PROLOGUE
Si j'avais pu pressentir que^ malgré le travail consacrée ce poëme, je dusse éprouver encore autant de crainte à le publier, je n'aurais pas eu, à coup sûr, assez de patience pour le conduire jusqu'à la fin *. Mais réfléchissant qu'il renferme une histoire véridique et un de ces récits de guerre pour lesquels une foule d'hommes s'enthousiasment, je me suis résolu à le faire paraître.
Ma détermination est due aussi aux instances de nom-i breux témoins qui se sont trouvés à la plupart des actions, et au sentiment du tort qu'eussent éprouvé bien des Espagnols, si leurs exploits, faute d'un auteur qui les racontât, étaient restés dans un oubli éternel. .
Quel que soit l'éclat de leurs hauts faits, le théâtre en est si lointain, si reculé aux dernières limites que nos soldats aient foulées dans les parages du Pérou, que c'est à peine,, pour ainsi dire, s'il peut être connu.
Tout y manque à la fois, les ressources et le temps nécessaires pour écrire. Le train de la guerre ne laisse pas le repos qu'il faudrait. Aussi les courts instants que j'ai pu dérober aux armes, je les ai réservés à ce livre ; et, afin qu'il pût offrir plus de certitude et de garanties, je l'ai
^ L'onvrage d'Ercilla n'est pas fiai, à proprement parler ; maie lorsque le Prologue Psrateol569, eu tèle de la première partie de VÂraucanOt le poète n*avait sans doute pu eacoro éprouvé les dégoûts qui devaient un jour arrêter et déeourag er *^piame.
e PROLOGUE.
composé à la guerre même, pendant les marches, au milieu des sièges, écrivant plus d'une fois sur du cuir à défaut de papier et sur des fragments de lettres, souvent assez étroits pour qu'ils pussent malaisément contenir six vers ; d'où est résulté pour moi plus tard un grand embarras à les joindre ensemble.
Ainsi donc, et grâce à l'humilité avec laquelle se présente cette œuvre, enveloppée en naissant de si pauvres langes, grâce encore au zèle et à l'intention qui l'ont inspirée, j'espère que le lecteur aura quelques motifs d'indulgence pour les fautes qui s'y rencontrent.
Et si l'on venait à penser que je me montre quelque peu incliné vers le parti des Araucans, que je parle de tout ce qui les concerne et de leur exploits avec plus de développements qu'il n'est convenable de le faire pour des barbares, qu'on veuille bien songer à leur genre d'éducation, à leurs coutumes, à leur manière de combattre et de s'exercer à la guerre ; et l'on verra qu'un petit nombre seulement de peuples les a surpassés, et que peu d'hommes ont défendu leur patrie avec une telle constance et une telle fermeté contre des agresseurs aussi vaillants que les Espagnols*.
Sans contredit, c'est une chose digne d'admiration que les Araucans, dont le territoire ne compte pas plus de vingt lieues et ne possède pas une cité véritable, pas un rempart, pas une forteresse pour leur servir d'abri, sans armes, ou tout au moins sans armes défensives, car une longue guerre de notre part les a usées et détruites ; que, sur un sol qui
1 Malgré les tentimenli de tincère patriotitme qui raoiment, don Breilk a« croyait fu que la doToir da poëta épique fùl da dénier à l'enneoM tmrte véritable . grandeur. Au poiol de tm de Tart mène, e*eâC été pea habile ; oè aérait le aiériti de la Tietoira ? Et h conaidérer le coan ordinaire de la vie, la valevr, l« dévaaaneat, rhéroûne ne MBi-ila paa un peu répandni elm tow les peuplée 7 AImI V^
PEOLOaÛB. 7
n'est pas hérissé d'obstacles ^, ud tel peuple, cerné par trois villes espagnoles ^^ malgré deux citadelles qui do* minent le cœur du pays ', aidé seulement de sa valeur et d'un inflexible vouloir, ait pourtant ressaisi et soutenu son indépendance K II a sacrifié à cette conquête des flots de
pensé les poètes sapiriears. Homère eontcste-t-il toute grandeur à Hector, le rhrtl d* Achille ? El Virgile a-t-il doue rabaissé Turnus de nuAtère à le dépouiller d'intérêt dans sa lotte contre Énée ? Le Tri! géaie porte sur les deslias des peuples et de r humanité un regard plus ealme et plus bienTeiliaut qne ne le Toudraient d'étroites jalousies et un haineux antagonisme.
> « Eotierranoàspera.» L'Arauco est une terre montagneuse et qui présente assurément des difficultés à renvahissenr. Ercilla liïi-mème sera le peintre habile de toutes les barrières naturelles que les Espagnols auront à franchir et des précipices qui seront plus d*une fois la cause de leurs désastres ; mais, aux yeux du poète, ces obstacles n'étaient pas plus formidables que dans le reste du Chili et du Pérou, et il eût craint d'avouer quM pût y avoir un obstacle invincible pour ses compagnons d'armes. L'Espagnol, avec la supériorité de sa discipline et de sa bravoure, ne devait pas reconnaître qu'il y eût pour lui de passage inabordable.
S Santiago (Mapoehé), l'Impériale (Cautén) et Valdivia (Cf. Àraueana^ ch. viii, oet. 37-38). La Conception (Feneo) ne eonstiCuait au milieu des possessions espagnoles qu'un magnifique comptoir et un séjour de plaisance fortifié, un simple « castillo » .
> Tueapel et Puren.
* Ce n'est pas ehes rAraneano seulement que nous pouvons constater des traits de cette nature. Un fait qui jaillit de toutes parts, même dans notre histoire contemporaine, c'est l'opiniAtre résistance que le génie des vieilles peuplades sauvages oppose encore à tous les envahisseurs qui les chMsent de leurs territoires dans l'Amérique méridionale. Le Guarani et beaucoup d'autres vivent indépendants au milieu de leurs vastes solitudes ou dans leurs forêts vierges, tout enveloppés qu'ils sont des tributaires de la civilisation. Les Xiparos ont été pour les Espagnols, dans le royaume de Quito, par leur multitude et leur féracité, ce que les Araucanos ont ^té pour le Chili, et au dix-huitième siècle Juan de Vetesco s'en plaignait encore {Sût. du royaume de Quito, t. II, p. 340-341 ; coll. Temaux-Compans) . Qui ne sait quelle inenrable hostilité anime eontre les -visages blancs, les Indiens de l'Amérique septentrionale ? Au fond, la race indigène, malgré les flots de sang qu'elle a perdus, malgré ses désnstres de tout genre, n'a jamais été réduite. Elle a reculé, «nais elle subsiste. Elle reculera davantage; qui en doute? surtout si, à la violence des armes, les anciennes colonies de l'Europe ne savent pas substituer les arts protecteurs et les bienveillances chrétiennes^ Ibis l'indomptable énergie des Arau- «ans et la dernière insurrection des Peaui>Ro«ges ne contiennent-elles pas un enseignement fécond T Soixante mille Apaches de la Sierra Madré défendent encore les gisements aurifères de la Sonore eontre les tentatives des Européens, et dans le Faryrtêt, une foule de tribus, lesGomanehes,1es Sioax, les Pieds-Noirs, lesCheyennes, les Arrapahocs, les Pawnees, les Winnebagoesy sur la rivière Trempelcan, se souviensient encore du sentier de la guerre. La discorde des ÉUte confédérés leur a remis les ansMS à la main. MaIttpKées dans leurs inacoenibles refuges, grâce à la longue paix dont elles ont joui, ees races beltiqueuses, persuadées que l*heure était venue de ressaisir le territoire de leurs aïeux, ont renouvelé leurs dévastations. Sur lés hauteurs qui séparent la Snake de ReynoM's Creck, près du Sinker*Gi«ek, à Ohyvree-Gerry, à Croolwd Creck, dent tMt le hMl Mteionri, eouM daM le Min— soteh^ elles ont
g PtOIOGUE.
son propre sang et du sang espagnol. Ausû bien^ peut-on dire avec vérité qu'il y a là peu de places qu'il n'en ait arrosées et qu'il n'ait jonchées d'ossements. Les morts ne manquent pas de successeurs pour porter en avant le drapeau de la nation. Jaloux de venger leurs pères massacrés,
eomnis 4e erocb eteès.ProToq«ét peat-èfere par lei fréqaentM apparitions des troapa amérieaiaes sur lenn territoires» les sanv^ges. dans leur haine héréditaire, se sont pa> tont armés et réanis. Ccst nne fértlahle insarreelion de ecs Peau-Ronges eélébrés par les romans de Féaimore Gooper, lar toate la frontière des êetttementê de roacsL Oiise grandes tribus se sont troorées en gnerre ouTerte. Dana la vallée de lariTÎère Plate, où se trouve l'une des sources du Missouri, sur le territoire de Oskotah, iis ont osé atUqner le fort Philip-Kearney, commandé par le colonel Carrington. Le lieutenant -colonel Fellermann a élé attiré dans un piège; et ils ont massacré U hrave officier atee tous ses soldats an nombre de qoatre-vingU. Les forts de Beats et de Smilh ont été assiégés comme celui de Philip-Keamey. A rembouchare de la rivière Jaune, à Buford', le colonel Rankin a succombé avec sa famille et toute U garnison. Rien ne manque aux sauvages. Ils sont bien armés et remplis, comme leurs pères, de ruse et d*aodace. Aussi, à Washington, à New-York, on s*est occupé sérieusement d'une expédition contre ces peuples sans frein et iaaplaeables dans leurs déprédations et dans leurs vengeances. Et an moment où nous écrivons ces lignes, nous lisons dans le Courrier des Stati'Uniif que, parvenu i 350 milles à l'ouest d'Omaha, dernière étape atteinte parle chemin de fer du FacillqiM, le général Sherman étsit parti pour les forts Sedgwick et Laramie, avec une troupe de deux mille cinq cents hommes. La lutte est engagée depuis la Teltaw Stone^ no des principaux affluents du Missouri, jusqu'au Rio Grande. On pense que lea Indiens ont plus de cinquante mille hommes sous les armes. La position des deux races hostiles est extrême. La difficulté de la gnerre pour les États-Unis n'est que dam l'éparpillement des nomades et dans la vaste étendue des pays qu'ils parcourent avec nne incroyable rapidité, et le danger des Indiens est dans la ténacité des eavahisseurs, qui ne semblent pas disposés à s'arrêter même devant un projet d'extermi' nation. Autrefois, ils pouvaient abandonner à l'Indien d'immenses espaces; mail tout est changé. Depuis Tannexion de la Californie, il est devenu nécessaire de coadnire jusqu'à l'Océan Pacifique les raiUvrays et lea progrès de la civilisation indas* trielle. Le peuple qui a acheté l'Amérique russe an prix de 7,200,000 dollars, et qai occupe aujourd'hui sur le Grand Océan un espace égal è celui qu'il poaaède sur l'A* tlantique, a compris qu'il ne s'agit plus pour lui simplement de refouler les sauvago^ mais de les disperser tout à fait, et d'anéantir tous les obstacles qui se dressest encore devant son audace pour joindre librement le commerce de ses deux nicrf> Aussi a-t-il lancé contre les Indiens trois des meilleurs généraux iiluatrés dans li dernière guerre civile, Sherman, Uankok et Sheridan. L'on parle de eoaventioai essayées avec les principales tribus, an fort Larned, par Haukok; elles devaisil échouer. L'Américain n'avait-il pas conclu déjè des traités d'alliance nvec lei Peaux-Rouges en leur abandonnant de vastes territoires qu'il leur eonteate nnjoar» d'hui, parce qu'il veut pousser jusqu'au Pacifique, à travers les Montagnes Roeheuidi les vragons auxiliaires doses milliers d'usines et d'entrepôts? Un intérêt aonvea lui fait entreprendre des luttes nouvelles, et il en sera toqjonrs alnai tant que te pionnier et le planteur n'auront pas fait accepter par les tribns le prineipe de U ^propriété Individuelle et de la vie sédentaire. Or ee n'est pas la vielenen qui appellt de semblablescbangemento. Le ehemin du raeiflqns, dica-t-OBy pent «OBlribMr à ei