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défendaient avec tant d'esprit comme un des ornements les plus heureux des beaux vers, font bien encore par-ci par-là irruption chez Ercilla, mais à titre de métaphores, nous Tavons dit, et non plus comme des personnes divines, comme une puissance qui intervient dans la mêlée des hommes, les domine, les châtie ou les favorise. Corneille protège les dieux antiques, les vieilles déesses ; il veut qu'on leur conserve l'action divine, que Ton respecte le culte traditionnel de TOlympe poétique:
a Qu'aura de beau la guerre^ à moins qu'on ne crayonne Ici le char de Mars, là celui de Bellone ^ 7 »
Chez lui c'était adoption franche et sincère de tout un ordre de fictions. Il ne pouvait consentir à exiler des enfers Pluton et Proserpine. Il ne voulait pas
« Sacrifier Hécate et Diane à la lune,
Et dans son propre sein noyer le vieux Neptune '. >»
n s'indignait contre ceux qui ôtaient de leurs vergers et de leurs jardins Pomone et Flore. Il aimait Écho et les
Hulciber JEinmi recoquat fornacibus arma,
Thracibus, aut rigidis arma tremenda Gelis. Tum acelemm inveutrii lacera Discordia paUa
Advocet iuferoas ei Acheroate deas, etc.
1 Cf. Corn., Œuvres diverses, édit. iQ-12. Paris, 1738, p. 233. La pièce de Corneille, Défense des fables dans la poésie^ ne doit pas être considérée comme une traduction des vers de Santeuil. C'est le mfme sujet traité à neuf, et la veine de raillerie qui domine dans sa pensée appartient tout entière au sublime écrivain :
Qu*oa fait injure à Part de lui voler la Fable!...
Quoi ! baanir des enfera Proserpine et Pluton 1
Dire toujours le diable, et jamais Alecton !...
L*œii se peut-il fiier sur la vérité nue?...
Que la Victoire vole, et qae les grands exploits
Suient portés en tous lieui par la nymphe aux cent raiz.
Qu*ont la terre et la mer, si l'on n'oM décrire
Ce qu'il faut de Tritons pour pousser un navire,
Cet empire qu'Éole a sur les tourbillons,
Bacchus sur les coteaux, Cérèt sur les tlUont..- T etc.
•Id., t6iV/.,P«132.
CCXC IHTBOPDCTION.
Dryades. Devant les proscripleurs de la Fable, l'air même, disait-il, sera sans Zéphyrs :
« Et par nos délicats les Faunes assommés Rentreront au néant dont on les a formés ^ »
Toute la plaidoirie de Corneille est d'une verve entraînante et plairait peut-être mieux aujourd'hui que les vers si purs et si classiques que Boileau a laissés dans toutes les mémoires. Corneille déclare enfin que, pour son compte, il ne saurait se passer de ces riantes parures :
« Tous ces vieux ornements, traitez-les d'antiquailles ; Moi, si je peins jamais Saint-Germain et Versailles, Les nymphes, malgré vous, danseront tout autour ; Cent demi-dieux follets leur parleront d'amour. Du Satyre caché les brusques échappées Dans les bras des Sylvains feront fuir les Napées; Et si je fais ballet pour l'un de ces beaux lieux, J'y ferai, malgré vous, trépigner tous les dieux *, »
Soit, ô grand Corneille L ne vous irritez pas contre les critiques méticuleux qui ne partagent pas yos goûts pour les grâces un peu usées et flétries du paganisme. Nous les admettrons sans peine dans les œuvres descriptives, et lorsqu'il s'agit d'un simple artifice d'esprit, d*un feu pétillant de l'imagination. Mais, dès qu'il est affaire d'un poème sérieux où l'homme se déploie tout entier, avec son âme et ses plus ardentes croyances, laissez-le chercher dans ces croyances mômes les richesses propres à féconder ses créations, ou tout au moins puiser dans les pensées, dans les rêveries et dans les aberrations môme de la foule, ces capricieuses inventions, ces rôles imaginaires d'êtres plus puissants que notre espèce et derrière lesquels se cache, après tout, l'immortelle doctrine de l'être divin luimême, comme le Fatum des anciens figurait le Dieu su-
* Corneille, Œuvres diverses, p. 132.
W6trf., p. 134.
inntoDucnoN. ccxci
prème et immuable, planant au-dessus de l'Olympe abaissé. Toutes les fois qu'Ercilla nomme le dieu Mars, il entend la guerre; s'il cite Diane^ c'est la lune qu'il veut dire; Apollon n'est que le soleil. La mythologie païenne, je le répète, n'est plus pour lui qu'une source de figures, un jardin de fleurs poétiques. Elle ne lui présente plus de personnes réelles et des caractères pour la conduite de son épopée. Seule, au xyii* chant de V Araucaria^ Bellone semble se ranimer de son sépulcre et s'arracher à ces froides catacombes où dieux et déesses du paganisme gisent en-' sevelis. Encore avec quelle précaution le poêle ne s'y prend-il pas pour la faire apparaître dans ses récits I II nous laisse en doute sur la nature même de l'intervention. C'est à tel point que l'on ne distingue plus sa Bellone des vains fantômes nocturnes. Elle pourrait bien n'être que l'hallucination d'un songe heureux, qu'un véritable mirage du sommeil.. «Cette nuit-là, nous dit-il, je n'étais point paisible et ne pouvais reposer un seul moment, soit que je pressenlisse le péril, soit que le souci d'écrire me tînt alors éveillé. En proie à mon imagination et à l'insomnie, je roulais sans cesse des fantaisies inquiètes et voulais raconter quelques détails de ce récit, afin qu'à l'aide de ma plume je pusse décharger ma mémoire. Dans le calme de la nuit obscure, au milieu du sommeil de l'armée, comme je tâchais de poursuivre cette histoire, il me survint un accident étrange, Tout'à coup le froid engourdit tous mes membres; ma vue se troubla, et, comme je m'efforçais en vain de me ranitner, la plume échappa de mes doigts. J'aurais voulu me plaindre; n^ais la plainte me fut impossible. Ce mal subit s'y opposait. Une douleur aiguë et pénétrante me fit perdre la force et les esprits; mais lorsque cette crise terrible fut passée, et que je fus rendu à mon premier état, le tourment qui m'avait saisi me laissa comme si je sortais d'une maladie prolongée. Aussitôt qu'avec de pro-
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fondsgémissements ma souffrance se fut ezbaléeet affaiblie, mes paupières pesantes et abattues se fermèrent, tant j'étais ébranlé par cette secousse, et mes membres , vaincus par la fatigue, se livrèrent au doux sommeil, tandis que la puissance de senti r restait recueillie dans la plus noble partie de mon être. J'avais à peine abandonné au charme du repos mon corps épuisé, que j'entends un grand bruit ; la terre me parut trembler. Le regard altier, le geste furieux, se dressa devant moi une femme qu'à l'instant je reconnus, à sa taille et à sa haute stature, pour l'âpre et. robuste Bel^ lone. * » C'est elle, c'est la déesse guerrière qui l'entraîne au sommet d*un mont superbe, d'oti il assiste à la bataille de Saint-Quentin. Mais à peine a-t-elle attiré ses yeux sur la redoutable forteresse que viennent assiéger les soldats de Philippe, à peine le poète a-t-il vu les deux armées aux prises, que la déesse le quitte et se précipite avec tout son cortège pour exciter le feu de la guerre et verser sa rage dans tous les cœurs ^. Ërcilla décrit le tableau terrible qui se déploie sous ses regards. Mais lorsque, à la £n du jour, ses yeux se détournent de Saint-Quentin vaincu, Bellone a disparu pour nous; elle ne rentre plus dans la ftcilon du poète. Les yeux du chantre épique, vous le savez, rencontrent à ses côtés une femme qui lui parlait. Le vêtement qui la couvre surpasse la blancheur de la neige. Son air était grave et vénérable, et annonçait une personne digne d'un respect profond. Elle lui annonce les traités qui, après la guerre de Flandre, doivent unir l'Espagne et la France; les luttes qui suivront; Philippe II combattante la fois l'hérésie et Tisiamisme; le voyage de deux archiducs à la cour d'Espagne ; le siège de Malte par une escadre ot* tomane; Sigeth devenue la proie do farouche Soliman; les armées espagnoles dirigées contre les insurgés des Projet Arauc.^ ch. ivii, oct. 88.
* Cf. ibid., oct. 60.