‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 56 sur 124 · INTRODUCTION. CCLXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CCLXXV

iïspagnols, ou plutôt Ercilla n'aurait pas été contraint pour Siinsi dire de sortir de sa croyance ipème, pour nous pein» d j^e les Araucans animés par le prince des Enfers, luttant contre les Espagnols toujours soutenus et quelquefois éprouvés par k Roi du ciel. Les beaux modèles que lui olTrait l'Italie avaient frayé la voie à leurs imitateurs d'Espagne. Mais Ercilla n'a usé que rarement de ces moyens li* émotion. Le devoir qu'il s'était imposé de ne rapporter que la réalité hislorique, d'exciter l'intérêt par les exploits et la grandeur personnelle de ses héros, d'enchaîner l'atteniion au même titre qu'un irréprochable annaliste, ne lui a pas permis de donner à cette haute lutte des principes surnaturels, le développement qu'elle pouvait recevoir. Par là, il n'égale pas ses rivaux comme peintre du merveilleux.

Mais il les égale tout au moins dans une description particulière, en peignant une des faces de ce monde surnaturel, je veux dire celle des sortilèges et des enchantements.

Un premier coup de crayon est donné au magicien, lorsque le poôte veut nous décrire non pas les prodiges que ses mains opèrent, mais son rôle dans les institutions barbares. « Les Araucans, nous dit-il, ont recours aux ar- Ufices trompeurs de la sorcellerie. Un penchant naturel les entraîne vers cette science. Leur crédulité se ûe aux prodiges et aux présages qui font naître leurs déterminations. L'ignorant augure leur alinonce l'avenir et est pour eux un objet de respect. Ses prédictions augmentent leur audace, ou leur inspirent la crainte et l'effroi. Quelquesuns de ces devins Tes haranguent et les prêchent. La vénération les entoure comme des êtres sacrés ; ils ne se nourrissent que de louanges ; leur vie est rigide et d'une abstinence sévère. Ce sont eux qui par leur éloquence induisent en erreur la multitude frivole. L'attachement du peuple à

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leur délire égale notre foi pour les écrits évangéliques*. | Et ceux qui se confoi^ment à ces habitudes si austères, n'ont pourtant ni loi, ni Dieu, et ne croient pas qu'il y ait 1 de péché ; ils adoptent cette vie rigoureuse seulement i pour en retirer Thonneur d'être estimés sages. Mais il en , est d'autres qui, vaillants soldats, regardent comme une j science meilleure celle de l'épée, de la lance, de l'arc et de la flèche, et prétendent que le présage contraire oa heureux consiste dans la force et dans la bravoure ^ i Une partie de ce curieux tableau nous présente des mœurs i que l'on retrouve chez presque tous les peuples primitifs ou déchus, et que les récentes publications de Burton ^ , et de Speke ^ constatent chez les tribus de l'Afrique orientale, sur la route du Sahouaeli au lac Tanganyika, sur celle de Kazeh au Yictoria-Nianza^ et de cet immense réservoir aux Etats encore sauvages du Nil supérieur jusqu'à Gondokoro. Les devins, chez ces nations de caraclère à la fois naïf et dégradé, ressemblent beaucoup aux jongleurs de tous les climats, à ceux qui vivent de duperies et d'impostures, et ce n'est point par ce côté qu'ils prêtent beaucoup à la poésie. Les dernières lignes d'Ercilla nous révèlent un élément de plus, l'espèce d'hostilité ou de sourde opposition qui règne entre Tordre des prêtres et celui des guerriers. Cette animosité secrète éclate quelquefois en violence inouïe. Dans une assemblée des trente premiers caciques, toute remplie de dispositions belliqueuses, les sentiments qui séparent les héros des interprètes du destin, troublent cruellement les débats du conseil. Déjà, contre l'avis de ceux qui ne respirent que batailles, quelques paroles de sagesse et de prudence se

' Cf. Araucana^ch. i, oct. 42-44.

• Cf. Voyage aux grands laa de V Afrique orientale, par le capitaine Burion, trad. par M^e Loreau. Paris, 1802, p. 649-659.

3 Cf. les Sources du Nil, loxirnixl de voyage du capitaine John IIaii:.i i-' Speke, trud. par E. D. Forgnes. Paris, 1864, p. 14 et suiv.

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sont fait entendre. L'audacieux Tucapel, le Mézence on plutôt TArgant de VArçiucanaj les a repoussées avec dédain et colère. Il tnenace d'appeler au combat le ciel même. « Les destins, s'écrie-t-il, ne sont que chimère. C'est pure faiblesse que de nous troubler et que de nous embarrasser de leurs arrêts. Quelle simplicité que de croire à la Fortune ! La Fortune, c'est la force de nos bras. Toute la machine du monde et la citadelle céleste s'écrouleraient sur la terre et se réduiraient en poudre, avant que Tucapel, dans cette entreprise ou dans toute autre, oubliât un seul instant sa promesse *. » Le fougueux avis de Tucapel est tempéré par le langage mesuré et circonspect de Colocolo ; mais a un autre Guraca se lève après lui, un magicien qu'appesantissait la vieillesse décrépite. Puchecalco était le nom de cet augure, réputé habile pour les présages. Il jette un profond soupir qui s'échappe avec force de sa poitrine, et commence à parler d'une voix pleine de tristesse 2. » Il atteste Éponamon de la vérité de son langage, et déclare aux Araucans que la liberté leur a été rendue pour un temps bien court; que l'arrêt est fixé pour eux et qu'ils sont appelés à retomber sous une dure servitude. Il leur révèle les plus sombres pronostics. « Tucapel, outré de fureur en entendant le vieillard, ne se peut contenir davantage : a Je verrai, dit-il, si, avec ses oracles, « Timbécile sait éviter cette massue. » En achevant ces mots, il lève son arme, la fait retomber sur l'augure, et le jette si bien sur la poussière que, depuis, Puchecalco ne mesura jamais le cours d'une planète, ni ne dévoila les destinées de l'avenir. Le meurtre qne son bras avait commis donnait à Tucapel le goût du carnage. Il était tenté de fondre sur le sénat religieux, et j'ignore la raison qui le retint. Caupolican, stupéfait et furieux, demeura un ins-

i Cf. Arauc,, ch. vai, oct. 30.

2 Cf. ibid.^ oct. 39.

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tant tout hors de lui-même ; mais déjà il a repris son san§ froid. D*une voix forte et terrible, il s'écrie : « Capitaines « qu'il meure ! qu'il meure * 1 » — Alors se déploie uni de ces luttes formidables où Ton voit un héros seul teni tête à une foule entière, scène affreuse de tumulte et di carnage telle qu'Homère sait les décrire, jusqu'à ce que l'impunité soit acquise à l'intrépide barbare ^.

Mais le don de lire dans les astres, et d'y lire aussi mal, n'est pas encore le côté vraiment poétique et merveilleox des magiciens. Le caractère de prophète, lors même que la prophétie est un mensonge, et qu'aux yeux de l'Espagnol le devin est l'agent ou l'interprète d'Ëponamon^ du Maudit, de l'Ange déchu, de l'horrible roi des Ténèbres, i del negro Eponamon, » le rôle de celui dont les yeux percent les voiles de l'avenir, effleure déjà le prodige. Pour la croyante multitude, son action appartient uu peu à l'ordre surnaturel ; et l'on voit quel admirable parti don Ercilla sait tirer d'une telle source dans le récit dramatique et saisissant que nous avons abrégé.

Cependant il y a dans les organes de la magie un aspect beaucoup plus élevé, bien plus voisin de la haute poésie. Je veux parler de toute cette sphère de fictions étranges, éblouissantes, qui ravissent l'imagination, et dont les jardins d'Alcine ^ et d'Armidë ^, sont deux des plus magnifiques exemples. Ces évocations féeriques qui semblent assujettir à la baguette créatrice de l'enchanteur tous les règnes de la nature et les mystères mêmes de l'avenir, ce^ gracieuses rêveries, constructions idéales, prestigieuseSi fantaisies du poète, donnent à celui qui les opère les appai rences d'un demi-dieu parmi nous, et elles ont une placé

1 Cf. Araucaria^ oct. 44-45. '

« Cf. ibid. , oct. 4C-59. I

-* Cf. OrL furiofo, cli. vi-vii. |

* Cf. Gerusal, liber., ch. xvi. i

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