grandeur qu'il avait de grands valets, de grands meubles et une grande femme, d'où vient que ses contemporains l'appelaient Senecio grandis ? Voyez comme Venflure et Vexagération castillanes se caractérisent de bonne heure. » [De la civilisation au V« siècUt t. II, p. 332-333.) C'est à l'école de Gongora et non pas à toute la poésie espagnole que la mordante et fine assimilation pouvait être Justement appliquée ; mais une ressemblance accidentelle ou cherchée par d'enthousiastes imitateurs n'est pas pour cela un trait de famille et une infaillible marque d'origine. Cf. M. Ernest Lafond, « De -la corruption du goût k tt fin du xyi« siècle ». Revue européenne du l*r Mars 1861. I

INTtODUGTIO:!. CXLI

raption, celle du monde romain et celle de l'Espagne récente; mais il n'est réellement un peu coupable que des aberrations de la muse castillane. Du premier méfait, il est disculpé, et parM. Ticknor et par M. Antoine de La tour. Il est certain que les meilleures intelligences qui de Gordoue, de Bilbilis ou d'Italica firent affluer à Rome les tributs de leur latinité étrangère, y rencontrèrent la corruption^ mais ne la produisirent pourtant pas. Les leçons de Porcins Latro et de Quintilien étaient de nature à ralentir la décadence plutôt qu'à la précipiter. Les deux Sénèque 5ont des déclamatcurs, mais que leur esprit éleva au-dessus de tout ce qui les environnait. Martial e^t le plus ingénieux écrivain despelits genres qui se puisse imaginer, et, s'il est originaire d'Espagne, il ne monte jamais sur des échasses pour sembler plus grand que la race qui l'entoure. Oolumelle, cet autre Espagnol, écrit à ravir sur l'agriculture. Tous font une partie essentielle de la civilisation romaine. Ils la soutiennent encore quand elle s'affaisse de toutes parts *. Ajoutons que les auteurs dont l'Espagne dota la ville de Rome se rattachaient par une admiration sincère aux écrivains les plus purs de l'âge d'or. Quintilien croyait continuer et renouveler Cicéron. Columelle ne songeait qu'à compléter les Géorgiques. Silius mérita d'être appelé le singe de Virgile. « Non, il ne serait pas juste de dire, s'écrie avec son habituelle et éloquente précision M. Antoine deLatour, que l'Espagne ait apporté à Rome la corruption littéraire qui s'y répandit à cette époque; elle l'y trouva et contribua seulement à la propager par cette subtilité et cette impétueuse ardeur d'imagination qui lui sont propres, et qui devaient faire de ses

» Cf. Nicolas Antonio, Bibiioth. vet. , chap. i ; Ticknor, Hist. of Span^ Uterat., Appendice A; don José Amador deios Bios, Historia criti^ade la iiteratura espanola^ Madrid, 1861 ; et surtout Tarticie si distingué de pensées et de style que M. Antoine de Latour a consacré à ce dernier ouvrage dans ses Études littéraires sur V Espagne contemporaine, p. 237.

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beaux esprits les apôtres sans doute, mais d'abord les premières victimes du faux goût qui envahissait alors tous les genres *. »

Il n'est pas aussi facile d'absoudre Lucain pour l'action délétère qu'il a exercée plus tard , au seizième et au dix-sepiième siècle, au nôtre encore peut-être, sur ses compatriotes mêmes, et il faut bien reconnaître daos les monuments les plus remarquables de la compositioû épique l'empreinte de la Pharsaie.

Je ne parle pas ici de sa fastueuse imagination. Quoi que Ton ait pu dire à cet égard, je ne saurais considérer la littérature ie l'Espagne comme une littérature exceptionnelle, fatalement vouée à je ne sais quel tour d'idées déclamatoire et à de pompeuses bouffissures. Ces misères-là se trouvent partout, et n'appartiennent pas, comme une -possession privée, à la noble Castille. C'est par un jeu d'esprit plutôt que par un sentiment exact de la réalité qu'un juge très-expert et très- ingénieux de la Péninsule a pu dire qu'une sorte de mirage moral grandit outre mesure les imaginations espagnoles; que c dès le premier mot de cette langue grandiose, qui semble sortir d'un porte-voix, » on se redresse et on prend au moins cinq ou six coudées de haut. Il veut qu'il y ait là (( un monde de théâtre, que la nature, l'histoire, élèvent constamment autour de vous sur de magnifiques tréteaux 2. )) Non, il n'en est pas ainsi, et M. Edgar Quinet lui-même a fait remarquer, parmi les titres littéraires de l'Espagne, les correspondances de ses hardis navigateurs qui a arrivent souvent à la grandeur de l'expression par' la grandeur des choses qu'ils racontent ^. » L'on ne saurait facilement s'imaginer à prioriy et sans avoir été longl

1 Éludes litiéraires sur l* Espagne contemporaine^ loc. cit.

« Edgar Quinet, Mes vacances en Espagne^ p. 143. *

3 Jd., les Révolutions fTltalie, liv. III, p. 400. <

II9TReDUCTI0N. CXUII

temps en contact avec les lettres espagnoles, tout ce qull y a de finesse, de naturel^ de bonne et sage conduite dans une foule d'ouvrages dus à cette nation si remarquable. Indépendamment de ses navigateurs dont parle Qninet, ses historiens et ses moralistes peuvent rivaliser, pour la raison judicieuse, claire et pénétrante, avec les meilleurs d'entre les classiques; n'eussions -nous à citer que Mendoza, Zurita, Luis de Granada et Jovellanos, ces * noms suffiraient à justifier notre propos. Mais même chez les poètes et chez ces écrivains de profession pour lesquels la beauté des formes est une portion du génie, ne serait-il pas étrange encore que la simplicité, le bon sens dans les idées et dans le style, eussent fait défaut, lorsque vous songez que la plupart d'entre eux furent des hommes d'action et de pratique audacieuse? L'on sait que Miguel Cervantes, l'auteur de Don Quichote et des Dfovelas ejemplares^ perdit un bras à Lépante oîi il reçut trois coups d'arquebuse ^ Garcilaso fut capitaine de

1 Geryântes a tait lui-même une éloquente allusion aux blessures qu*il reçut à Lépante. Cf. Don Quijote de la Manchûy cornent ado por don Diego Clemencin, Madrid, 1833; Prôlogo al lector, t. IV, p. 4.

Fernandez de Avellaneda, en publiant une seconde partie pour une œuvre à laquelle Cervantes, depuis neuf années, ne donnait aucune suite, avait eu le mauvais goût de traiter ce beau génie « de vieillard et de manchot. » L'écrivain ne répondit point par l'insulte, mais avec une admirable sérénité : « Ce que je n*ai pu m*empêcher de sentir, c'est qu'il me traite de viettx et de manchot^ comme s'il eût été en mon pouvoir d'arrêter le temps, de sorte que pour moi seul il ne passât point, ou que cette misère me fût venue dans quelque taverne et non dans la plus haute action qu'aient vue les siècles passés et présent ou que puissent voir jamais les âges futurs. Si mes blessures ne resplendissent pas aux yeux de celui qui les regarde, elles sont appréciées du moins par* ceux qui savent où elles furent reçues ; car il va mieux au soldat d'être mort dans le combat que libre dans la fuite. Et cette pensée est tellemem en moi, que si maintenant Ton me proposait de réaliser l'impossible, j'aimerais mieux choisir de m'être trouvé à cette affaire merveilleuse que de n'avoir uicune de mes blessures et de ne m'être pas trouvé à la bataille. Les marques que le soldat porte sur le visage et sur la poitrine sont des étoiles ^ui guident les autres au ciel de l'honneur et au désir d'une juste louange. »

CXLtV INTUODUCTION»

Charles-Quint, assista au siège de Tunis, et fut frappé d'un coup mortel en montant à la brèche d'un fortin, la tour du Muy, dans le midi de la France ; dans les intervalles des batailles il renouvelait et épurait pour le seizième siècle la pastorale de Théocrite et de Virgile. Ce fut après avoir franchi l'Atlantique, bravé la mer du Sud, et combattu les intrépides Araucanos, qu'Ercilla chanta leur 'fière et opiniâtre défense contre la conquête européenne. Lope se battit sur Vinvincihle Armada de Philippe II, et Calderon de la Barca, avant d'entrer, comme Lope, dans les ordres ecclésiastiques, avait pendant dix longues années fait preuve de courage au Milanais, en Flandre et en Catalogne. Mendoza, général et diplomate, est un excellent historien et un romancier charmant, si bien que l'on peut douter s'il fut dans sa véritable sphère lorsqu'il luttait contre lés Mores des AIpujarras, ou lorsqu'il soutenait avec tant de fermeté en Italie les intérêts de la cour de Castille. Plus près de nous, l'alliance de la poésie et de la politique était plus fréquente encore; la vie des camps était familière aux plus sérieux écrivains espagnols du dixhuitième et du dix-neuvième siècle.* Cadalso, l'auteur spirituel et ingénieux des Eruditos a la oioleta^ l'ami

Cervantes avait reçu trois blessures, deux à la poitrine et une à la main gauche. Le respect que n'avait pas montré Avelianeda pour tant de gloire, l'Espagne entière le témoigna, et c'est avec un tout antre esprit que Lope s'exprime sur le noble manchot de Lépante :

En la batalla donde ei rayo austrino Uijo jnmorlal del àguila famosa Ganô las hojas del laurel divino Al rey del Asia en la campafia undosa, La Fortuna iusîdiosa Hiriô la mano de Miguel Cenréntes; ' Fero su ingenio en versos de diamantes Los del plomo YoUiô con tanta gloria^ Que por dulces, sonoros y e'egantes Dieron eternidad à su memoria, Porque se diga que una mano herida Pudo dar à su dueâo eterna vida.

LiOftBLDB Apolo, SiÏT. VIllj Bibl, RivadeneyrOf t. XXXVIII, p. ng.

INTRODUCTION . C\ L V

Taffectueux conseiller de Melendez Valdes, n'était41 pas un de ces vaillants colonels qui dirigèrent, en 1788, le siège de Gibraltar où un biscaïen anglais brisa ce front intelligent qui rêvait la gloire littéraire comme Tindépendance de sa patrie. En 1809^ le duc de Rivas, la grande plume dé nos jolirs, fut, dans sa jeunesse, laissé pour mort sur la sanglante plaine d'Ocana; et plus tard, semblable aux vieux nobles des jours les plus glorieux de la royauté, il consacra aux lettres, à ses « romances histôricos, » les beures qu'il pouvait disputer aux assemblées et aux ambassades. L'on pourrait presque se demander quelle est Timagination supérieure de la Péninsule qui ne se soit pas montrée pleine d*ardeur dans les mouvements divers imprimés à la société ibérienne 7 Qui ne connaît le nom et les livres de Martinez de la Rosa, célèbre .dans la discussion littéraire, connu par ses œuvres tbéâtrales, condamné trois années entières aux cachots de Penon sur la côte d'Afrique par l'ombrageuse méfîance de Ferdinand VU, et mêlé jusqu'à ses derniers instants, après la cbute du maître absolu, à toutes les orageuses destinées de l'Espagne I Jovellanos, l'un des plus admirables promoteurs d'un idiome que Cervantes avait rendu immortel, n'a-t-il pas été ministre d'État et martyr de son patriotisme? Que dire de Quintana, la fleur de la critique espagnole, qui enflamma toute la Péninsule par ses hymnes de leu, et qu'un prince ingrat fit plonger dans les prisons meurtrières de Pamplona; ou du marquis de Valdegamas, de ce Donoso Cortés, publiciste étonnant, l'un des juges les plus sincères et les plus énergiques des révolutions européennes, et que Paris a salué un jour comme le représentant de la monarchie espagnole? Cette existence tout active, toute d'affaires et d'aventures, partage des immortels poètes <Je rÈspagne, dispose à la ;5inipliçité et laisse peu de t.en-

CXLVI INTRODUCTION

talions pour ce style maniéré et boursouflé qui n'est qu'une dépravation d'époque, mais ne peut jamais être le caractère de toute une poésie et de tout un peuple. Nous n'admettrions donc qu'avec peine que la faconde et la verve méridionale, ou, si vous l'aimez mieux, la fougue enflammée deLucain se soit communiquée comme une traînée de poudre à l'imagination de nos voisins et reproduite dans les œuvres épiques de la presqu'île. Les critiques d'outre-monts, et c'est à cela seul que se réduisent nos aveux, les critiques placent Lucaîn aupr.ès de Yirgile môme et s'extasient devant ce minerai où des parcelles d'or brillent à côté d'informes scories. Mais, je le répète, nous ne saurions découvrir dans un tel préjugé autre chose qu'une erreur de l'érudition et une fantaisie d'école. C'est à cette préférence d'engouement et d'étude, c'est à l'adoration savante de Lucain, à ce culte paradoxal et bizarre pour la fausse grandeur d'un po6te dont toutes les pages sont entachées d'emphase, mais qu'ils traitaient avec le respect gardé à un ancêtre^ que les Gongoristes ont dû peut-être, en partie, leurs excès de langage. Quant aux épiques de l'Espagne, ils ne doivent à Lucain que cette doctrine étroite et fatale* qui assimile une œuvre d'imagination à un récit d'histoire en vers. Aussi nous nous inquiétons fort peu que M. Amador de lois Rios admire dans Lucain une âme pleine d'harmonie et de lumière, et se complaise dans l'analyse d'un talent a qui change les ruisseaux en fleuves immenses, les humbles collines en montagnes sublimes et anime les hommes de forces titaniques. » Ce besoin d'exagération ne troublera qu'un petit nombre de consciences littéraires *, el

^ M. Antoine de Latour a supérieurement caractérisé !e jugement porté sur Lucain par M. Amador de los Rios. Cf. Études littér, sur l'Espagne contemporaine, Paris, 1864^ p. 237-239. Mais nous craignons cependant un peu que l'éloquent appréciateur de la Hisloria cvitica n'ait montré id un penchant excessif à Tlndulgencc due aux grands travaux de l'esprit

IRTBODQCTIOIf . CXLVlt

les créateurs d'épopées en Espagne se ressentent médiocrement de cette influence contagieuse.

Mais la plupart d'entre eux, séduits par Texemple de Lucain, ont aspiré à devenir les poètes de la véracité historique. Celte tendance à la vérité simole et nue n'est pas une marque des vieilles légendes héroïques de l'Espagne, des origines indigènes de l'épopée, comme le voulait Quintana; elle est due à l'action plus retentissante et plus sérieuse d'un poète adopté par l'Espagne comme une de ses glofres, et dont, à ce point de vue, ils ont à peu près tous porté la livrée. L'exactitude dans les récits est devenue la règle, et la fiction l'accessoire. Le domaine des Muses s'e^ît vu circonscrit par celui des faits réels, et l'épopée a été menacée de suffocation, faute de pouvoir librement s'élancer dans les airs. A quelques exceptions près, l'épopée aux larges ailes, celle qui plane dans les espaces fabuleux pour le charme éternel de l'imagination, celle de Virgile et d'Homère, de l'Arioste et du Tasse, fut abandonnée et remplacée parce récit que j'appellerais volontiers pédestre^ et qui célèbre encore la gloire des grands hommes, mais en les suivant à la surface du sol où il se traîne et où il leur érige des trophées militaires. Ce fut une succursale de l'histoire, une autre forme de la narration historique, embellie cette fois par l'art des vers. La théorie même s'est montrée quelquefois, en cette matière, plus rigide chez les pofites que l'exécution. C'est ainsi que don Alonso de Ercilla, le pre-

et do savoir. 11 se demande si l'écrivain espagnol veut bl&mer oa louer sans réserve rimaginatioii de Lucain, et croit entrevoir dans ce portrait, tracé d'ailleurs avec une singulitre élégance, les alarmes de l'homme de goût. Nous n'osctns partager cet avis. M, Amador de los Bios nous parait exprimer un éloge sans restriction ; il est fasciné par la brillante et impétueuse fantaisie du poôte latin et par les fortes intempérances qiri lui semblent la plut haute qualité du génie, mais qui, à nos yeux, ne révèlent que l'impuissance de peindre et la brusquerie d'un artiste qui jette contre sa toile son éponge tout imprégnée de couleurs.

CXLVni INTRODUCTION.

mier entre tous par l'éclat du génie, pour faire agréer son œuvre poétique à Philippe II, s'appuie sur la véracité qui préside, dit-il, à toutes les relations de son ouvrage :

0 Es relacion sin corromper sacada De la verdad, cortada â su medida ^>

11 lui afBrme qu'il a été le témoin des faits :

« Que soy de parle délia buen lestigo •. »

Et bien des fois il renouvelle cette déclaration. Au iv* chant de YAraucam ^, il renvoie ses lecteurs jaloux de plus amples détails, à des historiens et à des chroniqueurs qui les ont rapportés. Au chant xii% il se vante de faire toujours entendre les accents de la vérité :

« Va la verdad desnuda de artificlo, Para que mas segura pasar pueda *. »

Et il donne de sa sincérité cette noble et fière garantie : « Aucun pas n'a été fait sur cette terre, que mes pieds ne l'aient mesuré, aucune blessure de lance ou d'épée n'a été reçue que je ne puisse nommer la main d'où elle est partie. »

« Pisada en esta tierra no han pisado Que no haya por mis pies si do medida ;' Golpe ni cuchillada no se ha dado, Que no diga de quién es la herida •. »

Dans le prologue de la 2*» partie de V Araucaria, il appelle encore son poème une histoire : « Por haber prometido de proseguir esta historia. » Au chant xxvi, oct. 2«, se rap-

i Cf. Araucaria, canto primero, oct. 3. a Cf. ibid., oct. 5.

* Oct. 69 et 70.

* Oct. 73. .

» Clï. XII, oct. 71.

ISTUODirCTION, CXLIX

portant aux faits épiques qu'il vient de développer, il les traite aussi û*^ki8ioire : '

a El ej.emplo tenemos en las manos, Y nos muestra bien claro aqui la hùtoria Guân poco les durd à los Âraucanos El nuevo gozo y enganosa glorîa. »

Quelquefois don Ercilla se plaint, en vrai poète qu'il est, de ce rôle de narrateur fidèle auquel il croit de son^ devoir de rester enchaîné, et, presque malgré lui» il échappe à la contrainte. Dans ses moments d'aveu, il vou* drait pouvoir reculer, recommencer sur d'autres chemins et imiter ces poètes d'amour qui se donnent une libre carrière à travers tous les hasards de la fantaisie la plus féerique. Mais il doit poursuivre la route comment cée, a lo prometido » *.

Le chantre de VAustriada, Juan Rufo, invoque également l'austère vérité. C'est une histoire qu'il écrit, dit-il, et il repousse loin de lui toutes les Muses mensongères :

fi No invocaré las musas, ni son parte Para darme socorro en tal historia

Ni me liarâ gastar tiempo perdido La vana pompa del hablar fingido •. »

II ne s'est, hélas I montré que trop fidèle à ses promesses. Dans son beau poëme de « la Creacion del mundo », Acevedo ne tient pas un autre langage :

« Cantaré, aunque con lengua tosca y ruda, Sin fingimientos, la verdad desnuda *.

Le sujet tout religieux qu'il développe ne comportait d'autres prodiges que les prodiges réels étalés par les

* Cf. ch. XV, oct. 1-5.

« Cf. la Austriada, canto primero, oct. 3.

» Cf. Dia priinero, oct; 12.

CL INTRODUCTION

saintes Écritures sous les regards deTadmirable narrateur. Le Padre Hojeda, malgré son talent beaucoup plus inventif, ne présente non plus le poëme où il chante la Rédemption, sa Crùtiada, que comme une simple histoire où le merveilleux est la réalité :

« Oye del Hombre Dios la brève historia, Infinita en valor, inmensa en gloria K »

Aucun de tous ces poètes ne se propose un seul instant les doux mensonges, et n'oserait dire comme le Tasse avec ce charme inexprimable des tromperies poétiques :

« Sai, che là corre il mondo ove più versi Di sue dolcezzeil lusinghier Parnaso, E che *l vero condito in molli versi I più schivi alletlando, ha persuaso *. »

Il suit de là que sauf de rares exemples, dus à une contradiction heureuse, le merveilleux est presque toujours exclu des épopées espagnoles, ou présenté avec de singuliers ménagements. Ercilla veut-il raconter une chose extraordinaire, incroyable ? Il s'autorise des affirmations d'un peuple entier, et semble ne laisser échapper de son imagination la peinture du miracle qu'avec une prudence extrême et après l'avoir fait passer au crible de la plus minutieuse critique ^. Ce que veulent exposer avant tout ces conteurs timides, ce sont les faits, c'est la vérité qui les attire par sa grandeur héroïque, et nul doute que Lucain, leur poète favori, n'ait en cela inspiré ou refroidi par ses exemples Tépopée espagnole *.

< Cf. Libro prim. , oct. 3.

* La Gerusaiemme Uberata, cant. i, oct 3.

* Cf. Araucaria^ ch. ix, oct. 1-19.

^ Ce défaut, qui lui est commun avec la plupart de ses compatriotes, est compensé chez £rcilla par une incontestable beauté, celle de la réalité môme, dont il nous fait de si riches peintures. Il est certain que beaucoup de poètes et d'écrivains supérieurs, qui ont retracé des événements et des

INTRODCGTION. CLl

Quelque valeur que Ton accorde à Lucain, à ce mâle accent de liberté qui éclate et vibre avec tant d'énergie dans sa Pkarsale, à cette vigueur stoïcienne qui animait son intelligence et que démentit sa conduite, à cette Terve qui grandit toute chose et trompe le regard par un Jeu artificiel de couleurs forcées et de métaphores criardes, ce qui frappe au premier coup d'œil dans son poCme, ■c'est l'absence des dieux ; c'est que le vol hautain de Taille ne s'y fait plus apercevoir entre ciel et terre, portant tour à tour la prière des hommes et l'ordre souverain d'en haut ; le merveilleux a disparu *. Restent les carac-

traditions éloignés déjà du siècle où ils vivaient eux-mèmeft, ont trop sonyent oublié les vraies couleurs de riiistoire et représenté V^thi moral 4)ui les entourait plutôt que celui de leurs personnages. Nous D*y perdons rien ; si nous u*avons pas Timagc de la société contemporaine des acteurs, nous avons du moins la société contemporaine de celui qui les met en âcène. Ce n'est pas Énée« ce n'est pas Rome primitive que Virgile a figurés pour Tavenir ; c'est le temps d'Auguste, c'est la Rome impériale ; le toit de chaume a disparu ; le vieil Évandre n'est que dans nn coin du tableau ; ies sentiments, les idc^es, les usages, comme l'admirable langue du poète, appartiennent & la cité d'or et de marbre, à la capitale du monde. Avec Ërcilla, au contraire, comme avec toute l'école espagnole, nous vivons au seîn des réalités qu'il décrit. Les tribus sauvages de l'Amérique sont dans VAraucana ce qu'elles sont dans les Coronistas ; les voyages audacieux, les découvertes difficiles et laborieuses, l'exploration de l'inconnu nous apparaissent dans Ercilla, tels que nous les apercevons dans les récits des navigateurs, mais illustrés par les vigoureuses teintes d'une Imagina-tion pleine de fierté et de hardiesse. La poésie fictive a fait place, presque toujours, aux entreprises de la vie réelle. La marche ferme et aliière sur le sol terrestre a succédé au vol rapide & travers les airs, aux sublimités de l'invention les sublimités de l'histoire embellie.

^ Nous pouvons maintenir cette assertion^ malgré plusieurs circonstances du poème qui paraissent la combattre. La Harpe n'a pas tout à fait raison de dire que l'image de la patrie en pleurs qui apparaît & César pour l'arrêter au bord du fleuve, est la seule fiction que l'on trouve dans la Pharsale. Elle est très-belle (cf. ch. i, 183, sqq.); mais elle n'est pourtant pas unique. Pompée, au III* livre du poôroe iv. 1-38', pendant que sa flotte se dirige vers l'Épire, succombe au sommeil, -et le fantôme de Julie lui apparaît pour lui présager ses malheurs. C'est une ombre furieuse de voir le lit de Pompée maintenant partagé par Cornélie, et tout son langage n'est qu'une froide déclamation. Le premier de ces prodiges a seul quelque majesté. Les sombres profondeurs et les illumination»

CLII INTRODUCTION

tères humains, la narration des événements. Sur ce terrain, qui lui est commun avec Thistoire proprement dite

fantMtiqoes de la for6t de MarteiUe (di. m, 39M51) touchent de bien plus près au génie réel de la fiction épique. C'était là une nouveauté féconde; mais eile est entrevue seulement et aussitôt abandonnée. Le Tasse en profitera. Nous en dirons autant de Tapothéose de Pompée, au IX* liTre (v. 1-19). Mais de pareili fait», tout isolés, ne sauraient constituer pour la Pkarsale un véritable merveilleux. Ce sont des épisodes très-courts et sans aucun lien essentiel avec Taction du poème. Les autres i tentatives faites par Lucain, pour étonner et charmer Tesprit, ne sont que des imitations déplacées, emphatiques ou prolixes. Les signes précurseurs des calamités publiques, malgré le tour viril de la diction (ch . i", T. 517-578), ne sont qu'un emprunt, souvent maladroit, fiiit au IV« livre des Géorgiques, Les augures toscans et la cérémonie des lustrations expiatoires, la divination d'Arrùns et de Flgulns, et la fureur prophétique d'une matrone inspirée par Apollon (ch. i, 579-689), les pronostics et les révélations du vii« chant (v. 151-204) appartiennent à un ordre de croyances auquel Rome était devenue étrangère, et dont il était difficile de tirer parti, depuis que Cicéron, dans ses traités philosophiques, avait popularisé le mot piquant de Caton. Le sage d'UtIque s'étonnait qu'un aruspîce pût rencontrer sans rire un autpe aruspice {De J^at Deoi\, i, 26 ; De Dimnat., 11, 24) . La dame romaine à laquelle un dieu dévoile le spectacle des guerres civiles (ï, 667-689), la jeune prêtresse de Delphes, Phémonoë, qui, au V« livre (64-2?3\ prédit les résultats des mômes discordes, Erichtho qui les répète au Vl« chant (419-830), sous une tout autre forme et avec une aggravation d'horreurs superstitieuses, sont des copies glacées de la Sibylle de Cumes, cette vieille tradition italique que le génie de Virgile a immortalisée {Enéide^ VI). Lucain accordait lui-même si peu d'importance à l'art augurai qu'il se plaint sérieusement aux dieux de ce qu'ils découvraient aux humains les calamités qui les menacent (ch. II, 1-|5). Caton conduit son armée jusqu'aux sables d'Ammon (ch. w). Le temple était un lieu de grands souvenirs et d'éclatants prodiges; mais, loin de consulter le sanctuaire vénéré, le Caton de Lucain, j'en ai regret pour Jupiter, fïiit une audacieuse et très-sensée protestation, & la manière du Portique, contre l'inutilité de pareils oracles : « L'auteur des choses, en nous donnant le jour, dit-il, nous inspire tout ce que nous devons savoir; et il aurait choisi un sable stérile pour ne s'y communiquer qu'à un petit nombre, plongeant dans cette poussière la vérité 1 » (V. 575-577.) Cest ainsi que Lucain respectait l'ancienne foi du paganisme! Peffaonirt ne verra non plus un ornement de véritable merveilleux dans le combat d'Antée et d'Hercule que le poète décrit au 1V« livre (589-665) et seulement parce que Curion a placé son camp sur des roches ruineuses qui rappellent cette vieillerie de la Fable. Quelquefois même, en ranimant sous SCS pas les souvenirs de la mythologie, Lucain était plus plaisant qu'il ne croyait l'être. Les arides solitudes de la Libye, que traversait Caton avec

INTRODUCTION. CUII

et avec l'éloquence, Lucain a déployé une force étrange; mais, comme poêle, il occupe une région bien inférieure

ses légionnaires, étaient remplies de serpents. Il s*agit d*cn expliquer l*origlne. Aussitôt le poëte a recours, comme Ovide dans le 1V« livre des Métamorphoses^ au sang de la Gorgone. La fabîe de ^er^ée coupant la tète de rhorrible fille de Pborcys était nne parure obligée et de circonstance^ Mais pourquoi cette image ridicule du béros qui ne s'aventure qu*à reculons dans l'empire de Méduse ? C'était une précaution pour ne pas être pétrifié k sa vue. Il trouve le monstre endormi ; ses yeux sont fermés à la lumière. Qu'avait-il à craindre ? Néanmoins, saisi de terreur, il loi tourne le dos ; et tandis que, dans cette position bizarre, iJ va la frapper d'une main tremblante, c'est Pallas qui dirige le fer et fait tomber sous' le tranchant cette tôte effroyable, armée de couleuvres. Les gouttes que distille cette tête saignante, pendant que Peraée l'emporte en traversant les airs, forment dans les sables de l'Afrique les reptiles qoi les iufestent. Toat cela est raconté depuis le vers 619 Jusqu'au vers 699 du itl^ ciiaot; mais Lucain a pris le soin de déconsidérer lui-même l'explication mythologique qu'il reproduit, en disant qu'une fable répandue dans rnnivers s'est substituée & la vraie cause et a trompé les siècles :

...... A' ulgata per orbem

Fabula pro vera decepit sœcula causa.

Comment l'esprit du lecteur acceptera-t-il un merveilleux décrédité d'avance par le poète qui l'adopte ? Jusqu'ici c'est le goût qui manque daos rinventi4Hi on dans l'usage de la fable. Mais là ne se borne pas la faute de Lucain. Tout ce qui précède n'était.qu'un prélude pour le narrateur. Les récits du mythologue préparaient les tableaux du naturaliste. Il s'agissait de faire passer sous nos yeux toute la famille des sçrpents, comme dans un musée. Locain devançait Lacépède. Il ne lâchera pas une si belle occasion de nommer dans sa galerie l'aspic, le premier reptile qui ait soulevé sa tôte, puis l'hémorrhois, le cbereydre, le chélydre, le cenchris, l'hammodyte, le céraste, le scytale, le dipsas, l'amphisbène, le jaculus, le paréas, le prester, le seps, le basilic; tous défilent devant nous avec uo détail curieux, une expression pittoresque et chatoyante Iv. 700-726). Puis les monstres sont mis à l'œuvre. L'armée de Gaton traverse un &pre chemin, tout semé de ces ennemis venimeux. Aulus est noordu par uu dipsas, et le poison brûle ses entrailles. Un seps B'attaqueàla cias^e de Sabellos. Nasicjius reçoit l'atteinte du prester, ^'hémorrhois blesse TuU^^^ Ailleurs, c'est Lévus à qui l'aspic fait glisser jusqu'au "^"[ ««^ ^p^d mortel Le jaculus se distingue par un bien autre exploit; du tronc d uu STône il Xuce sur la tête de Paullus et fuit en traversant ses deux tem^ La peinture continue (v. 7G1-838); et toute la science toxicolo- !^m,^*e l'écrivain t^^^ ce qu'il sait d'anatomie se déploie dans ces incldSus ^yeT^^^ érudiUon de naturaUste a brillé dans les pages

CUV INTRODUCTION

à celle où s'élèvent les puissants génies immortalisés par la perfection de leurs épopées mythologiques ^.

Les Anglais ont voulu l'absoudre au nom delà vraisemblance, et ils ont admis généralement que le poème épique pouvait se passer de tels prestiges. Blair lui-môme,

qai précèdent. Caton oppose aux maux de son armée l'exemple d'une &me imperturbable. Il enseigne aux soldats que la douleur ne peut rien :

docet magnos nil posse dolores.

L'&me du héros est tendue de stoïcisme ; il a pour ainsi dire la grâce de Va- 'taraxie; mais qu'éles-vous devenus, ô Poésie, ô Merveilleux, 6 Épopée! 1 Nos traducteurs français ne sont pas de nature à faire saisir le véritable caractère de Lucain. Admiré par Corneille qui lui doit sa Mort de Pompée y le style de la Pharsaie est quelquefois respecté, mais plus souvent exagéré encore par le talent fort inégal de Brébeuf. Marmontel l'énervé dans sa prose libre et adoucie. La Harpe substitue à la vigueur pittoresque et heurtée de son modèle une régularité correcte et soignée. Un de nos derniers traducteurs d*Homère, M. Bignan, a fait paraître les meilleurs fragments de Lucain, reliés par des récits sommaires. Sa version rapide et brillante ne conserve pourtant pas toujours Ténergie du poète romain. Mais, dans un avertissement aussi judicieux que fortement écrit, l'aoreur nous laisse de l'ouvrage qu'il veut nous faire connaître une appréciation çxcellente, et dont nous transcrivons ici quelques lignes, parce que la phjrsionomie d'Ercilla porte réellement plusieurs des traits que le critique a découverts dans celle de Lucain : « La Pharsaie, placée au second ou, si l'on veut, an troisième rang ^es créations épiques, renferme des qualités du premier ordre. La lire tout entière serait une fatigue, à cause de ses imperfections. Mais la lire par fragments pourrait être un plaisir, à cause de son génie ; ainsi, perdant, en grande partie, ses épisodes oiseux, ses descriptions inutiles, ses répétitions vicieuses, ses scènes de carnage trop multipliées^ tout ce qui la refroidit et la dépare, elle conserverait ses harangues les plus éloquentes, ses batailles les plus chaleureuses, ses tableaux les plus émouvants, tout ce qui l'anime et l'embeUit On ne serait plus en droit de lui demander cette unité d'intérêt qui «'attache à un groupe de sculpture; mais on l'examinerait avec cette satisfaction de curiosité qui parcourt une suite de bas-reliefs, souvent dignes du ciseau antique. « Nous ne partageons pas en tout point la doctrine d'exclusion dont parle M. Bignan, et M. Demogeot a formé toat récemment contre elle (18G6J par ses beaux vers une éclatante protestation; mais nous sommes frappé des ressemblances que ce portrait présente à quelques] égards avec celui de don Ërcilia. La grandeur des batailles, l'éloquence des discours, les tableaux pathétiques et un style souvent comparable à celui de l'antiquité : voilà les analogies; mais Erdlla est beaucoup moins obscur, moins tendu et moins déclamatoire que Lucain.

IRTRODUCTIOM. CLV

quoiqu'il aime assez le merveilleux, cite Texemplc de Liucain qui n'en a pas eu besoin pourjeter dans son poème un vif intérêts L'exemple ne me paraît pasconcIuanL La Pharsale offre de grandes pages ; mais il faut avouer que le plus souvent elle n'est qu'une histoire pompeusement ver* sifiée, riche de tours oratoires et souillée par le faux goût, oix l'extraordinaire domine plutôt qu'une vraie poésie et dans laquelle c'est à l'intervention même du merveilleux qu'un petit nombre de beautés doivent leur origine. Je ne rappellerai pour preuve que cette imposante image de la pairie arrêtant les pas de César sur les bords du Rubicon :

Ingens visa duci patriœ trepidantis imago, Clara per obscuram vultu mœstissima noctem, Turrigero canos effundens vertice crincs, Csesarie lacera, nudisque adstare lacerlis, Et gemitu permixta loqui, etc. *.

Ainsi le poëme de la Pharsak^ cité par le docteur écossais, n'est pas de nature à fortifier son opinion. Il aurait dû plaindre Lucain de n'avoir pas consacré au tableau des réalités historiques cette fierté de coloris et de langage qui fait le principal mérite de son œuvre, au lieu de consumer ces magnifiques parties de son talent à une espèce de roman narratif qui manque de vérité locale et de vérité . poétique, et qui n'est, en définitive, ni un poème ni une histoire. Il pouvait blâmer Lucain d'avoir essayé un poème épique aveq un génie qui ne s'y adaptait pas et à une épo-

1 Cf. Cours de Rhét. et de BelL-LetL; Lect. un. Une des plas belles créations du génie slave^ le poème d'Igor, malgré son originalité, n'a pas le divin, le merveilleax ; et, loin de lui en faire un reproche, le grand historien de la littérature polonaise, Adam Mickiewicz semble trouver pour elle dans cette lacune un titre à l'éloge : « Chez les Slaves, dit-il, ces éléments surnaturels manquent absolument ; leur poésie est tout à fait naturelle, terrestre. » {Les Slaves, t. I, p, 197-198).

s Pharsale^ I, 186-190; et sqq.

CLVl INTRODUCTION.

que qui en repoussait les fictions, lorsque lui-môme avait à choisir sa place peut-être entre Tite-Live et Tacite. Non pas que la lutte de deux mondes, avec des noms tels que César, Brutus et Gaton, fût une matière aussi ingrate que Blair nous l'affirme *, mais le siècle de Lucain n'était pas à répopée; les mœurs publiques étaient trop profondément corrompues et irréligieuses. Ce h'est pas le héros qui manque à la Pharsale, c'est Jupiter, c'est l'action d'en haut qui, partout répandue, pénètre et vivifie ces beaux poèmes, légendes de l'humanité, nous relie au ciel et suspend nos destinées à la main qui les a faites. Voilà Ténorme lacune du monument que nous a laissé la verve enthousiaste de Lucain. C'est un écrivain de théâtre, un athlète de tribune; c'est un historien, si l'on veut, ce n'est pas un poôte épique; et, à son école, presque toute l'Espagne a faussé les prodigieuses qualités d'une imagination oîi la vie héroïque, les fortes couleurs, la sève des grandes croyances débordaient et ne demandaient qu*à s'épanouir. Ce n'est pas au « Poema del Cid, » ce n'est pas au « Fernan Gonzalez » que les Rufo, les Vasconcelos, les Zapata, les Castellanos, les Cenlenera, les Cortereal ont dû ce caractère de narrateurs méthodiques qui les glàcc et les refoule à l'arrière-plan dans la galerie des poâtes ; c'est à Lucain, leur éternel conseiller depuis la Renaissance, et le modèle désespérant de toutes leurs inspirations.

Toutefois, en insistant sur les deux causes principales, sur celles qui nous expliquent le mieux pourquoi l'Espagne, dans la composition épique, est restée à la seconde place, en accordant à don José Quintana et à don Gayetano Hosell, que leur patrie n'est pas en effet classée au môme niveau que certaines sociétés privilégiées, nous sommes loin d'admettre pour le génie espagnol qu'il n'ait

1 Cr. Blair, Lect. xliv.

INTRODUCTION. CLVIÏ

pas eu d'épopée véritablement digne des beaux titres que réclame cette dénomination.

Je ne prendrai pas, pour justifier mes paroles, le Ber^ nardo de Balbuena, une des œuvres pourtant les plus étonnantes que l'épopée ait produites. Elle présente même ce caractère spécial que nous aimons à rencontrer cbez tous les poètes épiques, le merveilleux de la fiction ; mais ce merveilleux est tout d'emprunt et de copie. L'auteur luimême en fait l'aveu sincère : « Les dieux et les demi-dieux, dit-il, s'accordent peu avec la majesté de notre culte. Boïardo et ceux qui l'ont suivi ont inventé le monde des fées et des enchanteurs. Une telle puissance, supérieure à celle des hommes, sert à élever le poôme et à charmer l'imagination. J'ai suivi la roule tracée *.» Malgré ce charme qui lui est particulier, ce n'est pas le Bemardo qui nous semble réunir les conditions les plus indispensables du talent épique, mais bien VAraucana de don Alonso de Ercilla y Zùniga.

Elle se rattache à ces expéditions conquérantes de l'Espagne qui ont assuré pendant trois siècles à la patrie du poète la domination du Nouveau Monde. Le caractère héroïque y est empreint au plus haut degré ; c'est un poëmc de bataille et d'aventure. Mais c'est plus encore; c'est un monument où se reproduit, comme dans un miroir fidèle, son époque entière; enfin, c'est une œuvre d'art d'une unité savante; le merveilleux n'y est pas étranger et laisse dans l'esprit une ineffaçable impression de grandeur. Ainsi donc :

i« Caractère héroïque de VAraucana;

2" Reflet vivant du seizième siècle dans l'esprit qui l'anime et qui l'inspire;

3*» Unité dans les plans de l'écrivain ;

1 Cf. El Bemardoj Prologo. Bibliot, Rivad.j t. XVII, p. 14r.

CLVllI INTRODUCTION.

4° Élément merveilleux qui se môle à ses fictions; voilà les conditions essentielles qui se rencontrent, mais avec un moindre éclat pour la dernière, dans l'œuvre de don Ercilla; voilà les qualités qui lui décernent une incontestable primauté sur tous les autres poëmes épiques de la Péninsule;

5* Nous examinerons ensuite si, môme au point de vue tout spécial où s'est placé M. de Lamartine, l'Espagne est destituée de composition épique.

Nous nous arrôterons d'autant plus volontiers aux mérites divers de V Araucaria, aux traits qui lui donnent la physionomie des grandes épopées, que l'érudition européenne a été plus rigide à son égard.

Bouterweck n'est pas le premier qui ait parlé de cette création originale : mais il a parlé d'elle en termes bien austères. Il ne voit dans Ercilla qu'un historien versificateur, qui embellit son sujet de couleurs poétiques, sans parvenir à l'élever jusqu'à la véritable poésie. Il reproche encore à Ercilla d'inspirer trop de sympathie au lecteur pour la fortune des Araucanos, pour leur liberté vaillamment défendue, et de dédoubler ainsi l'intérêt que l'auteur devrait concentrer sur la cause des Espagnols *. " Gil de Zârate partage l'avis de Bouterweck : « Escribiendo los sucesos,» dit-il, « conforme se presentaban, sin mas conexion que la que le daba el acaso, résulta ser su obra una especiede crônica en octavas maso ménos numerosas. Este metodo ténia la desventaja de perjudicar al poema en su conjunto y gênerai estructura^. » Le second reproche adressé à Ercilla par le critique allemand se retrouve aussi chez Gil de Zârate : « Se ha achacado à Ercilla el defectô de hacer à los Araucanos mas interesantes que los Espanoles *. »

* Cf. Bouterweck, Geschichle d, tpan, Poes. u. Beredsatnkeit, p. 410- ,411.

s Manual de liieratura, secunda parte, p. 11'^. 3 Ibid., loc. cit.

INTRODUCTIO:!. CUX

M. Edgar Qiiinet semble compléter cet acte d'opposition à la renommée d'Ercilla. Bien qu'il avoue que ce poète u a l'immense avantage de faire toucher du doigt la vie d'aventures et de combats dans les forêts du Nouveau Monde ^, » il déclare, dans ses Révolutiom et Italie^ que V Araucaria n'est qu'une chronique sanglante ', et, dans ses Vacances en Espagne^ parlant du concours littéraire ouvert à Santiago du Chili, en i 842, il dit : <( Ercilla est leur poète ; mais il faut y prendre garde, le grand style n'est pas là '. o

Contre de tels juges, contre Bouterweck, Gil de Z^rate et M. Edgar Quinef^ contre toute une école dont ils sont les meilleurs organes, il faut avoir trois fois raison pour justifier l'apologie d'Ercilla. Oui, malgré certains défauts que nous ne contestons pas, VAraucana nous semble réunir toutes les conditions de la véritable épopée.

Pour ceux qui ne veulent voir dans le poème épique qu'une consécration de la vie des héros, Ercilla aura des litres à la gloire. Les événements qu'il célèbre sont un épisode du drame terrible que la conquête espagnole a déroulé dans les deux Amériques, et où l'héroïsme des envatisseurs n'a eu d'égal que leur barbarie. Les grands caractères ne manquèrent pas dans cette guerre d'Arauco, €t l'énergie même de la résistance agrandit, comme pour les Grecs sous les murs de Troie, la renommée du vainqueur.

Pues no es el vencedor mas estimado

De aquelio en que el vencido es mas reputado *. »

Tons les critiques espagnols ont rendu justice à Ercilla

' Œuvres complètes, t. IV, p. 402.

* Ibid,, loc. cit.

« OEuvr. compl., t. IX, p. 137, no/e.

* Cf. AraucanOf ï, oct. 2.

CI*X INTRODUCTION

peintre de batailles. Il décrit la guerre avec éclat, avec chaleur et avec cette énergie particulière d'un soldat qui a joué un rôle actif dans les événements qu'il retrace :

a Quseque ipse miserrima vidi,

Et quorum pars magna fui *. »

Il entraîne notre âme sur le théâtre des combats. Gil de Zàrate pense que don Ercilla n'a pas cette grandeur qui caractérise les batailles d'Homère et du Tasse, parce qu'i n'avait pas à nous raconter des luttes aussi formidables entre des peuples célèbres et des races entières. Mais l'art de la description n'est pas moindre chez Ercilla dans ces combats de détail, et il y a quelques tableaux, de guerres européennes, le siège de Saint-Quentin, parexemple, ou la bataille navale de Lepanto, qu'il relie à la narration générale de son poème, et où il s'élève à côté des plus grands maîtres. Les combats mêmes que se livrent les Espagnols et les Araucanos, si restreint que soit le nombre des assaillants, si obscurs que semblent les lieux oîi les conquérants volent au-devant des Indiens, grâce au talent du poëte^^ inspirent l'intérêt le plus profond et le plus soutenu. La bataille d'Andalican 3, par ses préliminaires étranges, par l'héroïsme que déploient les deux armées et par le désastre des troupes castillanes, mérite d'être citée auprès des plus furieuses mêlées de V Iliade ou de la Jérusalem. L'opiniâtre défense de leurs stériles et dangereuses montagnes contre des adversaires illustrés dans les deux mondes, la fermeté du courage des rebelles et leur hardiesse rusée, l'infériorité môme des armures qu'ils opposent à l'artillerie des envahisseurs, tout contribue à concilier à ces sauvages presque inconnus, confinés à l'autre bout du globe, mais qui savent tenir tête à de pareils antagonistes, une sympa-

< Énéi'le, H, &-G. |

« Cf. Arauc.i cli. v, vi et vu.

cmoDucnoB. cui

thîe bien réelle et qaerécmadnlai-mtaie semble partager avec cbacon de nous. L'œil suit arec ardeur toutes les scènes enflammées que le poêle déroule. Le Taillant barbare, l'Espagnol intrépide et que llionneiir exalte, se heurtent avec furie. Les casques sont brisés, les fortes cuirasses entamées par le glaire, rompues par la masse d'armes on la massue. L'Espagnol, malgré sa braToare, Tainco par le nombre, est réduit à reculer devant les piques frémissantes qui l'enTeloppent; il fuit !.... Le sentiment do devoir et de la discipline le ramène contre l'invîncible bataillon d'Arauco; mais enfin il faut céder, et la vitesse de leurs chevaux dérobe àpeine les vaincus à la poursuite qui s'âchame sur leurs traces. Ce n'est pas une simple bataille ; ce sont toutes les rages et toutes les flammes de la guerre déchaînées à la fois ; c'est un flux et reflux de combattants. L'obstination de l'ordre et de la tactique est aux prises avec la vigueur physique et la passion enthousiaste ; et vous sentez errer longtemps, comme dans les mille détours d'un drame dont l'issue est incertaine, votre âme frissonnante et captivée. Le triste spectacle et les horreurs de la déroute augmentent encore l'émotion et constituent la péripétie. Mille accidents de guerre, les embuscades, les surprises, les duels,1es combats sous bois, les combats de défilé ou de marais, les sièges de citadelles, les inceiîdies de cités donnent à ce poème batailleur un grand éclat héroïque. Ils justifient la définition donnée à l'épopée d'après le caractère tout belliqueux des ouvrages où les peuplades primitives ont retracé leurs mœurs et leurs aventures,

• Bella, horrida bella, ; Et Th^brim multo spumantem sangaine cemo '• »

A ce point de vue même, Ercilla est un des poôtes qui ont sa répandre la variété la plus attrayante sur une ma-

* Cf. Virgile, Enéide, VI, 86-87.

CLXII INTRODUCTION

lière qui semble frappée d'avance d'une incurable mono* tonie. Tous les personnages qui figurent dans son action, très-différents les uns des autres, laissent pourtant une haute idée de leur intrépidité et complètent par mille aspects divers le tableau de la vie héroïque dont le poëte aime à peindre les grandeurs. C'est Valdivia, fondateur célèbre et chef plein de bravoure, malgré la soif de l'or qui le tourmente, et rehaussé à nos yeux par le cruel et indigne tiésastre qui termine sa carrière; c'est Villagran, plus fier, plus magnanime, dans la confusion et la déroute même de son armée, que s'il eût été couronné par la victoire; c'est Almagro, qui trompe toutes les ruses de son adversaire; c'est Reinoso, le vainqueur de Caupolican; c'est le marquis de Canete,réformateur habile,et son fils don Garcia, intelligence aux vastes plans, qui mène contre l'Arauco toutes les forces du Pérou et arrête le torrent delà rébellion. Mais plus encore que dans les rangs de l'armée espagnole, Ercilla se complaît à dessiner parmi les barbares, ces caractères audacieux, ces guerriers que distinguent à la fois l'habileté inventive des stratagèmes et le courage inflexible sur le champ de bataille. Une sympathie assez naturelle s'attache à ces hommes qui sont assaillis dans leurs âpres rochers par les conquérants du Pérou et du Chili. Leur amour pour leur patrie et pour l'indépendance, leur indomptable opiniâtreté, la gloire de leurs chefs, le dévouement des Caciques à la cause commune, leur langage hautain, leurs exploits merveilleux, redits par le poëte avec une sorte de partiale complaisance, arrêtent les regards du lecteur et nous forcent à l'admiration. Caupolican et Lautaro, Tucapel et Lincoya, Rengo, Orompello, Peteguelon, Galvarino, une foule d'autres nous étonnent par leur activité que rien n'épuise, par leur énergie, par ces coups pleins de gloire *, dont parle Corneille, et, chacun dans son

» Polyeucte^ act. I, se. ni.

INTRODUCTION. GLXUI

^ôle, avec des attitudes, des gestes, des armes, un langage qui n'appartiennent qu'à lui, ils ressortent sur le fond de la foule, comme les personnages diversement groupés à'nn bas-relief antique.

Mais ce n'est pas uniquement comme légende guerrière et sous le patronage de la définition réclamée par une seule classe de critiques^ que nous rangeons VAraucana parmi les épopées. Elle peut satisfaire aussi les littérateurs plus exigeants qui demandent, avec une grande autorité de savoir et d'éloquence, que le poème épique soit une image et une représentation vivante de toute une civilisation. Nous ferons cependant, avec tout le respect que nous devons aux spirituels interprètes de cette théorie , quelques réserves en faveur du goût et de Tart dans la composition, en faveur de l'unité même et de la liberté d'allures Ainsi nous ne pensons pas qu'une* épopée doive refléter i'étatcomplet d'une société ; autrement elle se confondrait avec l'histoire, pittoresque si vous le voulez, mais enfin avec rhisloire. Qu'elle conserve de ce qui l'entoure une exacte réverbération, des empreintes tellement vives, qu'on ne puisse jamais douter de son origine et de son époque, H elle aura, si je ne me trompe, satisfait à ses devoirs les )Ius impérieux.

Si nous regardons de près, par exemple, les vastes 'Oômes de l'Inde, le Bamayana et le Mahabarata^ ces prouctions, majestueuses comme la nature môme de l'Asie méridionale, sont pour nous un écho véritable de l'antique ivilisation indienne, mais ils n'en sont pas la peinture forlelle et complète. La mythologie et la nature des Indes y ût leur place ; mais il y a un récit fictif auquel se rattabent les données historiques, les ruisseaux que le fleuve

CLXIV INTRODUCTION

épique entraîne dans son cours. Choisissez au hasard dans ces magnifiques épopées, soit dans le Ramayana Vépîsode si touchant de la mort dTTadjnadatta *, vous y trouvez rinde, mais non pas l'Inde tout entière. J'admire, en passant, ce tableau de la vie paisible et ascétique des solitaires Brahmanes, de la vie plus agitée des héros, des Kchatryas, delà domination toute-puissante des premiers, auxquels, il fallait distribuer en abondance de l'or et du riz, des terres fertiles et des vaches fécondes. J'y aperçois, au résumé, cette théocratie hautaine et respectée dont l'imprécation réduisait en cendres comme la flamme et qui faisait du brahmicide le plus grand des coupables. Vous voyez 1 figurer aussi, dans le Yadjnadatta , les deux autres classes subalternes, celle des Véysias, c'est-à-dire des marchands, des cultivateurs, et celle des Soûdras, c'est-à-dire des artisans et des domestiques. En sorte que la nation indienne s'y trouve représentée avec sa hiérarchie sociale. Vous rencontrez partout dans ces vieux poômes les détails de la vie intérieure et desimages sans nombre empruntées à cette riche nature de l'Inde, à cette végétation gigantesque, au Gange sacré, et aux animaux nombreux que ses rives nourrissent. Yadjnadatta va-t-il puiser au fleuve dans un vase une eau pure? Le bruit qu'il fait est assimilé par le poëte à celui d'un éléphant qui rempliraità lahâte sa trompe énorme. Le vieux Dasaratha déplore-t-il l'imprévoyance des hommes aveuglés par un cruel destin? II emprunte! une comparaison à cette même nature toujours inépuisable pour l'inspiration du génie : « L'insensé qui a déraciné uni superbe âmra, pour le remplacer par le palâsa stérile, se réjouit dans son cœur au temps de la floraison : déjà il si promet d'avance une abondante récolte, mais la saisol des fruits arrive, et c'est alors qu'il reconnaît son erreuB

« Publié par M. Chezy, en 1826.

INTllODOCTIOH. CLXV

Hélas! c>sl ainsi que j'ai agi, lorsque, aveuglé par un destin funeste, j'ai condamné à l'exil Râma, mon ûls bieaaimé. » Ailleurs, l'éclat des armures divines dans un combat chargé de ténèbres, le feu qui jaillit des Qèches d'or de Râma est comparé à ces insectes ailés et lumineux qui a nuit, voltigent en tourbillons à (ravers les bois de l'Ial dostan et les éclairent de leurs phosphorescences *. C'est

» « On peut aisément se figurer l'effet enilianteur que doit produire ar une nuit d automne, cette foule de mouches luisantes, en se croisaot e mille et miJJe manières dans leur vol au milieu des ténèbres. i\08 ven uisunts, presque immobiles et rampant seulement dans l'herbe, ne nous

i^ tn?r;!l! "^ T ^''''° ^^'"^ '^^^- ^^ P^^»*«' 'ï"^ "« '«'«se rien échapper mn. o! T. ** "•''*^ '" présente, soit de terrible, soit de gracieuï. rr. ..T ^^/^" '^!?'' **°'"^'"^' "''^ pas manqué des'empawr de cett^ raage, et les poètes indiens font de fréquentes allusions à ce phénomène ine des plus heureuses que j'aie jamais rencontrées se trouve dans lê J'^ a"^<«'w«y4«a (le livre des combats), où VAlmtki, décrivant une omble mêlée, compare > ces mouches luisantes les flèches lancéeà de an et d autre, et dont les ailes d'or étincellent par intervalles, à travers ne nuée de poussière excitée par le mouvement rapide des chars et le epignement des chevaux. » Journal des savants (février ign), note des

M. Chezy, auquel nous avons emprunté les lignes qui précèdent, nous ^e,(ian8 le recueil que nous avons cité, un autre exemple fort ingéaieuï B la môme image. Elle se trouve dans le Mégha Douta, ou Nuage Mesger que Wilson traduisit en 1813, à Calcutta, du sanscrit de Kâlidàsa, aont le critique français rendait compte en 1817 (p. 67-76). Un Yakcba, n esprit céleste, de la cour de Kouvera (le Piutus indien) . a laissé entn^ »r négligence dans les jardins de la divinité Téléphant d'Indra qui les vage. Un exil de douze ans, sur une affreuse montagne, loin d'Alakâ, «aptueuse capitale du dieu, et loin d'une compagne chérie, est le chàtient qu, p^ge sur l'infortuné. Huit mois se sont écoulés pour lui dans la ^"»eur, lorsqu'un nuage orageux, que le vent pousse vers Alakâ, frappe * yeux de l'exilé. Il lui adresse la parole comme à un ami compatissant r des détails expressifs, il lui désigne le séjour de sa bien-airaée ; mais 'e conjure de ne pas s'approcher d'elle sous cette forme gigantesque, de ar de l'effrayer. « Apparais-lui, au contraire, sous une forme légère et »ée, et ne conserve de tes éclairs que des lueurs douces et gracieuses, iblables à ces étincelles fugitives dont, pendant les nuits d'automne, 5 nuée de mouches brillantes sillonnent les ténèbres dans leur vol intain. » (P. 72.) Pour la première des deux circonstances que nous ions de rapporter, il faut rectifier les souvenirs de M. Qhezy par la verï de Gorresio. Les ennemis de Rama épaississent les ténèbres sur le

GLXVI IRTBODUCTIOR.

rinde que celte poésie exprime. Mais Yâlmtki et Yyaça. les chantres du Tlamayan et du Mahabarat, ont une pensée à poursuivre, et les exploits de Râma, comme le système mythologique de ces vastes contrées, le combat généra! des bons et des mauvais génies, toujours escorté du ta-' bleau des mœurs et de la nature indiennes, laissent pourtant dans Tombre tout ce qui n'avait pas un rapport direct avec l'objet môme et la pensée inspiratrice de l'épopée qui' les célèbre.

Il en est ainsi et mieux encore pour les épopées homév riques, pour celles où les hommes ont toujours le plus admiré la beauté des proportions, et qui depuis trois millel ans n'ont pas su vieillir, modèle toujours le mème^et tou' jours nouveau de presque tous les poètes modernes. l

Laissez venir, nous y consentons sans peine, dans le cadre de l'épopée, toules les idées, tous les sentimenls^j tout le savoir d'une époque, mais à une condition, c'est que chaque chose y soit à sa place et amenée par la suite même du récit , par une inévitable évocation des faits qui composent le poème et l'ordre progressif de sa narration.

Sous ces réserves expresses, VAraucana de don Ercilla nous semble rentrer dans la série des œuvres poétiques les* mieux appropriées à la doctrine que M. Villemain a développée avec toute la finesse de son esprit aussi pénétrant que lumineux. Il serait difficile de rencontrer ailleurs une plus vive impression du seizième siècle espagnol. Les grandes passions de la monarchie de Charles-Quint et de Philippe II, celle de la guerre, celle de la navigation audacieuse, des conquêtes lointaines, l'entraînement vers l'in-

champ de bataille; elles sont dissipées par les flèches d'or de Rama, ces flèches terribles, semblables à xles serpents de feu, qui vont troubleriez monstres marins Jusqu'au fond de rOcéan, et bouleverser tout TOcékc lui-môme. C'est à ce propos que Vàlmtki fait sa charmante similitude. (Cf. RaniQyana\ poema sanscrite di Valmici, traduzione italiana, t. IX. p. 259, libro VI, Yuddhacanda.)

IKTEODUCTlOn. CUVII

connu, l'aventureux, l'infini, se retrouvent au fond de celle épopée que signale le discernement de Voltaire , mais à laquelle il n'a pas rendu , non plus qu'à Milton et à Camoëns, une entière justice.

Yoyez le poëte lui-même, il résume dans sa personne

tout cet élan de son siècle vers la vie des héros, l'essor des

entreprises hardies. En 1554, il était, avec don Felipe,

en Angleterre, et lorsque la nouvelle des désordres du

Cbili parvient à ses oreilles, à peine âgé de vingt-un ans, il

s'enrôle parmi les braves qui abandonnèrent aussitôt tous

les plaisirs de la cour et partirent sous la conduite de AI-

derele, pour venger l'honneur national compromis à

l'autre bout du monde. Il parle avec tout l'enchantement

d'un jeune guerrier de la part qu'il prend pour la première

fois au service de son pays. Lorsqu'il peint la flotte qui du

port de Lima se dirige vers l'Arauco, il ne contient plus

sâ joie. Il éprouve le besoin de dire à ses lecteurs qu'il était

^K qu'alors enfin il tira l'épée pour un autre objet qu'une

simple parade :

« Yo con ellostambien, que en el servicia Vuestro cmpecé y acabaré la vida.

Que estando en Inglaterra en el officio Que aun la espada no me era permitida K »

Les Araucans imposèrent une rude tâche aux Espagnols, etErcilla, pendant qu'il prend part à l'expédition, assiste à sept grandes batailles. Bientôt l'entreprise militaire devient une marche d'aventuriers à travers les vastes forêts qui séparent l'Arauco de la Patagonie, et un récit de guerre s'achève par la peinture expressive d'un monde inconnu •. Quelques démêlés personnels allaient coûter la ne à Ercilla ; mais un jugement plus modéré le condamne

* Arauc.y cli. xui. oct. 29.

« Arauc.^ ch. xxxvetxwvi.

CLXYIII INTRODUCTION.

à TexU. Le voilà qui va revenir en Europe. Cependant, à Panama, il apprend les crimes commis par Lope de Aguirre, et il s'apprête à marcher contre ce monstre avec quelques volontaires aussi hardis que lui-même, lorsqu'on rinforme que Lope a expié par sa mort la longue suite de ses atrocités *. Le poète, de retour dans sa patrie, est mal récompensé pour ses œuvres poétiques par un maître aussi dur qu'indifférent à la beauté des lettres, et après une existence très-accidentée ^, il meurt dans la tristesse et dans les larmes. Son poëme se termine par un cri de l'àrae profondément mélancolique :

Mis vanas esperanzas he seguido,

Conociendo mi errer, de aqui adelanle Sera razon que llore y que no cante •• »

Cette carrière noblement poursuivie à travers les hasards des combats sur le théâtre des grandes conquêtes el de crimes plus grands encore peut-être, ce caractère fort et actif, qui cherche où appliquer son énergie*, qui, arraché à l'expédition pour laquelle il n franchi les flots de deux océans,' va rejoindre l'Espagne; mais qui revienllentement et comme à regret, s'arrête encore en route et saisit une occasion imprévue d'être utile et de se battre encore sur une terre où il était venu, séduit par la gloire; qui rentre dads son berceau sans parvenir à .réaliser le rêve d'une ardente imagination : voilà le poète sans doute; mais n'est-ce pas aussi la patrie du poète, cette nation su* perbe, qui a vaincu et conquis tous les peuples du NouveaUj Monde, pour revenir tristement se renfermer dans seii vieilles limites, et semble contempler avec douleur, de setj

* Cf. ÀrauCj ch. xxxvi, oct. 33-39.

» Cf. ibid,, oct. 40-41; ch. xxxvii. oct. CS-75.

• Cf. ibid., ch, xxxvii, oct. 76.

INTRODUCTION. CLXUC

ports déserts et de ses arsenaux épaîsés, les flots d'ua océan qui ne veut lui rendre ni son or, ni ses forteresses, ni ses escadres * ?

Mais c*est dans ToBuvre d*Ërcil1a surtout que vous con* temptez, comme dans un miroir magique, les traits-épars de TEspagne aux plus beaux jours de sa puissance. Je ne parle pas ici de son penchant pour la guerre. Les plus grands peuples du monde ont été des peuples guerriers, et le souffle de Mars est dans presque toutes les épopées célèbres. Je laisse de côté cette vie d'aventures qui a mené si loin au quinzième et au seizième siècle les Portugais et les Espagnols, et dont les dentiers chants de V Araucaria renferment un tableau si pittoresque et si original ^, Il y a un côté de l'œuvre d'Ercilla qui n'a échappé à personnCi mais que les critiques ont fort diversement apprécié ; je veux dire ce retour fréquent du poète vers \e^ grandes aflai* res politiques de l'Ëarope et vers l'ascendant que sa patrie exerçait dans les conseils et par les armes. La matière principale du poôme est la répression de la révolte chez les Araucans; mais le sentiment très- vif de la gloire nationale empêche Er'^illa de vivre toujours étroitement enf chaîné, dans le . .oie qu'il s'est tracé, et, sans quitter Iç théâtre où il place les événements, il imagine des moyens ingénieux de relier à son ouvrage les actions d'éclat qui honoraient ailleurs sa patrie, pendant que d'ai^tres guer-

< En retirant ses troupes de Santo Domingo, par une mesure qu*ont soutenue les chambres, le gouvernement espagnol a donné une nouvelle preuve de cette vérité que la force politique ne rentre dans les sociétés humaines qu'après de longs efforts et plus d'un sacriâce. Cependant Tat^ titude de la couronne dans les affaire^ du Pérou et surtout la brillante expédition d'O^Donncl à Tétuau, montrent assez ce que l'Espagne pourrait faire par la diplomatie et par les armes, lorsqu'une sage direction admit nistrative et la protection éclairée de l'industrie et de l'agriculture auront ranimé ses finances mieux que ne sauraient le faire de nouvelles mines de Potoai et de Quito.

s Cf. chants xxxv et xxxvi.

CLXX INTROtHICTION.

riers combattaient, dans le monde aastral, avec des chances longtemps incertaines, l'indomptable rébellion. Il semble qu'Ërcilla ait voulu associer dans le même cadre les différents titres de gloire de l'Espagne. II ne s'agit pas pour nous ^'examiner ici l'unité de son livre ; c'est là un tout autre problème; mais nous pouvons déclarer dès à présent que pour Ercilla la pensée même de sa composition est, en quelque sorte, confondue avec celle de l'uaité historique et de la glorification de la monarchie. C'est à Philippe II que le poôme est dédié ; c'est à Philippe 11 sans cesse présent à l'imagination et souvent rappelé par Técrivain qui lui adresse la parole quelquefois dans des situations où l'on ne s'y attendait guère, c'est toujours à Philippe II que revient l'honneur du récit. Ce sont les soldats de Philippe II qui, sous les ordres de Garcia de Mendoza, compriment l'insurrection et reculent les frontières de la conquête de Valdivia; comme aussi c'est la bonne fortune de Philippe qui pousse les tercm d'Espagne sur la brèche de Saint-Quentin^ et les galères de don Juan d'Autriche sur les flots de Lépanle. Ainsi Ercilla échappe quelquefois à son domaine spécial, que nous pouvons appeler sa propriété à jamais, xttIjmi Iç oiei, comme parle Thucydide *, à la lutte de ses compatriotes contre les barbares d'Arauco ; il n'a pas cru devoir s'interdire de chanter les autres hauts faits d'une royauté qui ne voyait pas le soleil se coucher sur ses États, et dont la vaste pensée enveloppait le monde.

Une foule d'autres incidents de la vie publique des Espagnols se trouvent encore mêlés au récit principal d'Ercilla, et des liens habilement préparés les rattachent au tissu même de son œuvre épique. Une grave discussion de droit international et de diplomatie fait aussi intervenir

* Thucyd., Guerre du Pélop., li?. 1, cli. xxii.

limODUGTIOH. GLXXI

au débat les prétentions de Philippe II sur le ti*ône du Portugal ^; mais ce dernier épisode n'appartient plus, pour ainsi dire, à Tépopée elle-même. Ercilla revenait en Europe, et, à son retour, il trouve ce grand changement, cette révolution qui transfère une couronne, et consomme, pour quelques années, l'unité de la Péninsule. Il s'empare de cette matière et en profite pour donner une nouvelle preuve de sa fidélité à l'ingrat souverain dont il a illustré les succès militaires dans le double monde soumis à sa puissance.

Ce que nous voulons établir se réduit à ce propos, que le poète Ercilla va saisir partout dans l'histoire du seizième siècle les éléments d'intérêt que les faits militaires et politiques offrent à son imagination, et qui devaient éveiller l'enthousiasme et les sympathies de toute l'Espagne. Les traités intervenus entre Philippe II et la France^, les progrès du protestantisme et les agitations de la Ligue ^, les implacables autos-da-fé que le poëte ne désapprouve pas *, Penon emporté d'assaut sur la côte d'Afrique ', le désastre des chevaliers de Malte •, la terreur imprimée par Soliman à l'Europe chrétienne^, le mariage de Philippe avec une princesse allemande dans l'antique Ségovie, siège au» trefois des fameux rois de Castille,

. • . . 0 un tiempo silla delos famosos reyes de Gastilla *; »

toute l'histoire contemporaine, tout ce qui émeut, épouvante ou réjouit les cœurs espagnols, vient se joindre à

i ArauCt ixxyi et ixxvii.

s Cf. chant xviii, oct. 31-32.

8 Ibid., ôct. 33-34.

* /6iV/., oct. 35. » Ibid., oct. 3C.

« Ibid., oct. 39-44.

^ Ibid., oct. 45-46.

« /AtV., oct. 52.

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