CCLXVIII INTRODUCTION
OU surnaturels, mêlés aux incidents mêmes de l'épopée. Faisons-en tout d'abord l'aveu ; ce genre de beauté ap* paraît dams V Araucaria, il n'y règne pas. Fidèle aux usager de presque tous ses devanciers, assujetti comme eux à lai pratique habituelle de Lucain et jaloux de ne montrer dans ses récitâP que la vérité même, afin de ne ternir par aucun détail emprunté, par aucune fiction étrangère, les exploits de ses compagnons d'armes et la gloire qui leiir était due, il semble avoir pris à tâche de les relever seulement par la perfection du style et le choix des couleurs. Il ne faudrait pourtant pas conclure de ce qui précède, que le merveilleux n'ait pas sa place dans la conception d'Ercilla. Il s'y montre, et même avec un singulier éclat, et illumine plusieurs parties de la narration. Dieu et la Vierge figurent dans quelques occasions solennelles où le lecteur inquiet semble pour ainsi dire appeler leur présence et la Justifie. Le Démon, protecteur des Araucans, el les merveilles du monde magique, la puissance féerie des enchanteurs entrent aussi dans les cadres d'ErcilJa, avec une énergie de relief et parfois une grâce d'imagination qui nous ravit.
Ainsi, au iv* chant du poëme, la troupe de vaillants Espagnols qui de l'Impériale accourt sous les murs de Tucapel où elle est appelée par Valdivia et qui est arrêtée dans sa route par une arnîée entière de barbares, après avoir vu tomber la moitié des quatorze guerriers qui la composent, épuisée de fatigue et couverte de blessures, va succomber tout entière sous les coups acharnés de Tennemi, lorsqu'une tempête furieuse éclate et met en fuite tous les soldats araucans. L'horrible ouragan jette répouvante dans les cœurs les plus audacieux. Les débris de la petite troupe espagnole sont sauvés par la dispersion de ses adversaires *. Le poète ne dit pas, mais il laisse
* Cf. Araucana, cli. iv, oct. 64.
INfBODCCTION. CCLXIX
entrevoir que le salut des chrétiens est dû à la main divine qui développe autoar d'eux les ténèbres d'une nuit profonde et les arrache ainsi à une mort assurée. Ercillà prend soin ailleurs d'être lui-même le commentateur de sa pensée. A ses yeux, la nature n'est que le ministre de la volonté divine : « Pour nous, dit-il, Dieu se plaît à exécuter ses conseils par de communes voies. Son instrument est la nature, dont il est l'unique arbitre souverain *. » Et, en rapportant un prodige nouveau, il déclare que Dieu le permit pour amener vers la foi une nation aux coutumes sauvages et au cœur aveuglé. La peinture de ce miracle est d'une rare poésie^. Déjà mis* en branle par le son des trompettes, le camp des Indiens s'approchait des murs de Cauten qu'ils brûlent d'anéantir, lorsqu'un orage itnpétueux éclate encore dans les airs et glace de frayeur les plus intrépides. Au milieu de cette confusion, se présente à leurs yeux Eponamon, le dieu des Araucans, le démon lui-môme, auquel s'adressait leur culte grossier. U se montre sous l'image d'un dragon épouvantable, hideux. Sa queue formait d'horribles replis. Enveloppé de feux, d'une voix rauque et farouche, il leur crie d'aller, de courir vers la ville espagnole ; elle sera pour eux une facile conquête; qu'ils la livrent au fer et à la flamme. Puis le monstre se dissipe en fumée et échappe à tous les regards. C'est la présence d'Eponamon qui soulevait l'ouragan, comme dans le Tasse l'Enfer souffle la tempête contre le camp des Croisés, comme dans l'épopée de Dante, il trouble les airs et fait disparaître à Campaldino le cadavre de Buonconte. Mais, à peine Eponamon s'est-il évanoui , que l'agitation des éléments s'apaise ; les nuages fuient; lescieux, le soleil revêtent d'allégresse les champs humides, et, dans l'espace serein, à l'apparition
^ Cf. Araucaria, ch. ix, oct. 3.
« Cf. ibid., oct. 8-n.
«CLXX INTRODUCTION
maudite succède une suave, une ravissante image. « D'un lumineux et agile essor, vint dans une nuée une femme «que recouvrait un voile beau et brillant. Sa splendeur «était si vive qu*au milieu du jour la clarté du soleil était 4evant elle ce qu'est auprès du soleil la lueur d'une étoile pâlissante. Bannissant leur effroi, la figure sacrée qui reluit devant eux les rassura tous. Elle venait accompagnée d'un vieillard aux cheveux blancs, dont l'aspect annonçait la vie grave et sainte *. » D'une voix douce et délicate, •elle les détourne de l'Impériale, et leur ordonne de retourner vers leur terre. Dieu veut donner sur eux l'empire à ses chrétiens, et mettre dans les mains de l'Espagne le glaive et la sentence. Et aussitôt, «laissant loin derrière «lie notre globe terrestre, elle monta aux cieux en traversant l'espace immense des airs 2. •> L'effet produit sur les Araucans par l'intervention miraculeuse ne tient pas moins du prodige que tout le reste. « Les Araucans suivirent U vision glorieuse, couverte de son voile éclatapt de blancheur. Les regards fixes et avides, la bouche ouverte, i\s respiraient à peine. Lorsqu'elle eut disparu , chose étrange I semblables à celui qui sort, tout étonné, d'un profond sommeil, ils se regardaient les uns les autres, et ne se disaient aucune parole. Tous, d'un cœur et d'une pensée, sans attendre ni commandement ni aucun autre signal, tout à coup, comme s'ils n'eussent eu qu'un but, commun et unique, ils prennent le chemin de l'Arauco. Ils vont sans ordre et légers comme les vents. Il leur semble que par derrière un feu les touche et brûle leurs épaules, et ils courent d'un élan plus rapide '. » Cependant le prodige dont ils avaient été les témoins et dont ils avaient subi l'immédiate influence, ne devait pas les con-
* Cf. Araucana^ oct. 13-14.
» Cf. ibid., oct. 15.
' Cf. ibid., oct. lO-n.
INTRODUCTION. • CCLXXI
duire sous le joug des Castillans. Le culte d'Eponamon triompha dans leurs âmes rebelles.
Assurément le merveilleux déployé ici par le poëte espagnol est de la meilleure et de la plus sublime espèce. Il jaillit des croyances mêmes de l'écrivain et de ses compatriotes, mises en opposition avec les croyances grossières des barbares; et toutefois, remarquez de quelles réserves, de quelles précautions extrêmes il entoure et protège, pour ainsi dire, le récit de cet événement surnaturel. Le préambule entier du ix® chant est consacré à le préparer et à le faire accepter. « Si les hommes, nous dit le poète, ne voient plus autant de miracles qu'ils en virent dans le temps passé, la cause en est qu'il y a aujourd'hui peu de saints et que la loi chrétienne est affermie. Voilà pourquoi Ton s'étonne au récit de tous les faits qui s'élèvent au-dessus des règles de la nature, et non-seulement on refuse de croire l'auteur, mais on décrédite sa bonne renommée *. » Ercilla combat cette tendance d'esprit, et, malgré tout, il hésite encore à raconter le prodige qui sauve rimpériale par l'intervention de la Vierge et d'un Saint mystérieux qui est, je le crois, Santiago lui-même, le grand saint de l'Espagne^ vénéré entre tous, et patron traditionnel des héros de Castille. Le poète hésite, non qu'il doute, mais, accoutumé au ton des Lucamens, jaloux du renom d'exact narrateur, il aime assez peu les récits qu'un doute peut accueillir :
« Que soy de poner dudas enemigo*. »
Mais, bien qu'il éprouve à le redire quelque scrupule, il sait que toute une armée a vu l'événement, et que les Indiens n'ont pas varié dans leurs dépositions. Et lorsqu'il a fini de raconter les faits, il insiste encore sur les raisons
^ Cf. Aroucona, oct. 1.
s C(. i/v/c/., cet. 4.
CCLXXn INTRODUCTION.
critiques qui le contraignent à les admettre. Il s'est informé auprès de beaucoup d'hommes, afin de ne rien écrire d'incertain et de confus. Il fixe la date même da miracle *. Il semble qu'Brcilla soit entouré de douteurs tout prêts à contrôler sa parole et à contester auprès de Philippe II la sincérité du prodige qu'il affirme. Aussi achèvet-il ses réflexions par ces mots : « Voilà, dans un récit sommaire, la vérité telle qu'elle s'est répandue par la bouche môme des barbares ; elle n'a pas reçu l'ornemenl de fictions menteuses; un tel sujet ne le comporte pas. Ces peuples regardent comme un fait démontré (et c'est là une preuve d'une gravité importante), que pendant deux années, cette apparition produisit pour eux la*famine, les maladies, la mort, mille fléaux divers 2. » Nous admettrons sans peine qu'un écrivain préoccupé d'un tel souci, toujours en garde contre la possibilité d'une contradiction, toujours armé pour défendre le caractère historique el 1 réel des événements qu'il expose, ne se hasardera pas sou- ! vent loin du sol, ne fera pas du merveilleux le tissu même de son œuvre poétique et ne prodiguera pas les personnages divins, l'action divine et surnaturelle. Il a les pieds trop fortement posés sur la terre, et c'est heureux déjà qu'il n'y prenne pas racine. Ne vous attendez donc pas à une de ces voix qui ont l'habitude de venir d'en haut, ou qui chantent en montant ^, Mais, si refroidi qu'il soit par une théorie dont il ne parvient pas à s'affranchir, l'élan de son imagination l'emporte pourtant, et sa pensée vibrante, plus forte quelquefois que ses appréhensions d'historien, l'entraîne dans les sphères supérieures.
Lorsque les conquérants, après la tempête qui a failli anéantir leur escadre, vont débarquer enfin sur l'île de
1 Cf. Araucana, oct. tS.
> Cf. ibid., oct. 19.
8 Expression de M"» Eugénie de Guérin, Lettres, p. 4G8.
INTRODUCTION. CCLXXIU
^ulriquina, les indigènes s'apprêtent à les accueillir les ïrmes à la main ; mais le ciel envoie un prodige qui les consterne. « Au moment où le vent se calmait et où les espagnols mettaient le pied sur la terre, la foudre tombe tout à coup ; le voile de nuages se change en flamme étincelanle, et, sillonnant Tespace sous la forme d'un caïman, ane comète semble fendre les cieux. La mer mugit ; la terre émue gémitcomme affaissée sous cet horrible poids. L.a crainte aussitôt glace et brise le courage des naturels troublés. Ils prennent pour un sinistre avant-coureur de leur ruine et des maux qui les attendent, cet ébranlement extraordinaire dont leurs yeux sont frappés. Ils y voient un triste prodige et le présage assuré de leur destruction, la menace d'une éternelle servitude *, » Dans leur frayeur, ils jettent là leurs armes, se dispersent, abandonnent le nid paternel. Il est vrai que le poôle ne sait comment expliquer ce nouvel incident de sa narration. Il en atteste encore l'authenticité, mais ne refuse pas tout à fait d'y voir un phénomène de la nature, a Ce n'est pas ici un ornement fabuleux, dit-il, mais une histoire certaine et un récit véridique; que ce fût une circonstance merveilleuse {algun caso prodiyioso)^ ou un augure étrange et un triste pronostic^ ou l'influence d'une constellation maligne et funeste... 2.» Cependant il est clair que don.Ercilla penche pour le prodige, puisqu'à ses yeux la nature, vous l'avez vu, n'est que l'interprète de la volonté d'en haut. Il est heureux de motiver par une manifestation éclatante et miraculeuse de la puissance divine l'effroi des barbares et l'enthousiasme triomphal des Espagnols.
C'est aussi au besoin de charmer l'esprit du lecteur par le tableau de la lutte du bien et du mal dans les régions invisibles, par celui des prodiges et des agents qui, sur celte
* Cf. Araucana, ch. xvi, oct. 24-26.
« Cf. iLici., oct. 23.
ce LXX I V INTRODUCTION.
terre même, semblent en communication avecles espace! infinis, c'est à cette inquiète curiosité de T&me pour tooi les problèmes de l'inconnu et pour l'art de la magie, qai don Ercilla doit quelques-unes de ses beautés. La fcerii des enchanteurs' mène la poésie comme par la main; elle est une de ses variantes, ou plutôt de ses auxiliaires. Considérée dans le prestige de ses actes extérieurs, elle se rattache par une chaîne étroite au culte des démons. Le Tasse ne nous désigne-t-il pas dans Ismen et dans Armide des ministres asservis aux dominations infernales et qui i les maîtrisent à leur tour? Ce n'est pas àThomme, abandonné à sa propre faiblesse, que tant de réalités décevantes pouvaient en effet être attribuées par les imaginations ravies. De là ces détails nombreux que le poète nous a donnés, au début même de son épopée sur la religion des Araucans, sur cet Eponamon dont nous vous parlions tout à l'heure, et sur les ahechiceros» qui semblent les prêtres naturels d'une pareille idole. « La nation, dit-il, est saiis Dieu ni loi religieuse, bien qu'elle respecte celui qui a été précipité du ciel. Il est toujours célébré dans leurs chants comme un grand et puissant prophète. Sectaires égarés, ils invoquent sa fureur, et il est l'oracle consulté dans toutes leurs affaires. L'Araucan regarde ses paroles comme un augure certain d'heureux succès ou de maux à venir. Quand ils veulent livrer bataille, ils Tinterrogeot suivant le rit établi, et si la réponse est contraire, ils renoncent au combat, quelle que soit l'ardeur qui les y porte. Il n'est chez eux ni objet grave ni cas important où a ce maudit 1) {este maldito) ne soit appelé. Ils le nomment Eponamon, et souvent ils donnent le même nom à qui se distingue par sa vaillance ^ » Il y avait, à coup sûr, une veine de poésie aussi brillante qu'inépuisable dans le contraste que le Dieu des Araucans présentait avec celui des
* Cf. Ârauc.^cXu i, cet. 40-41.