‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 50 sur 124 · CCXXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CCXXXII INTRODUCTION

propos se faisaient entendre, et l'on murmurait contre un chef devenu odieux. Cependant la terreur contenait tous les esprits et personne ne se fût écarté du moindre de ses ordres. Mais sa prudence lui fit redouter à la fin un retour du sort. Il sentait s'affaiblir la subordination de ses guerriers, devant ses entreprises malheureuses. La bonne fortune provoque Tobéissance; les désastres contions la refroidissent ; et, pour tenter encore la destinée, pour qu'il n'y eût aucune ressource dont on pût l'accuser d'avoir négligé l'emploi, il s'arrête à un projet qu'il fit connaître aux caciques, lorsque déjà par ses soins les munitions, les projectiles étaient tout préparés, et qu'une foule de combattants avaient reçu Tordre de se disposer pour le premier appel. Il aniionce alors qu'il veut donner l'assaut à la forteresse, en plein midi ; qu'un espion sûr lui a fait savoir que la troupe chargée de la défendre est aveuglée par la sécurité et l'insouciance, peu nombreuse, composée de recrues et sans armes ; que le gouverneur est absent avec l'élite de ses troupes, et résolu à ne revenir sur ses pas qu'après avoir soumis la nouvelle contrée qu'il vient d'envahir; qu'ainsi la place ne pouvait recevoir aucun secours; l'assaut était donc facile et devait leur livrer toutes les têtes à trancher. Le respect attaché à l'autorité de Caupolican et la hardiesse de son langage entraînèrent encore tous les avis. Aussitôt le chef barbare, ses plans bien arrêtés, s'entretient avec Prano, son émissaire rusé et fidèle. Lorsqu'il est exactement instruit du rôle qu'il .doit remplir, celui-ci s'aventure vers la place, sous un costume simple et rustique qui prête à l'illusion et à la confiance. Sous les dehors d'un Indien fugitif, il observe la forme de la citadelle, où est sa force, où est sa faiblesse. Avec une grande habileté, il essaye de sonder tantôt l'un et tantôt l'autre; il cherche un cœur prêt à recevoir son secret et à devenir son complice. D'épreuve en épreuve, il tomba dans

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un piège et se laissa tromper par la finesse d'un autre barbare, ryanaconaAndresîlIo, auquel il dévoile son stratagème et les glorieuses espérances des Araucans. L'yanacona feint de céder àses suggestions et doit lui-même, le lendemain, se rendre auprès du cbef suprôme, pour régler avec lui Texécution de l'entreprise. Lorsque Prano et Andresillo se furent séparés, Tyanacona, Tâme remplie d'une joie perfide, court révéler au capitaine Reinoso tout ce qu'il vient d'apprendre. Reinoso reste surpris et confondu. Puis ils conviennent entre eux que, le jour suivant, Andresillo, à l'heure et au lieu choisis, irait s'entretenir avec Caupolican. L'Indien accomplit les vues de son capitaine. Il affirme au général de TArauco tous les détails qu'il con* naissait déjà par ses émissaires, et s'engage à lui livrer la victoire. Il l'excite à diriger ses soldats vers la place et à les ranger en bataillons à un mille de l'enceinte ou plus près encore. Là, ils attendront le signal qu'Andresillo doit leur donner. Lorsqu'il eut pris tous ses renseignements et observé tout ce qu'il lui fallait savoir, l'yanacona revint à la forteresse, et fit à Reinoso avec des détails minutieux le récit complet de sa mission. C'est à ce moment que les trente cavaliers espagnols partis de Gauten avec Ërcilla, entraient à Tucapel.

La nuit se passe en préparatifs de tous genres ; on dispose les instruments de guerre ; on examine les fossés, les fortifications; on désigrfe son poste à chaque soldat. Ainsi les deux armées s'apprêtaient de part et d'autre avec confiance et mystère. Mais qu'elles étaient loin d'avoir mômes destinées I Une dernière fois la fortune de Caupolican devait venir échouer contre les batteries espagnoles. Les barbares se précipitent à l'attaque; mais combien leur bravoure est trompée ! Ercilla pousse un cri de pitié à la vue des Araucans fauchés par les boulets : « Dieu toutpuissant! dit-il, quel fracas épouvantable I Que de corps

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abattus dans cette foule malheureuse, qui tombait en aveugle dans le piège où elle croyait nous surprendre ! Qui pourrait retracer ce triste massacre, les décharges effrayantes d'une formidable artillerie, Touragan impétueux des projectiles que tout à coup et tous à la fois elle lance sur fes agresseurs! » La tuerie fut horrible, et il faut songer, pour avoir sous les yeuxun spectacle analogue, à quelques effroyables massacres de Tlnde anglaise. Le poeie n'épargne au lecteur aucune tristesse de ce cruel tableau. Les cavaliers sortent des remparts pour achever les fuyards. Vaincus, écrasés, les Indiens, après quelques retours offensifs, se dispersent de toutes parts; et, pour châtiment exemplaire , suivant le sanglant usage de répression accrédité parmi les Espagnols, treize caciques faits prisonniers, expirent attachés à la bouche d'un canon. Après cet échec décisif, Tastre de Gaupolicaù allait pâlir et disparaître. Déjà, quoiqu'il eût obtenu les suffrages des principaux Araucans pour sa nouvelle entreprise, cependant aucun guerrier de renom n'avait consenti à le suivre à Tattaque de Tucapel, parce que, dans l'exécution de son projet, ils voyaient que leur général usait de fraude et de ruse. Ceux qui dans tous les exploits périlleux avaient coutume de marcher au premier front de bataille, estimèrent vilenie et lâcheté de surprendre un ennemi au dépourvu. Ils regardaient comme indigne de louanges une victoire obtenue par de telles manœuvres. Aussi leur généreuse arrogance les déroba au désastre commun, et ils semblèrent gardés à TArauco comme une réserve pour son avenir. Gaupolican resta brisé, décrédité. Des flots de sang avaient été répandus , sans que la cause de la patrie eût reçu vengeance. La foule était remplie d'épouvante, l'espérance flétrie. Les soldats furent congédiés, avec ordre de se tenir prêts pour se mettre en mouvement au premier signal. Le chef des Araucans voulait ajourner ses

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projets à Tbeure où les destinées contraires eussent cessé de le poursuivre. Retiré tantôt sur une montagne déserte, tantôt dans un village, il ne garda près de lui que dix guerriers, compagnons sûrs et intrépides. Il choisis* sait des abris mystérieux, n'occupait jamais longtemps le même, afin de dérober toutes ses traces, et la terreur maintenait ses peuples dans l'obéissance. En vain les Espagnols poursuivirent leurs rechercbes; en vain ils dirigèrent sur tous les lieux d'alentour leurs surprises nocturnes, et attaquèrent les villages les plus éloignés. Aucune incursion, aucun châtiment, aucune récompense ne pouvait leur procurer sur le refuge de Caupolican un indice rêvé* lateur.

Il vînt pourtant un jour où la trahison se joignit à la puissance des armes pour livrer aux Espagnols leur redoutable ennemi, et ils usèrent mal de cette fortune heureuse. Un Indien tomba captif entre les mains d'un do leurs détachements. Vaincu par des présents et par des promesses, il leur dénonce l'asile du héros qui s'abritait alors entre des précipices et des marais, au sein d'un bois épais et profond, dans un site fortement retranché par la nature. Le jeune barbare se propose lui-môme comme guide à des soldats espagnols , au milieu des ombres de la nuit, par un sentier étroit et inconnu, jusqu'à la retraite de Caupolican. Bientôt sa demeure livrée est enveloppée par les armes. Le courage et l'adresse ne firent pas défaut au vaillant barbare, dans ces derniers et périlleux instants ; mais lorsqu'il eut été conduit, enchaîné, dans le fort de Tucapel, et que la ruse même lui sembla inutile, il avoue à Reinoso qu'il est réellement l'ennemi qu'il faisait partout poursuivre. Il rappelle avec fierté ses actions les plus glorieuses : « C'est moi qui ai fait tomber Yaldivia devant Tucapel, dit-il; c'est moi qui ai détruit Puren; c'est moi qui ai anéanti Penco jusque dans ses fondements ;

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c'est moi qui ai gagné tant de batailles; mais le ciel a changé et s'est déclaré contre moi, et, avec tout mon cortège de victoires et de triomphes , m'enchaîne devant toi pour solliciter une existence dont la durée ne saurait être longue désormais ^. n H demande la vie; mais il la demande avec noblesse, avec éloquence. Il fera accepter par les Araucans la loi du Christ; il leur fera déposer les armes et jurer obéissance à l'Espagne. Cependant, si Reinoso veut le frapper du glaive, il est prêt à Tune et à l'autre fortune. Quand il eut fini de déclarer ce qui précède, le guerrier, traité avec plus de rigueur et de précipitation que de prudence, fut condamné au supplice dont nous vous avons entretenus *. Il voulut être baptisé et devint chrétien. La lumière de la foi éclaira l'infidèle; et, le jour même où Dieu changea son âme, au milieu d'une troupe nombreuse de gens bien armés, il fut entraîné pour subir la mort qu'il bravait, avec l'espérance désormais d'une vie meilleure. Le tableau de la mort de Caupolican forme une des pages les plus pittoresques, les plus saisissantes et les plus pathétiques de l'épopée entière. Rien ne put abattre ce grand courage. Le héros semblait sourire à ra£freuse mort; il demeura aussi paisible que s'il se fût assis sur un lit nuptial :

« Sosegado quedô de la oiaoera

Que si asenlado en tâlamo estuviera ». »

Jamais Caupolican n'avait paru plus majestueux dans les batailles que durant le supplice ignominieux qui lui enlevait la vie, et jamais il ne sembla dominer mieux de toute sa grandeur énergique et virile, ses courageux mais cruels vainqueurs.

* ce Arauc.y ch x%xiv, oct. 8.

'Cf. *w/>ra, p. CLXxxvii-CLxxxviii.

• Cf. Arauc, ch. xxxiv, oct. 28.

IKTRODUGTIOll. CCXXXYII

Ici était marqué le terme réel du poôme, si Ercilla n'eût consulté que ses sentiments d'admiration et de sympathie pour ces barbares indomptables. Le héros que nous avons eu sous les yeux au début même de VArawana^ celui dont rhabileté a conduit toute cette guerre, pendant les trois divisions de l'épopée, succombe* au trente-quatrième chant, sous les coups de la perfidie, d'une manière atroce; mais il ^e montre toujours digne de lui-même. Avec lui a disparu le grand péril de TEspagne, et Touvrage avait ainsi un dénoûment naturel. Mais le poGme n'était peut-être pas assez complètement national, et c'est le défaut que l'orgueil patriotique de la Gastille lui eût le moins pardonné. Le but que le poète veut atteindre, nous l'avons dit, est l'illustration du règne de Philippe II, son maître, la gloire de don Garcia et l'immortalité des armes espagnoles. Aussi s'apprête- 1- il à suivre dans une phase nouvelle la guerre dont les résultats ne sont pas douteux pour sa belliqueuse et chrétienne imagination, bien que le découragement l'ait bientôt après saisi au milieu de sa carrière, et qu'il ait laissé à une autre plume, moins fière et moins hardie, le soin de continuer le récit de cette entreprise lointaine.

Caupolican, dans son altier mais adroit langage, avait fait entendre à Reinoso que, s'il était condamné à mourir, TArauco ne manquerait pas d'un chef pour le gouverner, qu'il y aurait sur l'heure mille autres Gaupolicans, et que pas un ne serait aussi malheureux que lui. Et en effet sa parole prophétique parut se réaliser aussitôt. A peine a-t-il expiré, que l'idée de la vengeance fermente dana toutes les âmes. Ni le supplice outrageux, ni la perte d'un capitaine aussi habile, à laquelle se rattachaient, pour l'Espagne, de plus belles espérances, ne contribuèrent à les effrayer. Loin de là, irrités par l'injuste condamnation, les Araucans s'abandonnèrent à une nouvelle fureur. Les

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uns ne songent qa'à se relever de leur opprobre ; les autres espèrent la dignité et les insignes du pouvoir; tous aDÎ- * ment et enflamment la passion du peuple pour la guerre. Golocolo invite les' caciques à se réunir en conseil dans une retraite solitaire et mystérieuse. Sans doute, au sein ' de cette assemblée de chefs et de nobles, la rivalité des émules ambitieux allait soulever de furieuses discordes, comme dans 1 jélection précédente et dans presque toutes leurs délibérations; mais Ercilla n'a pas commencé cette peinture. Il promet au roi Philippe de décrire les détails de la réunion guerrière, de lui rapporter les paroles du vieux cacique, Nestor de l'épopée espagnole. Il se propose de faire encore bien des récits ; mais il ne s'est pas montré fidèle à cet engagement. A deux reprises différentes, il revient au conseil public des Araucans, mais toujours il l'abandonne pour d'autres soins.

Sa première interruption devait le reporter en Europe, ff Je veux, dit-il, entreprendre une longue route dans une antre direction et ramener mes pas vers notre pôle ^ t Mais il se reprend aussitôt^ et poursuit son œuvre par la narration d'un voyage de découverte, que don Garcia entreprit vers le sud. Garcia pouvait croire, en effet, après tantdevictoires, que les rebelles étaient écrasés, etqueReinoâOjdansTucapel, suffisaitpour disperser les derniers débris de l'insurrection. Avant môme que Caupolican eût été fait prisonnier et condamné au supplice, Ercilla alla rejoindre le gouverneur à VImpériak. Don Garcia y avait rétabli Tordre et la justice. Il parcourt la province volcanique de Villarica, celle de Valdivia. Partout il recrute son armée, et il semblait croire que le meilleur moyen d'assurer la conquête était de l'étendre. Les populations tremblantes lui livraient passage. Elles espéraient que les forêts

* Cf. Arauc.y cli. xxxiv, oct. 44.

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infranchissables et Tâpre défilé d'Ancad suffiraient pour arrêter la marche des envahisseurs.

Don Garcia avait déjà franchi toutes les limites atteintes par ses devanciers. Alors commença pour le général et son armée une lutte bien différente de celle qu'ils avaient soutenue jusque-là, le duel contre la nature, la vie dans les forêts vierges, inextricables, la rude entreprise du pionnier. C'était une montagne à franchir, puis une autre montagne, un bois touffu, épineux, et un autre encore, et cent autres. La perfidie d'un guide se joignit, pour les désespérer, à tous les obstacles des « espesuras o , où il fallait frayer le passage avec la hache. Égarés, ils avaient à percer un véritable tissu de fourrés et de futaies. Le ciel aussi joignit ses tempêtes aux embarras d'un sol marécageux. Les chevaux étaient abattus, les hommes découragés, les vêtements, les chaussures en lambeaux. Outre ces fatigues inouïes, la faim, l'affreuse faim, les étreignit de ses souffrances, et ce ne fut qu'après avoir erré sept jours à travers ces terrains horribles, que la nature semblait vouloir interdire à l'explorateur, qu'ils virent enfin se dérouler devant eux la baie d'Ancud et son immense littoral. Là ils retrouvèrent le courage, la santé et la force. Au milieu d'un peuple bienveillant et primitif, l'armée espagnole continue son voyage vers le sud, en côtoyant la rive sinueuse et sans quitter la grève du détroit. Le vaste archipel de Ghiloé se déployait devant les yeux de don Garcia et de ses compagnons. Je supprime une foule d'incidents de ce curieux récit, et la reconnaissance qu'Ercilla luimême, avec quelques jeunes audacieux, va faire de plusieurs lies dans cet archipel inconnu. Vous trouverez ces détails dans le développement du poème. Enfin, arrêté par les flots, en face même du lieu où le détroit se confond avec la mer et forme un immense et impétueux desaguadero ; effrayé aussi par les rigueurs de l'hiver austral, don

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Garcia songe avec douleur à se replier et à ramener ses soldats . Revenir par Ie3 mêmes chemins est une entreprise l impossible. Mais un Indien expérimenté propose de les conduire par des routes plus faciles, et, à travers une épaisse et profonde forêt, le guide ami etfidèle les rdLmènekV Impériale, ''

Bientôt la réunion dans cette ville de tous ces jeunes guerriers, vaillants et hardis, inspire Tidée d'une joute et d'un tournoi, où chacun pût faire éclater son adresse et sa bravoure. Un incident imprévu troubla cette fête. Tous en lirez le récit dans la vie d'Ërcilla. Par suite, le poète faillit avoir la tête tranchée; mais il fut seulement cou- ' damné à quitter le Chili. Après un long emprisonnement, il combattit encore pour la cause espagnole, dans maintes rencontres, et ne partit qu'après la sanglante bataille de Quipeo. Une navigation rapide le mène à Callao de Lima. Il y séjourna jusqu'au moment où l'on apprit les cruautés de Lope de Aguirre, qui soulevèrent l'indignation de tous ' et provoquèrent contre lui une expédition à laquelle £rcilla voulait avoir part. Mais, en arrivant à Panama, il est instruit de la défaite et de la mort du barbare aventurier. Une longue maladie retint le poôte dans la Terre-Ferme. Dès qu'il sentit ses forces renaître, il partit; iltoucha aux Terceras; il revit l'Espagne. Mais il ne s'y arrêta pas longtemps, parcourut la France, l'Italie, l'Allemagne, et plusieurs autres États de l'Europe.

C'est après nous avoir initiés à cette vie aventureuse et errante, que le poète se rappelle enfin qu'il avait un autre tableau sur le chevalet, et qu'il songe, par un souvenir un peu tardif, à ses guerriers favoris, aux soldats de l'Arauco. Il allait revenir à ce conseil, où les plus illustres capitaines devaient se disputer le pouvoir suprême, héritage d^ Caupolican. Déjà, son imagination ardente se retraçait l'élection, les assauts, les batailles nouvelles, lorsqu'il se détourne une seconde fois de sa matière principale. Fatigué

- INTRODUCTION. GGXU

â.' aller au bout du monde chercher les combats de quelques Indiens obscurs, lorsqu'en Europe tous les esprits s'émeuvent aux préparatifs d -une guerre générale, il veut chanter ce vaste ébranlement. Puis, repliant tout à coup ses ailes de poëte et abaissant son vol sur un plus étroit horizon, il examine, avec une singulière richesse de langage et de maximes diplomatiques, les droits de Philippe II à la couronne du Portugal. Il expose les circonstances qui ouvrirent jour à ses prétentions, et indique la guerre qui donna raison, par la force des terciosy à ses titres contestés. Mais Ercillane chantera pas les armes victorieuses de son maître. Il laisse à d'autres cette lâche heureuse. Les dernières octaves de son livre forment un résumé triste et découragé de toute son existence, et développent les causes qui le désespèrent et lui font briser les cordes de sa lyre.

Ce passage tout entier, cette fin de Tépopée d'Ercilla justifie trop bien l'opinion que nous avons émise sur le véritable lien, sur l'unité qui préside aux pensées du poêle, pour que nous ne nous fassions pas un devoir de citer ses propres paroles : c Qu'ils chantent désormais^ nous dit-il, ceux-là qui ont la veine poétique; qu'ils enrichissent leurs vers harmonieux; Felipe leur donne une abondante matière, un champ libre, fertile et spacieux. Une occasion favorable et une bonne fortune valent mieux que le travail stérile; travail stérile comme le mien, qui toujours a porté sur le roc ou dans le vide. Combien de terres j'ai parcourues ! Que de nations j'ai traversées, vers le Nord chargé de glaces et dans les basses régions antarctiques, à la conquête de l'antipode inconnu I J'ai franchi cent ^climals ; j'ai changé de constellations, parcouru des mers que personne n'avait bravées, pour étendre. Seigneur, votre couronne jusqu'à la froide zone de l'Auster. Quels voyages aussi avez-vous entrepris jamais sur terre et sur mer, sans que j'aie suivi vos pas, en Italie, à Augsbourg, en Flandre,

CCX LIÏ INTRODUCTION .

en Angleterre, qaand ce pays vint vous' demander pour être son roi? C'est de là que le fracas terrible de la guerre ' m'a entraîné pour votre service jusqu'au Pérou, lorsque, dans ces régions, des milliers de glaives, arrachés du fourreau, étaient brandis avec fureur contre votre pouvoir. Dès que l'Indien rebelle fut châtié, et tout le royaume rendu à l'obéissance, je passai chez les lointains Araueans, où, de toutes les têles, la révolte avait secoué le joug. A peine furent-iis domptés après une longue guerre et soumis à une domination qui leur était odieuse, je suivis aussitôt la conquête de terres plus reculées encore, et que personne n'avait visitées. Je laisse là, pour ne pas vous causer d'ennui et parce que j'y eus ma part, les prodigieuses fatigues que nous avions à souffrir, la soif, la faim, la chaleur, le froid, nos vêtements en lambeaux et irréparables, les montagnes que j'ai gravies, les vastes fleuves, la solitude de déserts non encore affrontés, les hasards, les périls, toutes les aventures et les caprices de la fortune, dont le récit même pourrait être importun. Je ne rappelle pas non plus comment, à la fîn, pour le plus léger incident, par l'ordre d'un capitaine jeune et fougueux, je fus injustement con* duit sur la place, pour y avoir la tête' tranchée en pubUc; ni cette longue clinique détention, dont, sans motif, j*eus à subir le cruel outrage; ni ces mille misères d'un genre différent, plus pénibles à supporter que la mort. Et, bien que ma volonté, toujours inébranlable, soit aujourd'hui plus vive encore pour vous servir, mon espérance est découragée et brisée, en voyant que j'ai toujours eu à lutter contre le^courant, et, à kt (in de ma longue et grande expédition, je trouve que, tout délabré, mon esquif, éternel jouet de la fortune ennemie, erre encore loin du but et du port désiré. Mais, quoique l'obstination de mon étoile me tienne aujourd'hui abattu et renversé, l'on verra cependant que j'ai suivi le droit chemin, en parcourant ma difficile

INTEODCCTIOH. CC\UI1

carrière. Qaelqae perséyérance qo'un sort faneste mette à m'accabler, la récompeûse consiste à être digne de la récompense. L'honneur n'est pas d'obtenir la louange, mais seulement de l'avoir méritée par ses efforts. L'hmniliante défaveur me repousse et me relègue dans la misère extrême. C'est elle qui suspend et enchatne ma main, et me faut déposer la plume. Ici donc est mon point d'arrêt; car, pour célébrer la vaste et innombrable multitude de tes exploits et tes pensées sublimes, il faut un antre génie, une antre voix, d'autres accents. £t puisque désormais mon navire ne peat pas floUer bien loin de son terme et de sa dernière plage, et que le pilote le plus habile ne connatt pas l'endroit redouté et mystérieux où il doit arrêter ses courses, songeant qu'il ne me reste qu'un léger délai, je veux du moins bien achever de vivre, avant que s'avance le cours incertain d'une incertaine existence, qui tant d'années fut errante et fri vole. Quoique, pour moi, j'aie beaucoup tardé, et que j'aie attendu le suprême instant pour revenir sur mes pa% je n'ignore point qu'à toute heure et en tonte place, pour retourner vers Dieu il n'est jamais trop tard ; que jamais sa munificence ne se dissimule et ne nous trompe; et qu'ainsi le grand pécheur ne se doit pas effrayer : car il s'adresae à un Dieu très-clément, dont le propre est d'oublier l'offense et de se rappeler les bonnes œuvres. Moi,, qni ai livré an monde, si complètement et sans frein, les joors les plus florissants de ma vie, et toujours par des sentiers escarpés ai poursuivi mes vaines espérances, je vois maintenant quelle maigre moisson j'ai recueillie, et combien je me suis rendu coupable envers Dieu. Je reconnais mon erreur, et, de ce moment, il y a raison que je pleure et que je cesse de chanter*. »

o Sera razon que llore y que no canle '. »

» Cf. Araue.^ ch. xmiYii, ocL 65-76.

2 Cf. i6ic/., oct. 76, V. S.

CCX LI V I NTRODOCTION .

Plusieurs remarques sortent pour nous de cette citation, comme ses corollaires naturels et inévitables. Il est visible d'abord que le poète proclame ici formellement l'idée fondamentale, et, si je puis le dire, Tidée génératrice de son poème. Le sujet qu'il abandonne désormais à des cbantres plus heureux est la gloire de l'Espagne; c'est la gloire de son souverain dans les deux hémisphères ^; et la guerre de l'Arauco, dans les contrées australes, n'est qu'un fleuron de cette resplendissante couronne. C'est Philippe II qui ouvre la lice aux poètes et qui leur fcurnit, par les merveilles de son règne, la plus brillante carrière. Pour le service de son illustre maître, Ercilla parcourt presque toute la terre. De tous côtés, il va soutenir le noble drapeau de Gastille, et répandre au loin, sous ses plis protecteurs, la foi du Christ. La matière privilégiée de ses chants est nettement accusée. Là est le centre, là est le foyer de son inspiration; et nous n'avons plus autant lieu d'être surpris, comme d'épisodes étrangers à son canevas principal^ devant la peinture qu'il nous donne du siège de Saint- Quentin et de la bataille navale de Lépante. Non, l'unité de conception n'est pas offensée; et, livrés tout entiers au charme d'une poésie forte et virile, nous acceptons assez volontiers cette apothéose de la monarchie Très-Catholique. L* Araucaria n'est qu'une des au-

1 Un Tait qui démontre combien la pensée de Philippe II est sans cesse présente à rimagination dn poète, et qui dénote combien il songe avant toute chose à glorifier le monarque, c*est que sans cesse, dans le cours roéme de son œuvre, et quelquefois lorsqu^oa est le plus éloigné de s'y attendre, Ercilla s'adresse directement au roi Philippe, et le prend à témoin de ses paroles, s*cxcuse auprès de lui de la monotonie que présente son épopée toute belliqueuse, lui explique la nature, la possibilité de certains événements ; il discute, il résume, il moralise avec le souverain, comme si Philippe II eût été la source et Tinspiration de toutes ses fictions poétiques. Cf. Gh. iii, cet. 63; iv, 74, 98; v, 46; ix, 4, 18; xi, |, SI ; XII, 29, 69-74, 82; xiii. 11, 29-30; xvi, 2-4, 36 ; xviii, t-4 ; xx, 6; xxui. 1, 87 ; XXIV, I, 77 ; xxvi, 62; xxvii, 8; xxviii, 46-46; xx», 20 ; xxx, 20; 34; XXXII, 22; xxxiv, 31, 44; xxxvi, 46-«7 ; xxxvii, 66-73.

INTRODUCTION. CCXLV

réoles qui rayonnent autour de la tète de ses souverains. C'est ainsi que Virgile, quand il chantait l'origine de Rome avec rétablissement des Troyens en Italie^ n'a pas voulu proscrire de ses vers la gloire du nom romain aux époques les plus éclatantes de son histoire^ celles de Zama et d'Actium. Le chantre d'Énée place, dans les champs Ëlysées ^, sous les yeux du héros fondateur, la longue suite de ses descendants, et lorsque Vénus, sa mère, lui donne un bouclier, chef-d'œuvre de Vulcain^ le tableau s'achève par l'apothéose d'Auguste. C'est aux grandeurs d'Auguste que la plus belle place est faite parmi les merveilles de sculpture qui décorent l'armure divine. Énée se réjouit de porter toute cette gloire destinée à l'avenir de sa race :

a Adtollens humero famamque et fata nepotum ^. »

Et personne ne songera à faire de ces deux fictions un reproche sérieux à l'aimable enchanteur. Loin de là, tout le monde plutôt avouera que les faits d'armes du peupleroi sous l'étendard des Scipions, et la victoire éclatante qui donna au monde la paix et l'unité, étaient bien, après tout, pour le génie de Virgile une source d'inspiration plus haute et plus féconde que les combats de Laurente et la nymphe Juturne. Les vieilles traditions du Lalium seraient demeurées sous l'ombre d'un oubli éternel, si elles n'avaient été touchées par le rayon qui anime et qui colore; et ce rayon étincelant, d'oîi est-il parti, si ce n'est <îe l'âme même du poëte, émue et enthousiasmée par les splendeurs nationales du nom romain?

îl en est de même de VAraucam. Entrons dans quelques détails. Pendant que les soldats de l'Espagne, débar-

* Cf. £n<f/de, VI, 756-888.

* Cf. i6i£/, vin, C2G-7:n.

' Cf. i6i(/., V. 731, édit. Foulis. Glasgow, ImS. ^

CCXLVI INTRODLXTION.

qués en face de Talcaguano, se fortifient derrière leurs retranchements et y attendent les barbares, pour venger leurs frères égorgés, à la date même où Philippe II, avec ses généraux Caceres, Navarrete et Julian Romero^ triomphait de la résistance des Français à Saint-Quentin, le poêle imagine qu'au milieu des ténèbres de la nuit, comme il veillait et cherchait à retracer quelques souvenirs de Texpédition, un sommeil étrange s'empara de lui, sans lai enlever la puissance de sentir. Il était comme sous l'impression d'une divinité. La majestueuse et terrible Bellone lui apparaît et lui annimce que, pour le récompenser de ses «fforts, elle va présenter à ses yeux un objet plus digne de ses nobles chants. Transporté tout à coup dans un site délicieux, Ercilla est ravi au plus haut des airs. La terre ne s'offre plus à ses regards que comme une sphère immense. Sur un point de cette sphère, aux confins de la France et de la Flandre, autour d'une forte et puissante citadelle, l'armée de Philippe s'avançait en trois masses profondes. La déesse quitte le poète et court animer de sa rage l'âme des combattants^. Ercilla reste à contempler l'assaut furieux, et consacre à le dépeindre la fin du xvii^ chant et une partie du xviii*. Il célèbre le triomphe de l'Espagne victorieuse sur les ruines d'une forteresse française, comme, dans un instant, il va nous la montrer refoulant toutes les attaques acharnées et opiniâtres des Araucanos. Peut-on dire que ce magnifique épisode soit étranger au sujet du poëme, et qu'il trouble l'unité, l'économie générale de la Composition?

La bataille de Saint-Quentin eut lieu au moment même où le poète en retrace les vifs et pittoresques souvenirs. Il n'en est pas de môme pour la bataille navale de Lépante. Celle-ci eut lieu quatorze ans plus tard. Mais admirez l'habile artifice de l'écrivain qui lui permet de ranger dans

* Cf. ArQU\^ ch. xvif,oct. 60.

INTRODUCTïOK. CCXLVII

les cadres de sa vaste épopée des évéaements encore endormis sous les voiles de l'avenir. C'est au xxiii* et au XXIV* chant que la bataille de Lépante est à son tour introduite dans le canevas de l'épopée, mais sous forme prophétique; et je ne saurais être beaucoup plus sévère envers le poète pour cette seconde fiction que pour la précédente. Elles sont même toutes les deux enchaînées Tune à l'autre. Sur la cime élevée et mystérieuse où le poète a été entraîné par Bellone, au moment qu'il détourne ses regards du spectacle de la prise de Saint-Quentin, il aperçoit à ses côtés une noble dame. Elle lui déroule dans une longue description les événements les plus glorieux qui doivent entourer de nouvelles palmes le front dû monarque espagnol. Le rôle futur de don Juan est déjà indiqué ici, sous des formes vagues et confuses encore; mais l'austère sibylle qui prédit à Ercilla tant de choses voilées^ lui annonce que, lorsqu'il franchira seul la vallée que le Rauco baigne de ses ondes, il verra^^au pied d'un cèdre, sur le bord du fleuve, une biche paisible et apprivoisée. En la suivant, il sera conduit jusqu'à la demeure de Fiton, le plus grand des magiciens, et Fiton doit lui révéler une foule de merveilles encore cachées dans les ténèbres *. Au xxiii* chant l'oracle s'accomplit. Le poète envoyé en émissaire, comme il se repliait, après de vaines recherches, sur le camp espagnol, voit au-dessous de lui, près des bords escarpés du Rauco, la biche conductrice. A travers une série d'incidents, il arrive à l'habitation de l'enchanteur. I^, dans une sphère transparente, d'un travail surnaturel, Fiton lui découvre les secrets que l'histoire se chargera de réaliser. Des flottes rivales se déploient sous les yeux ravis du poète. Le vaste golfe de Lépante est couvert de navires. Il aperçoit les célèbres galères du pape, de Philippe et de Venise et l'es-

» Cf. Ârauc.^ cil. xvui, oct. Î0-C2.

CCXLYIII INTRODUCTION.

cadre des Ottomans, qui s'apprêtent à lutter ensemble, (c Tout à rheure, s'écrie le devin, tu verras un conibat nava) terrible, et qui fera briller à tous les yeux la valeur souveraine de votre Espagne *. » Et en effet, à un signe de Fiton, Ercilla croit voir les flottes s'agiter 2, et la grande bataille se déroule. Les chrétiens sous l'enseigne de la croix libératrice, les Ottomans sous le croissant infidèle se livrent à une lutte acharnée. Le xxiii® et le xxiv' chant de l'Araucana nous étalent des prodiges d'héroïsme, et nous montrent, malgré les efforts des Turcs, la flotte chrétienne victorieuse aux lies Gourzolaires, comme les vieux régiments d'Espagne avaient triomphé à Saint- Quentin , comme Garcia battait les Indiens araucans à Chaillacano.

Ainsi, au-dessus du sommet des Andes, une intervention céleste, au fond d'une grotte merveilleuse la puissance d'un magicieu célèbre, font assister Ercilla aux éclatantes victoires de sa patrie dans un autre hémisphère, et il chante avec enthousiasme la double illustration dont il a le tableau sous les yeux au même instant : la lutte contre l'Arauco, guerre héroïque à laquelle il prend part luimême, et la lutte contre la France ou contre Tislamisme. Un prodige lui révèle Saint-Quentin et Lépante, en écartant tour à tour le bandeau que la distance des temps ou des lieux appesantit seule sur sa vue.

Si les mêmes tableaux dont nous parlions tout à l'heure, vous semblaienttropdéveloppéspourlasagedistributionde l'ensemble^ et occuper trop d'espace sur la toile du peintre épique, la question serait bien différente. Il y aurait alors un défaut de proportion, mais non plus un défaut d'unité ; et, dans ce débat d'une tout autre nature, nous aurions bien quelque concession à faire aux critiques les plus aus-

* Cf. Arauc, Cli. xxiii, oct. 79.

* Cf. ibid.y oct. 83.

tNTRODUCTIOIl. CCXLIX

lères de âon Erciila. Peut-être le poète n*a-t-il pas su restreindre à leurs justes limites les incidents accessoires qu'il adapte à sa conception ; et lui-même parait avoir pressenti le reproche qui devait un jour lui être adressé par Vexigence de ses lecteurs. Après le récit du drame guerrier de Lépante, il s'accuse, en revenant à son sujet, d'avoir fait un long détour :

« Volviendo^ pues^ la pluma à nuestro cuento, Que en larga digresion me he divertido, Digo que alli estuvimos dos semanas Con falsas armas y esperaozas vanas ^ »

Pour cette faute de goût et d'art littéraire, plusieurs fois reproduite, surtout dans la troisième partie de VAraucanay l'excuse du poète, plutôt que sa justification, est fournie par un autre aveu contenu également au long passage que nous avons cité. Erciila n'a pas fini son œuvre épique.

Dans l'existence douloureuse qui semble lui avoir été faite durant ses dernières années, méconnu et défaillant^ il a déposé une plume qu'il avait mise tout entière au ser-

^ Cf. Arauc.^ ch. xxiv, oct. 98. Noa-sealement Erciila peut avouer ici une digression prolongée; mais la critique doit aussi reconnaître chez lui, sons les formes du plus beau talent, un léger artifice et le désir de varier ses descriptions. Un combat de mer manquait à son épopée. Lépante lui fournit celte matière nouvelle, une peinture qui l'oblige à changer les couleurs de sa palette. Ce ne sont pas ici les incidents d'un combat de terre, ni ceux d'un siège on d'une surprise dans les gorges d'une sierra. Les escadres qui se heurtent, les hasards d'une guerre sur les flots agités aioutent au tableau d'autres nuances expressives. Le magicien lui a fait pressentir l'élément poétique que la visite d'ErclUa à sa grotte allait fournir à son livre. Cf. Arauc,, xxm. oct. 73 : « Notre patrie, l'Arauco, lui dit -il, contient uu sujet en harmonie avec tes chants belliqueux; l'épéc et la cotte de mailles trouvent ici plus d'einploi que dans toute autre v^on. n te manque seulement la peinture d'une bataille navale, pour rehausser l'éclat de tes récits, et pour faire de toi le poète de la guerre aussi bien sur les flots que sur la terre ferme. • Cette préoccupation personnelle est assez rare chez Erciila. Le souci de l'artiste à effet transpire cette fois et n'est pas dissimulé par toutes les richesses de l'exécutiou.

CCL INTRODUCTION

vice du froid et ingrat Philippe IL De lace caractère indécis que présente la lecture des derniers chants de V Araucaria. Et, en effet, depuis la mort de Gaupolican, FactioD du po^me ne fait plus un seul pas. Le voyage de dé- ' couverte et de conquête, entrepris, au nom de TEspagne, par don Garcia, depuis les frontières. méridionales du Chili jusqu'à TAncudbox pouvait encore se rattacher à la guerre de TArauco. Étendre de plus en plus cette prise de possession d'un immense territoire et envahir toujours, lorsqu'on semblait encore avoir à se défendre, pouvait contribuer à la victoire décisive et au prestige des armes espagnoles. D'un autre côté, s'emparer du Portugal et l'annexer à la grande royauté de Charjes-Quint, était une illustration nouvelle, comme le triomphe de Lépante ou de Saitit-Quentin; et ces deux récits du voyage de Garcia et d'une conquête territoriale en Europe ont pu tenter l'imagination patriotique d'Ercilla. Tous les deux cependant, le second surtout, auraient besoin d'être reliés plus fortement au sujet de la composition, et nous ignorons comment le poète eût rattaché l'un et l'autre incident à son ouvrage qui reste inachevé. Ce ne sont là pour nous, à vrai dire, que des pierres d'attente, d'immenses blocs, déjà taillés, mais qui n'avaient pas encore reçu leur destination définitive dans l'architecture de l'édifice :

. . . Pendent opéra interrupla, minsque Murorum ingentes *

L'examen des premières éditions de l'ArûMCûna nous conduit môme sur cette matière à des révélations assez curieuses.LorsquedonErcilLa publia pour la première fois la troisième partie de son épopée, en 1589, le poème ne renfermait encore que trente-cinq chants; et ce fut sous cette forme

« Cf Enéide, iv, 88-80.

lîîTRODUCTIOK. CCU

<^u'en i597, Andrés Bacxii le reproduisit dans Anvers. Mais depuis 1589, l'autear intercala dans son ouvrage quelques fragments que tous les éditeurs ont conservés : six octaves au milieu du chant xxxii^, au début de l'épisode de Didon, et un autre morceau bien plus développé, qui embrasse aujourd'hui les vingt-deux dernières octaves clu xxxiv* chant, le chant xxxv* en entier, et le xxxvi% jusqu'à l'octave 44. Le xxxv* chant des éditions primitives est devenu par ce remaniement le xxxvji* du nouveau texte. Ces additions après coup ^ font assez voir que le poôte découragé, trompé dans ses plus légitimes espérances, a presque pris en dégoût le sujet qui l'avait d'abord inspiré avec tant de bonheur. Il semble attacher désormais plus d'importance à ses voyages et à ses aventures qu'à cette lutte si ardente qui l'avait enthousiasmé, et où il nous montre lebelliqueux antagonisme de l'Espagne et des barbares qu'elle veut assujettir. Il ne songe plus qu'à cette marche périlleuse à travers des forêts presque impénétrables- qui séparent le Chili de la terre des Patagons. Il reprend, pour son propre compte et pour celui de ses compagnons d'armes, la légende de Pizarre et d'Almagro, et le chant de guerre s'achève par un récit d'audacieuses explorations.

Tous ces détails trahissent la fatigue du poète, l'interpolation volontaire qu'il fait à son œuvre, le défaut de cohésion qui règne dans la dernière partie. Oui, V Araucaria est une épopée qui n'a pas reçu de la main de l'artiste son véritable couronnement; et lorsque des juges sévères réclament une plus complète harmonie, surtout dans la seconde moitié de cette belle et grande construction littéraire, nous n'hésitons pas à reconnaître que, si la justesse

i Elles ont été aigoidées, dans Tédition de M. Baudry, par une croix au commencement et un astérisque à la fin. Notre traduction garde ces marques utiles, négligées dans la Bibliotftèque Rivadeneyra,

CCLIl IHTRODUCTION.

des proportions est un peu compromise, l'origine du mal doit être attribuée aux mêmes causes qui ont produit les imperfections de r^yi^îie.Lemonumentn'apas été terminé. Si Virgile demandait que son poôme fût anéanti, Ërcilla, dans son désespoir, se détournait du sien, et allait finir I son existence dans les pleurs et dans la prière. Ce que noos admettons comme l'excuse naturelle de Virgile, nous ne le refuserons pas à l'un de ses meilleurs héritiers.

Nous restons persuadé que la critique sérieuse, réfléchie n'acceptera pas la condamnation que Bouterweck el George Ticknor, au nom du principe d'unité, ont fait peser sur V Araucaria. Suivant le premier, VAraucana ne mérite, sous aucun rapport^ le nom de poëme^. « Chaque événe^ ment principal, dit-il encore, est présenté avec toutes les parures de la poésie, selon Tordre des temps ; chaque comr bat est décrit à mesure qu'il s'est passé, sans aucun égard à la beauté de composition et d'ensemble K » Cependant, ' de l'aveu de Bouterweck, « le poGme a quelque unité apparente. Le danger des Espagnols renfermés dans Je pays des Araucans va toujours croissant, et ils sont enfin réduits aux dernières extrémités, lorsque les renforts de troupes qui leur viennent du Pérou font tourner les chances en leur faveur. Ils se rendent maîtres du chef des Araucans Mais ni la prise de ce chef ni son supplice ne terminent la guerre, et, par conséquent, ce n'est pas là que le poème peut finir. Il n'y a pas de dénoûment réel, et l'ouvrage ne forme pas un ensemble, même si on le considère comme purement historique * .» Nous croyons n'avoir

i « Die Araacane... ist gar keîn GedichU « Geschichte d, spart. Poesit

u. Beredsamkeitf p. 410.

* Ibid., p. 411 : « Ohne aile Rflcksicht auf iLsthetîsches Intéresse. » 8 Id. , ibid.. Cf. la trad. de M"* de Streck, t. II, p. 79. Paris, I8i2. L*aa-

teur de cette traduction reproduisit à Paris, dans la même année, laca-

rieusc correspondance de Jean de Mttller et de Victor Bonutotten, qu'elle

avait déjà fait paraître eo français à Zurich^ dès 1810.

INTRODtJCTIOR. CCLIII

plus à discuter les assertions de Bouterweck, et la part de vérité qui s*y trouve môlée dans une certaine mesure, ne saurait elle-même être invoquée contre une œuvre que l'écrivain, abattu sous le poids des revers ou des mécomptes^ n'a pas conduite à ce terme d'art et de perfection rêvé par son noble talent.

Les griefs de George Ticknor, juste et sincère appréciateur des belles qualités d'Ercilla ^ sont plus réQéchis, et s'appuient du moins sur des apparences spécieuses. Il révoque en doute les conditions épiques de l'ouvrage^ et déclare que le fil du récit est souvent brisé par les fictions destinées à lui servir d'ornements *. Dans le nombre il n'oublie pas les procédés poétiques imaginés par Ërcilla pour mettre en scène la bataille de Saint-Quentin et celle de Lépante ^. Nous avons constaté la faible valeur d'une pareille objection. Ticknor classe dans le même ordre d'épisodes iDtempeslifb les aventures deTegualda et celles de Glaura, ou l'apologie de Didon, reine de Carthage^. Mais il nous semble ici bien sévère dans sa critique. Glaura et Tegualda, figures aimables et charmantes, propres à fournir de ravissants contrastes avec l'horrible image des combats et à nous faire connaître les types féminins du monde barbare, n'apparaissent qu'avec une rare discrétion et en quelque sorte dans les interstices de l'action militaire. C'est pendant une veillée militaire ou une marche à travers un défilé en revenant de Gauten à Tucapel, c'est pendant l'exploration, sans combat, d'un détachement en quête des Indiens fugitifs, qu'Ercilla place ces rapides légendes empruntées à la vie d'amour et qu'il regrette de ne pouvoir pas multiplier davantage**. Le goût des Espagnols était en eifet porté

1 History of Spanish Literature^ II, p. 4Gl, 4G3, 464.

* Cf. ibid.^ p. 4G2.

« Cf. ibid., loc, cit,

* Cf. ibid,, p. 463.

5 L'épisode de Lauca, qui, au xxxii» chant, dans les mCnic^ r!i con-

CCLIY INTRODUCTION.

vers ces aventures romanesques, vers ces histoires extraor^ dinaires, où la fidélité des sentiments, toujours victorieuse, était sans cesse compromise par la violence et sauvée par quelque incident imprévu. Ils 'aimaient ces rencontres où le rôle de la destinée était si bizarre, mais où le dévouement des âmes éclatait avec énergie et laissait au lecteur une impression profonde d'attendrissement et d'admiration. Mais si nous sommes loin de blâmer Ërcilla d*avoir fait naître ce genre d'intérêt dont les poëtes dramatiques étaient alors prodigues, nous le féliciterons toutefois de ne ravoir pas employé plus souvent par docilité envers le goût public, et d'y avoir puisé des oppositions habiles et touchantes, et seulement lorsque la longueur et la monotonie des manœuvres' de la guerre l'obligeaient à chercher quelque source rafraîchissante de poésie. Il comblait ainsi les lacunes de l'action ; il garnissait les fissures par quelque furtif mais gracieux épisode d'amour. La défense de Didon contre Yirgile appartient au môme ordre de parure littéraire. Ërcilla se repliait avec ses compagnons vers le camp espagnol, lorsque s'engage le débat sur la renommée de la reine carthaginoise. C'est encore un épisode romanesque, tout d'amour, bien qu'il y soit question aussi de la fondation d'un empire. Mais la constance de Didon, sob attachement au souvenir de Sichée, d'où naît dans son âme la résolution de mourir : voilà le nœud de l'incident tout entier. Elle veut se dérober aux poursuites passionnées d'Iarbas et soustraire son peuple naissant aux dangers d'une lutte inégale. Elle a recours au bûcher ; eîle échappe au double péril en se dévouant à la mort. Ce n'est plus le sacrifice de l'amante abandonnée, c'est l'héroïsme de l'épouse et de la reine que nous admirons. Le récit d'Ercilia s'achève comme la troupe expéditionnaire touchait à ses

stances, prépare celui de Didon, doue retrace l'attachement conjugal des femmes barbares.

INTRODUCTION. CCLV

retrËnchemeuts, et le poète a su adoucir pour nous les longs ennuis d'une simple corvée militaire.

Ne disputons pas trop durement aux poètes l'espace qu'ils assignent à leurs fictions subalternes. L'action a des repos presque inévitables, qu'il leur coûte de ne pas remplir avec les rêves qui leur sont chers. Voyez cette Africa de Pétrarque, dont la conduite est si habile et qui mériterait une haute place dans nos littératures européennes, si le poêle y avait fait entendre la mélodieuse langue des sonnets et des canzones ^. La lutte que le poôme retrace est finie. Annibal a été vaincu à Zama. Il a quitté son ingrate patrie, et il la sert encore en s'exilaut loin d'elle. Garthage est à la merci de Scipion, et le Romain lui dicte la loi. Le po6me est à sa fin, et il ne reste plus à l'heureux conquérant de l'Afrique qu'à rentrer dans sa patrie pour y déposer, au Gapitole, sur les genoux de Jupiter, le laurier de son triomphe. Il était inutile de peindre la traversée de Garthage à Rome. Le lecteur pouvait la supposer accomplie. L'imagination supprime volontiers les intervalles de ce genre, et l'action quelquefois y gagne en rapidité. Mais Pétrarque a cru mieux faire en procédant d'autre façon. Le ix*, le dernier chant de \ Africa offre un contraste délicieux .avec tous les bruits de guerre qui ont jusque-là rempli notre oreille. Il nous présente le poëte Ennius qui accompagne Scipion sur sa trirème, lorsqu'elle est poussée du rivage libyen vers les côtes d'Italie. Le héros écoute avec bonheur la voix du vieux chantre. Il est heureux de se dérober à de plus hauts soucis et de se réfugier un instant au sein de la poésie et des arts. Nous aimons mieux encore l'heureux émule d'Annibal, lorsque nous voyons son âme s'ouvrir aux douces impressions de l'harmonie. Ennius dépeint le

i Cf. Bruce Whyte, Histoire des langues romanes et de leur littérature. Paris, 1841, t. III, p. 413-475.

CCLYI INTRODUCTION.

prestige fascinateur que le chant et Fart des vers exercent sur les animaux sauvages et sur les hommes policés. C'est ce talent des poètes qui donne Timmortaliié aux grandes actions. Ainsi Homère a illustré les guerriers grecs morts avec courage sous les remparts de Troie. Ce prélude conduit Ennius à raconter une apparition singulière. La veille de la bataille de Zama, il a cru voir Tombre d'Homère qui s'avançait vers sa couche. C'était un aveugle à cheveui blancs, d'un noble aspect et dont la majesté n'était pas amoindrie parla pauvreté de son manteau. L'ombre adresse à Ënnius un langage affectueux comme à un frère de génie et de gloire, et avec une grande richesse de développements, Pétrarque représente le barde immortel annonçant à Ennius, dans la même vision, l'éclat dont un jour il doit être entouré, et quelle sera la renommée des poêles, ses successeurs, au siècle d'Auguste. Puis Homère évoque devant le chantre des Scipions un jeune homme qui viendra restaurer pour l'avenir l'histoire des lettres antiques, et célébrer à son tour les exploits des légions romaines sur le sol africain. Pétrarque, avec son rôle de réparateur littéraire en Occident, avec son épopée latine, est prophétisé par Homère à Ennius devant Scipion ! Il y a une grande hardiesse d'invention poétique dans toute cette scène * ; il n'y manquequ'un peu de cette modestie dont l'exemple est encore plus rare peut-être chez les poètes d'autrefois que

celui d'un vrai talent. Après cette brillante fantasmagorie, Scipion arrive à Rome. Lapeinturede son retour et celle de son magnifique triomphe remplissent la fin du poôme. Reprocherez-vous sérieusement à Pétrarque d'avoir différé le tableau de la fête patriotique des Romains, et de n'avoir p^s franchi d'un bond comme la messagère des dieux la Méditerranée tout entière? Laissons aux poètes le loi-

* Cf. AfHca, lib. IX, v. 1 314.

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