‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 87 sur 124 · VU · texte numérisé non relu

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Almagro, Certes, Côrcîoba, Nereda, Moran, Gonzalo Hernandez^ Maldonado, Penalosa, Yergara, Castaneda, Diego Garcia Herrero * le Téméraire, Pero Nino, Escalona, et un autre encore qui achève le nombre, don Leonardo Manrique, que je cite le dernier, mais qui par sa valeur est toujours Tégal du plus intrépide %

Tels sont les quatorze guerriers qui venaient pour se joindre aux troupes de Yaldivia, et qui avaient quitté l'Impériale avant d'avoir appris que leur chef eût succombé. Ils gravissaient les pentes escarpées de Puren. Parvenus au point le plus élevé, d*où l'horizon se découvre au loin, ils virent deux chemins, tout jonchés de rameaux^ signe certain que des soldats avaient été levés et réunis.

Us comprennent que la contrée s'agite' et appelle ses défenseurs; mais ils ne ramènent point pour cela leurs chevaux en

1 Winterliog donne à ce vers un sens bizarre :

« Diego Garcia, der als Scbmied hervor sich Uiat. »

Diego Garcia Herrero ne forme qu'un seul personnage et Herrero est un nom pro« pre. L'édition Riyadeneyra fait de Garcia et de Herrero deux guerriers distincts. Elle divise aussi en deux Gonzalo Hernandez, comme le traducteur allemand ; en sorte que là où le poëte annonce quatorze héros, Winterling en met quioze, et Rivadeneyra seize.

< Les dangers que vont courir ces quatorze cavaliers intrépides, la bravoure qu'ils déploient, leur opiniâtre résistance forment dans le récit d*Ercilla un épisnde héroïque, plein dMntérét. Gilibert de Merihiac l'a complètement fait disparaître.

3 0 Conocen, • etc., ne signifie pas, comme le veut Winterling

« Bald merken eie, da« sich das Land empdrt. »

Us savent d'avance que le pays est soulevé; ils le savent par Tordre même qu^ils ont reçu à l'Impériale d'aller se joindre i Valditia devant Tucapel ; ils le savent

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arrière, et la crainte n'ëbranle pas leur ferme résolution. ^ L'aurore était de retour et ranimait les cœurs en répandant sa pourpre fraîche et nouvelle; et les ombres se retiraient devant le soleil S lorsqu'ils aperçurent le val d'Elicura.

C'est là que la troupe indienne se tenait en embuscade, pour attendre les nôtres^ et, s'ils venaient, les surprendre en désordre et à l'improviste, avant qu'ils fussent avertis du péril. Elle s'était retirée dans un bois, dont l'abri tutélaire* la dérobât à tous les regards, jusqu'au moment où de cette retraite inaperçue et trompeuse, elle pût s'élancer avec sûreté et anéantir l'ennemi.

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Les quatorze Espagnols descendaient par une pente rapide et gagnaient la vallée où, cachés derrière des branches épaisses, les barbares épiaient leur approche. Les nôtres n'avaient pas encore atteint la lisière du bois, lorsque les Indiens tout à coup font retentir leurs trompes sauvages, leurs tambourins frémissants, et courent occuper les chemins et toutes les issues.

Dans l'âme du chasseur n'entre pas autant de Joie^ lorsqu'au moment où il y pensait le moins, le lièvre se jette tout à coup au milieu de son chemin, et, tout effaré, bondit presque sous ses pieds. Plus heureux au signal et aux cris confus des ennemis

par lei soldats de Tucapel qui avaient battu en retraite sur Puren avant TarrlTée de Yaldivia ; mais ils voient que la révolte s'est étendue et que la contrée entière. est soui les armes.

1 « The morrow neit, so soon as Phabas lamp

Bewrayed bad the world with early Hght, And fresh Aurora had the shady damp Dut of the goodly heven amoved quight, etc.

(Spencer, The faerU queent» Book III« eanto x, et. 1.)

S « Un bosqne i mano heeho. > Winterling traduit : t den sie dureh Kunsl noch dichter machten. • A mano hecho n'a pas ce sens- là. C'est un idiotisme espagnol. Ce bois était fait à la main^ comme disposé exprès par la nature pour cacher une embuscade.

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qui sortent de l'embuscade voisine, nos Espagnols poussent aussitôt leurs chevaux en avaùt.

En un clin d'œil les barbares ont formé une muraille de pointes étiucelantes. Mais les Espagnols ne s'arrêtent qu'après, avoir complélement franchi cette barrière. Hommes, piques et massues sont foulés aux pieds. Us attaquent de nouveau pour mettre fin au combat^ avec plus de courage et de bravoure toutefois que d'espérance, en voyant les forces imposantes de leurs adversaires.

Sur les trois bataillons des barbares, deux s'étaient écartés pour fermer aux Espagnols le passage et la fuite ^ Entourés d'un cercle menaçant, les nôtres songent à se frayer un chemin à travers les rangs ennemis. Jls se précipitent derechef en groupe serré, et enfoncent un gros d'Araucans; mais il se reforme, à son poste ", quelques affreuses blessures que cette attaque lui ait laissées.

Deux fois les Espagnols s'élancent de la sorte et renversent les bandes les plus épaisses. Cependant ils pressentent que la mort finirait par être leur partage, et ils poursuivent leur route, se dirigeant vers les lieux désolés où naguère s'élevait la forteresse. A droite, à gauche, ils terrassent les Indiens qui

i Winterlinii; n'a pas saisi BTee netteté les mouvements de l*armée barbare. De leurs trois bataillons, Tun coupe aux Espagnols le passage et les empêche d'aller plus loin; un autre intercepte la fuite; le dernier soutient la lutte. Ercilla le dit fort clairement :

« De très, dos eseaadroaes desviados El paso les cercaron y la buida. »

Déjà il n'avait laissé aucun doute à cet égard, bien que sa première expression ne fût pas aussi précise que la seconde :

« Los pasos ocuparon y eaminos. »

(Oet. 1S«.}

Winterling n'a rendu qu'une des deux circonstances que renferme le vers deli quinzième octave :

« Hatten ibm din Rûcksug abgeschoitlen. » * Cf. ArauCf ch. i, o6t. S4.

11« l'abaccana.

désormais courent môles i armi eux et qui de toutes paris l» pressent de leurs coups.

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Le chemin d'Elicura se resserre à l'étroite base d'une moatagne. Il est rétréci par un lac dont les eaux enveloppeatU partie inférieure de la vallée. Ce fut un bonheur pour les nôtres. Ils continuent leur marche en combattant toujours, la seul Espagnol, placé au dernier rang, suffisait pour conteoir Tarrogance des barbares.

Pendant qu'ils allaient ainsi par un épais fourré, ils voient, au pied d'un coteau abrupt, un Indien qui, de toute sa vitesse, les vêtements en désordre, et les traits décomposés, se porte au-devant d'eux sur la roule qu'ils suivent, et tire de son seio un message fermé que Juan Gomez de Almagro avait ce joar-ià même adressé à Yaldivia pour lui donner avis de leur venue.

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Ils reconnaissent rémissairc qui les avait quittés pour précéder leurs pas. Les larmes aux yeux, il leur raconte le déplorable sort de Yaldivia et tout le funeste désastre^ Il leur ap prend que la rage des barbares a ruiné la citadelle jusqu'en ses fondements. Certains désormais que leur entreprise est vaine, et qu'ils n'ont plus rien à espérer, les Espagnols occupent à main droite un emplacement uni.

Ce lieu était entouré de coteaux. 11 n'était accessible que par la route qui les y mène. Vers le nord, le levant et le couchant, il était abrité de toutes parts; mais le vent du sud le frappe comme à découvert. C'est de ce côté que s'ouvre le chemin toujours suivi, et où se déroule en une longue et immense file la troupe des barbares qui accourent d'un pas rapide, altérés da sang chrétien ^

1 Winterling enrichit cette fois le style d*Ercilla d'une courte eomparaiioo:

m Der 8ebmal« Weg, der sich durchs Thaï erslreeket,

War mit der Indier langem Zug bedecket

I>er, toie de$ Bergttntmê ratehe Phttk,

Dahio sieh schllngclt, toU Begier nach ChristanUat. »

A la suite des nôtres^ l'Araucan s'élance et s'arrête comme ux sur le terrain qu'ils ont choisi. Les barbares éparpillés se ejoîgnent et forment deux gros bataillons. Les quatorze Espa- ;nols comprennent qu'ils doivent se frayer un passage, et se lisposent à Tattaquc. En môme temps se mettent en branle es combattants réunis sous les ordres du brave Liocoya.

Au son de leurs rauques instruments, des flûtes et des cornes, LU milieu d'un bruit affreux et des clameurs d'une dédaigneuse lolère, s'avancent avec fierté les barbares, avides de sang, contre les héros espagnols qui espèrent changer en lamentations ^es cris d'arrogance et d'orgueil. Telle est la bravoure, telle est a hardiesse qui les transporte, qu'ils ne semblent plus voir devant eux qu'une poignée de soldats.

Cependant un Espagnol, indigne de sa race, et que je ne veux pas ici désigner, s'écrie à ce moment : « Oh I si notre troupe s'élevait à cent hommes l » Mais Gonzalo Hernandez répond avec feu, le visage tourné vers le ciel : « Ah 1 plût à Dieu qu'il y en eût deux de moins encore et que nous ne fussions que douze I On nous appellerait les douze enfants de la gloire l »

Aussitôt ils excitent leurs coursiers. Affermis et inébranlables sur leurs selles, ils lâchent les brides, frappent de l'éperon, et volent contre les bandes araucanes. Ils font appel à leurs lances puissantes, à leurs glaives tranchants et homicides, et, implorant à haute voix le Dieu du ciel, font gémir et trembler le sol.

Cette similitade est de bon goût par sa brièveté ; mais elle ne s*aceorde pas trèsl)ien avec l'idée d'une file de combattants ni avec l'image du serpent « Schlang<>, ■ nui se trouve dans le verbe • sich sehlàogeln. > Nous préférons de beaucoup l'expression simple et pittoresque de l'espagnol :

« Bn et paciosa bila prolongada. »

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Les piques des barbares, du frêne le plus dur, et semblabb' à des poutres, s'abaissent à l'instant, comme on voit les blés 'i courber devant le souffle d'un vent impétueux. Mais lésâmes ennemies ne purent soutenir la violence du choc espagnol. N^ guerriers enfoncent un bataillon, et laissent dans ses flancs as large ouverture.

Ensemble ils ramènent leurs chevaux^ et jetant loin d'em leurs lances rompues, Tépée nue et haute, ils reviennent sq: leurs farouches adversaires, une seconde fois les attaquent et ne sont point arrêtés par les piques aiguës que mille bra: dirigent contre leur troupe impétueuse. En nombre égal, Vennemi n*eût jamais osé se mesurer avec elle.

Cependant les blessures se multiplient. D'un cOté l'on ne su' pas être vaincu. De l'autre on est accoutumé à vaincre. ^Q'^ les bras furieux s'abaissent avec plus de pesanteur; et les armures, d'où jaillissent de vives étincelles, sous les coups tern' blés et rapides, forment un tel bruit que le vaste ciel semble <i<^ toutes parts s'écrouler sur la terre ^

Le brave Gonzalo Hernandez, jaloux de suivre les traces K*

1 Winterling supprime la Tingt-septième octaye. Ercitia vent y eartcléristf ^^ haine des deux partis qui nous explique la lutte opiniâtre etacharaéedooti'*** retrace le tableau. Le traducteur a pensé peut-être que ces huit vers fl'*j^'*!\ aucun intérêt à l'action ; mais en admettant que cette critique fût fondée, il j*"**^; encore laisser à l'écriTain son imperfection même. Nous n*aTOos, humbles 'it>^ prètei^ ni le droit de remanier une épopée, comme Ta essayé quelquefois Gil'^'* M erlhiac, ni celui de retrancher, à notre fantaisie, les idées, les images doti fit* teur enrichit le tissu de sa composition. La vive expression qui termine celte oelt** n*est pas sans ressemblance avec un trait célèbre dans Vilie-Hardouia : « Eo ki v^f grand bruit et si grante noise que il sembla que terre fondist. » (De U eo»^f Constantittùplê, eoi\. Pelitot, p. il 7, oct. 7.) U tumulte d'une graode •»«•"* popnUire et celui de deux armées aux prises, ont des analogies qui délermisest** affîaités de style et de locutions pittoresques. (Cf. Arauc, xix, oct. 45.)

lustres du Gonzalo de Cérdoba ^, s'élance à travers les rangs qu'il enfonce. Sa vigueur et son adresse égalent son courage. Penalosa et Vergara savent qu'il faut vaincre ou mourir, et à des coups audacieux se fait reconnaître leur héroïque vaillance.

Ëscalona, dont les intrépides et guerrières mains brandissent une épée impitoyable, se jetle au milieu des périls^ et se signale en laissant à mille barbares qui l'affrontent l'empreinte de son courage. Don Leonardo Manrique ne pardonne pas les coups qu'il reçoit ; mais^ redoublant les siens avec une ardeur nouvelle et une colère toujours croissante, il châde, maltraite et refoule ses agresseurs.

Un autre combattant^ celui qui porte le nom de Cordoba^ jeune homme de grande hardiesse et d'âme vaillante, versait à flots le sang des Araucans. 11 fît ce jour-là plus de cent veuves. Pour une d'elles qui crie vengeance au ciel, toutes les autres bondissent d'allégresse; car enfin, les femmes sont mobiles, amies des changements et changeantes elles-mêmes '.

Cortés et Pero Nino de leur côté font un affreux et cruel carnage. Moran^ Gomez de Almagro et Maldonado jonchent la terre de cadavres barbares. Accoutumé à diriger au but une arme toujours sûre, Herrero tue et renverse. Nereda aussi^ maître dans la guerre, frappe à droite, à gauche, et terrasse tout sur son passage.

Gomme s'ils se fussent vus destinés à une mort certaitie, les Espagnols déploient toute la fureur de leurs glaives. Ils font

1 Le même que nous appelons « GonzaWe de Cordoue. »

t Saillie satirique hors de propos et tout à fait contraire à Tesprit de galanterie chevaleresque qui domine dans la poésie de don Ercilla. lia cédé à Une tentatioil toatheureuse, celle de développer un vieux et cruel proverbe : i Yarittm et mutHbUe seroper fœmlna. > (Tirg., Én.y IV, 569-570) ; ou bien il s'est laissé entraiue^ par un accès de mauvaise humeur. C'est, en tout cas, une faute de goût.

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tomber avec tant de force leurs coups écrasants, que les armes les plus solides semblent pour eux un jouet fragile. Mais les atteintes auxquelles les boucliers ne peuvent résister , les corps devenus insensibles les bravent ^ La rage enflamme à lel point les Araucans qu'ils ne sentent ni les blessures ni la mort elle-même.

Brûlants de fureur et de colère, ils manient le fer comme un puissant marteau, et plus d'une fois sous leurs coups, redoublés avec vigueur, les cbevaux s'affaissent et toucbent du genou la terre. Les cuirasses bombées fléchissent et s'ouvrent ; les jointures rivées avec art et les agrafes se rompent et se dispersent. Les tronçons de piques, les heaumes brisés roulent au loin, et l'air frémit au choc éclatant des épées.

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