‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 90 sur 124 · LXXX I · texte numérisé non relu

LXXX I

Déjà la renommée, légère ambassadrice des tristes annonce: et des grandes infortunes, d'heure en heure bouleyersait Penco. Sa voix retentissait en sinistres pronostics, quand arrivent ton! à coup les deux Indiens, qui s'étaient, je Tai dit S cachés daoi un hallier, en voyant la déroute de Valdivia, et ils racontèren: Tévénement fatal.

Instruits ainsi par des messagers certains de la funeste et douloureuse catastrophe, vieillards^ femmes, en£atnts accoorent et poussent ensemble de lugubres lamentations. De leors (à perçants ils frappent le ciel et ils chargent Tair de plaintes gémissantes. Veuves nouvelles, orphelines^ jeunes filles, ali! c'était chose triste de les voir!

Leurs blancs visages, dont la beauté l'emporte sur les p belles fleurs, portent les traces de leurs cruelles mains. Des touffes dorées de leurs cheveux roulent épandues sur la terre^ Vous eussiez vu leur poitrine de neige et leur cou charmant im prégnés de sang et de larmes brûlantes. Elles mettent en pièces et rejettent loin d'elles leurs riches vêtements, leurs joyaux et leurs parures.

Au même instant les hommes de l'âge robuste ne laissaiec pas moins éclater les marques de leur douleur ; mais c'était d'une manière fort différente. On n'entend que le bruit àa armes, le bruit des 'munitions ; partout retentissent les immenses préparatifs de la guerre ; et la trompette bruyante du àlti Mars inspire à toutes les âmes l'enthousiasme des combats.

Ceux-ci affilent leurs glaives émoussés; ceux-là font reluii^ les cuirasses que la rouille a ternies. Les uns réparent leuf

i Cf. tupra, chant m, oet. 69.

LAEAUGANÂ. 1S3

cotte de mailles rompue, les autres arment de fer le bout des lances, ou ajustent les canons sur leurs affûts ou déroulent au vent les bannières. Les soldats déploient avec empressement leur ardeur et volent de toutes parts.

Le chef et le commandant des troupes était Francisco ViUagran^ réputé sage et habile dans Tart des guerriers. Il Joignait à beaucoup d'activité une rare prévoyance. D'abord lieutenant de Pedro Valdivia, lui-môme depuis il exerça le pouvoir. Touché des revers du général et de son désastre affreux, il crie vengeance^ et veut faire expier cette mort.

Les femmes avec de nouveaux cris frappent la voûte élevée des cieux, en voyant quels périls leurs maris vont braver^ quelles misères et quelle désolation les menacent elles-mêmes. Les yeux noyés de pleurs et gémissantes, elles se traînent agenouillées sur le sol, elles placent devant leurs époux leurs petits enfants, mais ce spectacle n^a pas la puissance de les ébranler.

Déjà les préparatifs nécessaires sont accomplis. Déjà, pour chercher les barbares, les guerriers partent couverts de leurs superbes armures, qui jettent au loin un reflet étincelant . Du haut des tours et des maisons leurs tendres compagnes les suivent d'un regard immobile, leur envoient mille vœux ardents, et tournent vers Dieu des prières suppliantes *.

LXXXVIII

Les soldats se dégagent de la foule sédentaire qui était sortie de la ville pour les accompagner. Ils n'aspirent plus qu'à trou-

1 Compares, pour le tableau du départ dei guerrieri, et pour l'attitude de la population féminine, le passage d^Ercilla et celui de Virgile, ion modèle éfident : ft Le bruit se répand tout à coup dans la petite ville de Pallantée que des ea? aliers vont se rendre au palais du roi des Étrusques. Les mères tremblantes redoublent leurs prières; rapproche du danger ajoute encore à leur frayeur, et déjà Mars leur apparaît sous une image plus terrible. . . Déjà les eayaliers ont franchi les portes

184 LARAUCANA.

ver les Araucans, donnent de l'éperon et lancent à toute bride leurs coursiers. A gauche, ils laissent Mareguano; à droite, les vassaux de Talca, fils de Talcaguano^ dont les terres sont environnées comme d'un cercle par les Ilots et par les montagnes.

Lorsqu'ils eurent passé les frontières amies, ils foulèrent la sablonneuse plage d'Andalican ; et, après avoir franchi la vaste plaine, ils gravissent les premières pentes. Pas un bruit ne se fait entendre. Au pied même de la montagne, sans qu% pénétrassent les plans de Lautaro, la crainte d'entrer sur le sol araucan suffit pour calmer leur fureur audacieuse.

Un chemin dangereux^ étroit et sauvage, du côté du Nord, conduit sur une montagne roide et escarpée dont la cime se perd dans les nues. Derrière le mont s'étend une petite plaine, et, après elle, se dresse une colline, abrupte encore, mais d'une moindre élévation. Elle sépare le canton d'Andalican des frontières de l'Arauco et de sa fertile vallée.

Lauiaro avait choisi cette hauteur pour livrer bataille. Par ses ordres, toute son armée occupe le sommet et les points dominants de la colline. 11 sait que des soldats à pied ne peuvent que difficilement dans la plaine suivre les chevaux qui trouvent devant eux les champs ouverts. Il a laissé libre l'accès de la haute montagne qui s'offre d'abord; sur la seconde il pense n'avoir plus affaire qu'à des escadrons épuisés.

Énée, au premier rang, est suivi .du fidèle Achate et des autres chefs desTroyens; au ceutre, on distingue Pallâs à sa chiamyde, à ses briUantes armes... Debout sur les remparts, les mères éplorées suivent des yeux le nuage de poussière et l'escadron resplendissant d'airain. Traversant des taillis épais pour abréger la route, U troupe armée s'avance : un cri part, les chevaux s'alignent, et leurs pas cadencés battent la poudre de la plaine. > (^n., VHI, 554-557 ; 585-587 ; 591-596.) Les compagnons de Pallas rapporteront à Évandre le corps inanimé de son fils ; Villagran laissera une partie de ses soldals^dans lei précipices de rAndalican.

LàBAUCàNÀ. isb

Pour que l'on se forine une exacte idée de cet emplacement, je \eux en retracer ici une image complète. Le chemin qui conduit sur l'éniinence, présente une montée assez douce; mais tout le reste n'est que précipices affreux. A l'ouest^ la colline est pressée par une mer houleuse qui vient frapper la base d*un énorme escarpement, et, à son point le plus élevé, elle s'aplanit aussi loin que pourrait voler le trait d'une arbalète.

XGIil

Toute cette hauteur est couronnée par la redoutable armée des Araucans. Pas un soldat n'intercepte l'abord. L'entrée, nous l'avons dit, est restée sans défense et sans obstacle. Déjà la troupe espagnole a passé la première montagne, el se trouve au pied de la seconde ; mais là, Villagran demeure interdit, et s'arrête à l'aspect du péril imminent.

Comme le Romain César suspendit sur les bords du Rubicon sa marche irrésolue, réfléchit encore une fois aux dangers de son entreprise et de sa grande expédition, et à la fin lâcha les rônes avec audace, s'écriant : « Allons, le sort en est jeté ! » Ainsi Villagran précipite sa course et donne, un libre essor à ses destins.

A peine a-t-il franchi le premier pas, qu'aussitôt à sa suite les soldats volent avec courage sur le penchant de la colline coupée de précipices. Ils commençaient à gravir gaiement la hauteur. Lautaro ne remuait pas. Immobile dans ses positions^ il livre aux Espagnols un passage facile et ouvert. Dix mille hommes obéissent à ses ordres, tous habitués au maniement du glaive homicide.

11 maintient ses troupes rangées autour de la cime escarpée.

Nul ne doit faire un pas pour commencer la sanglante tète S ayant que le signal de l'attaque se fasse entendre. Un châtiment implacable ira frapper celui qui sortira des bornes prescrites. Tous restent calmes et silencieux, comme s'ik eussent été changés en statues de marbre.

Les guerriers d'Espagne brûlent de déployer leur bras vengeur. Ils marchent à l'ennemi. Déjà ils s'avancent vers la gauche des Araucans. Aussitôt, à l'heure qu'il a fixée, Lautaro avec le plus fier appareil accepte la bataille. 11 fait retentir à grand bruit les clairons barbares et les tambours, les trompes et les cornets.

Prince^ mon maître ! ce chant est déjà fort étendu, et il me parait convenable de l'arrêter ici, afin que la curiosité d'entendre les faits communique à celui qui doit suivre un peu de charme. Aussi bien, je le sens, ma voix s'épuise. Et si je vous parais n'avancer que pas à pas, que ce retard, je vous en supplie, ne vous inspire aucun dédain. Beaucoup de personnes vont jusqu'à blâmer cette plume trop attentive à éviter toute longueur •.

1 Cf. chant ii. oct 22, note 2.

* Cf. le Prologue^ $uprà p. 5,

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