CLXXII INTRODUCTION
la narration essentielle du po6te, nous arrache à notre horizon habituel, nous fait vivre en pleine Espagne, de la passion espagnole et de Texistence commune du seizième siècle espagnol.
Ercilla n'avait garde d'oublier ce drame imposant, étrange, qui frappa si vivement, qui étonna tous les esprits, je veux dire Tabdication de Charles-Quint. Il insiste sur le caractère moral et religieux d'un acte aussi rare, et ce fut en effet par là que s'empara surtout de rimagination des hommes le solitaire de San Yuste : « Après que Charles- Quint eut triomphé de tant d'ennemis et de tant de nations, dit-il, et foulé aux pieds, en prince invincible, les pays du Nord et les contrées australes, il triompha de la fortune même et de ses vaines grandeurs,et garantit contre les revers ses projets et ses espérances, en abandonnant l'investiture impériale, au moment prospère et à l'heure des succès. Mû par cette pieuse et sainte ardeur qui l'animait dans le gouvernement des aiSaires, il pensa gue le pouvoir sur la terre était peu de chose auprès du bien que son âme rêvait, et, tournant vers le ciel ses vues et son ambition, le poids que portaient ses épaules, il le dépose sur celles de son fils, et renonce à tous ses royaumes, à ses titres et à ses États ^. » Cette grande détermination, qui à l'ordinaire coûte tant au cœur des rois dans leur vieillesse môme, et qu'ils ne prennent souvent qu'en présence d'impérieuses nécessités, Charles-Quint la prit dans l'éclat et comme au midi de sa puissance, et jamais ne parut plus forte et plus dominante à ce peuple religieux des Espagnes l'action souveraine du christianisme.
Le sentiment religieux, les objets sacrés du culte et de la foi, tout ce que l'Espagne du seizième siècle croit et vénère, trouve aussi dans l'ouvrage d'Ercilla une expression vivante et passionnée. C'est afin de propager aux der-
* Araucana^ ch. xvii, oct. 53-54.
IHTRODUCTIOll. CtXZlD
nières limites du pionde l'empire du Christ, que, par les ordres de Charles «Quint, puis de Philippe II, ont élé dirigés sur le Chili et sur TArauco les vaisseaux de Viidivi^, d'Alderele, la flotte de Garcia de Mendosa; c'est pour faire entrer sous la Joi de TEvangile les tribus inAdèles, que les cavaliers de Villagran vont disputer à ém bandes héroïques leurs pauvres et sauvages montagnes. Dans Jes transactions feintes ou sincères des génériMx espagnols et des caciques, l'intérêt religieux est toujoan évoqué; et lorsque^ résigné à demander la vie à ses vaisqueurs, le chef suprême de l'insurrection, Caupolica captif incline enfin devant la nécessité sa noble et orgueilleuse têfe, il promet à Reinoso, s'il lui accorde de vivre, non-seulement qu'il se soumettra à la toute-puissance de l'Espagne, mais qu'il favorisera dans l'Arauco la propaga» tion du catholicisme :
« Haré jo establecer la ley de Cristo *. »
Le prêtre trouve sa place dans cette épopée de héros, comme, dans la réalité, il était mêlé partout à la vie eoaimune et à tous les dangers des plus hasardeuses entrer prises. 11 j en avait un auprès de Valdivia dans son désaslre à.Tucapel . Tous deux prennent la fuite, lorsquiis se voient seuls debout de toute leur troupe, devant des adversaires innombrables et irrilés.-Les Araucans volevt sur leurs pas et ont bientôt atteint les malheureux fugitifs; ils se jettent sur eux avec fureur. Le ministre des autels est tué à l'instant même. Ils outragent Yaldivia et le traînent devant le conseil des caciques; mais Leocato, un des barbares, lui brise le crâne avec une massue 4.e genévrier». Ainsi au chant neuvième de VAraucam, octave soixanteseizième, Ercilla nous montre ce vaillant prêtre Lobo qui
t i4rfliic.,ch.xxxiv,oct, 14.
* Ibid,^ ch. I", oct. 61-68.
CLXXIY INTRODUCTION.
se défend contre quatre ennemis à la fçis; mais Lobo ne verra pas la fin de la lutte; Tucapel, sous les coups de sa massue, faisait tomber Tépaissc forêt des lances; il abat aussi le prêtre, a qui rend son âme & Dieu et son corps à la poussière. » Ainsi encore, lorsque, au treizième chant de son poëme^ Ërcilla nous décrit le corps d'armée qui^ sous les ordres de don Garcia, doit partir du Pérou et aller en aide aux Espagnols duCbili^ au milieu des guerriers pleins d'enthousiasme qui vont prendre la mer et quittent la ville des Rois, il se garde bien d'omettre les paisibles compagnons du guerrier chrétien : « J'oubliais, dit-il, une autre troupe d'amis, non moins nécessaire que celle des soldats, bataillon plein de douceur, de mesure et de recueillement, moines, vicaires, directeurs, théologiens d'honnête et sainte vie, franciscains, dominicains, frères de la Merci, prêts à remédier aux outrages que la guerre multiplie dans ces régions plus que partout ailleurs ^ » Lorsque, des rivages lointains d'Arauco, Ercilla ramène nos regards vers les grands intérêts de la politique espagnole en Europe^ et qu'il nous montre l'escadre de don Juan au golfe deLépante, les préoccupations religieuses du poète, celles de sa patrie éclatent plus vivement encore. Dès que le canon a donné le signal de la bataille, le premier objet que le poôte présente à nos yeux est ce crucifix qu'arbore la galère capitane et dont la vue enflamme d'enthousiasme le cœur de tous les fidèles :
• . . « En alto un crucîfijo enarbolaron Que acrecenlô el hervor y encendimiento : Todos humildemente le salvaron Con gcande devocion y acatamîento, Bajo del cual estaban â los lados Las armas de los fieles coligados ^. »
> Ibid,, ch. XIII, oct. 31.
> Cr. ch. xxui, oct. 86.
INTRODUCTION. CLXXY
Dans sa harangue militaire aux soldats de la flotte, don Juan les appelle a le rempart inexpugnable de l'Église » :
« Muralla de la Iglesia inespugnable ^ »
Ils doivent déployer toute l'énergie de leur foi contre ces païens perfides; ils combattent pour leur Dieu, « por su Dios ^ » autant que pour leur roi; c'est Dieu qui a réuni tous ces barbares devant eux pour les faire tomber à leurs pieds ^ C'est l'autorité du christianisme qu'il s'agit d'établir sur ]a ruine des mahométans^. C'est dans le Christ qu'ils doivent mettre toute leur confiance. Le triomphe sera pour eux plein de gloire, et la mort pour un tel Dieu ne sera pas moins belle'. La flotte qui s'avance au combat, et dans laquelle paraissent aussi les galères du souverain Pontife •, est appelée « la catôlica armada ^. » Les chrétiens qui succombent sous les coups de l'ennemi sont des martyrs ^. Lorsque le vaisseau amiral des Turcs est pris, le premier besoin d'Ërcilla est de nous montrer à la place de l'étendard musulman la croix du Rédempteur, qui flotte sur le mât de l'infidèle :
0 La Cruz del Redentor fué enarbolada *. »
Partout règne dans cette admirable- peinture un accent d'exaltation religieuse qui dénote l'Espagne du seizième siècle, la foi ardente et guerrière, et comme un souffle du génie des croisades.
^ Ch. XXIV, oct. 1 1 « Jbid,, oct. 12.
» Ibid., oct. 16.
* Ibid., oct. 16.
» Ibid., oct. 17.
« Ibid.^ oct. 23.
*» /ôirf ,oct. 26.
« Ibid., oct. 78.
^ Ibid,, oct 88.
CLXXYI INTRODUCTION.
Nous pourrions ajouter beaucoup d'autres exemples; mais il vaut mieux signaler quelques uouTeaux détails propres à démontrer combien l'épopée d'Ercilla exprime, à chaque page, les idées, les sentiments, toutes les tendances réfléchies ou passionnées, les lumières et toutes les aspirations de son siècle.
Une des habitudes ou, si Ton veut, une des manies de cette ère de renaissance était de citer fort souvent les anciens. Il en est résulté, pour beaucoup d'auteurs, je ne sais quel embarras et quelle gêne dans leur marche, et u» air de pédantisme grimaçant. Ërcilla touche à ce défaut, sans y prendre grosse part; il effleure recueil sans s'y briser. Il dénote le seizième siècle par quelque étalage de savoir, et ce savoir n'allonrdit point son allure..
Je ne parle pas ici de ce goût pour la* mythologie qui s'est prolongé môme jusqu'à notre époque, et qui est aujourd'hui beaucoup plus ridicule qu'il n'était autrefois. 1) ' est certain que dans les vers d'Ercilla la mythologie n'est plus qu'un jardin de fleurs poétiques, un parten^e de mëta> phores. Mars, Diane, Borée signifient clairement la guerre, la lune, le vent du nord; et s'il leur prête un sentiment de temps à autre, c'est pour animer son style et ses descriptions *. Ils ne sont plus des êtres allégoriques et qui interviennent dans l'action comme des personnages réels. Ercilla s'est montré en cela beaucoup plus sage que Gamoens. Mais pour avoir évité un des côtés dangereux de l'érudition chez ses contemporains, il n'est pas au-dessus de tout reproche. Il abuse de l'histoire elle-même. En nous retraçant le premier exploit de Lautaro contre les Castillans, de ce jeune barbare au service de Yaldivia, qui abandonne la cause de l'armée espagnole victorieuse pour rallier les Indiens fugitifs, et parvient à leur rendre la vie-
1 Cl. Araucaria, cb. ii, oct. &3-56.
iKTRODOCTfOll. CCXXVn
toire^, était-il donc nécessaire de comparer son action aax dévouements les pUis célèbres de l'antiquité, et d^en^tasser dans une seule octave les noms propres de quatorze célébrités grecques ou romaines» depuis Léonidas jasqnH Dentatus^? Lorsque Villagran, près d'attaquer l'armée araucane, s'arrête un instant interdit à la vue de la forR|î* dable position où elle s'est retranchée, était-il judicieux de le comparer à César qui hésite, sur les bords du Rubîcon, avant de franchir le fleuve et de s'écrier : « Le sort en est jeté ' I » N'y a-t-il pas ici un nouvel abus de la science? Les Araucans de Lautaro sont surpris dans l«ttr forteresse, à l'aube du jour,, par les soldats de Francisco Villagran, et ils sont tous égorgés par les vainqueuirs; était-il d'un goût bien judicieux de comparer le sang répandu dans le camp dévasté des barbares à celui dont Sylla inonda le Champ de Mars, ou à celui dont Nénon versa les flots dans Rome épouvantée * ? N'y a-t-il pas quelque recherche dans le rapprochement que fait Ercilla entre le vaisseau qui le portait au milieu de la tempête et la barque d'Amyclas ou le navire d'Ulysse ballotté par les flots*! Ou bien encore entre les travaux d'une troupe d'Espagnols qui construisent un fortin sur le Cerro de Penco, et l'ardeur soit des Tyriens bâtissant les murs deCarthage, soit de César lorsqu'il enferme dans des retranchements Tarmée de am adversaire à Dyrrachium •? Un soldat araucan franchit, en revenant vers les siens, un fossé d'enceinte; au milieu du parcours, pendant qu'il est encore en l'air, il tombe frappé à mort^; y avait-il raison de comparer sa destinée à celle
^ Cf. chant m, oct. 34-60.
« fOicf., oct. 44.
8 Cf. ch. IV, oct 94.
* Cf. cil. XV, oct. 47 .
5 lôid., oct. 10.
« Cf. cil. XVII, cet. 25.
■^ Cf. ch. XIX, oct. 13.'
cuucYiii mnoDucTioii.
de la colombe qu'Eurytion, le plus habile archer des Troyens, atteint presque sous la nue, dans les jeux qu'Énée préside en Sicile avec le roi Aceste ^? Nous pourrions multiplier les. faits analogues. Ils ne présentent pas des fautes qui tiennent au talent d*Ercilla; ils caractérisent son époque. Chaque écrivain aimait à faire parade de ses con* naissances historiques ou littéraires, et les allusions i l'antiquité étaient plus fréquentes que ne l'exigeaient les convenances. C'était du temps, et Ton a pu dire avec jus* tesse, pour les choses d'ordre littéraire, « que la lumière habituelle répandue dans l'atmosphère de chaque siècle n'est pas la môme, et qu'en chaque siècle elle varie ou variait selon les lieux et les conditions ^. » Lorsque le poëte visite la grotte de ce devin qui lui fait apercevoir sur une sphère la future bataille de Lépante, Ercilla ne manque pas l'occasion de montrer toutes ses connaissances en histoire naturelle, et consacre plusieurs octaves à la description des simples et des animaux que Fiton avait entassés dans une par lie de sa demeure '. Il prolonge cette peinture avec la complaisance d'un savant assuré de beaucoup apprendre à ses lecteurs. Et il ne se trompait pas en cela, à une époque où l'enseignement élémentaire n'avait pas encore répandu fort loin l'étude des trois règnes de la nature. Une seconde fois le poôte se trouve en présence du même enchanteur, et, dans la sphère où lui avait apparu la merveille de Lépante, il voit un abrégé de tout l'univers, toutes les parties du monde habitable, et il consacre à cette description le vingt-septième chant presque entier de son poôme épique. Les plus lointaines régions de l'Orient, la Chine même et le mystérieux Cathay, l'Afrique, les montagnes de la Lune, source du Nil :
» Enéide, V, v. 513-518.
s M. Sainte-Beuve, 24 octobre ISOi.
> Cf. Arauc.y ch. xxui,oct. 48-55.
INTRODUCTION. CtXXIX
« Besfos penacos âsperos pendientes Llamados hoy el monte de la Luna^ Nacen del Nilo las famosas fuentes ^ »
Toute l'Europe, qu'il a visitée avec Philippe, lorsqu'il était attaché comme page ou menino à la personne de ce prince, et que depuis, à son retour du Nouveau Monde, il parcourut une seconde fois, l'Espagne surtout et ses magnifiques colonies américaines, depuis le Mexique jusqu'au détroit découvert par Magellan; tous les pays du globe ont dans cette longue revue leur inventaire détaillé, et sont désignés souvent par un trait significatif. Mais ce qui ne manque assurément pas à ce minutieux catalogue de géographie, c'est le désir d'étaler une instruction alors peu commune, et peut-être aussi la pensée plus généreuse d'élever Tinlellîgence de ses semblables; et, à ce double point de vue, Ercilla était l'un des représentants les plus complets et les plus décidés de ce seizième siècle où l'enthousiasme el le pédantisme du savoir étaient unis à cette activité prodigieuse qui entraînait toutes les intelligences vers les réformes et d'immenses nouveautés.
Nous laisserions dans l'ombre un signe bien saillant de physionomie, une des originalités les plus attrayantes du seizième siècle, et que YAraucana reflète avec une singulière fidélité, si nous ne parlions de cette humeur noble et désintéressée, de ce dévouement fier, et de ce culte respectueux envers la femme, qui semblaient caractériser l'ancienne chevalerie et dont les mœurs espagnoles étaient fortement empreintes. Sous cet aspect, le poôme d'Ercilla est encore une excellente et curieuse justification de la théorie de M. Villemain. Les sentiments élevés et chevaleresques ont ici leur image, comme la passion du savoir qui tourmentait cette laborieuse époque, et comme ,
1 Cet. 18.
CLXXr INTRODUCTION.
rhistoire même da seizième siècle et les principaux évé- ' nements politiques ou religieux qui déterminaient sa grandeur. Les personnages les plus importants que le pofite met en scène, paraissent avoir reçu pour rôle de montrer combien, dans les âmes guerrières, toutes les magnanimes émotions ont leur place toujours défendue et respectée. L'honneur castillan est tellement énergique que, par une de ces prodigalités dont Homère et Le Tasse, eux aussi, s'étaient rendus coupables, le poète attribue aux ennemis mêmes de sa patrie, à ses héroïques adversaires de l'Arauco, la manière de sentir, le caractère altier et généreux qui distinguaient les gentilshommes espagnols. Homère n'avait-il pas donné aux guerriers troyens des qualités qui les font admirer à Tégal des rois pasteurs du peuple grec? Et Clorinde, Argant, Soliman, n'ont-ils pas quelquefois la^ tendresse, la grandeur et l'héroïque beauté descbeîs chrétiens? Cependant Achille est le guerrier qui domine de la tête entière tous les autres personnages del'/Zûicfe.Godefroi etRenaud sont les plus glorieux champions de la Jérusalem. Achille et Godefroi forment la cime étincelante des deux épopées. Dans V Araucaria, au contraire, malgré le courage et l'habileté des capitaines espagnols, c'est à Lautaro, à Caupolican, c'est à Tucapel, à Lincoya, à Rengo, qu'appartiennent les plus nombreux et les plus hardis exploits. Si la victoire définitive est le partage de TEspagne, l'héroïsme calme et superbe, le dévouenaent à la patrie, la résignation et la noblesse d'un cœur intrépide, qui sait souffrir et mourir, se rencontrent plus souvent dans l'armée des Araucans que dans celle de leurs antagonistes. Ercilla n'a pas dissimulé sur ce point la sympa- Ihie que loi inspiraient les hommes qu'il a^ait à cooii battre, Dans le Prologue de son poëmef, il semble vouloir désari mer d'avance, à cet endroit, les censures de ses critiques et montre combien, en effet, étaient dignes dçs regard
19TK0DUCTIO3I . CLXXX I
de toute l'EûTope, ces ennemis qui, mal armés et resserrés entre des citadelles paissantes, avec les seules ressources de Ja bravoure et de la fermeté, ont su défendre leur territoire et leur indépendance contre des agresseurs aussi vaillants et aussi redoutables que les Espagnols. Et le poëte, après cet aveu que la justice arrache à ses lèvres, déclare encore le peuple d'Arauco digne de plus de louanges qu'il ne pourra lui en donner dans ses vers *.
Don Ercilla lui-môme est, dans sa propre épopée, un véritable type de chevalerie. Il ne parle jamais de ses exploits, et, en honorant la valeur des autres, il sait se taire sur la sienne. Mais lorsque les incidents que la marche du poème fait passer devant nous l'obligent ou d'intervenir d^ sa personne ou de se prononcer à haute voix, il îe fait toujours avec celte énergie humaine et généreuse, qui nous rappelle involontairement les redresseurs de torts de la <( câballeria andante ». Au milieu de ce spectacle qu'offraient au nouveau monde l'insatiable soif des Espagnols pour la richesse et leurs duretés inouïes, Ercilla, qui avait mieux jugé les Araucans que la plupart de ses compatriotes, les justiOe dans ses vers, et il traite plutôt en amis qu'en vaincus les esclaves que le sort des armes livre en son pouvoir. A la suite d'un combat meurtrier, le poôlo, qui depuis cinq jours n'avait pas quitté son armure, résister au sommeil, dans le poste qui lui avait été confié* Son oreille était attentive au moindre bruit, lorsqu'il s'aperçoit que de temps à autre, du côté où gisaient les cadavres, se font entendre des soupirs tristes et prolongés. 1/^5 g'é/nissements semblaient errer d'un corps à un autre, et s'augmenter à chaque fois comme devant une déception nouvelle. C'était Tégualda qui, parmi les Araucans couchés morts sur la poussière, cherchait les restes de son époux,
* ce Prdiogo, p. t-2, édit. Baudry, Paris, 1840; p. 2-3, Bibl. Hivade- /leyra, Madrid, 1851.
CLXXXli INTRODUCTION.
afin de leur donner la sépulture. Ému de compassion en écoutant cette femme' si courageuse à exécuter le dessein de son chaste amour, touché de son histoire et de sa destinée amère, il adresse des consolations à l'infortunée, et va lui-même, avec les siens, Taider à retrouver le cadavre qui lui est cher. Lorsqu'ils eurent découvert la dépouille du malheureux Indien, Ercilla le fait porter jusqu'aux lieux où Tcgualda était attendue par ses propres serviteurs, et pour que, dans les périls de cette guerre, elle n'eût à souffrir aucun outrage, il l'accompagne avec quelques soldais, jusqu'au delà d'une sierra voisine. Là commençait pour elle une terre désormais sûre et oîi elle n'avait plus à suivre qu'un chemin facile *.
Les mômes égards miséricordieux et chevaleresqqes d'Ercilla envers la femme éclatent dans une autre circonstance. Il était d'avant-garde, et allait à la découverte dans un long et sombre défilé, lorsqu'il vit une Indienne dont l'extérieur annonçait une âme troublée traverser ie chemin devant lui d'une course rapide, il vola sur ses traces et ne tarda pas à atteindre la fugitive. Sa beauté était ravissante. Ercilla^ voulut savoir d'elle pourquoi elle venait seule dans ce bois épais et sauvage, et il la rassura contre l'effroi qui remplissait son âme. Il apprend d'elle que son nom est Glaura, et par quelle triste suite d'accidents ler- , ribles et romanesques elle a été obligée de fuir la demeure de son père, où elle vivait heureuse et respectée. Dans un dernier danger plus affreux que tous les autres, et coname elle allait devenir la proie de deux nègres impitoyables, elle a été délivrée par le vaillant Gariolano. Elle est devenue son épouse. La rencontre d'une troupe espagnole, continue-t-elle, les exposa l'un et l'autre à de nouveaux périls. Pour la sauver, Gariolano lui donna le conseil de se
* Cf. Araucana, cli. xx, oct. 2G-79, et cli. xxi, oct. I-I2,
1HTR0D1}CTI0K. CLXXXIIi
réfugier dans l'intérieur des bois, pendant qu'il irait tenir tête à leurs adversaires et mourir en combattant. De sa retraite, elle enteûdit le bruit affreux des armes, suivi d'ua profond silence. Lorsqu'elle sortit de son refuge, elle ne découvrit plus aucune trace de son époux ; mais elle ne pouvait douter qu*il ne fût mort ou captif. Elle n'a passuivi les chrétiens à Cauten ; mais elle n'ignorait pas qu'ils deraient revenir par le même défilé, et elle est venue se mêler à leur troupe dans l'espoir d'entendre parler de son cher Cariolano. Tel est le récit de la malhearease Glaora. Elle ne s'attendait pas à un retour rapide du bonheur. Mais son étoile voulait que don Ercilla lui-même eût été le chef de ces Espagnols que Cariolano avait bravés. Après une lutte opiniâtre, le poète, frappé d'admiration pour i'hé* roïsme du jeune barbare, fit rentrer les glaives au fourreau, et, vaincu par la bonté, celui que le fer n'avait pu désarmer,^ s'était attaché comme yanacona aux pas du capitaine auquel il devait Ja vie. Ercilla, ému de la rencontre inespérée des deuxamantSyleurdonneàtousdeux la liberté*. Un autre jour, à la suite d'une bataille, quelques Espagnols saisirent un Araucan qui s'était écarté de ses amis. On crut utile de lui infliger un châtiment exempraire pour frapper de terreur les tribus révoltées, et l'on ordonna de lui couper les deux mains. Sur un tronc d'arbre il pose la nâain droite; un coup terrible la lui tranche, et à l'instant il allonge avec fierté la main gauche, qui fut aussitôt séparée du bras et abattue, sans qu'il remuât les paupières, sans qu'une ride lui sillonnât le front. Avec hauteur, avec dédain du supplice, il présente alors la tête. Après quelques incidents d'une affreuse énergie, il les quitte, mais en les maudissant, et le lecteur est glacé jusqu'au fond de l'âme par l'expressiop de ses enthousiastes
i Cf. Araucaria, ch. xxvii, oct.61, et cli. xxviu, o^. 1-53.