INTRODUCTION. CCLXIII
OÙ retentissent les bruits de notre globe el les chants célestes *.
Il poema sacro
Al quale ha poste mano c cielo e terra '. »
U Araucaria de don Ercilla présente-l-elle ce charme suprême? L'intervention céleste éclaire-t-elle la marché de
1 Cette association est bien réellement le propre caractère de Tépopi^e. Chanter le ciel en le séparant de la terre est une œavre impossible et -stérile ; isoler la terre du ciel, et renoncer, pour la peindre, à l'idée de son origine et à ses espérances infinies, serait une tentative frappée de la môme impuissance. Le point de départ du poète est bien notre globe, notre berceau, nos humaines révolutions/ mais avec un regard vers Dieu (|ui nous porte et qui nous mène. Ozanam a dit cela, avec une doctrine et dans une prose excellentes : * La poésie sollicite sans cesse l'intervention de la Divinité, mais elle ne veut pas de la Divinité se ule ; il faut pou relie quo rhumanité surtout remplisse le théâtre. Elle s'attache de préférence à ce qui «st humain, parce qu'elle y trouve ce qui est passionné, ce qui est mobile, ce ^uiest pathétique, ce qui est plein de changements, et par conséquent plein d^émotions diverses et contraires. C'est pourquoi la poésie chrétienne trouvera précisément ses principales ressources dans les événements, dans le développement temporel, guerrier, politique et militaire du christianisme. Les conquêtes de Charlemagne et de la chevalerie, symbolisées sous le mythe de la Table-Ronde, et la conquête des lieux saints, inspireront les romans de la chevalerie et aboutiront à l'épopée du Tasse. La découverte d'un monde infidèle par des chrétiens inspirera l'admirable auteur des Lusiades, Ainsi c'est toujours dans l'humanité que la poésie, même chrétienne, trouvera son inspiration principale ; non pas qu'elle ne cherche à s'enfoncer dans les profondeurs de la foi, à retourner, s'il est possible, jusqu'à l'épopée divine, qui se compose de ces trois points : la chute, la rédemption et le jugement. Mais lors môme qu'elle retourne à cet éternel sujet, qui n'a cessé de tourmenter les hommes, elle ne réussit à le traiter que par ses deux extrémités qui sont humaines, le milieu qui est divin lui échappe. Je vois bien Milton, après tant de siècles, après que la Bible a commencé à subir quelques échecs par les controverses du protestantisme, arriver, avec l'interprétation la plus hardie, à s'emparer des premières pages de la Genèse pour en faire un poôme ; oui, mais il prend pour héros de ce poëme l'homme, l'homme mortel, capable de devenir souverainement misérable, l'homme qui, depuis le commencement jusqu'à ïa fin, nous inquiète par sa faiblesse et nous rassure, en môme temps, par l'élan qui le ramène à Dieu. De môme, aussi Dante nous fait parcourir les trois royaumes de l'enfer, du purgatoire et du paradis ; mais il les a peuplés d'hommes semblables à lui, et c'est dans leur entretien qu'il fera jaillir
* Dante, Parad.^ chant xxv, 1-2; édit. d'Udinc, 1^23, t. II, p. 19).
CCLXÎV INTRODUCTION.
Touvrage, ou n*est-il réellement qu'un tissu d'exploits guerriers? Là est pour nous le nœud du débat, si nous voulons parvenir à celte conclusion que Tœuvre espagnole est réellement une épopée, au point de vue si juste et si
jaillir ces flots de poésie dont son siècle fut inondé. Au contraire, lorsque la pdésie chrétienne a voulu toucher au mystère de la rédemption, lorsqu'elle a voulu toucher au nœud de Tépopée divine, elle a hésité, et, quel que fût le génie de ceux qui s'y appliquaient, ce génie s'est trouvé arrêté, fl.ottaut dans ses conceptions ; qu'il y portât 1h piété qui respire dans les œuvres de Hroswitna, célébrant la sainte enfance du Sauveur. ou de Gerson, dans le charmant poème intitulé Josephina, consacré aa même sujet ; qu'il y mil toute la forme savante et élégante de la Renaissance, comme Sannazar dans son livj-e de Partu Virginis^ ou Vida dans sa Christiade; qu'il y portât enfin la témérité de l'esprit moderne, et aussi les charmes d'une imagination rêveuse, d'un esprit admirablement doué, et trop dédaigné depuis, comme Klopstock î néanmoins il échoue toujours. C'est qu'il y a encore trop de foi dans le monde chrétien, c'est que la figure auguste du Christ inspire trop de respect pour que les maîns puissent s'en approcher sans trembler. Les peintres ont pu la tracer, parce qu'il n'y avait pas d'image authentique, mais les poètes ne peuvent lui prêter la parole et l'action, parce que la réalité de rÉvaiigile les écrase. La Providence n'a pas voulu que rien de ce qui ressemblait \ la i)oésie, à la fiction, pût envelopper ce dogme fondamental da cbrîstisLnisme sur lequel repose toute l'économie de la civilisation et de l'univers. » Œuvres complètes, t. II, de la Civilisation au V« siècle, 18* leçon, p. 232-234. Paris, 1855.
r^ous avons tenu à conserver dans son ensemble la doctrine d'Ozanam, sans être convaincu toutefois par la dernière partie de ses réflexions. L'humanité a une trop large jKirt dans la portion de Tépopée qu'a essayée le génie tendre de Klopstock, pour que le cœur des hommes ne s'y intéresse pas profondément, n'eussions-nous à citer pour exemple que la merveilleuse résurrection des patriarches et des prophètes, les tristesses qui entourent sur son Calvaire le Dieu-martyr, les joies qui éclatent dans les saintes familles quand le mystère est accompli, et tout l'avenir du monde attaché à la bénédiction que le Christ, avant de remonter aux cieux, fait descendre sur les Apôtres dont la parole va changer les âmes. Si le grand rôle est au Christ rédempteur, celui de la pauvre espèce humuiue qui s'afilige, se réjouit, se relève et triomphe avec son Sauveur est touchant encore et occupe une large place dans la grave et harmonieuse conception de Klopstock. Avant lui, le Padre Hojeda avait déjà, au seizième siècle, révélé à l'Espagne le côté terrestre et pathétique de ce drame puissant, et dans aucun pà}s l'image du Christ n'a été montrée au peuple sous autant de formes que dans la patrie de Calderon et de sainie Thérèse, par l'exubérante poésie, *par les aimables et naïves créations do ses poètes narrateurs.
INTRODUCTION. CCtXV
élevé d'Edgar Qiiinet et d'Ozanam. Il ne suffit pas, pour le déclarer, que le poëme ait un but religieux. Dans leurs vastes conquêtes, les Portugais et les Espagnols, vous le savez, oat toujours arboré Tétendard du Christ *. C'est
1 Une pièce de Lope, El nuevo mundo descubi&rto por Crisiôha! Colon, renferme, sous ce rapport, la pensée natioua le de TEspagno, la pensée de conquête religieuse. Elle anime les trois jornadas dont le drame se compose. La « Providence » môme, qui joue un rdle dans une scène fort originale (Joniad. 1«, escena v), déclare à la a Religion », autre personnage réel, « qu'il faut dans l'intérôt du Christ entreprendre cette conquête. » L'Idolâtrie, qui figure au même dialogue, déclare qu'elle défendra son bien avec des troupes, des armes et de la ruse. • Quelques Indiens igiiorants, qui n'adorent que la lumière du Soleil, s'incliiieront-ils jamais devant votre croix P » — « Oui, réplique aussitôt la Religion, et si promptement que tu en seras étonnée, m Mais, en dehors de cette scène allégorique, c'est dans r&me de Colomb que le poète nous montre plus qi:e partout Ailleurs l'empire de l'idée religieuse ; il sent que c'est le ciel qui lui inspire son projet et qui l'encourage (cf. Jom. !•, esc. vu), il énonce formellement ses hautes espérances devant la reine Isabelle et devant le roi Ferdinand : u Si vous daignez m'aider, seigneur, j'irai vouç conquérir ces Indiens idol&tres, lesquels doivent, ce me semble, être soumis à la foi chrétienne par un roi que l'on a surnonnné le Catholique, et par in plus sage et ia plus pieuse reine que l'on ait vue depuis l'âge d'or. » {laid,) Ferdinand fournit à Colomb les secours nécessaires, et prie « le ciel d'être favorableàses hautes pensées, afin que la monarchie d'Espagne soit agrandie et que les idolâtres soient réunis à l'Eglise. » {Ibid.) Lorsque le sublime navigateur est entouré par son équipage révolté, Fray Buyl ne le défend que par ces simples paroles : « Colomb obéit à Dieu, de qui lui est venue cette inspiration, et il marche où Dieu l'envoie. » (Jorn. 1I«, esc. i«.i Quand l'énergique persévérance du héros a conduit ses compagnons sur le riviige de Guanahani, qui devint San Salvador, c'est au chant du Te Dewn laudamus qu'ils prennent possession de la terre nonvelle. Un Indien, qui révèle à ses compagnons l'arrivée de ces visages à la peau blanche, sans rien comprendre à leur langue, les a toutefois entendus répéter sans cesse DieUf Vierge et terre. Colomb, dans son enthousiasme, plante la croix. « Elle doit, s'écrie-t-il, servir de fanal au Nouveau Monde. » (Jom. Il', esc. ii«.)Il8 tombent tous à genoux, et tour à tour, Colomb, Fray Buyl, Barthélémy, Pinzon, Arana, Terrazas, font entendre des strophes ravissantes dont l'ensemble compose un des hynanes les plus délicieux que je connaisse dans cette belle langue de Gastille, et sous autant de formes variées qu'il y a là d'adorateurs du Christ, vous entendez saluer par les conquérants cette croix qui doit être « leur guide et leur bannière parmi ces peuples sauvages.» (Ibid.) Lorsque les caciques, inquiets sur les intentions des étrangers, entourent la croix et s'apprêtent â la renverser, tout à coup une décharge de mousqueterie les épouvante et ils se pros-
CCLXYl INTRODUCTION.
toujours au nom du Christ que se déployait la voile de ces hardis aveoturiers qui ont soumis les deux Indes. Les Lustades de Camoens s'avancent au souffle des puissances célestes, et c'est pour propager la foi dans les régions aus-
terneot devant le symbole qu'ils voulaient détruire; ils rendent un poétique hommage à Tarbre mystérieux qui jette un éclat surnaturel ; et, en f oyant leur attiiude respectueuse^ Fray Buyl s'écrie : « O croix ! c'est aujourd'hui pour toi un beau jour; tu commences d'achever la rédemption du genre humain et le démon frémit en perdant son royaume. Quel miracle plus surprenant que de voir ces hommes à demi brutes t'adorer dans une silencieuse vénération l > (Ibid.) Colomb retourne en Europe pour demander des instructions aux rois catholiques ; mais avant de quitter le rivage qu'il a conquis au christianisme : « O ciel, dit-il, permets que j'établisse la religion chrétienne dans ce monde où jusqu'ici elle n'avait point pénétré ; et toi, Espagne, je vais t'apporter un monde, le Nouveau Moude! » {IbiU,) Au milieu des efforts de Fray Buyl pour fonder parmi les Indiens un culte de douceur et d'humanité, les désordres des Espagnols, leur avidité, leur violeuce, leurs débauches donnent des armes contre eux, et le démun vaincu fait entendre aux chefs que les Espagnols, sous leur masque de chrétiens, ne sont que des ravisseurs et des spoliateurs. Soulevés par sa voix, les naturels renversent la croix de Colomb; mais une autre croix sort de l'endroit même où s'élevait Ja première, et grandit sans cesse. Le bois sacré, l'arbre divin voit de nouveau ae prosterner devant lui ses tremblants adorateurs. Dieu, par ses prodiges^ affermit, dans le cœur des Indiens, la foi compromise par les excès des conquérants. Auprès de l'autel érigé pour le saint sacrifice n'est écroulée la statue des idoles. (Jornad. III*, esc. i-v.) Cependant Isabelle et Ferdinand accueillent dans Barcelone l'homme intrépide qui a doublé leurs Ëtats. Colomb s'avance au milieu des Indiens, preuves vivantes de sa conquête. Ferdinand le remercie d'avoir donné un continent à l'Espagne, et à Dieu toutes ces âmes. « Votre nom de baptême, lui dit-il, vous prédestinait à cet exploit ; car l'auteur de cette rédemption devait avoir quelque chose du Christ {Christophe Colomb). Comme le saint dont le nom est le vôtre, vous avez fart passer les mers, ces vastes mers qui désormais nous appartiennent, aux habitants de ce monde lointain, en les portant sur vos puissantes épaules; et, en leur faisant traverser les flots, vous les avez conduits au port du ciel. » (Jorn. 1II«, esc vi«.} Dans la bouche du roi d'Aragon, il y avait là une allusion pieuse et touchante à la légende de saint Christophe, qui, retiré près d'un torrent impétueux, portait les voyageurs sur ses épaules pour leur faire franchir l'obstacle ; et le prince termine la « Comedia » par des expressions analogues à tout le reste : « C'est un beau jour pour Colomb que celui où il a étendu la domination du Christ et la puissance de l'Espagne ! » {laid.) Telle est, dégagée des incidents variés et compliqués qui s'y trouvent unis, la pensée principale et vingt fois reproduite, du di*ame de Lope. Le Nuevo Mundo