‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 52 sur 124 · CCLVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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livre de sagesse, où, à chaque pas, on recueille sur sa route, et toujours à leur place naturelle, des maximes d'un sens profond, d'honneur et de loyal désintéressement, une leçon pratique de générosité, de bravoure et de patriotisme. Toutes ces qualités et beaucoup d'autres qui étincellent comme des fleurs d'or dans l'œuvre d'Frcilla, nous n'avions pas à nous en préoccuper ici. Notre unique devoir, en acceptant la belle doctrine de M. Villemain sur l'épopée, était de la défmir et de nous demander si, mise en contact avec les sévères lois de la composition, elle était applicable à VAi*aucana du poëte espagnol, et justifiait le titre d'épopée que nous donnons au monument de son génie. Nous croyons la question résolue *.

Mais elle ne l'est peut-être pas encore pour tous les esprits, ni surtout pour cette classe d'appréciateurs gui ré-

* Nous ne saurions abandonner cette discussion, sans recourir, dans rintérêt d'Ercilla, à une apologie subsidiaire. Une liaute importance appartient^ dans les œuvres d'art, au principe d'unité, et nous sommes bien loin de refuser à ce principe même le juste empire et la baautô qui lui sont propres. Mais, si des esprits austères s*obstinaient à contester au poème que nous avons traduit, ce charme suprême de l'ordre et de la composition, qu*il nous soit permis d'avouer ici, qu'une épopée où les lignes inflexibles qui doivent encadrer le sujet sont brisées quelquefois, peut cependant présenter encore un singulier attrait d'imagination et les traces nombreuses d'un talent supérieur. Dans r^^istoire des réalités humaines, dans celle des intelligences qui gouvernent les peuples, comme dans les monuments des poôtes, le même fait se produit ; l'ensemble et l'unité paraissent quelquefois s'évanouir, et ni l'énergie ne manque pourtant alors aux caractères, ni l'émotion on le prestige aux travaux de la pensée. £n lisant les Mémoires de M. Guizot^ nous sommes vivement frappés du portrait qu'il nous donne d'un homme d'État espagnol, l'un des plus remarqrables assurément des temps modernes, je veux dire le général Narvaez. Or voici les lignes que la plume habile de l'historien a tracées à ce propos : •« La vivacité des impressions, la violence des passions, l'impétuosité des résolutions, l'incohérence des actions, ces traits caractéristiques des hommes du Midi, rendent difficiles parmi eux les

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clament danstine épopée bien faite, rintervention du merveilleux, pour ceux qui aiment a à voir venir du ciel ce qui

<ombinaisoos longues, Ténergie patiente et Tesprit de snite dont le régime parlementaire al)esoln; mais ils n*excluent pas la noblesse des caractères, la générosité des sentiments, la snpériorité des esprits et tous ces grands instincts de la nature humaine qui ont autant de charme que de pato- ^ «ance. » (T. VllI, p. 246; Paris, 1867.) Peut-être ce passage contient-il une appréciation trop rigide dn génie méridional et d'un pays qnî a donné An 'Tnonde des rois tels qu'Isabelle I** et Philippe 11, des historiens tels queMendoza, et des philosophes comme Balmës; mais il exprime dn moins une vérité morale profonde, et montre quelle source d'intérêt peut jailJir pour nous d'un caractère pour lequel la suite sérieuse et persévérante des mêmes projets, Tensemble d'une conception lentement poursuivie, n'existeraient pas. 11 en est de môme pour les ouvrages de l'esprit ; et, sans nous éloigner du même écrivain , dont Tautorité est immense, BQus ferons observer que M. Guizot a constaté encore ailleurs que dans l'unité même de conduite, et dans l'enchaînement, la séduction principale des comédies de Shakspeare. « A l'arrivée de Shakspeare, nous dit -il, la nature et la destinée de l'homme, matière de la poésie dramatique^ ne s!étaient point divisées ni classées entre les mains do l'art... En un tel état du théâtre et des esprits^ que pouvait être la comédie proprement dite ?. . . . Elle ne s'astreignit pas à peindre des mœurs déterminées ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable : elle devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes invraisemblances, que, dans sa paresse ou sa folie. Timagination se plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons capables de divertir et d'intéresser sans provoquer le jugement de la raison.... La contexture des pièces espagnoles, dont le goût commençait à s'introduire en Angleterre, fournissait à ces jeux de l'imagination des cadres nombreux et de Fédnisants modèles. .. Est-il étrange que cette mine féconde et ce genre facile aient attiré d'abord les regards de Shakspeare ? Doit-on s'étonner que cette imagination jeune et brillante se soit empressée d'eiTer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug des vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons sérieuses et fortes?... Il pouvait tout mettre dans ses comédies, et il y a tout mis, en effet, excepté ce que repoussait un pareil système, c'est-à-dire l'eusemble qui, faisant concourir chaque partie au même but, révèle à chaque pas et la profondeur du dessein et la grandeui" de l'ouvrage. On trouverait difficilement, dans les tragédies de Shakspeare, une conception, une situation, un acte de passion, un degré de vice ou de vertu qui ne se rencontrent également dans qnelqu une de ses comédies; mais ce qui, dans ses tragédies, est approfondi, fertile en conséquences, fortement lié à la série des causes et deseffuts, n'est, dans ses comédies, qu'à peine indiqué, et offert un instant à la vue pour la frapper d'un effet passager, ei disparaître bientôt dans une nouvelle com-

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arrive sur la terre t, comme disait, à un autre propos, un écrivain tout moderne, de rare et sainte éloquence *. Nous avons vu en effet que M. Edgar Quinet, et nombreux sont les partisans de cette doctrine, ne comprend pas le poëme épique sans l'action de la Divinité. Assurément, rien n'est aussi capable de satisfaire à cette règle de la grandeur et de l'intérêt que la plupart de nos vieux critiques, et Blaîr* avec plus d'autorité que les autres, prescrivent à la composition d'une épopée. Il est vrai que la grandeur et l'intérêt dérivent de beaucoup de sources différentes. Ils naissent en partie du choix même de la matière. Les sociétés primitives chantent leurs traditions nationales, leur âge héroïque, souvent pleins d'élévation et de poésie, et les écrivains qui paraissent au sein d'une civilisation mûrie et

binaison. » {Shahpeare et son femps^ édit. 185?, p. 84-86.) Les comédies de Shakspeare ne sont pas moins d'une impression infiniment agréable, et resteront classées parmi les merveilles de l'esprit humain. Que conclure de tout ceci P Que l'unité n'est qu'une beauté accessoire et indifférente ? Pas le moins du mondo (elle est, nous Tavons professé, et elle sera toujours la règle fondamentale des beaux-arts); mais que les grands travaux de riniagination, destitués, pour une raison ou pour une autre, de cette noblesse essentielle à toute œuvre éminente, peuvent briller cependant de tous les charmes de la poésie et de l'invention, sans lesquels l'unité même reste froide et n'exerce aucun empire sur notre âme. Supposez que le reproche adressé par les critiques à don Ercllla fût accepté et incontestable, qu'il n'y eût dans V Araucaria aucune disposition savante, rien qui ressemblât à l'unité de récit et d'aventures ; mais la puissance avec laquelle ce grand écrivain a tracé le rôle de ses acteurs, la force qu'il déploie dans la description des batailles, les peintures délicieuses qu'il nous fait de la nature. la vivacité des passions qu'il met en scl'ne, la richesse de ses similitudes, la vérité de son langage expressif, l'éloquence des harangues qu'il prête à ses héros, justifieraient encore l'enthousitisme et les éloges de ses contemporains ; et, sans toutes ces qualités, si rares et si souveraines, que tout son poëme nous révèle, que serait-ce que cette conduite générale qui lui est contestée par beaucoup de censeurs et à laquelle pourtant l'épopée espagnole ne nous a point paru si complètement étrangère ?

1 M'""' Eugt'nie de Guérin, Lettres, p. 226.

• Cf. Cours rie rhét. et de belles- lettres, t, II, p. 193-196, trad. Quénoi. Paris, 1845.

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savante, n'iront pas choisir sans doute le plus mince détail pour en tirer une Odyssée, Mais le génie du poôte, les habiles combinaisons de la pensée donnent mieux encore à ses récits ce cachet que réclament les théoriciens. C'est le talent qui métamorphose l'histoire même en poésie, qui crée un plan, des caractères, des images propres à former un ensemble plein de noblesse. La critique conseille aussi de puiser le sujet d'un poëme épique dans des temps reculés * oti la lumière de l'histoire n'ait pas encore dissipé toutes les ténèbres et ruiné la puissance de la fiction 2. Elle blâme les préférences de Lucain ^ et de Voltaire *. Ce qu'il faudrait blâmer, ce n'est pas l'adoption d'événements trop voisins; car la date dej'épopée homérique n'est pas fort éloignée du siège de Troie; mais bien le siècle ou la nature des deux poètes. La Pharsale, la lutte de deux mondes, avec des noms tels que César, Caton et Brutus, n'est pas une matière aussi ingrate que Blair nous l'affirme, et Lucain a des beautés du premier ordre; mais sou siècle n'était pas épique, et ie talent de ce poëte, qui respire une noble fierté, semble avoir été plus fait peut-être, nous l'avons vu, pour la tragédie, pour l'histoire ou pour l'éloquence ^ La Henriade même, où se réunissent tant.de beautés diverses et où manque la principale, celle qui constitu(î l'épopée, la Henriade offrait un champ immense à l'imagination. Peut-on prévoir ce que le Tasse eût fait d'un pareil sujet? Peut-on présager ce que seraient devenus la Ligue et les soldats d'Ivry, et les feux du fanatisme et le chevaleresque dévouement de Biron, le dévouement stoïque de Mornai, si, au règne môme de Louis XIII ou de Louis XIV, eût apparu en France un de ces phénomènes

t Cf. Blair, Cours de rhét. et de belles-leitres^ l. II, p. 20S.

* « Majore longinquo reverentia. » TacUe, Annal., I, 47. » Cf. Blair, ibid., p. t23.

* Cf. ï6irf., p. 237.

» Cf. supra, p. CL\-ct.vi.

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qu'on appelle Dante ou Milton? Ce n'est donc pas le sujet trop récent qu'il faut blâmer; c'est le dix-huitiènae siècle tout entier qui avait bien autre chose à faire; c'est la philosophie sceptique dont il était possédé, dont Voltaire luimême éprouvait et augmentait les ravages. Telles sont les causes actives qui ont enlevé à Lucain ^ et à Voltaire la véritable inspiration épique et qui ne laissent à leurs deux poômes que la célébrité d'une œuvre littéraire où l'originalité se mêle à l'imitation, sans enthousiasme vivace, et sans cette noblesse, cet éclat divin qui font la vie de l'épopée.

Mais vous auriez beau vous conformer à tous ces préceptes, à toutes ces prudences de l'art littéraire, choisir un sujet grand par lui-même et national, reculé dans les âges et ouvert à tous les mensonges poétiques ; vous n'auriez pas encore beaucoup fait pour la gloire . a En littérature, nous dit un critique célèbre dont nous invoquons souvent le témoignage respecté, les bonnes résolutions ne sont rien sans l'âme qui les vivifie ; éviter les fautes est peu de chose, si vous ne savez encore émouvoir par de grandes beautés 2. 0 Or, à n'en pas douter, une des premières beautés du poëme épique et l'une de celles qui lui donnent le plus de grandeur, c'est la peinture de l'action divine partout présente dans le cercle de notre destinée et s'exerçant avec empire sur les événements les plus décisifs de l'histoire. C'est là ce qui fait de l'épopée une poésie sublime

1 M. D. Nisard, dans ses Études sur les poètes latins de la décadente (t. II, p. 113), a trës-uettement apprécié les causes qui ont enlevé à Lucaio le prestige du véritable merveilleux, on plutôt qui ont remplacé dans son poëme le merveilleux que la croyance publique donne au poëte, par cel»i ' de la plus futile crédulité. C'est l'espèce la plus malheureuse, dit-il, avec 1 son ferme jugement ; « la superstition mise à la place de la religion daas j un temps tout politique, où ni la religion n'avait de fidèles, ni la superstition de dupes. •

* Cf. M. Villemain, Revue des Deux-Mondes^ l«» avril 1837, p. 76. '

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