LXVIII I
Leur perversité croissait avec leurs richesses; elles étaient le prix de la sueur et de la misère des autres. La cupidité affamée et coupable se repaissait en liberté et marchait sans frein '. La
1 Le poète, dans ud tableau précis et auccinct, prépare le sujet même de l'épopée. Il indique les causes de l'insurrectiou. D'une voix grave et morale il condanuM les Castillans, non pour leur courage ni pour Tardenr avec laquelle ils propaf^eaiesl leur foi, mais pour leur insatiable convoitise. L'oa a critiqué ce langage d'ErcilU, et on lui a reproché de n'avoir pas de parti (Cf. Prôfogo, p. 6). C'est une erreur; il est profondément Espagnol; mail il tait aussi prendre en main ia cause de l'hunianité.
S Les quatre derniers Ters de cette octave, si expressifs dans le texte espagnol, sont rendus avec quelque mollesse par H. Winterling : Wie konnliin sie dabei noch iiberlegen, D«9> endUch ail ihr Hab' und 6ut « ' Iii Slauh serfliegl, und dass sie sdbst sum Liegen
Mit siebeo Pusslung Erde sich begnfigen 1
Cest dans Bossuet, ce peintre de nos vanités humaines et de leur profond néant, qu'il faut chercher ici le véritable rival d^Ercilla : « Tant de fois comte, tant de , fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, mioJstre de tant de conseils, et ainsi du reste : toutefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais, mes frèreF, ii o'f pense pas ;et dans cet accroissement infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste. ■ Sermon sur Vhunneur, œuvr. compl., édit. Besançon, 1S40, t. V, p. 554). Hais quel grand écrivain, quel poëte épique a jamais égalé, dans ses plus vives descriptions de notre fragilité, la page sublime que Bossuet achève ainsi : «Ces terres et ces seigneuries qu'il avait ramassées comme une province, avec tant de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains, et tous ceux qui verront ce '{^raDd ehani^e* ment diront, en levant les épaules, et regardant avec étonnement les restes de cette fortune ruinée : Est-ce la que devait aboutir toute cette grandeur formidable as monde T Est-ce là ce grand arbre dont l'ombre couvrait toute la terre? Il n'en reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre? Je n'aperçois plus qu'un peu d'écume. O homme, que pea* ses-tu faire ? et pourquoi te travailles-tu vainement ? « Sermon sur l'ambition, ibid.t p. 707.)
• Cf. Fernanaes Navarrete (Conservocton <fe Jtfonar^tiia*) : • Con la demasiads extension erecteroa al prineipio las riquesas, y ellas despertaron la ambieion, y la
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foi, le droit, les statuts et la justice n'étaient que le bon plaisir de Valdivia. Faible et indulgent pour les torts les plus graves^ il se montrait impitoyable pour des fautes légères.
Ainsi le peuple espagnol^ dans son ingratitude, toujours plus orgueilleux et plus puissant, s'attachait à des desseins superbes et frivoles^ et poursuivait sa fortune prospère. Mais le souverain Père des deux nous arrôla dans la route et permit que ceux dont il avait lui-môme écrasé la tôte sous le joug^ devinssent contre nous la hache et l'inflexible bourreau.
Accoutumé à dicter des lois et des ordres et à inspirer la terreur, TArauco se voyait précipité du trône ^ et opprimé par des êtres dans lesquels il avait reconnu des mortels. Il se détermine à reconquérir la liberté, repousse le tribut qu'il avait soutl'ert, et accourt à l'exercice du glaive dont il avait perdu l'usage pendant une oisive paix •.
Voici quel fut le premier signal et leur coup d'essai pour éprouver quelle rigueur ils devaient attendre. Un jour, sans
anibicioa solicité la eodicia, que ei la raiz de todos lof maies ; ron que Fe Ta eiperimentaodo en EspaSa lo que en toJai las demis moaarqniaf, cuya ruina suele origiiiarse de la misma grandeza. » (Bibliot. Rivaden., t. XXV, p. 46it-469).
1 « De su trono derribado.a L^Araueo voyait son pouvoir détruit. Une métaphore, un peu audacieuse pour notre idiome lorsqu'elle est appliquée à tout un peuple, nous le représenté « précipite du tr6ne. • Winterliu g conserve l'image en un seul mo^. d'une heureuse brièveté « entthront. ■ Noas n'avons pas cru devoir supprimer une figure que le poëte affectionne et reproduit plus d'une fois. Cf. cb. m, oct. 77. Caupolican représente la patrie des Araucans rétablie sur son trône :
Nuettra patria
En el «ublime trono reitaarada. ^
S • Ya por la paz ociosa desusada. » Ces mots paraissent calqués sur une construction latine : ■ Jam per pacem otiosaro desuela. » Ce ne sont pas seulement les termes, mais les tournures savantes et les flexions du langage qui rapprochent ces deux langues l'uue de l'autre. Elles se ressemblent plus d'uue fois par la forme des comparatifs et des superlatifs (maguifico, magoificentisimo), par les participes régu. liers et irréguliers (consumir, coosuroido, consunto; corregir, corregido, çorrecto); par la formation des adverbes (buenamente, doctamente, constantemente). Ce sont' là comme des traces d'uue seconde invasion du latin en Espagne, l'invasion volontaire et consentie de la seienee et de l'érudition.
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raison et sans cause, an milieu des supplicei, ils arrachèrent k vie à deux de nos soldats* On affecta d'ignorer cet acte audt cieux, et la hardiesse des barbares s'en accrut aussitôt. Leur patience n'attendit pas davantage^ et ouTertement ils commencèrent à convoquer et à réunir leurs guerriers.
L'origine de ce mal inopiné est que Valdivia n'ait pas recouru à un prompt remède, en frappant TArauco d'un châtimeol exemplaire. Mais personne ne punit sur son domaine \ le peuple désormais sans crainte et sans retenue, reprend son iadépendance^ brise les rênes, oublie l'hommage rendu et toutes ses promesses, comme le second chant va le raconter *.
tYtIdiTia étall bon Migaeur. Lb vert espagnol eipriae nu ndnge ironiqM:
• Hadie euUgt an «a hacienda. »
Wiuterling n'a paB rendu le sentiment de roriginat. La littéreture espagoolo est remplie de ees aphorisnes, empruntés tantôt à la langue des lois, tantôt à eeUe des institutions religieuses ou du bon sens pratique et populaire. Le mot kacieneUi luj-mèine nérite d'être eipliqué. Aujourd'hui Ton donne ce nom à toute espèce de domaine, quelle que soit la nature de l'exploitation, agricole on métallurgique. Dans l'origine, haeienda indiquait un terrain propre à Teilraction de l'argent, une riche minière. Ce sens peut loi convenir ici, et il le garde encore dans les localitét du nouveau ■sonde où le même genre de travaux se continue sur une grande échelle, dans le Mexique par exemple, à Real del Monte, à Régla, etc. (Cf. M. Ampère, Promenante en Amérique, t. II, p. 328-335.)
S Le dernier vers de Toetave forme une transition sans ménagement, comme il arrive si souvent dans le poème de l'Arioste. L'Arioste lui-même ne Ta pas inventée. Il l'emprunte d'un vieux poète italien, de la première moitié du quatorxième siècle, l'auteur inconnu de Buovo d'Antona, A la fin de tous les chants, ce narrateur médiocre s'interrompt pour nous dire qu'il est las de conter, que sa voix s'affaiblit, qu'il a besoin de boire; et au début du chant 'suivant, il a coutume de revenir à son refrain : « Vi lasciai nell' altro canlo, etc. .. » La monotonie de cette reprise n'est pas rachetée ches le successeur de Dante par de grandes beautés. (Cf. Gingneoé, Hût, lilt, d^ltal.A, IV, p. 185 et siiiT.)
^Ercilla a suivi l'exemple de l'Arioste. Cette formule commode est plus acceptable cbei des auteurs souvent familiers et badins que dans une œuvre sérieuse, où cîle devient aride et dénote seulement Tinfluence toute-puissanie que la poésie des Uiliens exerçait alors sur la littérature espagnole. Scarron a imité, dans son Roma% eomtgue, cette façon abrupte d'achever un chapitre. Walier Scott se montre bcaocoup plus habile et plus varié, lorsqu'il s'agit des liens de sa narration où tant d'événements se suivent et s'enlacent. Quelquefois pourtant il adopte le procédé de rArioste et d'Krcilla. Ainsi quand Wayland va raconter son histoire à TreskîlÎM : « Voua ne regretterez pas ce délai, dit le maréchal; car votre cheval en profitera pour faire un meilleur repas que celui qu'il a eu ce malin, et il n'en voyagera que mieux ensuite. • Il quitta un insUnt sa demeure souterraine, et, y étant rentré au
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beat de quelques minotet, il commença sa narratioiii Nous aussi, nous ferons une pause, en remettant le récit au chapitre qui va suivre. (Cf. Keailwortb, ch. x.) Byron lui-même ne dédaigne pas cet artifice, mais il y mêle presque toujours queU que réflexion spirituelle et d*une piquante originalité :
' « Hère \t one f^ie of Harold** pilgriniage :
Te who of him may farther Mek to know, Shall find Mme tidings in a future pafçe. If he thtt rhymeih ncw may scribble rooe, etc.
(Childe Harold's Pilgrimage, Caoto Ibe flnt, uni.)
Cf. Don Juan. Presque tous les Cantoa de ce livre extraordinaire se terminent par une me saillie dans laquelle récrivain annonce rajoumement de ce qu'il devait nous peindre, et elle peut presque toujours se résumer ainsi :
AU Ihis moat be reserved for further song, etc. »
(Canto tbe fourth, cxvii.)
Hais la manière de Byron se modifie avec une incroyable souplesse de style ; nous n'en citerons qu'un exemple :
Thus Tar our chronicle ; and now we pause ; Though nol for watil of matter; but H is time, Aecording io the ancient epic laws To slacken sail and ancbor vritb our rbyme, etc. »
(Canlo Ibe fiflh, eux.)
Le modèle véritable qui a inspiré tant d'imitateurs est VOrlando furioao :
, — « yo% ehe per l'altro canto si riaerbi. » (Cb. I, Si.)
— « Corne io vi seguirô nell* allro canlo. » (II, 76) ; etc.
La Fontaine n'avait eu garde d'oublier l'exemple de son ami le grand conteur italien :
« Bornons ici celle carrière ;
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d'épuiser une matière,
On n*^n doit prendre que la fleur.
n s*en va temps que je reprenne
Un peu de Torces et d'baletne
Pour fournir à d'autres projets . . » (Fa&Ie«, Vl^ lin-e, Epilogue.)
Mais il fallait tout l'esprit de l'Arioste et toute la verve de Byron pour r.eudre supportable au lecteur le retour contiauel d'une pareille transition.