‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 88 sur 124 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

Lincoya, toujours dans la mêlée, frappe sans cesse et anime l'ardeur de ses combattants. D'un bras infatigable il agite sa massue, et les casques les plus solides avec leurs crêtes superbes n'y résistent pas. Certes est près de frapper, son coup reste suspendu et sa tête s'incline entre les arçons. Le cheval, sentant les rênes abandonnées, l'emporte à demi mort, et court dans l'espace ouvert devant ses pas.

11 s'élance au hasard avec son maître qui restait le cou penché, encore privé de sentiment; mais bientôt les esprits du héros se raniment. Honteux, il saisit les rênes flottantes, se retourne et du regard cherche celui qui l'a frappé. 11 le reconnaît à l'instant; Lincoya domine de la tête entière les plus hautes statures qui l'entourent ^

1 L^espagDol dit : « loft comportau, ■ les supportent. Il y a pour nous quelque recherche dans cette idée ou plutôt dans le tour et dans Texpression du poète. Les corps des Araucaus ne supportent pas les coups mieux que leurs î)oucliers. Si daus l'ardeur du combat ils ne les sentent pas, ils ue sout pas moins atteints et blessé-i. La sévérité de notre idiome français accepte peu ce^ genre d'antithèse.

ï « Vcriitur arma tenenset tolo yertice supra est. » (Virg., &'«., VII, 7SI.)

LABAUGANÀ. jai

Mais Cortés le reconnaît aussi à la bravoure qu'il déploie en excitant ses guerriers, à l'aisance agile et adroite avec laquelle il brandit sa massue. Comme le lévrier rapide à travers les broussailles se jette sur le sanglier farouche et indompté, ainsi, le bouclier contre la poitrine et à la main Tépée meurtrière, Cortés attaque le barbare.

D'un coup oblique, il le blesse au flanc, malgré la forte cuirasse qui le protège ; mais il ne l'ébranlé pas plus qu'il n'eût ébranlé un roc ou une épaisse muraille. Le cheval éperonné passe d'une course rapide, et Cortés, sans plus se soucier de Liacoya, traverse les rangs les plus profonds de l'ennemi, et de tous côtés Jonche le sol de ses nombreuses victimes.

Almagro luttait corps à corps contre Guacon, jeune soldat plein de valeur; mais leur querelle eut une prompte fia. La destinée ne se montra pas longtemps indécise. Almagro fait à TAraucan une blessure qui ouvre une large 'porte à la mort. Des flots de sang qui vont rougir la terre, s'échappent de la plaie du barbare et le froid du trépas s'empare de ses membres défaillants.

Gastafieda, plein de courroux dans la bataille, tue, ou mutile, ou renverse; il blesse ou refoule les guerriers. Narpo se trouvait à sa droite Castafieda dirige de ce côté son épée terrible . ?)i la fine cotte de mailles ne put défendre le malheureux, ni le double cuir qui recouvre sa poitrine n'empêcha la pointe furieuse de plonger au but et d'arracher la vie au corps qu'elle animait*

Les deux troupes s'acharnent l'une contre l'autre. L'ardeur, le courage, le feu du combat croissent toujours. Le sang bar* bare et le sang espagnol roulent confondus et forment un tor-

Itt l'ara UGANA.

rcnt qui grossit. I/air se couvre d'une épaisse vapeur. Une furie infernale courait déchaînée^ et, pour entraîner avec elle toute une foule en un jour, versait dans toutes les floies la rage des démons ^

Le choc opiniâtre a duré si longtemps que vous n'eussiez p voir sans surprise les bras se lever encore. Par- ci par- là s« dressaient des tertres de cadavres amoncelés. Et déjà le soleli penchait à son déclin, lorsque^ épuisés de force et tout briséà, les combattants se trouvent des deux parts si affaiblis qu'ils ne peuvent plus se mouvoir.

Quand la vigueur et la respiration manquent à la fols à dem taureaux irrités et puissants qui, dans une lutte obstinée^ ennemis farouches, ont déployé des forces égales, ils se retireot, petit à petit, sans se détourner, à pas tardifs, tout couverts de sueur et d'une épaisse écume, et de leurs pieds font voler le sable dans les airs.

De môme se retiraient les guerriers, après avoir perdu des flots de sang, toute leur force et leur souffle ; mais, de part el d'autre, aucun ne montra l'épaule. Ils restèrent en face, le wsage tourné vers l'ennemi. Les deux partis s'arrêtent en môme temps; ensemble ils ont fait halte, et le jet d'une flèche eût franchi sans peine la distance qui les sépare.

Ils se regardaient d'un côté à l'autre. Des deux emplacement^ qu*occi) paient les troupes opposées, chacune d'elles voyait ses adversaires inondés de sang et de sueur, haletants, et oe pouvant se lasser de respirer encore. Ils reposent leurs membres

1 Wîuterling a donné à la fia de la quarantième octaTe one eoiileur trop ln;tE^ logique en substituant Tisiphone à je ne sais quelle furie des enfeis, et end le nom d'Orcus au triste séjour daus lequel elle entraîne ses victimes :

c Tisiphone sehweift fesse Jos,

Die, nm recht viele in des Oreus dunkie kluft

Zu Btûnen, Bdllenfeur in ilire Adera gon. •

LARAUGANA. 113

harassés^ en recevant sur leur poitrine et sur leurs lèvres ouvertes la fraîche haleine du vent et ses tranquilles brises qui venaient amortir l'ardeur brûlante du soleil.

Cependant, à défaut de leurs mains, ils se battent encore avec leurs langues injurieuses. De loin ils ce lancent d'outrageantes paroles, se promettent la mort sans pitié, et souvent irtâme des flèches dangereuses, partent des arcs ennemis. Les guerriers respirent avec peine ; la force manque à leurs bras; mais la rage et la colère font encore siffler les traits.

Je ne sais quel bras dont la vigueur s'était ranimée décocha une flèche aussi rapide et aussi impétueuse que la foudre. Elle fend Tair avec bruit, et va d'un coup oblique toucher le flanc de Cérdoba; mais la pointe furieuse n'y pénètre pas. Le trait dirige vers Moran sa course détournée, entre dans Fœil droit du héros et s'y plonge profondément.

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Le brave Espagnol^ d'une main ferme et hardie, arrache ensemble et la flèche et l'œil qu'elle a percé. Gonzalo l'exhorte au cruel passage de la mort, et l'encourage d'une voix compatissanté. Mais lui : « Je ne suis pas de nature, dit-il^ à sentir chanceler ma valeur. Seul, et blessé de la sorte, je suffis encore pour vaincre tous les barbares que vous voyez devant nous. »

El avec audace il pique son cheval que la fatigue empoche de s'élancer au galop. Il veut affronter cette multitude de soldats qui se sont reformés en bataillon ; mais le diligent Gonzalo Hernandez se jettç, avec rapidité devant les pas de Moran, lorsque déjà Lincoya s'avançait à rencontre, et, malgré sa résistance, il le ramène verales siens.

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Et voilà que s'annonçant par des cris terribles et parle bruit de M marche, au sommet d'une verte colline^ les bannières | déployées au vent, Lautaro apparaît avec ses agiles soldats, i Comme un lion affamé, en découvrant de loin sa proie, roule plein de joie ses regards de tous côtés, pousse des rugissements férocesi et agite sur son cou son épaisse crinière.

' Ainsi l'impélueux Lautaro descendait le penchant de la colline, et marchait droit aux Espagnols, assuré que seul il mettra fin au combat, si on ne lui abandonne auparavant le champ à^ bataille. 11 vole à une grande distance au-devant de ses guerriers. — Voici une lutte héroïque, bien digne d'une gloire immortelle. Seuls^ quatorze Espagnols attendent la troupe ennemie. Leur corps est tout mutilé. Leurs bras, leurs jambes, leurs têtes sont meurtris d'horribles coups.

Quatre mille soldats vainqueurs viennent les assaillir. Les nôtres les attendent en groupe serré. Ils ne s'effrayent pas à la vue d'aussi nombreux adversaires, et voudraient mourir avec plu^ d'honneur encore. Les fiers et orgueilleux Araucans s^écrienta haute voix : « Qu'ils meurent 1 qu'ils meurent ! » Et l'armée o^ Lincoya, ranimée tout à coup, attaque aussi de son côté.

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Les chrétiens lancent contre les barbares leurs chevaux ç»^^ battent lentement le terrain libre devant eux, tandis que les troupes des Araucans, toutes fraîches, d'un air superbe, menacent 1« ciel et la terre. A pas appesantis ils vont affronter des bras dis* pos et rapides. Dès le premier choc, glacé par la mort, ^^^ Nifio touche le aable que rougit le sang échappé à longs â^^^^ ses veines.

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Le fer lui avait traversé le corps. On ne sait qui fut l'auleu'

de la blessure. Les uns disent que ce (ùt Angol qui atteignit le bëros. D'autres prétendent que Leocoton fut le meurtrier, et ce dernier bruit est le mieux établi. Quelle que soit la main qui porta le coup, Pero Nino tomba d'une grande chute. Il expire aussitôt en frappant le sol^ les flancs transpercés d'un tronçon de pique ; en un clin d'œil son cadavre est foulé, réduit en pièces.

Manrique roule à son four, et va mourir aux pieds de Lautaro. Les douze autres Espagnols s'élancent et se dirigent vers la route, à travers les rangs les plus épais. Mais Ongolmo se précipite. D'un coup, il renverse sans vie Nereda, si éprouvé dans la guerre ; et Certes tombe mort, atteint d'une large plaie.

Après lui, Diego Garcia roule sur le sol, la poitrine ouverte d'un coup mortel. Un autre coup, que Tucapel assène de front, étend par terre Escalona. Le reste des Espagnols, parvenus à la route (et qu'il songe à leur détresse celui qui s'est vu lui-môme dans le péril], pressent à coups redoublés les flancs de leurs chevaux épuisés de sang et de force.

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Lindomptable Tucapel ne cesse de combattre et les attaque tous avec audace. Il voit palpiter à ses pieds Garcia et Escalona, et bondissant avec fierté par-dessus leurs cadavres, se trouve en face d'Almagro. Il fond sur lui d'une course rapide, se dresse de toute sa hauteur, en élevant sa massue, et s'apprête à la faire tomber sur l'ennemi de toute la vigueujr de son bras.

Ou il manqua de justesse dans le coup d'oeil, ou la furie l'aveugla, ou le Maître suprême voulut arracher l'Espagnol à ce péril; mais le coup destiné à la tête du guerrier porta sur la croupe du cheval et s'y abattit avec une telle roideur qu'Aimagro ne pouvait plus le conduire. Les reins brisés, le coursier

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resta sans mouvement, comme une molle cire ou une masse inerte.

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Almagro le voit réduit à l'impuissance, glisse aussitôt sur ud des flancs de son cheval, et se jette promptement à terre. Ce fut son bonheur et son destin favorable, ou le destin sinistre du combattant qui venait derrière lui. Le brave Maldonado se présentait tout souillé de sang et de poussière, au moment même où Tucapel soulevait son arme pour la seconde fois, et allait sans doute étendre Almagro à ses pieds.

De son étrier, Maldonado heurte en passant le flanc droit du barbare, et le pousse en avant sur la place, de quatre ou cinq pas, ou même davantage. L'Araucan rugit de fureur et de courroux. Jamais vipère ne se montre plus irritée, jamais scorpion touché du pied ne se replie avec plus de vitesse, que l'iodien ne se retourna, le regard menaçant.

Il change de but; il oublie la sentence qu'il avait prononcée contre Juan de Almagro, et dirige maintenant contre l'infortuné Maldonado sa terrible massue et son ardeur bouillante. Il lui prépare un coup dans lequel toute sa force se concentre; mais le cavalier rapide l'esquive. Tucapel, trompé par sa rage, manque sa victime et ne frappe que la terre avec la tige ferrée qu'il brandit.

Maldonado pourtant ne put échapper à la mort. A l'instant arrive l'impétueux Lemolemo, armé d'un bâton noueux, loog et puissant, tel que ces énormes gaffes à la pointe recourbée. Il lui porte un coup d'une main sûre. L'arme inflexible, garnie de fer à son extrémité, ne s'égare pas loin de son but, et, malgré le casque, malgré le bourrelet intérieur qui le tapisse, la ce^ velle du soldat jaillit sur l'arène.

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