CCLXXX INTRODUCTION
Préparées dès le xviii** chant *, la première entrevue du poôte et du magicien Fiton a lieu au xxni", la seconde au xxYi" et au xxth* chant. Nulle part l'écrivain ne témoigne pour le représentant d'un pouvoir occulte et d'une science mystérieuse, cette sainte horreur que nos siècles de ténèbres et de barbarie éprouvaient contre les sorciers. Il est visible que la magie était pour les poètes d'Italie et d'Espagne , pour rArioste et le Tasse, pour Ercilla et Balbuena, un procédé de l'art poétique, une manœuvre et une richesse de l'épopée. Fiton est dépeint par Ercilla sous des couleurs majestueuses, comme un Nestor de la magie, « un anciano consumido ^)), moins aimable pourtant que 'le vieillard d'Homère. Il est l'organe des destins autant que celui des êtres infernaux. C'est sa science profonde qui l'a rendu maitre des secrets de l'avenir, et par elle il contraint les silencieux génies de l'abîme à écouter ses formidables conjurations. Un Araucan, épuisé par l'âge, autrefois soldat et cacique, désigne à Ercilla la demeure du solitaire farouche et lui dépeint l'étendue de son pouvoir meryeilleux : « Lorsque le soleil règne et verse de purs rayons, le magicien sait couvrir la terre de profondes ténèbres, et, sans le secours des vents, il fait, contre toutes les lois,
suprême. Le grand pouvoir de Fiton obéit à cet ordre sucré comme la nature obéit à Fiton. Il n'est pas l'ennemi de Dieu ; il ne sert pas l'enfer toujours docile à sa voix; il connaît Thistoire du peuple juif et celle du christianisme; il en parle avec respect. Il montre au poète, son visiteur, Nazareth où Marie reçut par Gabriel le message divin, et les ruines de b ville où Titus vengea la mort du Christ sur un peuple déicide, et la mer Rouge où Moïse fraya devant les Hébreux un chemin à travers les fl)is. (Cf. ch. xxvii, oct, t-8.) Fiton est ici un type nouveau, fort différent de rismen du Tasse.
J Cf. Arauc.j ch. xviii, oct. 62 :
Màgico grande y hechicero
El cual te informera de mucbas cosas
Que e&tàa auu por venir, maravillosas.
*Cr. Arauc.y ch. XXIII, oct. 65.
INTRODUCTION. CCLXXXl
descendre d'un ciel serein la pluie et le tonnerre. 11 met un frein au rapide cours des fleuves, et au milieu de leur vol les oiseaux tout à coup s'abattent assoupis, attirés par ses irrésistibles paroles. Les herbes mûries pour la moisson, il les fait reverdir; il sait toutes leurs vertus. Devant lui la mer s'émeut, les vents obéissent, malgré l'influence et les phases de la lune. La masse de la terre tremble et frémit à sa voix puissante, sans que nulle cause intérieure l'agite et la soulève, et elle se contracte violemment sur son centre. Toutes les forces des autres éléments sont assujetties à ses ordres... En un mot, avec sa science et ses enchantements, il sonde, il découvre les mystères, et pénètre, en étudiant l'action des astres, jusqu'au sort et aux destinées des peuples *. » C'est dans une forêt d'une sombre profondeur, au pied d'un roc miné par les ans et masqué par des branches épaisses, que le guide d'Ërcilla lui fait voir l'entrée d'uae gorge étroite et, plus à Tintérieur, une petite porte qu'entouraient des têtes de bêtes fauves. Elle était entièrement ouverte. Tel est le défilé, par lequel le poète est introduit, non sans éprouver quelque terreur. Ils avaient fait environ cent pas, lorsqu'ils arrivèrent sous une grande voûte. « Au milieu brillait une lampe éternelle, et de toutes parts à Tentour on apercevait rangées par ordre des tablettes avec une multitude de fioles étiquetées, des onguents, des herbes, d'innombrables liquides 2. 0 La peinture de cette espèce de laboratoire est assez développée et nous présente une singulière affinité soit avec l'antre dans lequel la Canidie d'Horace •, ou les sorcières de Shakspeare * et de Goethe *, apprô-
^ Cf. Araucaria^ oct. 42-H .
« Cf. ibid. , oct. 48.
3 Horat,, Car rw., Epod. v.
♦ Cf. Sliakspeare*s Work»; Macbeth, acU IV, se. i, édit. Galiguani. Paris. 1832, p. 333.
5 Cf. Faust^ édit. Heîdelberg, 1832; Erster Tlieil : Hexenkûche, p. 80 et s.