‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 45 sur 124 · CLXXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CLXXXVI INTRODUCTION

pas avec une telle vitesse au cri de son fits bien^aimé, lors* qu'elle redoute pour lui quelque bête sauvage. Plus rapide dans son essor, Lautaro accourait au son éclatant et au premier tumulte de la guerre. Le manteau roulé autour du bras, l'épée étincelante, à Tinstant mftme, il se précipite, tout dépouillé, vers la porte, le barbare arrogant. Il n'a pas eu le temps de se revêtir de son armure. 0 perfide, ô inconstante Fortune I comme tu atteins à ton but par des moyens cruels I Le bonheur de tant d'années, en un moment, d'un seul coup, tu sais tout entier le faire disparaître!... De son pavillon sortait le fils de Pillan, et une flèche alla le chercher comme il venait. Dans son flanc gauche, ô sinistre destin! pénètre la pointe impitoyable, et elle plongea si droit, qu'elle traversa le cœur le plus vaillant et le plus intrépide que jamais ait enfermé poitrine

humaine Telle fut la puissance de la flèche acérée,

qu'elle étendit le barbare sur le sable, et ouvrit passage à de larges flots d'un sang noir, qui s'épanchaient avec abondance de ses veines. La pâleur couvrit son visage. Il roule un instant les yeux, et, dans un accès de rage et de douleur, son âme, détachée de son enveloppe mortelle, descend furieuse au séjour des enfers *. » Et ce n'est pas seulement le courage ou l'habileté de Lautaro qui lui attirent ainsi la sympathie et l'admiration d'Ercilla. Sa tendresse chevaleresque entre pour beaucoup darïs les préférences du poëte. Il est impossible d'assister à une scène plus touchante que celle de Lautaro et de Guacolda, où l'auteur décrit tour à tour les pressentiments craintifs, les inquiétudes, les larmes de l'épouse et les soins empressés, les consolations, les douces réprimandes de Lautaro, pour calmer l'imagination émue de sa compagne. A la vue de la douleur navrante et presque prophétique de Guacolda,

* Cf. ArauCy ch. xiv, cet. 14-lS. - '

INTRODUCTIOS. CLXXXVH

le héros est troublé lui-môme jusqu'au fond de Tàme, et il mêle ses larmes aux siennes, lorsque les cris des assaillants viennent l'appeler à d'autres devoirs et à ce combat oîi il rencontre la mort *.

Le caractère donné par Ërcilla à Caupolican est d*unc naflure plus fîère et plus indomptable encore; il résume, plus complètement que celui de Lautaro, les vertus attribuées à l'héroïsme des chefs. C'est lui qui mènerenscmb'e de la guerre. C'est lui qui inspire le respect et la crainte du pouvoir. C'est lui qui remet à Lautaro une petite armée d'élite et l'envoie contre l'Espagnol pour infliger à l'ennemi ses premiers désastres*. Après la mort de Lautaro, c'est lui qui dirige personnellement la résistance nationale des .Araucanos^ qui livre les combats, assiège les forteresses, punit ou récompense, applique au besoin commun de la patrie le courage des caciques les plus renommés, et lorsque la fortune trahit tous ses efforts, c'est lui qui par son inébranlable fermeté donne à tous les siens l'exemple de Ja force morale et leur apprend comment il faut mourir. Grand dans la défaite comme dans la victoire, victime d'une perfidie '^, comme Lautaro, il aborde ses vainqueurs avec la dignité d'un roi; c'est Porus, ou, si vous l'aimez mieux, c'est ce chef calédonien dont parle Tacite ^, et qui parut à Rome d'un air et avec un langage si hautains, devant le tribunal d'un empereur; mais Caupolican n'obtint pas le pardon que l'imbécile Claude laissa pourtant tomber sur Caractacus, et le supplice affreux qui lui fut infligé servit encore à relever sa gloire. Au lieu de périr par le fer, il devait expirer sur un ignoble pal *, et, comme il tardait à rendre l'âme, « six archers d'élite, qui avaient été préposés pour ce service, placés à une distance

* Cf. chant xiii, oct. 44-57. — » Cliant iv, oct. 86. — ' Cli. xxxiii,

oct. 56-65. *. Corn. Tacît., AnnaL, xii, 36-37. — * Cf. Arauc^

ch. xxxiv, oct. 17.

CLXXXVIII INTBODUCTlOîf.

(le trente pas, le visèrent tour à tour et lentement. Faits à tous les genres de cruauté, ils sentaient pourtant leur main trembler en lançant leurs flèches ; tant ils craignaient de frapper un tel homme, dont le nom et Tautorité étaient étendus si loin... Bientôt il ne resta plus aucune place à découyert ; la poitrine du guerrier était percée de cent flèches^.» Ercilla semble presque demander grâce pour ses compatriotes de l'atrocité d'un pareil châtiment. L'honneur, celui qui tient au sentiment moral plus qu'au préjugé de la race, et qui chez lepoëte dominait même l'utilité implacable des Espagnols^ confondue cette fois avec la passion de la vengeance, l'instinct de l'humanité et de la justice, lui inspirent ces nobles et glorieuses paroles :

(( Il me semble que je vois s'attendrir le cœur le plus endurci et le plus cruel, au récit de cette barbare exécution. Je n'y assistais pas, roi Philippe. J'étais parti pour une nouvelle conquête, celle d'une région lointaine et que personne n'avait encore visitée. Si je m'étais trouvé présent alors à Tucapel, le supplice inhumain eût rencontré un obstacle 2. » Ce que le poëte dit ensuite, ajoute encore à l'impression du tableau. Il nous peint la foule descendant des montagnes, incrédule et incertaine, presque en délire, qui accourait pour voir si réellement son chef était mort. Elle couvrait en masse compacte toute la vaste plaine, ne voulait même pas en croire ses yeux, à moins d'avoir touché le cadavre avec la main, et, même après l'avoir touché, chacun encore croyait être le jouet d'un rêve ou de l'imagination.

« Y, aun tocado, despuès le parecia Que era cosa de sueno 6 fantasia '. »

Les idées et les tendances chevaleresques d'Ercilla aimaient surtout à se produire sous les formes de cette ga-

» Araucana^ ch. xxxiv, oct. 29-30. — ■ laid,, oct. 31. — » Cf oct. 32-35 ; oct. 34, v. 7-8.

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