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En ce moment un vaste et sombre nuage envahit tout à coup Tair et le ciel, et fit avec sa triste et lugubre obscurilé disparaître la lumière pâlissante du soleil. Le turbulent Aquilon s'élance avec furie, courbe les plantes et les arbres, et dans son Yol laisse d'abord tomber de rares et larges gouttes d'eau, que bientôt il précipite plus épaisses.
Comme le tambour vigilant, pour animer les soldats aux assauts meurtriers et les pousser sous le feu des batteries, d'abord, par des coups pleins de lenteur, avertit la troupe ardente et guerrière, mais aussitôt qu'il entend le dernier signal, fait retentir une terrible et sévère harmonie : ainsi la noire et orageuse nuée déchaîne brusquement un déluge de pluie violente*.
Le ciel est enveloppé de ténèbres profondes. La tourmente se déploie avec colère, et lance en tourbillon l'eau, la grêle, la foudre et mille éclairs élincelants. L'armée araucanefuit et se disperse de toutes parts. L'horrible tempête croissait toujours et jetait l'&pouvante dans les cœurs les plus audacieux ••
L'heureuse fortune de Juan Gomez fit que le ciel se couvrit à propos, et que, longtemps avant l'heure marquée, eussent reparu en sa faveur les ténèbres de la nuit obscure. Dans son trouble, il s'était dirigé vers un bois touffu pour y attendre que cette nation barbare, avide du sang espagnol, eût épuisé les transports de sa fureur.
Quand il vît que l'ouragan éclatait avec rage, et que lui-môme )uvait sortir de son refuge avec plus de sûreté, il quitta le
1 Comparaison neuve, originale et qui semble inspirée par le champ de bataille, s Voyez une autre description de tempête par le même poëte, au chant IX, oct. 8 et Buir.
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taillis, et prit aa marche. La crainte lui faisait paraître le chemin bien découvert. Tombant et retombant encore, il arme, inondé de sang, de boue et de sueur, près de l'endroit où le£ nôtres attendaient que la pluie cessât de répandre ses torrents tumultueux.
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Ils s'étaient écartés de la route, mais un'de leurs chevaai pousse un hennissement, et l'Espagnol, d'un pas plus tranquille, s'approche guidé par ce joyeux appel. 11 parvient au lieu où les six autres, pleins d'alarmes, s'entretenaient de lui à ^oii basse. C'est dans ce moment môme qu'il se présente à leurs yeux, et leur fait connaître toutes les chances qu'il a courues.
Grande fut leur surprise aussitôt qu'ils le virent paraître; car chacun d'eux le croyait déjà parmi les morts, et tous, émus de pitié, promettent de mourir en le secourant. Mais le héros, en qui la raison égale la bravoure, persuadé que leur aide ne le garantirait pas, leur dit : « Compagnons, que personne de vous ne s'inquiète de mon sort ; que celui qui le pourra sau?e son existence 1 »
Il achevait à peine, et, plein de courage, prend à travers les bois un sentier incertain, loin de la route plus fréquentée que couvraient les habitants d'Arauco et les soldats barbares. Cependant d'autres périls plus sérieux lui sont tenus en réserve. Mais le Chili a sa fidèle histoire. C'est là que pourra librement suivre la dernière destinée d'Almagro, celui qui aurait le désir de la connaître.
Le chroniqueur Estrella retrace en latin avec une plume si savante et si vraie les événements du Chili et du Pérou, que sa mémoire doit éternellement durer parmi les hommes, il nous a laissé encore et la vie de l'auguste Charles-Quint, et des vers consacrés à l'éloge et à la gloire des hommes qui se sont illus-
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très dans les combats ou dans le gouvernement, par les lettres ou par la justice*.
Je reviens à nos six guerriers. Ils sentaient la détresse d'Aïmagro et en témoignaient leur douleur. Mais, dans l'impuissance d'y porter remède^ ils se dirigent vers la cité de l'impériale. La fureur de la tempête augmentait toujours. Les éclairs et les tonnerres se succédaient sans relâche, jusqu'à ce que le soleil vint à paraître : alors la lumière du jour découvrit aux cavaliers la place de Purén.
C'était un château qu'avec peu de soldats Juan Gomez avait auparavant défendu, lorsqu'une multitude de barbares l'avaient, pendant une nuit, environné tout à coup. Us se virent à la fin repoussés avec vaillance, et l'habile capitaine leur fît lever le siège de sa forteresse. Je ne raconte point cette bataille, si glorieuse qu'elle soit, pour ne point m'arrôter à chaque pas dans ma carrière.
Arrîvés à Purén, les six Espagnols sont reçus avec toutes les marques de la tendresse par des amis bien chers que frappe d'étonnement l'état où ils les voient réduits, misérables, tristes,
1 Cette octaye, coosacrée tout entière au chroniqueur Estrella, semble trop appartenir au domaine de l'érudition et suspend Taction assez mal à propos. Au seizième ■iècle et pour les Espagnols, les événements rapportés par cet historien devaient offrir cependant un intérêt plus général qu'à notre^époqne. Juan Cristébal Calvete dé Estrella a laissé plusieurs ouvrages dont Nicolas Antonio fait une énumération exacte {Bibl. Bisp. Nov.^ t. I, p. 677). Voici les principaux : « Viaje que el principe don Felipe, hizo desde de Valladolid, hasta los eslados de Plandes, con relaeion particular de los recebimieutos que se le hioieron y de otras cosas. > Anvers, 1552, in-fo, chez Martin Nucio. Scot fait observer, d'après Nicolas Antonio, que Guicciardini pour décrire les provinces de Belgique a puisé presque tous les détails dans cet ouvrage. Le même savant dit encore qu'il a trouvé dans Nicolas Antonio l'indication d'un ouvrage intitulé Panegyrica variaj le même sans doute dont parle Ercilla dans les trois derniers vers de l'octave, comme dans le vers cinquième il veut désigner le livre que le poète bibliographe espagnol signale sous le titre suivant : • Encomium ad Carolum YCœtarem^ Antuerpiœ, apud Joaunem Bellerum, 1555, in.8o. Mais Nicolas Antonio ne parle pas de l'histoire du Pérou et du Chili écrite en latin et dont Ercilla fa thonneur à Calvete.
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languissants, les traits altérés, la voU rauque, tout abattus, anéantis, ruisselants de sang et de fange, sans casque^ rarmure brisée, le corps mutilé.
Près de vingt-quatre heures, pour défendre leur cause, ils avaient supporté le poids des armes, sans aucun instant de trôve ni de repos^ accomplissant les exploits que vous avez entendus, noble prince^. Ils respirèrent un peu dans cette citadelle d'où ils étaient sortis une nuit auparavant. Leur départ avait inspiré quelque crainte aux amis qu'ils laissaient derrière eux, et la terreur augmenta bien davantage, lorsque chacun eut appris ce qui se passait.
Tout leur sang se glaça d'effroi, et le fond de leur âme fut bouleversé, quand un récit exact leur eut fait connaître la fia déplorable de Valdivia. Aussi, voyant le château mal préparé pour la résistance, d'un accord unanime, devant les forces irrésistibles de l'Arauco, le môme jour ils abandonnèrent leurs murailles.
Ils poursuivirent leur marche vers Cautén. Un heureux hasard conduisit à eux sur le môme chemin les pas d'Âlmagro qui, à la faveur d'une nuit aussi profonde, avait pu se soustraire à tout le camp des barbares. La forteresse de Purén fut détruite et rasée par l'armée ennemie. Accourue à l'instant, elle avait enlevé les munitions et les vivres que le château renfermait dans son enceinte.
i ■ Haeiendo lo que babeia, Senor, oido. »
La traduction de Winterling est assez vague :
« Und thaten, toie ihr wU»U ^** *>« Târmochten. »
Ce langage pourrait s'entendre du lecteur. Ercilla parle à Philippe II, son maître» « Senor ; • c'est à Philippe 11 que le poëme est dédié ; c'est de Philippe II que Técrivaiu ambitionne de glorifier le pouvoir, et plusieurs fois, dans le cours de son épopée, c'est à lui qu'il adresse directement la parole, comme s'il eût songé par (à à miintenir plus fortement l'unité et le centre réel de sa composition poétique* Cf. iupra, p. ccxLiv, note.
Les vainqueurs, pleins d'allégresse^ retournèrent aux lieux où rarmée araucane était campée. Us faisaient répéter aux antres des montagnes le bruit de leurs joyeuses clameurs. En traversant les vastes prairies, pour célébrer leur nouveau triomphe, ils imaginèrent des jeux et des chants qui trompaient pour eux la fatigue du voyage.
Lorsqu'il est achevé, le général harangue les guerriers avec sa grave éloquence et les accueille avec joie. Il saisit affectueux sèment la main droite de Lautaro S son lieutenant intrépide, et lui remet une armée de braves, troupe d'élite, hardis et vaillants soldats, exercés aux travaux et à la guerre, pour qu'il puisse oser quelque belle entreprise ou quelque bataille glorieuse*.
Laissons là Lautaro. Depuis longtemps ses exploits nous arrêtent, et tout à l'heure la nécessité doit nous y ramener encore. A présent il faut nous transporter jusqu'à Penco. 11 convient au sujet de notre récit de dire comment cette ville se prépare à la guerre qui va éclater sanglante et mortelle, et quelles légitimes émotions agitent ses habitants.
1 Winterling interprète fort bien :
« Er fasset bei der rechten Hand Lautaro. »
Ercilla noug a déjà initiés à tout ce cérémonial des barbares. Cf. chant UI, oct. 83:
« Por darle mas favor, 1o ténia asido
Con la sinieslra de la dlestra mano. » ^
> Nous conser-vons, avec Baudry, un signe de ponctuation à la fin du septième vers; le huitième nous eiplique le motif pour lequel Caupolicàn confie à Lautaro une troupe d*élite. Winterling semble avoir suivi un autre texte, conforme à celui de Rivadeneyra. Il efface la virgule et le dernier vers de Toctave exprime alors ce que peuvent oser des soldats ainsi préparés pour la guerre :
« Geûbel in der Kunst der WafTen
Und fur des Krieges Unteroehmungen gescbaffen. 9 )
itt LARAUCAHA.