INTRODUCTION. CLXXXIX
ianterie courtoise qui était Vapanage da seizième siècle en Espagne, et dont une foule de causes dÎYerses avaient fait une loi impérieuse à tout cœur loyal et bien placé* Noos pourrions de ce propos citer ici des preuves nombreuses. Qu'il nous suffise d'en indiquer une ou deux. Ainsi au dix» huitième chant de VAraucana^ et aussitôt après l'apparition merveilleuse dans laquelle Bellone lui a révélé la bataille de Saint-Quentin, au moment même où cette bataille couvrait de gloire Philippe II à l'autre bout du monde, un autre pro* dige éclate sous les yeux du poète. Il voit à ses côtés * une femme qui étale sous ses yeux d'admirables spectacles, l'existence fulure de sa patrie; et, bientôt après, la vie du poète lui-même se trouve mêlée à toutes ces merveilles lointaines, par l'un de ses plus doux accidents. Sa révélatrice surnaturelle veut mêler au bruit et aux fureurs de la guerre dont elle a prolongé l'image, une matière plus gracieuse et plus souriante : «r Tourne tes regards, lui dit-elle; contemple la beauté des dames espagnoles. Certes, en voyant quels trésors elles renferment, je reste surprise que l'amour n'embrase pas toute la terre*. wLe poète dirige ses yeux vers Tendroit qui lui est indiqué, et à l'instant il apetQoU, ditily un paradis^. Laissons de côté la peinture du site charmant où se trouvent toutes ces roses, o Les dames de cette enceinte, ajoute l'aimable écrivain, disciple de Garcilaso, étaient celles qui florissaient dans l'heureuse Espagne *. » Mais voici qui va devenir plus précis encore, plus délicat et plus personnel. Un mouvement d'une vitesse et d'une impétuosité singulières lui fait quitter la cime de la haute montagne où Bellone l'avait élevé pour qu'il pût de là contempler la guerre de son souverain dans les Flandres, et il distingue, une fois dans la plaine, plus nettement tous les objets qui l'avaient enchanté, mais qu'un
1 Araucaria, cli. i^vni, oct. 29. - « IbUL, oct. lîî. - »/^'/., oct CC. — * IbiJ., oct. G8.
. tl.
CXC INTRODUCTION
voile dérobail encore eo partie à sa vue *. Il aspirait à s'informer de ces daines ravissantes, de l'une d'elles surtout qui vit la fortune d'Ercilla enchaînée à ses lois : « Elle était d'un âge tendre, dit-il, mais elle montrait dans son calme la prudence de l'esprit mûr; et à me regarder semblaient l'enhardir son étoile, son destin et mon bonheur. Et moi qui désirais connaître son nom, vaincu et docile aux attraits de sa beauté, j'aperçus à ses pieds une devise avec ces mots : a De la tige de Bazan, dona Maria ^. » Bientôt il se réveille de son rêve extatique, et les cris des barbares le ramènent aux plus tristes réalités *. Heureux poète qui, reflétant dans son œuvre magistrale toutes les grandeurs de sa patrie, sait encore, auprès de la gloire guerrière de son souverain, nous retracer une image de sa propre fortune, et se faire présenter, comme en un mirofr fidèle^ au milieu de Thôrreur môme des combats et du tumulte de la rébellion, la douce et paisible figure de celle qui devait un jour ôtre sa compagne !
Je vous ai promis un autre exemple de ces haJbitudes galantes et courtoises qui distinguaient les hommes d'un autre âge, et qui semblaient être devenues pour eux une obligation aussi réelle que la bravoure à toute épreuve. Vous le rencontrez aux chants xxxii® et xxxiii® de VAraucanûy dans l'épisode de Didon.
Il n'est aucun des lettrés dont les yeux parcourent nos pages, qui n'ait lu dans la Divina Commedia le jugement sévère porté par Dante contre l'épouse infidèle de Sichée :
« L'altra è colei che s' ancise amorosa E ruppe fede al cener di Sicheo *. »
Pour cette seule faute, il la condamne au cercle des luxurieux, au souffle de l'ouragan sans repos, de « la hufeta infernal, che mai non resta *. w Mais tous les poëtes n'ont pas
i Araucana, ch. xviii, oct. 70-71. —*Ibid.^ oct. 7e-73. — » Ibid., oct. 74. — *-/>e//' Inferno, capitolo v, 61-62. ^^Ibid., v. 31.
IXTRODUCTTON. ' CXCi
consenti à se soumeUre, comme Dante^ à la tradition de Virgile, et de bonne heure la protestation flatteuse a commencé au moyen âge. Pétrarque, admirateur pourtant, lui aussi, de Virgile, n'a pas accepté la rude sentence de^ l'antiquité. Dans son Trionfo délia Castità^ il parle de cette malheureuse reine « que pousse au trépas le pieux amour de son époux, non pas celui d'Énée, comme on le public généralement :
Dido
Ch' amor pio del suo sposo a morte spinse, Non quel d' Enea, com' ô '1 pubblico grido ^ »
Une seconde fois, dans son Africa^ le même poëte a défendu la pauvre reine, et les vers latins de Pétrarque renferment, pour ainsi dire, le résumé succinct de l'épisode que devait développer Ercilla. C'est à la cour même de Syphax, c'est dans un festin offert par le prince numide \ Lélius, le lieutenant et l'envoyé de Scipion, qu'un jeune poëte, qui semble prophétiser le chant futur de Virgile, proteste d'avance contre l'assertion de VÉnéidey et, par anticipation, répare envers la princesse l'outrage et les calomnies de la renommée :
« Mox aspernata propinqui
Conjugium régis, cum publica vota suorum Urgerent, veteris non immemor illa mariti, Morte pudicitiam redimit. Sic urbis origo Oppeliit regina fercx. Injuria quanta Hinc fiat, si forte aliquîs, quod credere non est, Ingenio confisus erit, qui carminé sacrum Nomen ad illicites Judens traducat amores* I »
L'Espagne, le pays par excellence de la courtoisie héroïque, s'est m.ontrée plus opposée encore à l'injurieuse tradition qui pèse sur la fondatrice de Carthage. Il est môme
* V. 10-12. — « Africa, m, 421-428; édit. de feàlo, p. 1287.
CXCII INTRODUCTION
résulté de cette manière de voir beaucoup plus conforme à Tesprit des n libres de cabailerias », que les poètes castillans ont nourri contre Énée une sourde rancune; ils n'onl plus considéré en.Iui que l'offenseur de cette Ghimène calomniée, que Tauteur indirect des bruits qu'accrédite et propage la parleuse aux centyoix, a la parlera Fama», «la vocinglera Fama», comme ils disent de l'autre côté des monts*. L'un d'entre eux, Romero de Cepeda*, va môme jusqu'à prétendre qu'Énée avait trahi les siens, et qu'il a contribué, par ses menées déloyales, à la destruction de sa patrie. La tragédie a exprimé les mêmes griefs que tous les autres genres littéraires. Cristôbal Virués, que nous retrouverons, comme Cepeda, parmi les poètes épiques de la Péninsule, a consacré son ElisaDido ^ à la même pensée de réhabilitation. A ses yeux, la reine de Carthagene se frappe de sa propre main que pour garder sa foi à la mémoire de Sichée, que pour se soustraire à la nécessité d'épouser larbas; et, chose digne de remarque, le drame qu'il consacre à cette pensée galante et morale, tout espagnole, est aussi le premier essai où l'Espagne ait réussi, malgré les défauts inhérents à l'époque, à s'élever, par l'imitation de nos vieux et indestructibles modèles de la Grèce, à un plus haut degré d'ordre et de régularité classiques *. Lope de Vega, dans le prologue de sa Circe^ reproche, comme tant d'autres, au prince des poëtes latins,
1 Ercilla lui-même donne à la Renommée la première de ces épithëtes. Jovellanos la reproduit dans ses Letrilias {Bibl. Rivad,^ t. XLVI, p. II), et il lui donne ailleurs la seconde dans un petit poëme burlesque : ^^^uei'o reiacion, etc. {hc» ci7., p. 15).
* Cf. Obras de Romero de Cepeda, Sevilla, 1582, in-4 ; El infeliceroiA de Elena^ Reyna de Esparia par Paris,
^ Le chef-d'œuvre de Virués est son Monserraie; mais^ comme la plupart des poëtes espagnols ses contemporains, il n'est resté étranger à aucune forme du talent, ni à la poésie descriptive, ni à la poésie didactique ou à la satire. Mous aurons occasion de dire quelques mots sur soal théâtre. Sa Didon en est la meilleure pièce.
* Cf. Ticknor, Htstory of Spanùh LiteraturCy t. II, p. 29-30.
nmoDucTiON. cxciii
d'avoir déshonoré Didon : a Haciendo i Elisa Dido Ud deshonesta, habiendo sido mujer tan casU, como repre* hende Ausonio *. »
Cependant nul autre plus qu*Erciliane cherche à rétablir la chaste illustration de la princesse compromise. Un jour, lui et ses compagnons revenaient vers les retranchements espagnols. Aucun fait important ne signala leur retour. Mais un incident de conversation amena an récit détaillé et la réparation d'honneur dont nous vous parlons ici.
t Bibi, Hivaieneyra^ X. XXXVIII, p. A9t ; Obms no dramâtiea* db Frey Lope. — Nous ne sommes pas surpris de voir qu'an écrivain de notre siècle^ qui tant de fois s'est pla à décrire les types réminins dans toote leur grâce et lear énergie, que Sir Walter Scott ait deox fois, même en lNidi> nant, prêté sa plume à la réhabilitation de la reine de Garthage.Cooniltes les pièces préliminaires de Péveril da Pic : !• dans rintrodoction : « Pour parler nettement^ dit-il, la noble comtesse de Derby est loin d'avoir antaot de motifs pour m'attaquer que Didon en aurait à Ikire valoir cootre Virgile, pour le scandale posthume dont il a cliai^ sa mérooiiv ; » f dans Ja lettre servant de préface ; nous y lisons ces mots : « £iJepeot m'avisiier on dommages et intérêts, comme dans Je procès de Didon corAr^ y\rf^W. • Mais ce qui peut étonner davantage, c'est de ^oït l'antoriié nêoie det anciens et l'exemple d'Ausone allégués par Lope de Vega. Noua Usons, en effet, dans les Œuvres d'Ausone cette gracieuse épigrammc :
Illa e<;o sum Dido ToUn quam eonspicis, botpes,
Asvimilata nodis polchnqae mirificis.
Taiis eram, sed non Maro qnam mihi fioxit, eral aieos.
Vira nec ineeslis lœta eopidinibos.
Natnque née Aueas TÎdit me Troins BiiqatM,
Nec Libyain adreDÎt elassibos lliaeis.
Se«i fiirias fugien» atqae arma proeaeis larbae,
ServaTÎ, fateor, morte pudicttiam, Pr'Clore transfizo, castos qaod pertulit entes,
lfi>n furor, aot lœto crudns amore dolor. Sic ceciditM joTat ; tisi sine Ynlnere famc ;
Ulta rirum, positis moenibos, oppelii.
Invida cor in me stimnlasti, M nsa, Maronem,
Fingeret ut nostrs damna pndicitûeT Yos magis bistorieis» leetores, crédite de me,
Quam qui forta deAm coocubilosque canant, Falsidici Tates, temerant qui carminé rerum, • Humaoisque de«» assiroîlaut ▼itii». » . ^»
^ (Anson., Opéra, Eptgr. CXl.)
Du resto, la petite pièce d'Ausone ne donne pas la première date i laquelle remonte l'apologie de Didon. Ausone lui-môme ne faisait quo
CXCIV INTRODUCTION
Ercilla cheminait, causant avec les soldats de Castiiledcla fidélité et de la constance des Indiennes, dont ils venaient d'avoir un nouvel exemple. Le poôte louait, bien qu'elles fussent des sauvages, Tamour inébranlable d'un grand nombre et leur ferme persévérance. « Non, disait-il, la chaste Didoa elle*mème ne garda pas à son époux la foi d'un plus sévère amour ^» Là-dessus, grands débals ; un jeune homme, qui prêtait l'oreille, arrête Ercilla, et déclare que Didon ne lui semblait pas si pure ni si austère; que, dans V Enéide de Virgile, on la voit, enflammée d'un amour licencieux, poursuivre la fin coupable de son désir, et outrager le serment consenti à Sichée, son époux, a Devant une offense aussi injurieuse, devant une attaque aussi cruelle, et quand le guerrier invoquait le plus imposant des témoignages contre l'honneur de cette reine fameuse, je crus qu'il était raisonnable de lui montrer dans quelle profonde erreur ils étaient plongés, lui et tous ceux qui m*écoutaient ; car ils partageaient la même opinion. J'avançai que le poëte de Mantoue, voulant embellir son brillant Énée, parce que César Auguste-Octavien se vantait d'être issu de la race du héros, avait tenu contre Didon
traduire les Grecs, et Ton peut consulter quelques distiques anonymes, pleins de charme, dont ceux du poëto latiQ ne sont que l'heureuse paraphrase :
Elxôva Otoittvtta» xdXXtl Xaiiicojitvr^v.
ToÎTi j«.iv Y(vi|Ai)v* àXX' ow v6ov, olov ôxodsi;,
Ol»$l YÀ9 Alvtlav icot' ivi^poxov, où^k /pôvom
\\'kkà ^i« çtvTfovffa ^lapSdbtv ù{«.tvai«iv,
nf,Ça xa-cà x^vt^ eâff^avov â{«.çi-co;iov.
Toîa xat' ^{itTi^^ ^t^iftttxo vu^povûvi];.
[Epigr, Grœc, lir. VIÎ, édit. Froben. Bile, 1549, p- 4*0; cf. é'it. de Francfort, par André Wechel, 1600, p. 460.) 4 Arauc.^cXu xxxii, oct. 43.
INTRODUCTION. CXCV
un indigne langage et l'avait flétrie dans son récit injuste etmensonger; qu'il est facile de voir par le calcul des temps que la vie d'Énée a précédé d'un siècle celle de Didon. Ils restèrent surpris de m'entendre dire que Yirgileeûtainsi calomnié cette reine; et tous me demandaient, me pressaient de leur raconter l'existence et les courses errantes de l'infortunée. Je pensai que je trouverais moi-même une distraction en essayant de soulager l'ennui de leurs fatigues. Je me retraçai le souvenir des événements, et je commençai la narration en ces mots ^. n Alors le poète déroule la véritable légende de Didon. L'épisode n'est pas pour lui un simple divertissement d'étape et destiné à combler l'intervalle qui sépare l'accomplissement de sa mission, de sa rentrée au camp espagnol; il est aussi une leçon de vérité, un avertissement donné à tous ceux qui condamnent, sans y réfléchir, l'honneur de la fidèle Didon. o Pour dire le bien, ajoute-t-il, l'heure est toujours opportune 2. » Il refait l'histoire^ de Didon, nous dépeint toute sa vie, à Tyr et à Carthage. Son pur et chaste amour, sa douleur lorsque Sichée lui est enlevé par un crime; son habileté, sa prudence pour échapper avec ses trésors à la poursuite d'un frère avide et barbare ; la sagesse qui préside à la fondation de son royaume nouveau sur les côtes de la Libye ; rien n'est oublié par l'éloquent panégyriste. Mais où il dé- 1[>loie particulièrement tous les efforts et toutes les richesses de sa plaidoirie, c'est lorsqu'il représente Didon pressée de s'unir à un puissant voisin, au fougueux larbas, et déjouant, par une résolution suprême, les instances du sénat de Carthage et celles des envoyés du roi des Massyles. Devant tout son peuple assemblé, elle se détermine à se frapper du fer sur un bûcher, afin de soustraire sa ville chérie aux menaces du prince africain., et pour «conserver
* Araucaria^ ch. xxxii, oct. 44-i7.
* Ibid, , oct. 53.
CXCVI INTRODUCTTOir.
sans insulte et sans tache l'honneur d'un lit chaste et solitaire *. »
« Pues, sin peligro vuestro^ desta suerte Saldrà cl errado larbas de su engaiio, 1
Y yo conservaré con mas pureza I
. Del casto y iriudo lecho la limpieza *. »
Tels sont, aux yeux d'Ercilla, poôle réparateur, les faits exacts et incontestables de la vie de Didon. u Le renom de cette reine, s'écrie-t-ii en finissant et au moment où la troupe attentive achevait sa marche, le renom de cette reine a été outragé. Virgile^ sans égard {sin miramiento)^, a falsifié son histoire, et n'a pas tenu compte de sa chasteté glorieuse, afin de donner quelque parure à ses propres fie- ^ lions. Poursuivie par une importune recherche, lorsqu'elle pouvait prendre un époux au lieu de se brûler, ne la voyons- , nous pas préférer la flamme du bûcher à l'hymen ^?» |
Ainsi Ercilla prenait en main la défense de celles qu'un Espagnol courtois ne laissait jamais opprimer devant lui. Ainsi, son bel ouvrage exprimait par un côté nouveau ce seizième siècle dont nous l'avons vu reproduire l'esprit sous tant d'aspects divers. Ainsi donc, s'il suffisait pour un poème épique de représenter avec quelque fidélité l'époque même où il apparaît, de résumer les idées, le savoir et les sentiments d'un siècle, ses aspirations et ses plus éclatantes attitudes, on peut dire que V Araucaria se prêterait à merveille aux exigences de la définition ^
Mais nous avons établi nous-même qu'une épopée nous offrirait en vain un pareil caractère; qu'il faudrait encore
1 Araucam, ch. xxxiii, oct. 17-54. — « Ibid., oct. 48. — » Ibid., oct. &4. V. a. — * Ibid., oct. 54, v. 0-8.)
^ Elle est tellement conrorme à la nature intime de Tépopée, qu'elle s surfi à Télite des critiques allemands et français pour leur faire déclarer que le Don Quijote de Cervantes tenait lien à l'Espagne d'épopée nationale, parce qu'il renferme le tableau animé de la vie et du caractère des Espagnols. (Voir M. Antoine de Latonr, Études littéraires sur CEspagm contemporaine, 18G4, p. 308-309.