‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 73 sur 124 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Au-devant de leurs lignes s'avancent les barbares les plus intrépides. Superbes, méprisant ciel et terre *, avides de faire remarquer leur vaillance, ils laissent traîner avec dédain sur le sol le bout de leurs piques*, prennent cent postures menaçantes, et s'écrient : « S'il y a un chrétien qui ait du courage, qu'il se présente à l'instant et vienne combattre seul à seul 'I »

On len voit jusqu'à trente ou quarante réunis, ambitieux de louanges et de renommée, s'avancer avec beaucoup d'orgueil et d'audace, au son précipité des tambours. Leurs armes sont nuancées à l'envi de couleurs très-fines et diverses. La tête ornée de panaches touffus, ils s'élancéut impétueux de tous cOtés.

Ils construisent des retranchements et des fort?, quand ils aperçoivent que le lieu et la situation leur sont favorables, soit qu'ils projettent d'occuper un territoire, soit dans un grave et pressant péril. De là ils se défendent avec plus de sûreté; ils sortent à l'improviste au moment opportun, et se replient à

J Cf. Virgile, Enéide, VIJ, 648:

• . Conteinptor divum Hexentlas. ''

W.. iWd., VIII, 7.

S Wioterling fausse légèrement 1« sens de t*urigiaal :

.....Sie sebwingen Diâ Lanien Ober ihrem Htupt mit BliUes Seliaelle.

9 Ereilla n'évite jamais Toccasion d« faire ressortir la bravoure et l'orgueil muvage des barbares qui provoquent souvent leur ennemi par des défls chevaleresques. Vous retrouvez le même trait de mœurs dans répoqoe primitive de Ttslamisme. (Voy. le rôle héroïque de Khâled, l'Epée de Dieu.) « En toute occasion, dit If. Sédillot, les généraux payaient de leur personne. Avant d'engager la bataille, ils provoquaient au combat le plus vaillaut de leurs ennemis, et, presque toujours vainqueurs dans ces luttes homériques, ils étaient coostamment les premiers dans le chemin de l'honneur. > Histoire des Arabes^ Paris, i854, p. 102-103. La bravade attribuée ici aux Âraucans leur est bien rendue parles Espagnols au chant ii, ocl. 78.

96 L'ARAUGANA.

temps daD8 l'asile qui les protège. Voici quelle en est la forme et la structurel

L'emplacement choisi, l'enceinte dessinée, on entoure avec d'énormes arbres dégrossis une place carrée et spacieuse ; soutenus par de fortes palissades, ils offrent une barrière infrancbîssable à ceux du dehors, qui ne peuvent ni entrer ni combattre ; et, derrière l'abri qui la couvre, facilement une petite troupe se défend contre de nombreux guerriers*.

Ils avaient coutume autrefois de construire avec des madriers, a rintérieur du fort, un autre ouvrage. Placés d'espace en espace, des troncs puissants assujettissaient la nouvelle clôture. Quatre toui*s élevées dominaient la première enceinte. Celle-ci était percée de petites embrasures, pour qu'ils pussent jouer des armes, sans crainte et mieux protégés.

Autour de la place, à une courte distance, ils creusent à l'extérieur un grand nombre de fosses; il y en a de longues, de larges, d'étroites, et toujours ils continuent ainsi, fidèles à leur plan perfide. Le jeune homme imprévoyant qui, avec bravoure, précipite son cheval dans la carrière à la suite du barbare rusé et trompeur, est enfermé par lui dans un cercle dangereux.

Ils ont aussi accoutumé de faire des cavités plus profondes. Ils y plantent des pieux aigus, couverts de glaïeuls, d'herbes et de fleurs, piège plus inévitable pour un ennemi sans défiance. Là un agresseur, dans sa course imprudente, n'a bientôt plus que le ciel pour recours', lorsqu'il plonge tout à. coup

1 Us ont Porgueil des barbares, ou eelui des sauvages si bien décrit par Fenimore Cooperf et non celui qui consiste à ne pas reculer lors même que le péril de mort est évident.

* Nouvel exemple de précision et de brièveté dans les peintures.

S • Teniendo solo por remedio el eielo. > Sentiment religieux mêlé au Ubieaa des périls de la guerre.

l'abaucana. n

sous terre et reste enseveli, transpercé par les pointes homicides*.

La forme de leur conseil et de Ipur assemblée remonte aux temps les plus antiques. Us se réunissent en un banquet oA règne l'ivresse*. Lorsque survient un événement d'importance,

1 En las agudts ponlos estacados.

Bel eiemple de cette harmonie imilatiYe, justement signalée par la critique espagnole comme un des mérites particuliers de don Ercilla. (Cf. Gil de ZAralf, Manual de literatura, segunda parle, p. 122, édit. Lefèvre, Paris. 1853.)

> Si le poète n*oublie pas les titres d'honneur des Araucans. il ne signale pas moins chez eux les traces de la barbarie. Les Germains de Tacite allaient aa'conseil armé» de leurs épées (De mor/fr. Gennanor., chap. zii, xiii, xxii) ; singulière sécurité pour la délibération! Les Araucans se croyaient-ils plus certains de prendre une sage mesure au moment de l'ivresse ? Peut-être ces populations naWes pensaient-elles que Tivresse même forçait chacun à exprimer sa pensée tout entière et que la dissimulation devenait impossible au milieu des coupes. Horace (Ars poet., 434). parle de ces rois qui faisaient boire leurs conseillers pour mieux plonger dans le fond de leur âme et pour s'assurer de leur dévouement. Mais la voix de la raison ne devait pas toujours prévaloir dans rassemblée des caciques, et vous verrez leurs réunions plus d'une fois troublées. Il est vrai que l'ivresse pouvait èlie passée, lorsque le sénat se réunissait et que l'agitation était surtout excitée ptr !e choc des rivalités et la violence des caractères. Les préliminaires n'étaient pourtant pas favorables à la lucidité des discussions publiques. Les plus récents voyageurs, Burton et Speke, ont signalé Tincurable uniformité des sauvages, lorsquM s agit d'égarer leur raison. Toute la zone maritime qu'ils eurent à traverser, la ■'•ma, une des premières contrées qu'ils rencontrent devant eux, après leur sortie Ao Zanzibar, est appelée par Burton un pays orçia^uc {C(. Voyage aux grands lacs de Afrique orientale, p. ÎO). Le même explorateur ajoute : « Les produits enivrants qiî jouissent du plus de faveur parmi les Vouamrima, sont le toddy, que ces deroivia «PpeMent tem bou ; \e mvinyo, qu*i\s en extraient par distillation; le pombé, sor:e e bière faite avec du millet ; l'opium, le chanvre, et de temps à autre quelques siimulants étrangers qu'ils achètent à Zanzibar » (p. 35).

'^ penchant à l'ivresse s'explique assez naturellement par le sensualisme dcf arbares. Dan» un charmant ouvrage, la Fille du colon ^ M»* J. d'Aveline s'exprime ■'"": «Aussitôt que les deux troupes se furent livrées aux premières démonstra. 'ons de joie, elles soufrèrent à sceller leur union dans un de ces repas en commun ^yi sont pour les peuples primitifs et pour les sauvages le moyen le plus sâr de emoigner leur mutuelle affection et leur alliance. » Et cette scène d'expansion «t suivie d'une querelle et presque d'une rupture. L'on dirait les mœurs décrile* P»' Ercilla. M, Ampère fils, dans sa Promenade en Amérique, t. II, p. 314-315, "ous a aussi laissé de l'intempérance des Indiens une vive et piquante description : « Comme aujourd'hui, l'usage du pulque^ liqueur spiritueuse, extraite des feuilles « I aloès, était très-répandu chez les Aztèques. Il ne parait pas qu'ils connussent le vin. Le personnage qu'on appelle le dieu du vin dans leur mythologie était, je pe'»*e, le dieu dupulque. On lui offrait des victimes humaines eu les choisissant dans la province qui passait pour produire le plus d'ivrognes. Les Mexicains d'aujourd'hui sont demeurés très-fidèles i cette partie de la religion de leurs pères, et les pulquerioë remplaeent nos cabarets. Du temps des Espagnols, à la suite d'une

s 8 L'ABAUGANÂ,

le premier seigneur auquel la nouvelle est portée envoie aussitôt des messagers à tous les chefs et caciques.

Il leur fait savoir que le temps est venu de se réunir, et que la nécessité les y oblige; que l'affaire les touche et les concerne en commun; qu'il est utile de s'entendre au plus vite. Selon la circonstance, il énonce môme les faits et montre quel dommage pourrait entraîner un retarda Aussi, en voyant que Tiotérôt est général, de tous ceux qui peuvent venir, il n'est personne qui s'en dispense.

Une fois que les caciques du sénat sont assemblés, le même leur expose encore une fois ce qui arrive ; ils examinent l'affaire et la pèsent; puis on discute le remède convenable. Une résolution collective est décrétée, et, s'il en est un qui soit d'opinion différente, il ne peut cependant se dérober ai^ devoir ; là, il faut obéir \ la majorité des suffrages*.

Ne s'élève-t-il plus aucune contestation, un décret est prononcé, et il se promulgue parmi le commun peuple et la foufe impatiente, curieuse de choses nouvelles. Si l'on se détermine pour la guerre, on l'annonce à grand bruit, au son éclatant des

émeute, on essaya dMnterdire Tusage du pulque. L'uniYersité publia un m&mfestc qui énumérait les incouYénients de Tivresse ; mais cetfe tentative d*une loi de tempérance, la plus ancienne de toutes, ne put réussir; on y avait déjà pensé soui les Aztèques, heitociétés de tempérance Aei États-Unis ont miens réusai. ■

i Ici l'imitation de Virgile par Ercilla est évidente. Xe mouvement est le même dans la pensée et dans la construction des vers chez les deux poètes. Les envoyéi de Latinus doivent demander les secours de Diomède et lui faire pressentir lei dangers de Tinvasion troyenne :

Quid struat his eœptis, quem, «1 Fortuna seqaatur,

Evenlam pu^ne cupUt, mafiife«tiuf ipsi :

Quan Taroo régi «ut régi apparere Latino.

(ÈnUde, ch. nu, IS-IT.)

s Voilà le gouvernement parlementaire, le système des najorités, q«e Moalesquieu faisait naître dans les bois de la (Sernaoîe {Biprit dot toie, Uf. XI, «I». ti) pratiqués également dans les forêts de FAmérique méridionale I

LARAUGÂNA. 29

trompettes et des tambours, afin que la décision soit portée à. la connaissance de chacun.

XXXYII

Us ont un délai fixé et convenu ppur s'assembler encore et pour examiner avec soin leur projet. Trois jours leur sont accordés avant que Tarrôt qu'ils ont pris devienne définitif* et qu'ils ne puissent plus le rétracter. Après ce terme, leur première liberté expire ; la loi ordonne que la résolution soit irrévocable^ et c'est comme à une nécessité impérieuse qu'ils se préparent au nouveau mouvement des affaires.

Ce conseil des caciques se réunit dans un site gracieux, choisi entre mille bocages, et qui offre à l'œil la plaine la plus riante, ornée d*une infinité de fleurs. Là, au souffle d'un vent frais et caressant, les arbres balancent leurs branches qui frémissent, et les eaux claires et paisibles d'un limpide ruisseau égarent bien des fois dans la prairie leurs longs détours.

Une allée haute et épaisse est rangée avec art et disposée autour de la place*; elle présente un vaste cercle qui peut conte-

1 Diiposltion prudeote et rendue nécessaire, à cause du mede inâme de leur première déllbératioa. ChftcuD d'eux s^appliquait le propos de la vieille Macédonienne qui en appelait à Philippe à jeun.

'. Do una fresca 7 allisima alameda.

Les alamedas wnl I19 belles promenades des villes espagnoles. Voici quelques lignes de M. Ampère fils, qui nous font coamaitre l'origine du mot et plusieurs des alameda» les plu;i curieuses de TEspagne européenne et de l'Espagne coloniale: • Dans rintérieur de Mexico est une autre promenade nommée \* Alameda, Toutes les villes en Espagne ont leur alameda. Ce nom si graeieux, et qu'on serait tenté de prendre pour no nom arabe, a cependant une origioe latine, et veut dire un lieu planté d'ormes. Ce ne sont pas des ormes qui fout la parure des alamedas des tropiques : à la Havane c'étaient des palmiers ; iei ce sont des arbres au feuillage délicat dont je ne sais pas le nom, mais que je suis bien sâr de n'avoir pas vus en Europe. Ces arbres sont toujours verts, et cependant leurs feuilles se renouvellent, mais graduellement et insensiblement, de sorte que les rameaux ne se dépouillent jamais de leur verdure. Tous les jours, je vais de grand matin à VAlameda^ je m'assieds sous ces beaux arbres ; je regarde et j'écoute l'eau jaillir d'une fontaine à la forme siognUère, aux ornements capricieux, qui date du sei-

nir uae assemblée immense et une saperbe féfe. L'ombre invite au repos, et elle défend au soleil d'entrer dans ces iieui pour y venir troubler la tranquille sieste. Là on entend la douce mélodie des oiseaux et leurs concerts harmonieux^

La nation est sans Dieu ni loi religieuse, bien qu'elle respecte celui qui a élé précipité du ciel. Il est toujours célébré dans leurs chants comme un grand et puissant prophète. Sectaires égarés, ils invoquent sa fureur; et il est l'oracle consulté dans toutes leurs affaires. L'Araucan regarde ses paroles comme uq augure certain d'heureux succès ou de maux à venir.

Quand ils veulent livrer bataille, ils l'interrogent suivant le rite établi, et, si laréponse est contraire^ ils renoncent au corn-

xième siècle, et vers laquelle Tiennent converger les allées. Ces allées sont pavées comme dans PAlameda de Séville. » [Promenade en Amérique^ t. II, p. 261-162.) Los alamedas des barbares n*aYaient sans doute pas la régularité et la symétrie des promenades qu'ErcUla avait admirées dans sa patrie ; mais la nature avait pu leur donner d'heureuses dispositions, bien capables de les désigner pour le rendez-Tous de leurs conseils natiouaux. Peut-être aussi, comme il arrive souvent ches les poètes, quelque souvenir de la mère patrie est-il transporté cette fois cbt-z les Araucans par l'imagination de l'écrivais.

1 Poésie charmaute de style et d'expression! L'on croirait lire une des plus douces peintures du Télémaque : « Les doux zéphyrs conservaient en ces lieux, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur : des fontaines coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient eu divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal.. . Là, on trouTait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d'or... Ce bois semblait couronner ces belles prairies et formait une nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer: là, on n'entendait jamais que le chant des oiseaux, ou le bruit d'un ruisseau qui, se précipitant du haut d'un rocher ...s'enfuyait au travers de la prairie... On voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers ...Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se jouer dans la campagne: les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité; d'autres avaient une eau paisible et dormante ; d'autres, par de longs détours, revenaient sur leurs pas, comme pour remonter yers leur source, et semblaient |ne pouvoir quitter ces bords enchantés ■ (liv. 1) :

Cruxando muehas veees por el prado

Un elaro arroyo limpio y sosegado.

L'idée de la tûête n'apparaît pas dans la belle prose patricienne de Féoeloa. Mais elle forme, dans les vers d'Ereilla, un trait de mœurs et de physionomie trop profondément méridionales pour que VlTinterling eût dû la supprimer : En la enojo8a sieata. Le poète l'appelle enojœa^ non qu'elle soit importune en elle-même mais elle subjugue tous les êtres et craint d'être interrompue.

L'ARAUGINA. 31

bat, quelle que soit l'ardeur qui les y porte. Il n'est chez eux ni objet grave, ni cas important où ce maudit ne soit appelé. lis le nomment Eponamon*, et souvent ils donnent le môme nom à qui se distingue par sa vaillance.

XLIÏ

Ils ont recours aux artifices troinpeurs de la sorcellerie. Un penchant naturel les entraîne vers cette science. Leur crédulité se fie aux prodiges et aux présages qui font naître leurs déterminations. L'ignorant augure leur annonce l'avenir et est pour eux un objet de respect. Ses prédictions augmentent leur audace, ou leur inspirent la crainte etTeffroi*.

Quelques-uns de ces devins les haranguent et les prêchent. La vénération les entoure comme des êtres sacrés ; ils ne se nourrissent que de louanges'; leur vie est rigide et d'une absti-

t ErcilU met Eponainon en scène plusieuri fois et notamment au ii« chant Aa l'Araucana. Mais notre écrivain a l'avantage de ne pas tomber dans la contradiction que l'on a reprochée à Camoene^ou tout au moins il évite ce bizarre assem^ hiage des fables mythologiques et des croYances chrétiennes. L'idole de l'Ârauco n'est autre que le démon des chrétiens.

s Du sein du christianisme, au point de "vue de la doctrine religieuse et de la raison, Ercilla combat avec sagesse les folies du culte des Araucans, mais, pour féconder le domaine de la poésie, lui-même aura recours au monde des incantations, comme tous les poêles du moyen âge. Voy<>z l'épisode de Fiton, aux chants ixin. iivi, etc. Les scènes de divination et de féerie jouent un' grand rôle dans toutes les épopées. Cbalcasestle prophète de VJliade, et les chevaux d'Achille usurpeiit une fois eux-mêmes ses prérogatives. VOdyssée contient aussi ses tableaux de Ta» vrnir. Deux fois Virgile leur consacre toutes les richesses de son imitgination. L'ismen du Tasse, l'Alcine de l'Arioste sont à la fois des enchanteurs et des airenls de l'enfer. Les Eddas out aussi leurs oracles, et les Ondinesdes Niebelungen offrent à riroagination une grice singulière, lorsqu'elles dévoilent au sauvage meurtrier de Siegfried, au rusé Hagen le mystère des évéoements futurs.

8 VVinterling traduit :

■i Datie lu strengen Lebensregein sieh bekennen

Und grosser Helden kriegerieehe Thaten preisen.

Il y a ici méprise manifeste du traducteur allemand, et c'est un des rares exemples où nous soyons obligé de nous séparer de son interprétation. L'octave suivante détermine clairemeot la signification de cet hémistiche: «Se mantienende loores.» Le commentaire de ta peusée d'Ercilla nous est donné par le poêle lui-même : « Ser por sabios hombres reputados. ■

Quant à la croyance même aux sortilèges et aux sorciers, elle est assez ancienue et a été assez universelle, pour que les rapprochements puissent ici paraître astcx

3t LARAUCANA.

nence sévère. Ce sont eux qui par leur éloquence induisent en erreur la multitude frivole. L'attacliemeut du peuple à leur délire égale notre foi pour les écrits évangéliques.

Et ceux qui se conforment à ces habitudes austères^ n'ont pourtant ni loi ni Dieu^ et ne croient pas qu'il y ait de péch^; ils adoptent cette vie rigoureuse seulement pour en retirer l'honneur d'élre estimés sages. Mais il en est d'autres qui, vaillants soldats, regardent comme une science meilleure celle de Tépée, de la lance^ de l'arc et de la flèche^ et prétendent que le présage contraire ou heureux consiste dans la force et dans la bravoure *.

Enfin le partage et la destinée de ce pays, si l'on veut considérer son étoile et tirer son horoscope, c'est la querelle, la fureur, la discorde, la guerre. C'est à la guerre seule que les âmes aspirent; c'est en elle que se concentrent tous leurs biens et leurs maux. Hommes de colère rapide, de naturel farouche, impatient, ils sont avides de dompter les nations étrangères *.

Leur visage annonce la force ; ils ne portent point de barbe ^

•uperflai. Nom «ignalerons pourtant ce que Burton nous rapporte d'une des peo' plades qu'il a Tisitées : « Très^soperstitieux* dit-il, iU n*entrepre&nent jamais rien, sans consulter un mganga, qui, chez ces tribus païennes, cumule les fonctions de prêtre, de médecin et de' sorcier. » [Voyage aux grands lac* de ^Afrique orientale, p. 34.)

t Vous voyez ici se produire sous une nouvelle fbrme Toppositlon des héros et des prêtres. Il n'y a pas antagonisme de castes, comme chez les Indiens ou surtent comme en Egypte ; mais il y a lutte morate et quelquefois elle dégénère en eonfiit sanglant. (Cf. irauc, eh. tiii, oct. 39*44.)

t Le poêle fait retour vers les mœura guerrière» et le caractère indompté des Araueans. La gloire des Espagnols vainqueur* en .sera plus grande (Cf. supra, oct. S). et il était assez naturel d'insister sur cette humeur belliqueuse des Indiens d<<oi un poëme tout batailleur.

S « Desbarbados. » Winterling traduit avec justesse : « Das Ântlitz* bartios. > C'est là un trait commun à la plupart des Indiens, bien que, sous ce rapport, il J ait quelque contestation entre les géographes. Maltebrun (édit. Lavallée, t. VI, p. 373-374) : « La barbe, qu'on avait voulu refuser aux Américains, leur est assurée aujourd'hui. Les Indiens qui habitent Ir zone torride de l'Amérique méridionale en ont généralement peu, et elle augmente loHqu'ib se rasent ; eependant

t*ARAUGAKÂ. il

Leurs corps sont grands et bien formés. Ils ont larges épaules et poitrine saillante, des membres vigoureux, des muscles puissants. Agiles,* dégagés, robustes, pleins de courage et de vaillante intrépidité, durs aux travaux, on les voit supporter le froid le plus mortel^ la faim, la chaleur.

Jaoïais roi ne put assujettir ce peuple indompté ^ ; jamais nation étrangère ne se vanta d'avoir foulé son territoire, et jamais contre lui les guerriers d'une terrevoîsine n^osèrent marcher ni tirer le glaive. Il futltoujours sans maître ', indépendant et redouté. Ses lois sont libres, et sa tête se lève avec orgueil.

XLvia

Le puissant roi Inca, le plus célèbre souverain de toutes les régions antarctiques, était entratné avec une ardeur extrême à voir et à conquérir de nouvelles contrées. La grande réputation de TArauco le détermine à envoyer vers le Chili ses Oréjo-

beaueoup d'indWidui naissent dénués de barbe. Presque tous les Indiens, dans les enTÎroDS de Mexieo, portent de petites moustaches que des voyageurs modernes ont aussi retrouvées chez les habitants de la c6te nord-ouest de l'Amérique. En rassemblant et comparant tous les faits, il semblerait en définitive que les Indiens* sont pins barbus à mesure qu'ils s'éloifcnent de Téquateur. D'ailleurs, ee manque apparent de barbe est un caractère qui n'appartient pas exelusivemcot à la race américaine t plusieurs hordes de TAsie orientale, les Aléoutes, et surtout quelques peuplades africaines, en ont si peu qu'on serait tenté d'en nier entièrement Teais* tence. »

1 « Libertada. • Ce mot ne signifie pas libéré^ g^rt^ehi, mais qui vit en liberté (Cf. Arauc, ch. ti, oct. 16). L'Espagne parvint seule à subjuguer un instant Vkrauco.

t « Siempre fué esenta, » C'est le terme consacré en Europe même pour désigner les provinces dont l'indépendance a toujours été garantie par les fueros. Ainsi les pays de Viscaya, de Guipuxcoa et d'Alava se nomment • las provineias esentas. ■ II faut lire dans Tirso de Holina [la prudencia en la mvjer, act. I, se. i), en quels termes libres et fiers don Diego parle de sa pauvre Biscaye :

Que sin trmas, sin muros, sin caballos,

Libres conservai! lu valor desnuda.....

Nobles, puesto que pobras eleetores.

Tan solo on seûor juran, eujaa lejes *

Libres conservan de tiranos reyes, ete.

Quelque chose de cette audace indépendante et guerrière respire dans les Araucans d'Ereilta.

14 LAIAUCAHA.

nés *. Mais les récits de la Renommée * calmèrent an peu leur sang et leur bouillant courage. '

Cependant les nobles et valenreux Incas franchirent ' les âpres solitudes \et dans le Chili leor force écrasa quelques peuplades belliqueuses qu'ils réduisirent en esclavage. A main armée, ils y établissent de durs édits et des lois inflexibles, et, au gré de leur seul caprice, ils imposent aux vaincus des subsides et des tributs accablants.

Une fois maîtres de cette terre, ils reforment leur camp avec une puissante armée, et, pour s'emparer du royaume qu'ils ambitionnent, poussent en avant leurs bandes guerrières. Ils n'avaient pas compté un grand nombre de milles, qu'ils sentirent combien la valeur des Araucans était semblable à la réputation que ce peuple avait conquise par Tépée *.

Les Promaucaes de Maule avaient appris le vain projet des présomptueux Incas. Ils s'ébranlent avec autant d'ordre que de vigueur et courent à Tennemî pour lui livrer un combat terrible. Les choses se passèrent de telle sorte que, dans le choc des deux nations^ tombèrent d'innombrables Oréjones. Les Incas perdirent le champ de bataille et tous leurs étendards.

i c OrejoDet. * Les longaes oreilles. C'était l'iostgoe et le laie des lacas uobles.

> I Parlera fama. » Cest l'épithète antique, Nuntia fmma. Cf. Virg., Enéide, I.t, 474. Le portrait qoe Virgile trace de la Renommée est éternellement vrai. {Enéide, IT, 173-190) :

« Tarn fieti pratique tenax qnam nanlia veri. »

S » Roropieron. « Nouvel exemple de raffinité profonde, souyent constatée entre respa<;nol et la langue latine : « Perrupit Acheronta Herculeos labor. • (Horace, Ode% 1,3).

4 ■ Los despoblados àsperot. » Ce sont les plages sablonneuses d*Atacama, qui séparent le Chili du Pérou et qui, de nos jours, appartiennent à la BoliTie. Elle a fondé sur cette côte affreuse le petit port de Cobija ou Puerto de la Har, son unique débouché: mais la plupart des transactions commerciales se font par la ville d'Arica qui appartient au Pérou.

> Winterliog a omis toute cette oclate ; elle est indispensable pourtant à la clarté et à l'cncbaincnent de la flarration*

L ABAUCANA. $5

LU

Les Indiens Promaucaes sont placés à cent milles avant TArauco ^ C'est une nation brave, superbe^ heureuse et vaillante. Les Espagnols ne l'ont que trop éprouvé. Mais, quoi que j'en dise, elle ne ressemble pas aux fiers Araucans. Lorsque l'on compare oes peuples entre eux pour la bravouve et l'habileté dans les batailles, tout l'avantage est aux derniers et la palme leur i^partîent K

LUI

Les Incas avaient appris la force que renfermait celte invincible province et combien peu rapporterait à leur courage, dussentils 7 réussir, la guerre qu'ils avaient commencée. Voyant qu'Us s'engageaient dans une entreprise insensée, ils renoncent au territoire même qu'ils avaient conquis, retournent à leurs demeures trop longtemps abandonnées, et, pour quelque temps, ils s'y reposèrent ».

Ensuite Ikm Diego de Almagro, que l'on avait déjà vu brillera la ièie de mille autres expéditions *, et qui dans chacune fut es-

1 D*après lei expressions antérieures d'Ercilla, l'on est tenté de croire que c*ett avec le peuple araucan lui-roétne que les Incas étaient déjà aux prises, et que les Promaucaes n*étaient qu^une de leurs tribus. Voici maintenant que le poète semble faire une distinction entre eux et les habitants de TArauco. Mais cette distinction n'est qu'apparente. Il y avait bien une province particulière qui portait ce nom spécial; Ercilla nous a fait la description du pays et il rappelle souvent « estado indomito.» Mais tout Tancien Chili formait une sorte de ligue guerrière, sur laquelle l'Arauco véritable exerçait un haut ascendant, Tinfluence deThéroîsme. Notre épopée donne de ceci vingt témoignages. Nous verrons plus loin, Valdivia, poursuivant la conquête que les Incas avaient abandonnée, lutter contre les Promaucaes, les Curios, lesCaoquenes (uct. lx), avant de parvenir jusqu*aux vrais Araucans; mais dans leur résistance aux Incas, comme dans celle qu'ils opposent à Vàldivia, les Promaucaes sont la garde avancée de l'indépendance chi'ienne, des Aucaes^ des hommes libres; et le poëte a pu dire sans contradiction, que les Oréjones eu les combattant éprouvèrent que le courage du pueblo araucano était semblable à sa gloire. Aussi se gardèrent-ils de pousser plus loin leurs prétentions et de continuer la guerre pour essayer d'atteindre le centre même de ces formidables confédérén, les âpres montagnes, foyer des intrépides, des indomptables Araucanos.

s Tous ces détails sont destinés, comme tant d'autres, à faire ressortir l'héroïsme des Castillans.

8 Cette octave est encore supprimée par Winterling, et cet oubli tolontaire présente les mêmes inconvénients que tant d'autres.

^ « Adelantado. » C'est le nom que l'on donnait au gouverneur en chef, à la fois militaire et politique, d'une contrée frontière. Les adelantados ne relevaient que du tice-roi, véritable et unique représentant de l'autorité ftoutcraine.

timé sage, héros plein de bravoure et de vaillance, franc et aimé) s'avance vers le Chili, déterminé à étendre et à faire régner plus avant la foi du Christ ^ Déjà, au terme de sa marche, il touchait à la frontière, lorsqu'il eut presque aussitôt à revenir sur ses pas.

A la seule tentative de Valdivia fut accordée la victoire sur

1 Nul doute pour les eiprits qui savent eoDiuller les documents de l'histoire, que rinvasion de rAmérique n'ait été Inspirée par un sentiment d'enthousiasme religieux, par 1« besoin de conquérir a« Christ des âmes qui u« le comiaiMaient pas, autant que par la soif aveugle de l'or et par aoe ambition insatiable de pouvoir. Nous aurons plus d'une fois occasion de citer sur cette matière des textes décisifs. Mais depaii la découverte de Guanahani, depais les premières conversions et les premières violences, deux opinions se sont partagé le monde et dans leur contradiction passionnée n'ont présenté qu'une des deux faces du spectacle que la conquête espagnole nous déroule. Montaigne est peut-être celui de nos écrivains qui a le mieux fait ressortir toutes les iniquités et toutes les barbaries du despotisme espagnol en Amérique et les horreurs de la spoliatiou exercée au nom du droit et de l'humanité. Il peint avec son style vif et incomparable l'entrée cauteleuse des envahisseurs sur le sol qu'ils aspirent à soumettre, leur conduite mêlée d*abord de prudence et de menace ; ils viennent demander des vivres et de l'or ; disent un mot de leur Dieu et du roi de Castille,Ie souverain le plus puissant du monde ; du pape qui leur a donné la principauté de toutes les Indes. Bientôt après, ce sont les cruautés atroces du Pérou et de Méjico, les horribles autos-da-fé, i une boucherie comme de bêtes sauvages : universelle, autant que le fer et le feu ont pu y atteindre ; s l'esclavage seul, faisant trêve au massacre, afin d'assurer des réserves pour les minières. L*or même ne sauva pas ces durs conquérants ; ils se le disputèrent dans des discordes sanglantes, et n'en surent pas faire l'outil et le représentant du travail. Montaigne signale fort bien cette cause de décadence qui tenait à des trésors inactifs et de simple parure : l'Espagne resta tout affamée au sein de ses richesses, «au lieu que notre or est tout en emploi et en commerce, dit-il, nous le menuisons et altérons en mille formes, l'espandons et dispersons. • {Essais^ I. Ill, édit. de M.D.C.XVII, p. 786-789.]Un homme d'intelligence haute, spirituelle et judicieuse, le colonel don Jof é Cadahalso, sans vouloir justlGer les exactions commises, se raillait avec une fine ironie des sévérités éloquentes dirigées par l'Europe contre l'avidité, la tyrannie, la perfidie de l'Espagne; il voudrait que ceux qui s'élèvent avec fant de force contre les crimes de la Péninsule, eussent à y opposer un autre tableau .que celui de la traite des noirs dont leurs compatriotes se rendent coupables sur les côtes d'Afrique et sur tous les marchés du monde. Il réprime avec énergie cet égoîsme illogique qui avec l'argent dû au trafic de la chair humaine solde les déclamations de rhéteurs toujours prêts à dénigrer les exploits de Heruan Cortés : t T con el producto de esta venta imprimen libros Uenos de élégantes invectivas, retôricos insultos y elocuenles injurias contra Hernan Cortés por lo que htzo. * Ce que l'Eapague a , commis d'excès a eu un terme; la conquête, la spoliation^ la guerre et ses horreurs, ses tueries sont achevées il y a longtemps; mais la yente des noirs continue et les marchands d'esclaves sur les comptoirs de la vieille Afrique, quand donc dispiraitront-ils? (Cf. Cartas marruecas, Bibl. Rivad., t« XIII, p. 600-602).

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