‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 67 sur 124 · INTRODUCTION . CCXCIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION . CCXCIII

vinces-Unies et contre lesMorisques de Grenade; Ségovie se réjouissant de l'hymen de la princesse Anne et da roi don Philippe; et l'inûdèle châtié par l'héroïsme de Juan d'Autriche. Tels sont les événements que la noble dame prophétise au poète. Elle lui annonce en même temps que le plus grand des magiciens, le célèbre Flton, lui dévoilera dans une peinture beaucoup plus complète les actions glorieuses du vaillant fils de Charles-Quint, et une foule de choses éclatantes cachées encore dans les ombres de l'avenir *. Ercilla ne nous donne pas la clef de cette allégorie; mais sa vision tout à fait étrangère au génie mythologique des anciens, et heureusement substituée à celle de Bellone, offre une parenté beaucoup plus étroite avec les appari* tions dont l'Alighieri a peuplé les derniers chants du Purgatorio. Cependant, si nous osions exprimer ici notre con* jecture, cette dame, que nous dépdnt le chantre de TAraucana, cette blanche et respectable prophétessc dont la voix est si certaine et si authentique, qui en sait tant et si long sur l'histoire d'Espagne, qui résume pour le poète tous les hauts faits et les destinées de cette belliqueuse nation, depuis la bataille de Saint-Quentin jusqu'à celle de Lépante, et qui lui fait entrevoir aussi sa propre union avec la famille de Bazan, cette sainte inspiratrice dont les oracles remplissent la dernière partie du songe révélateur, à notre sens, n'est autre que l'Espagne elle-même, personnifiée et presque divinisée par l'enthousiasme et le patriotisme du poête-soldat.

Tout ce monde de fictions surnaturelles, employées par Ercilla, mais avec trop de discrétion, nous laisse voir assez combien l'intervention des caractères divins, de l'influence divine, lui semblait indispensable dans les créations de l'épopée ; et, à ce point de vue encore, YAraucana serait justifiée, dans une certaine mesure, aux yeux des théoriciens

' Ct.Arauc, cb. xviu, oct. Î0-S2.

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qui exigent des poètes épiques la présence du merveilleux, d'une action supérieure à la nôtre, dirigeant et dominant Texistence et la volonté des mortels. UAraucana est donc un poème épique dans ses conditions les plus sévères. Elle nous présente le récit d'un événement héroïque, des faits de guerre d'un incontestable intérêt, où éclatent la bravoure et la magnanimité des héros. Elle est l'image vivante et pittoresque du siècle môme où se sont déroulés les événements et où était placé le berceau de Técrivain. L'unité de conduite est remarquable, comme nous l'avons établi par le résumé même du poème, et tous les incidents se groupent avec habileté sous la dépendance d'un caractère principal qui provoque notre attachement et notre admiration. D'autres caractères, en grand nombre , nettement dessinés et fidèles à eux-mêmes, forment dans le poëme des contrastes ménagés avec art L'intervention céleste^ le merveilleux a sa place,, bien que réduite et ménagée par un faux principe de littérature et sous la domination de l'engouement national pour la Pharsale de Lucain. Des épisodes assez fréquents et presque tous reliés à l'action héroïque, à la pensée inspiratrice du poète, embellissent cette conception d'un heureux génie, et si quelque reproche peut être adressé au dénoûment de son œuvre, cette imperfection s'est expliquée pour nous. UAraucana est un poème qui n'a jamais été fini. Mais, tel qu'il est, ce poème suspendu, interrompu par la détresse et la douleur, peut à juste titre être considéré comme une des gloireis litté* raires de l'Espagne, et il forme une légitime, une invincible objection aux arbitres de la renommée assez exigeants pour refuser à la nation espagnole l'honneur d'avoir produit une épopée véritable.

VAraucana nous a suffi pour les convaincre d'erreur. Fût-elle unique et tout isolée dans le vaste champ de l'i* magination castillane, elle serait déjà une éloquente pro-

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testation contre la sévérité exclusive de tant de littérateurs habiles ; mais, au-dessous d'Ërcilla, ou plutôt à ses côtés, tout près de lui, plusieurs beaux talents , sans avoir composé des ouvrages aussi distingués par la grandeur de Tensemble et des détails, par Tordinaire élévation du style, imniortelle parure de YAraucana^ mériteraient encore d'échapper à cet arrêt de proscription que l!on fait peser sur eux. Le Bernardo de Balbuena, la Cmtiada du Padre Hojeda, sont assurément de nobles conceptions épiques ; et dans d'autres encore, on peut saisir le ton et, pour ainsi dire, le souffle de l'épopée. Ils régnent dans le vieux Poema del Cid; on les retrouve dans la Historia del Monser-rate; ils apparaissent même dans la Austriada de Rufo, dans la Mejicoconquistada d'Escoiquiz; et bien qu'il n'entre pas dans notre pensée de rapprocher toutes ces œuvres poétiques des modèles de l'antiquité ou de la moderne Italie^ elles contiennent assez de qualités supérieures d'imagination, de style et d'ordonnance, pour que le verdict de condamnation porté contre elles, puisse nous sembler une aberration, un parti pris du goût littéraire.

Quant à cette épopée amoindrie et domestique, plus Aumarne, dont parle M. de Lamartine, et dont la théorie parait érigée en faveur du roman contemporain, mais peut aussi recevoir une plus large acception et envelopper une multitude de sujets divers, pleins d'attrait, trop humbles toutefois pour les éclats de la trompette épique, la Péninsule nous en offre aussi des modèles. S'il fallait juger l'Espagne littéraire selon ses richesses ou sa pauvreté ^ ces petits poèmes narratifs, il serait facile de l'absoudre encore, et de la féliciter pour avoir pris les devants sur nos doctrines modernes, pour avoir justifié, saos

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le savoir, Tesprit spéculatif de notre époque par d'abondantes compositions.

Nous n'aurions aucune peine à multiplier ici les exemples. Ils nous viennent sous la main, dans ce siècle même qui est pour l'Espagne un siècle si fertile de rénovation littéraire. Le duc de Rivas, don Angel Saavedra^ n*a-t-il pas écrit une véritable épopée dans son Moro expôsùo? Tout l'intérêt romanesque des plus touchantes aventures privées, le drame du foyer domestique et de la passion ne se trouvent-ils pas dans le cadre historique adopté par Fauteur? Avec une modestie propre aux écrivains excellents et qui longtemps ont médité sur le domaine dont ils s'emparent, il a intitulé son ouvrage : Légendes en douze roman' ces. C'est dans ces douze romances qu'il a su peindre avec une singulière perfection de talent TEspagne au dixième siècle. Il n'y a pas d'écrivain au dix-neuvième qui ait mieux sondé et décrit le cœur humain, les situations poétiques et | variées de l'amour, du désespoir, de la méiancolie, deia haine, de la volupté et de la résignation religieuse^ que ne l'a fait le duc de Rivas, en retraçant l'histoire du More Mudarra, le fils illégitime de Gonzalo Gustios. Bans les JRomances historiques dont le noble écrivain a enrichi le second volume de sa publication, éclate le môme caractère. Assurément, s'il suffisait, pour avoir place parmi les organes de l'épopée telle que la préfère M. de Lamartine, de retracer, avec une rare et brillante imagination, une suite de récils galants ou chevaleresques, des histoires d'amour et d'honneur, et de puiser le sujet môme de ces narrations dans les annales de sa patrie, de ressaisir le fil de ses traditions déposées au recueil des Bomanceros oh tant de sages critiques n'ont voulu reconnaître en effet que les feuillets épars de la grande épopée castillane, personne, nous avons cette conviction, ne pourrait disputer à M. le duc de Rivas le titre de premier poGte épique de la Péninsule. Mais sans

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rester aussi près de nos jours, et en cherchant dans des époques plus reculées cette forme plus modeste d'un genre sublime, cette petite épopée de mœurs intimes et de biographie pénétrante, rêve d'un grand esprit, nous la trouverions de bonne heure dans le trésor des lettres espa* gnôles.

S'il existe un événement approprié, sous tous les aspects, au roman épique tel que le définit notre illustre contemporaîn, c'est l'amour d'Alphonse VIII pour une Juive de Tolède; c'est la puissance fascinatrice exercée par cet amour sur Tâme du jeune roi pendant sept années entières ; c'est la triste et sanglante péripétie de cet amour. Nous ne recherchons pas si l'anecdote a quelque fondement dans l'histoire. Ici l'histoire se confond avec la poésie même, et c'est au romancero seul que nous avons recours pour y puiser le témoignage des faits. Or, voici ce que raconte un romance de Sepulveda. a II était mort ce bon roi don Sanche le Désiré. Grand deuil il y eut en Castille; car de tous il était aimé. Son fils, le huitième Alphonse, avait hérité de ses États, celui qui vainquit, aux Navas de Tolosa, le roi païen, ce Miramolin, chef renommé du Maroc. Bien que le roi soit fort jeune, les grands de son royaume l'ont marié là-bas en Angleterre avec la fille de Henri, le roi couronné du pays. Les noces se font à Burgos, et bien du monde s'y réunit. Elles furent somptueuses et honorées, parce que l'époux était d'un tel rang. Alphonse était arrivé à Tolède avec sa femme. Or, quoique l'amour soit aveugle, il trompa le roi. Le roi s'éprit d'une Juive ; il en fut énamouré. Elle avait nom Hermosa, et le nom qu*on lui donne s'accorde avec sa beauté. Le roi oublie la reine ; il s'est enfermé avec la Juive. Sept années ils demeurent ensemble, sans jamais se séparer ; et tant l'aimait le roi qu'il avait oublié son royaume ; il ne se souvient plus de lui-même. Les siens ont résolu de le rappe-

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1er à lui, de le ramener d'un tort si vilain et si coupable. Ils veulent la tuer pour recouvrer leur maître ; car ils le tiennent pour perdu, et l'action leur sera bien comptée. Ils allèrent où était le roi avec la Juive, en sa demeure; les uns parlent avec le roi ; les autres étaient entrés où se tenait la Juive, sur une très-riche estrade. Ils la tuèrent là aussitôt, et tous ceux qu'ils ont trouvés avec elle. Le roi, en apprenant sa mort, devint triste et fort soucieux. Il ne savait que faire; car l'amour excessif qu'il avait pour la Juive l'avait mis hors de sens. Ses vassaux le consolent, et ils l'emmènent à Illescas. Le roi, une nuit, étant couché dans son lit, et songeant à la Juive, un ange lui vint parler : — « Alfonse, lui dit-il, tu penses encore à ton odieux péché ! De ta part, Dieu a reçu grande offense d'une telle prévarication. Il ne restera pas fils de toi ; mais une fille aura ton héritage. Tâche de servir Dieu, pour qu'il te pardonne. }) — « Ange, répondit le roi, devant Dieu sois mon avocat; maintenant, je reconnais ma faute; je reconnais que j'ai péché*. »

De ce fond général de poésie intime, de ce fond d'amour et d'aventure biographique, trois grands esprits ont tiré de belles compositions pour la scène, je veux dire Lope ^ Diamante ^ et Huerta ^. Mais avant eux, ou tout au moins avant les deux derniers, la même légende avait trouvé un rédacteur de talent. Un poème, que M. Antoine de Latour appelle avec justesse une élégie soutenue par je ne sais quel

1 Cf. Romances nuevamenfe sacados de historias antiguas de la crâtiica de Espana^ compuestos por Lorenzo de Sepûlveda. Anvers, ISSl. — fiibliot. de autor, espanoL, t. XVf, Romancero gênerai, por don Agustio Daran, Madrid, 1856, t. H, p. It, n» 928. --' Romancero espanot, trad. par M. Danias-Hioard, 1844, t. I, p. 147. — M. Antoine de Latour, Tofède et les bords du Tage, p. 235.

* Cf. Bibliot, de auU espanoU^ t. XLI, las Faces de los reyes et la Judia de Toledo.

s Cf. ibid. t. XLIX, la Judia de Toledo.

« Huerta; édit. de 1786, t. I, Raquel.

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accent épique ^, et que la théorie moderne ne manqaenU pas de classer parmi les épopées elles-mêmes» était sorti de la plume de don Luis de Ulloa y Pereira. Cet écrivain distingué était né au commencement du dix-septième siècle, à Toro, d'une famille noble et illustre, originaire de la Galice. Livré à de savantes études. Luis de Ulloa possédait plusieurs langues, et brilla sous Philippe lY. Il devint corregidor de Léon, et jouit d'une grande faveur auprès du comte d'Olivarès. Après quelques malheurs, il se retira à Toro, où il mourut vers 1660. Il composa plu* sieurs poésies que son fils don Juan Antonio publia longtemps après sa mort^ en 1674 >.

La Raquel est son chef-d'œuvre, et je ne doute pas que la contezture habile de l'ouvrage, son caractère pathétique, les séduisantes formes de la narration ne fissent ranger, parmi les œuvres épiques romanesques, la création littéraire dont je vais un instant vous entretenir. Sedano, qui a recueilli ce petit poème dans son PamoMo espaàoly ne partageait pas complètement cet avis : « L'on ne peut, dit-il, accorder à cette belle et élégante composition le titre de poème épique, parce qu'elle ne présente ni les circonstances ni les qualités requises pour une œnvre de cette nature, et l'on y voit percer aussi les défauts qae le mauvais goût avait popularisés daos le siècle où vivait Fauteur ; mais la noblesse des idées, l'élévation et la majesté du style, la beauté des caractères, l'heureux agencement des faits, le nombre, l'élégance du style, les généreuses maximes dont Tonvrage abonde, l'ont rendu bien digne des applaudissements que lui prodiguent les lettrés 3. » Quintana ne l'a pas inséré dans sa Musa épica

^ Cf. Tolède et les bords du Tage, p. 26S.

*V. don Cayetaao Roiell, Pœma» épicos, t. II, Pi^logo, p. xvu« note 2.

* Cf. Sedano, Pamaso eêpanol^ 17CS.

CCC INTRODUCTION

casteUana; mais, en 1806, et une seconde fois en i828, il a introduit le poGme de Raquel dans son Tesoro del Pamaso espanoL Et , il ne tarit pas sur Téloge de cet excellent écrit. Si quelquefois la Raquel effleure \gs défauts de ses contemporains, presque toujours, dit-îl, elle sait éviter leurs funestes engouements. Son langage, à l'ordinafre poli et soigné, manque toutefois de cette imagination pittoresque qui laisse des objets une impression profonde *. Luzan, dans sa Poétique^ accorde à don Luis de continuels éloges ^, et il n'y a pas d'écrivain dont il cite plus souvent les exemples, ni avec plus de juste admiration ; et nous devons admettre que si, malgré l'approbation de tant d'éminents critiques, le poëme de Raquel n'a pas été classé parmi les épopées espagnoles avant Gayetano Rosell, c'est que, de l'autre côté des montagnes, on se faisait du genre épique une idée plus grande et plus superbe que dans la studieuse retraite de M. de Lamartine. Pour nous, pas un instant nous n'hésitons à croire qu'aux yeux de Téminent appréciateur de Balzac et de Mistral, Ulloa n'eût sa place toute prête dans les casiers oti brillent à un rang d'honneur Mirèio et la Comédie humaine. Voici le plan et l'exécution sommaire des soixante-seize octaves du texte original.

Don Luis de Ulloa débute comme ceux qui ont chanté des héros. Il trace nettement le sujet de son œuvre, et, dans une brillante apostrophe, la dédie au roi, son maître. Il veut célébrer le plus beau des triomphes d'amour, la douleur la plus cruelle qui ait serré une âme humaine, la cause du pouvoir offensé, et une rigueur, une violence sans excuse, commise contre les droits d'Alphonse. M. Antoine de Latour, juge si délicat et si fin de la langue et du génie

< Voy. redit, du Tetoro de Qaintana, publiée par Baudiy, en IW, p. 877 et 878.

> Cf. Ign. Luzan, /a Poétièa, Zaragoza, 1t87.

ISTRODUCTION. CCCI

espagnols, remarque avec raison que le titre primitif du livre ^ et son inspiration tout entière n*ont rien de cette âpre haine que l'Espagne portait aux Juifs. Le sort qui bientôt sera fait à la belle Rachel par les grands vassaux du roi Alphonse, n'est qu'un outrage à la royauté môme :

« La causa del poder mas ofendido,

Violencia irracional, canlo înspirado No por con captes de mi genio solo :

Yo i08 escribo, dictalos Apolo *. »

Voici l'occasion qui éveilla l'amour du roi pour la Juive et qui donna lieu aux ressentiments et à l'entreprise sanguinaire de ses premiers hidalgos. Couronné par la victoire, Alphonse avait consacré ses trophées de Jaên dans la ca* thédrale de Tolède. Il voulait rendre aux lois leur empire toujours moins obéi au milieu de la confusion et du fracas des armes. Le zèle catholique qui aspire à garder la pureté de la foi contre la contagion du culte des Hébreux, fit bientôt adopter contre la population juive, nombreuse à Tolède, une mesure sévère. Chacun craignait de voir l'ivraie envahir et étouffer le bon grain; un arrêt d'exil fut rendu contre les Israélites et publié par des hérauts d'armes. La synagogue frémit, épouvantée du désastre com< mun. Ruben, qui était alors le grand prêtre, réunit en secret ses coreligionnaires et leur persuade que le meilleur parti est de remettre leur sort aux mains d'une belle jeune fille ; elle ira solliciter et désabuser don Alphonse. Cette seconde Esther sauvera sa nation auprès d'un autre Assuérus. Le choix des Juifs tomba sur Rachel. Sa beauté était

* Voici ce titre : Alphonse vui, roi de Casiille^ prince parfait^ retenu dans Tolède par les amours d'Hermosa ou Rachel, juive^ mise à mort par la fut^eur des vassaux du Rot. Cf. M. Aot. de Latour, Tolède et les bords du Tage, p. 236.

* Bibl. de aut. espanol.^ U XXIX, p. 477, oet. 1.

CCCII INTBODUCTIOM.

sans rivale. A peine est-elle admise à la royale audience, devant elle se convertit en ténèbres le plus brillant éclat du jour; et lorsque, dans une attitude respectueuse et courtoise, semblable à celle de l'adoration, Rachel se dégage du voile qui la dérobait, c'était Taurore naissante, c'était le ciel même aux pieds d'Alphonse. Les yeux charmants de la Juive laissèrent le roi comme aveuglé. Ces étoiles-là mieux qoe les autres savent fixer les destins et incliner les cœurs. Rachei laissa parler la muette éloquence de ses regards. Le roi ne se reconnaît plus, et, lorsqu'il sonde son âme, il sent bien que tout y est changé. Il s'abandonne à cette douce torture, et laisse grandir lascif ardente du poison qu'il aspire par les yeux :

« Hace que del veneno se renueve La sed ardiente que la visia bebe ^. »

Rachel , de son côté , qui aperçoit dans ce prince enflammé de colère contre sa race une métamorphose aussi inattendue, sentait s'éloigner le souci pour de plus douces impressions, et ce n'était plus le péril des siens qui la troublait le plus. La main lui tremblait lorsqu'elle lendit sa requête. Mais tant qu'ils furent sous les yeux de l'assistance^ le roi sut se contenir, et en recevant le placet de la jeune Juive, il afl*ecte la rudesse et comprirùe tous les signes extérieurs de la générosité humaine. Bientôt le feu qui le dévore ne peut plus se contenir. Le visage du souverain oublie d'exprimer la colère, et pour laisser croire qu'il résiste à la demande, il lève l'audience sans la terminer; il se retire brusquement et s'enferme avec le souci qui le ronge. Il redoute le blâme de son peuple et de ses courtisans. La raison seule combattait encore en lui toutes les puissances de l'amour. De longs frissons parcourent tout son être. Il se sentait brûler et transir. Ce-

> Cf. laRaquelffKU 11.

INTRODUCTION. CCCIII

pendant Rachel s'apprêtait à sortir du palais, et déjà elle exécutait son projet avec ta lenteur d'un désespoir résignéi lorsqu'on vient la prévenir que le roi est résolu à révoquer l'arrêt de proscription. Toutes ses Inquiétudes se dissipent alors, et c'est une craintive espérance qui prend leur place au fond de son cœur. Dans cette nouvelle situation, elle demeure moins agitée; sa beauté est tranquille, et sur son visage se ranime avec toute sa sérénité cet éclat qu'en avait banni la frayeur. Le roi attendait la malheureuse Juive. Lorsqu'elle est ramenée en sa présence, il la contemple d'un œil plus attentif; et l'amour qui avait triomphé du roi, étendit aussi sapuissance sur la belle enfant de la Palestine. La nouvelle existence à laquelle Rachel était appelée par Alphonse, cette vie toute d'amour et d'enivrement •eontinuel, est analysée par don Luis de Ulloa y Pereyra avec une singulière finesse et une grâce d'images extraordinaire. Il est difficile de montrer une entente plus vive de nos plus intimes faiblesses que l'écrivain ne l'a fait jusqu'ici.

«Ce ne fut pas le bruit des clairons belliqueux, nous' dit le poète dans une heureuse imitation de l'Arioste *, qui donna le signal de la lutte amoureuse, 'mais bien le murmure de l'air à travers les jasmins qui couronnent les hauts peupliers^ mais l'écho qui se prolonge dans les jardins embaumés... et qui des doux rossignols répète, comme un exemple séduisant, les amours vifs et mélancoliques 3. » Longtemps le poète insiste sur la passion pa^ tagée des deux amants. Le choix de leurs cœurs, le serment d'une étemelle fidélité, leurs mystérieuses émotions, l'enchantement suprême qui les subjugue, forment aux yeux d'Ulloa presque une apologie de la faute où ils sont entraînés. Auprès de l'image de cette tendresse dont rien

* Cf. Orlando furioso^ ch. xxv, oct. 68. ^ Cf. la Raquei, oct, 22.

CCCIV INTRODUCTION

ne peut briser les nœuds, pourquoi vanter encore les feux qui attiraient Diane sur la terre, ou qui menèrent Orphée jusque d^ns les enfers? Ici est le véritable triomphe, la plus belle palme de Tamour; c'est elle qui lui mérite d'être appelé le dieu des dieux, Tàme des âmes,

a Dios de les dioses, aima de las aimas ^ » ,

Un roi vainqueur et justicier^ pendant sept ans, s'enferme au fond de sa demeure; pendant sept ans, il reste enseveli dans sa passion aveugle, et^ lime mordante du temps ^nt parvient pas à user un seul anneau de sa chaîne !

Pendant que la raison d'Alphonse ainsi sommeillait dans une nuit obscure, le timon de l'État était brisé, la justice et la religion n'avaient plus de soutien ; le navire flottait sans pilote près des écueils. La paix publique était me*. nacée, et le peuple était semblable à une mer prête à se soulever. Le royaume avait perdu son soleil. Ce stvie £guré est celui de l'Espagne môme, à toutes ses époques, et nous n'avons pas le droit d'en être surpris ou blessés. Dans une pièce toute moderne du théâtre de Zorrilla, où\a Guerre et la Paix conversent ensemble, par une hardiesse de fiction digne d'Aristophane, une splendeur subite inonde le palais, et la Paix, interrogée sur la cause qui fait naître cet éclat, répond à son interlocuteur : « C'est le sourire dlsabelle IL d

« Es la sonrisa de Isabel segunda. »

La monarchie est la grande lumière de la Péninsule, et nous ne pouvons être étonnés lorsqu'Ulloa s'écrie :

« En las ondas del pùblico alboroto, El reino sin el sol que el alumbraba Eq tenebrosa oscuridad estaba '• »

« Cf. la Raqnel, oct. 27.

« Cf. tôiV/., oct. 28.

» Cf. t6u;.,oct. 29.

IKTRODUCnON. CCCT

Les grands n'étaient pas moins alarmés qne le peuple, et dans une assemblée des rkos hombresy le vieux Albar Nouez propose les résolutions de la violence. Il est indigné de voir que la race des Goths soit souillée par la présence d'une nation odieuse et qu'il leur faille fléchir le genou devant les caprices d'une femme. Enchaîné par l'orgueilleuse favorite, Alphonse ne parait plus au milieu d'eux. Sourd aux plaintes, il demeure plongé dans la retraite quHl a choisie, et laisse périr le respect des lois. Albar Nnîiez retrace avec éloquence les devoirs méprisés par le souverain. Il représente la royauté comme une obligation; que si elle cesse d'être un devoir, elle ne peut plus être appelée qu'une brillante servitude. Il veut que le pouvoir s'impose^ en s'élevant davantage, des lois plus rigoureuses, lorsqu'il songe à la gloire; et il déclare que d^ns les travaux d'un roi juste, on ignore le nom même de plaisir. Eux cependant ils vivent au gré d'une « ramera » HIs dépendent de ses fantaisies, et traînent leurs jours humiliés, prosternés; c'est là une résignation qui les déshonore :

« Tanta paciencia en pechos varoniles No los hace leales, sine viles *. »

Il ne veut pas que leur patience s'ensevelisse dans le mystère, mais que leur douleur éclate au grand jour; que leurs sentiments ne restent pas voilés, et que, derrière le respect dû au roi, leur loyauté gémisse avec indépendance. Et s'il faut oser un grand coup, ils feront comme la foudre ; en vengeant leur cause et celle du roi même, ils sauront bien, pour briser les attaches qui unissent le lierre au laurier, consumer l'un et ménager l'autre. La voix de Nunez enflammait tous les esprits et les poussait aux actes farouches. Mais Fernando Illan essayait de tempérer cette

« a. lanaqu€l,oct. 37.

CCCVI IHTRODUCTION.

ardeur^. Il demandait quelque d ulgence pour les feux de la jeunesse à ceux qui n'étaient plus qu'une cendre froide {entre cenizas) ^. Il faisait valoir les titres de la beauté a céleste reflet de Dieu môme ^. n Aimer la beauté, dit-il avec l'expression d'une galante philosophie, est un chemin que la nature a tracé pour nous conduire à la perfection ; et il

< Comparez la discussion de ce conseil de ricos hombres avec celle de ia première scène, acte II, dans « Measure for measare ». Les rôles d'Angelo et d*Escalu8 sont opposés Vud à l'autre par Shakspeare, comme ici, dans la Haq'jei^ ceux d*Albar et d Illan; Tun réclame l'énergique sentence delà justice; l'autre pousse à l'indulgence le tribunal dont ils font partie tous les deux, et iU expriment à peu près les mômes motifs. Mais ce qu'il faut surtout rapprocher du langage d'Albar Nunez, c'est le langagf^ de la reine elle-même, de la femme d'Alphonse Vlll^ dans un autre ordre de composition. Lope, dans la Réconciliation des rois, s'est élevé k uneplos haute éloquence que le poëte Ulloa. An sein du conseil de ses partisans et des amis de ia royauté', convoqué «par elle, L^onor fait entendre, comme Albar, la pensée du droit et de la raison, et mieux que lui, avec plus de passion vibrante, avec une grande fierté de reine offensée, elle marque le cœur que leur fer doit atteindre. Ce qu'elle se plaît surtout à peindre, c'est, comme dans le discours d'Albar, l'abaissement et /a boate de la monarchie :

« Voilà sept ans qu'enfermé avec cette belle Juive... il vil dan& une solitude absolue. U ne se souvient plus de lui-môme ; il ne prend souci de rien qui touche à son royaume, sa vie, sa réputation, son honneur. C'est Rachel qui règne, Rachel qui tient dans ses mains la couronne de Castille... Quelle captivité honteusel... « Les Maures descendent de l'Andalousie, de Grenade et d'Archidona, et ils osent s'attaquer au roi de qui l'ombre suffisait pour les faire trembler; Ils passent la Sierra-Morena, et, détruisant Almodovar, ils ravagent les champs d'Dtiel, ils prennent pied A Ciudad-Real... Comment ne rougissez-vous pas de voir une femme vous mettre en telle extrémité ! Qu'est ceci ? Êtes-vous donc du sang des Coths?... •

(Cf. Bibl. Bivad., t. XLÎ, las Paces de hs reyes^ d^ct, III, escen. iv, p. 580-581 ; trad. par M. Antoine de Latour, Tolède et les bords du Tage, p. 252-253.)

« Cf. laRaquelfOcL 41.

«Cf. t6irf.,oct. 42:

Resplandor eelettial que te dériva De la divioidad es la bellexa.

INTiiODUGTÏON. CGC VU

peignait tous les êtres, l'univers entier et son auteur soumis à l'amour :

« Slguiendo su bandera vitoriosa. Milita todo cuanto siente y vive.

Amanse las estrellas à su modo, Ama el autor universal de todo K »

Sans doute don Alphonse ne s'est pas conformé aux règles les plus sévères du devoir; mais enfin, il n'a point porté sur les capitaines une main homicide ; il n'a point profané les temples; il n'y a rien introduit des rites du culte iduméen. Tout le crime qu'on lui reproche est d'avoir aimé l'image la plus parfaite de l'Être suprême, et de ne pas s'appliquer à tenir les rênes du gouvernement. Mais ne doiventils pas souffrir les princes tels que le ciel les leur envoie^? Supporter le mal, c'est là leur unique remède. Le chercher dans le massacre de cette belle femme, et porter ainsi la mort dans l'âme du roi, serait un acte de sauvage dont le projet seul est capable d'attirer sur leur tête les feux vengeurs du ciel. La voix modératrice d'Illan ne put se faire entendre davantage. Les cris du peuple ameuté ré- <;laniaient une exécution barbare; l'on n'entendait plus que ces paroles irritées et confuses :

ce '^ Raquel ha de morir " I << d Raquel muera " *I »

1 Cf. la Raquel^ oct. 43.

s Demis de que, cuando fuera

Culpa tu divertimienta.

Es loeoester que conozcat Que los reyes l<ft da el cielo, T se han de llevar homildes A fuer de varios sucesos, Sin registrar la intencion De sus arcanos misterios.

(Don Jtiàn Bautista Diamante, la Judia de Toledo, Jornada III* ; Bibl. Rivad., t. XLiX, p. IG.) ' Cf. la Raquel, oct 48.

GCCVIII 1NTB0DUCTI0!!.

Les hidalgos, déjà décidés, obéirent avec empressement â l'arrêt sanguinaire delà foule. Le départ du roi pour la chasse fut l'occasion qu'ils attendaient. Des pressentiments sinistres tourmentaient le cœur d'Alphonse durant son absence; «car pour deviner l'avenir, dit le poète, les amants ont des affinités avec le^ciel » ^ Un rêve lui avait offert les vents en discorde, les éléments confondus, l'harmonie de i l'univers troublée, le soleil refusant à la terre l'éclat de ses rayons. La mère de l'Amour lui était apparue, triste et plaintive, et lui montrait déchirée en lambeaux sanglants celle qui enchantait son âme, sa douce idole. La douleur et l'épouvante l'arrachèrent au songe terrible. Mais la funeste image le poursuivait toujours. Il a beau se persuader que le sommeil est trompeur; il sait combien d'infortunes sont le partage de la beauté, et se rappelle que tout est fa* cile à une haine aveugle. Il voudrait pouvoir, aussi rapide que la pensée, prendre son vol vers Tolède. Il précipite sa course.

Cependant Rachel, occupée des soins de sa beauté, et le poète manie pour la décrire les plus délicats pinceaux de l'Albane, s'apprêtait à goûter le sommeil; tout était calme dans sa paisible demeure, et les étoiles, descendant da ciel, invitaient les mortels au repos. Mais l'heure marquée par Némésis était venue. Un cri terrible, des cris confus de rage et de colère, viennent troubler la jeune Juive ; elle ne distingue que ces paroles cruelles et menaçantes: « Mort à celle qui enchaîne notre liberté I Vivent la paix et la justice * I » Rachel fut glacée d'effroi, lorsqu'elle entendit pousser la porte avec violence ; la troupe armée se précipite : «Traîtres ! allait-elle dire; mais troublée à la vue des épées qui se croisent contre sa poitrine, elle change d'accent, et s'écrie : aCavaliers, pourquoi ternir vos nobles

1 Cf. ia Raquei, oct. 50.

«Cf. ibid., oct. 63.

INTRODUCTION. CCCIX

glaives? Vous attaquez une faible femme, comme vous feriez d'une armée ennemie. Échanger des sentiments d'amour avec votre roi, est-ce donc un forfait qui provoque un tel châtiment? Mêlée de mon sang et de ma vie, toute sa majesté vit en moi. Avant que vous puissiez l'arracher de ma poitrine, il faudra que votre fureur la disperse en lambeaux ^ n En vain la pauvre femme a recours à la prière ; en vain elle atteste que sa faiblesse n'a pu résister à un si grand roi, ni se révolter contre ses ordres ; en vain par ses larmes de sang et au nom de ce qu'on appelait sa beauté, elle cherche à les attendrir; elle eût vaincu des rochers; elle ne fléchit pas ces cœurs de bronze. Une première blessure ne suffit pas pour l'abattre; elle élève encore la voix pour se remettre entre les mains de Dieu ; elle ne lui demande plus la vie ; elle implore sa pitié en échange de son martyre. Les meurtriers implacables multiplient sur elle et élargissent les plaies. Mais il fallait à leur victime une seconde couronne. Ce corps sans mouvement que la lune éclairait étendu à leurs pieds, ils laissent entrer la foule pour l'outrager encore.

A peine l'attentat de ces barbares était exécuté, que, pressé par son amour et ses secrètes terreurs, le roi arrive. La lumière funèbre et tremblante de la lune le guide; il reconnaît son amante; il se jette sur ce corps pâle, et voudrait le ranimer pai**ses gémissements; puis il contemple, immobile, cette fleur fanée, et chez lui le souffle même de la vie parait suspendu. « Toute la beauté de Rachel obéissait à l'arrêt des injustes destins, mais d'un mouvement tranquille, cgmme lorsqu'elle vivait encore, au moment où ^Ue allait rendre la vie, elle ouvrit les yeux, et en les refermant aussitôt, plongea dans l'ombre tout ce qu'ils avaient éclairé *». Son âme s'envole, et son amant mortel

\ ^f. la Haquel, oct. 65-66.

Cf. ibûL^ oct. 74.

CCCX INTRODUCTION

laisse couler sur ses restes un torrent de larmes, dernier tribul de son cœur brisé.

Le poème d'Ultoa s'achève par cette touchante et poétique octave : « Gomment après les heures perdues, le roi donna toute sa vie à l'expiation et fit servir ses vertus triomphales à ériger le glorieux monument de sa renommée, dites-le, habitantes des bords de rHippocrène ; mais que le découragement soit permis à ma douleur. Quelle voix de fer pourrait garder son harmonie, lorsque Rachel expire et que don Alphonse pleure ? »

Tel est^ dans son ensemble et dans ses détails les plus remarquables, le poème de don Luis de UUoa. Il est certain que cette belle composition, admirée par tous les cri* tiques espagnols, n'a plus rien de commun avec la vie héroïque, avec les épopées où figurent les sièges et les batailles; mais la peinture des sentiments humains occupe une place énorme dans le récit d'une aventure pleine d'intérêt La poésie romanesque, l'hymne à l'amour, à la beauté, le respect dû à la royauté môme coupable, idée si profondément espagnole, l'analyse fine de notre nature dans ses faiblesses et dans ses grandeurs, assignent à ces pages élégantes et expressives un rang très-distingué dans l'histoire de la littérature narrative. M. de Lamartine ne nous démentira pas si nous classons l'œuvre d'UlIoa parmi les productions épiques telles qu'il les définit partin abus de langage qui nous semble excessif. Mais, quel que doive être, aux yeux des lettrés, le sort de la théorie que, l'éminent écrivain a soutenue avec trop d'éloquence pour ne pas la rendre séduisante, il nous parait hors de débat que» même sans sortir du cercle que ce Popilius littéraire a tracé avec une baguette magique, l'Espagne satisfait aux plus sévères exigences de la définition.

Ainsi, soit que l'on considère dans l'épopée le caractère héroïque auquel il semble prudent de rattacher presque

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toujours l'intérêt de ce genre de poésie; soil que Ton réclame pour condition principale de toute conception épique qu'elle soit aux yeux du lecteur le plus vif reflet d'une époque entière ou qu'elle révèle la présence des dieux, l'intervention d'une puissance surnaturelle ; soit enfin que Ton préfère dans un tel poëme le récit d'une aventure plus modeste, plus conforme à notre nature privée, toute d'agitation intérieure et morale^ de vivacité humaine et de pathétique émotion ; nous n'en saurions douter, après l'exa* men attentif auquel nous nous sommes livré, l'Espagne n'est pas frappée de cette stérilité dont on l'accuse ; il ne nous est plus permis de croire que l'Espagne ne compte pas une épopée .

Nous n'eussions pas entrepris peut-être cette discussion, si Taiistère sentence était venue seulement d'une terre étrangère, et nous nous fussions borné à constater, par un exemple de plus, la différence des goûts nationaux. Mais il était plus important de défendre l'Espagne contre ellemême, et d'essayer une apologie de son véritable génie poétique contre les attaques de ses propres enfants.

En ad mettant avec eux que l'Espagne n'ait pas eu d'épopée égale, sous tous les rapports, à celles des autres grandes sociétés littéraires, il faut avouer du moins qu'elle a eu des œuvres dans lesquelles brillent souvent les dons supérieurs du génie et le style de l'épopée. Quintana et don Rosell en font eux-mêmes l'aveu implicite. Chacun juge ces œuvres et les groupe d'une manière différente, mais, sans la persuasion qu'elles étaient dignes de fixer les regards attentifs et l'admiration des hommes, Quintana n'eût pas formé son recueil classique, ni don Rosell composé son catalogue. C'est parce que au fond leur conviction est aussi la nôtre, que nous avons tenté de combattre l'excessive sévérité, et, j'oserai le dire, les pudeurs légèrement paradoxales de leur jugement.

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