I.XXIX
« Vous avez tué Valdivia et les siens. Vous avez défruit une place importante. Nul doute qiie l'Espagnol n'accoure à la vengeance, aussitôt que les villes auront appris ces désastres. Ouvrons h Tennemi un libre passage. Voilà ce qui fait la sûreté de notre cause. Qu'ils viennent I ab l qu'ils viennent avec furie, ei lâchant la bride à leurs cbevaux. Difficilement ils retourncroiil sur leurs pas*
« Nous tenons la victoire dans nos mains. Cette terre ne nous offre-t-elle pas mille passages abrités, des bourbiers> des fondrières, des marais, et de toutes parts nos âpres et rudes montagnes ? C'est le champ de bataille fait pour les Araucans ; les lispagnols se défendent mieux derrière leurs remparts. Tout homme, attaqué dans sa maison, est plus avisé, plus ferme et plus intrépide.
« Voilà ce que je voulais vous dire, afin que vous comprissiez combien, pour pouvoir infliger aux ennemis le châtiment qu'ils
LARALGANA. lO"?
mci'ifcnt, nous serons certains de réussir, si nous les attendons d;ms des lieux que nous aurons choisis, et où personne au inonde ne saurait porter atteinte au droit et à la justice de nuire cause. Quand ils craindront enfin de venir nous chercher^ nous irons vers leui-s demeures pour nous y établir. »
Tous avaient prôté une oreille attentive aux paroles de leur général. Le plus grand nombre approuva un langage qui leur révélait le plan le plus salutaire. Lorsque le calme fut tout à fait rétabli, Caupolicàn se tourna vers le jeune homme dont le courage surnaturel, au moment où la bataille était perdue, avait ramené la victoire.
Pour lui donner une plus haute marque de faveur, de la main gauche il lui saisit la droite, et dit : « Brave guerrier, qui as agrandi la gloire de noire nom et les limites de l'Arauco 1 c'est par toi que l'État a été affranchi ; c'est toi qui Tas arraché îui pouvoir des tyrans ; à toi seul est due cette victoire si digne d'admiration et d'un immortel souvenir.
« Seigneurs, dit-il en s'adressanl aux Caciques, le triomphe que nous a si évidemment procuré Lautaro (c'est ainsi que se nommait le vaillant jeune homme), vaut bien que je lui accorde une récompense. Par l'autorité môme que vous m'avez confiée, au lieu de page je le fais capitaine, titre encore insuffisant pour acquitter une telle dette, et je le désigne pour me remplacer.
« Suivi d'une troupe de guerriers qu'il aura choisis (vous avez été les témoins de ce qu'il sait faire), qu'il occupe, à son gré, le poste le plus avantageux pour y recevoir les lilspagnols, et qu'il y attende leur arrivée. Avec le reste des soldats et mes compagnons, je garderai l'cnlrce d'Elicura, l'œil ouvert sur ^'approche de ces mêmes ennemis. »
Lautaro accepte avec reconnaissance la charge et Thonneu: que le chef lui décerne. La foule charmée applaudit, et s: quelqu'un éprouva de la douleur, il eut soia de la dissimuler. Suivant la règle et l'antique usage^ le magnanime Caupolicâs abattit la chevelure de Lautaro, lui laissant sur le sommet deli (été une longue tresse, solennel attribut de sa dignité.
Lautaro était industrieux, prudent et actif, fécond en projet-* intrépide dans l'exécution, plein de sagacité, doux de caractèR et beau de visage. Son flme était portée aux grandes entreprises Son corps, qui dépassait les tailles modiques et ne s'éleTaitpi^ à la plus haute stature, avait de justes et vigoureuses propo^ lions. La force éclatait dans ses membres solides et nerveux, se: épaules larges, sa poitrine puissante.
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Pour lui les fêtes se prolongèrent. Les barbares s'exerçaient toujours à des jeux nouveaux, et déployaient dans le saut el dai» la lutte une adresse inconnue. Les danses durant la nuit se déroulaient autour des brasiers. 11 y eut des prix offerts eld*! splendides présents, tels que jamais les Grecs et les Troyeo^lorsqu'ils célébraient leurs fêtes les plus solennelles, n'en distnj huèrent d'aussi riches ni d'aussi précieux ^
LXXXIX j
Sur ces entrefaites arrive près de Caupolicân un barbare loi^ hors de lui-môme, sans haleine, pAIe, les traits boulevei*^
1 On peut voir aux chants X elXI de YAraueana la description de jeux P""^ analogues à ceux que don Erciiia ne fait qu*indiquer ici. Le poète esp»^"^' '^'^^^ aux prix décernés à chaque vainqueur parmi les barbares une grande supéf'^^ sur les récompenses occordées par Achille et par Énée aux émules greei oa(r<>!' I«a modestie ne lui a sans doule pas permis de réclamer le même avanlajjeP*"' ■ taleul de l'écrivain moderne comparé à celui de Virgile et d'Homère; m»'*" aurons plus d'une fois à nous souyenir des deux modèles antiques, lorsque ^ arriverons à la peinture des fêtes célébrées par les Araucans victorieui*
L'ARAUGANA. 109
couvert de sueur et de poussière : «Seigneur, lui dit-îl, vole au secours des liens. Leur camp est en déroute et leur perte assurée ; la plus grande partie des troupes placées en embuscade est massacrée et détruite.
« Sur la terre d'Elicura se sont abattus quatorze guerriers S des héros, que protègent d'impénétrables cuirasses^ et que portent des chevaux agiles et rapides. Leur attaque a suffi pour rooipre deux de tes bataillons armés de piques. A la vue d'un tel carnage^ je me suis aussitôt élancé en toute hâte ' pour t'informer du désastre. »
Caupolicân, de ce visage que rien n'altère, calme et rassure le barbare '. Une si faible troupe de combattants ne saurait à la fin leur échapper, disait-il, et avec sa promptitude habituelle, il ordonne à son nouveau lieutenant d'ouvrir la marche suivi des plus actifs soldais; lui môme conduira bientôt le reste de l'armée sur ses traces.
Lautaro s'empresse d*obéir. Il réunit un assez nombreux ba-
i Ce sont les guerriers mandés de Tlmpériale par Valdivia, à la (hi du deuiième chant, oct. 91.
s « Y visto el gran ealrago, al improTiao
Parti corriendo à darle d« ello aviso. »
Il y a deux sens possibles, suivant la ponctuation. L'on peut telier les mots « al improvîso * à Tidée du premier vers ou à celle du second. C'est le dernier sens que nous avons adopté, en suivant le texte de Baudry. Winterline préfère le texte adopté plus tard par Rivadeneyra et qui reporte la irirgule k la fin du vers ; il traduit : • Und da diess Blutbad ich iron ungefâbr erblickt, » etc. Ainsi l'esclaye viendrait faire à Caupolicân le récit d'un désastre « dont le hasard l'aurait rendu témoin.» Avec cette ponctuation, les mois espagnols peuvent prêter encore à une interprétation différente : « A la vue d'un carnage si inattendu ; » car il est raisonnable d'admettre que cet Indien était lui-même de l'embuscade, et le hasard n'a céans aucun rôle à jouer.
3 Winterling traduit :
« Caupolicân scheuchl itzl durch scinen feslcn Blick
Die Furchl, die sicli des Volks bemâcht'gen will, surûck. »
Il attribue à la foule et non pas au messager seul, Teffroi que Caupolicân apaise. Mais rien n'apprend au lecteur que le récit de l'iudien ait été fait devant des témoins et que le chef soit dans l'obligation de les rassurer.
HO L'ABAUCANA.
laillon, el, Jaloux de mériter un beau renom dans sa patrie,
court avec tant de vitesse que ^ Mais les cris retentissanU
de Mars m'appellent ; rien ne saurait justiGcr mon retard, li est temps de parler des quatorze Espagnols, de redire leur sanglant et rude combat.
XCUI
Que leur gloire se répande au loin et soit connue en tous lieui. puisque leur épéc a jeté un si vif éclat. Qu'à jamais se perpétue leur mémoire, si la valeur dans les armes mérite cette récompense. L'histoire leur rendra ce témoignage. Mais il faut terminer mon chant. Pour oser entreprendre le récit d'un aussi grand exploit, j'ai besoin de reprendre haleine et de commencer un chant nouveau.
t Le quatrième vers de l'octave 92 présente une suspension dans le texte de Baadry ; et nous l'avons adoptée. Elle est, nécessaire^ si l'on ne veut forcer à la ffM la valeur des ternies et la construction espagnole. Winterling dès 1831 avait sniîi le même texte que l'éditeur de 185.1. Ils n'admettent de suspension ni l'un ni l'autre et le traducteur allemand rend ainsi le passage d'Ercilla :
« Laiitaro zôgert nicht und wâhlet
Von edieni Eifer fûr des Landes Wohl beseelet,
Sich ans dem Beere eine Kriegerschaar,
Die 80 vie cr von Elirgebier durchdrungen war. »
D'après celte interprétation, Lautaro choisit des compagnons animés de la Bèoe ardeur que lui ; c'est substituer une nouvelle pensée à celle de Toriginal. Le inottvemeut de la phrase disparaît.