CHANT V
SovHAiRS. ' Bataille que ae liyreiit les Espagnols et les barbares sur rAndalican.
— Obstacles que rencontrent les Espagnols. — lîpisodes du combat. — L«s Araucans s*emparent des canons de leurs ennemis. — Déroute des soldats de TiUagran.
— Héroïsme du général espagnol.
Toujours, dans sa bonté et dans sa clémence, Dieu ajourne la punition méritée par nos fautes, jusqu'à ce qu'il voie que notre audace est incorrigible, et que notre âme rebelle s'est endurcie. Telle est notre pernicieuse irréflexion; môme lorsque le terme est arrivé, lorsque sous nos yeux le châtiment frappe notre voisin, nous ne consentons pas encore à quitter la route coupable.
Je le dis, parce que cette Dation espagnole, si heureuse d'en venir aux coups du glaive, n'a pas été changée par la fin de Valdivia et ne s'aperçoit pas qu'elle marche sur ses trace?. Bientôt vous la verrez rendre un compte sévère des fautes passées, aussi bien que des fautes présentes. L*exécuteur est là. Déjà, brûlant de rage, Lautaro avec toute son armée est prêt à combattre,
Yillagran, à la tête de ses troupes, s'était arrêté à propos dans l'étroite plaine. Il a rangé six canons à la place qui leur convient, et donné de toutes parts les ordres nécessaires. 11 demeure immobile un instant, afin d'examiner les dispositions prises par Lautaro. Les barbares occupent un si vaste espace que l'ardeur pour les combats s'est apaisée dans plus d'une poitrine.
Beaucoup désiraient cette guerre ; mais Dieu seul connaît les sentiments qui les agitent en voyant toute la crête de la colline
lat LARAUCANA.
révolue d'hommes en bataillons réguliers. Le sang toutefois bien vite reflua vers le cœur; la crainte ne Ta glacé qu'un instant, et les membres d'où la chaleur avait disparu, retrouvèrent aussitôt leur ancienne vigueur.
Pleins d'un enthousiasme nouveau, ils murmurent de ce que la trompette ne fasse pas retentir le signal du départ. Ils appellent de leurs vœux les dangers et la bataille, et toute lenteur les afflige. De l'autre côté, les guerriers d'Ârauco, retenus par les ordres de leur chef, brûlent d'en venir aux prises; mais, dociles, ils écoutent le frein puissant qui les arrête.
Gomme le coursier fougueux et bouillant d'ardeur, lorsqu'il voit près de lui son rival, souffle, hennit, lève la tète avec fierté, et fiappe la terre d'un ongle impatient : telle, en voyant si près d'elle le camp espagnol, l'armée des barbares obéit en frémissant de rage. Elle aspire à commencer le jeu sanglant de la guerre. Cependant elle ne franchit pas les limites qui lui sont assignées.
VU
Ainsi de part et d'autre les guerriers étaient avides de Joindre l'ennemi. Mais Villagran songeait qu'en contenant ses braves il les aiguillonnait davantage. Avec les cavaliers les plus ardents à prouver leur bravoure, il forme trois escadrons. Au premier geste, sans qu'il soit nécessaire de les animer encore, ils pressent vivement de l'éperon les flancs de leurs chevaux.
Le sol retentit sous la marche des escadrons légers, qui s'élancent d'un essor impétueux en battant la carrière. L'Arauco s* ébranle au bruit terrible; la mer s'en émeut, et répond par d'élranges mugissements. Les barbares dociles et contenus par les ordres sévères de Lautaro, encore qu'ils brûlent de frapper Tennemi, restent fixes, ^nmobiles à leur poste.
LABArCANA. 199
De môme que chez les Castillans^ durant la solennelle fête des carrousels, on voit une quadrille s'avancer, jeter ses traits et revenir, le bouclier sur la poitrine ; ainsi, et dans un ordre semblable, nos guerriers, fermes sur leurs selles, arrivent jusqu'au sommet de la côte, puis se replient comme dans un cirque et se retirent, parce qu'ils ne peuvent fondre sur les barbares sans se perdre dans des précipices.
Ils ne quittaient la place qu*avec lenteur, et tentèrent souvent de nouvelles attaques; mais à chaque fois ils étaient accablés de flèches, de dards et d'une pluie de pierres. A quelques-uns il fut alors utile de porter un bouclier solide, et plusieurs eurent â se féliciter de leur casque et de leurs cuissarts. 11 fallait renoncer à v enir de près croiser le fer à cause des escarpements qui environnaient toute la hauteur.
Lautaro demeurait inébranlable. 11 ne changeait rien à ses résolutions, et la crête de la colline restait entourée de ses troupes. Quelques barbares ambitionnent de se distinguer. Le chef leur permet de descendre dans la lice. Ils veulent, un à un, jouter avec la pique, avec la massue, contre les gens d'Espagne, ou deux à deux, ou trois à trois. Le nombre des champions sera librement fixé par ceux qu'ils provoquent.
Ils aifectent mille poses variées et des gestes menaçants. D'un air hautain, leur corps se balance. Plus hardis que les braves soldats de TAllemagne, ils promènent de côté et d'autre leurs pas intrépides. Semblables aux ' concurrents adroits et agiles, qui se disputent le prix dans les exercices publics d'un tournoi, ils vont avec bravoure joindre l'ennemi, et s'essayer contre le fer des lances.
4 40 L'ABAUCANA,
. XUI
Tel qui s'estime sans égal dans le maniement de la pique. sort des rangs pour montrer son courage et tenter la fortuoe. 11 sonde à droite, il sonde à gauche, et cherche avec une habilt précaution le point le plus avantageux. Celui-ci se jette par k chemin qui mène droit à l'Espagnol. Il attaque, il réussit, et se retire aussitôt. Celui-là porte un coup sans résultat. Cet autr: frappe d'une main sûre, et à Tinstant le cadavre de son enDemi va heurter la terre.
Il en est enfin qui, s'épargnant toutes les attitudes de défi, peu soucieux du maintien et de la grâce des mouvements, of songent qu'à rendre leurs atteintes mortelles, à marcher d'uG pied ferme, à présenter un adversaire inébranlable. Leur vaieuî décidée se précipite dans le péril. La colère et la bravoure le» emportent, et parfois la furie égare leur bras, et les pousse! venir de plus près lutter contre l'ennemi *.
Mais au-dessus de tous les autres le jeune Curioman se faisail remarquer parla vitesse de sa course. D'un air vaillante^ intrépide, il s'élançait avec témérité loin des siens dans la ca^ rière^ et, brandissant une robuste pique, il la dardait au ïtâ^^ des troupes furieuses. Jamais de l'arbalète, armée de son rouet* flèche ne partit d'un si rapide essor.
Déjà il avait frappé sept Espagnols, et pas un n'osait se cbaf* ger de la vengeance. Le brave Araucan était redouté pour s>^ courage, pour son adresse et pour sa vigueur singulière. Pie' de dépit et le voyant près de faire voler une huitième lance
1 Comparez à cette octave et aax trois précédentes les oct. 26 et 27 du I" cbtf^ Wioterling a mis de côté les octayes 13 et 14, qui décriTcnt pourtant avec taat if'' clat et de précision l'arrogante jactance des barbares. Nous trouyons ici la vi^ en oeuvre habile et saisissante de ces mœurs guerrières dont le début de Vé^ nous a présenté le tableau général et sommaire. ' .
L^ABAUCANA. I4l
Villagran s'écrie d'une voix irritée : « N'y a-t-il donc personne pour châtier cet insolent barbare? »
Et comme il parlait de la sorte, [il regardait Diego r4ano que son intrépidité avait rendu fameux. Une énorme lance à la main droite, il apprêtait son magnifique alezan et, comme l'audacieux agresseur levait le bras en déployant toute sa force, lui, presse la selle de ses Jambes nerveuses, et frappe son cheval des deux éperons à la fois.
D'un pas précipité et retentissant, Tagile et souple animal bondit du côté où le barbare faisait éclater sa valeur. Déjà Curioman avait tourné les épaules. Mais l'indomptable Espagnol ne peut consentir qu'il échappe à son fer ; il lâche les rênes, et du talon bat les flancs de son cheval à coups redoublés, jusqu'au sein des bataillons ennemis.
Ni les fiers soldats de TArauco, en opposant au guerrier Tépais rempart de leurs piques, ni le mouvement rapide et formidable des massues et des épées barbares, ne le peuvent détourner du but où l'entraine son inflexible courroux. Il s'attache à suivre la fuite légère deCurioman, et enfonce, pour Tatteindre^ les rangs de cette foule compacte.
Malgré leut nombre et leurs efforts, avec son courage et son bras invincible, il traverse leur multitude, et sa lance va percer la poitrine du malheureux qui avait inutilement ajourné le trépas. Glorieux de ce haut et brillant exploit, Diego pousse son coursier à main droite ; sa bravoure et son adresse triomphent ; elle lui frayent le passage au milieu des armes.
A rinstant se précipitent les cavaliers espagnols. Leurs cris appellent Tannée dès Araucans, qui semblait répondre enfin à
1 42 L'ARAUGANA.
leurs espérances et se décider à l'attaque; mais elle se retire aussitôt jusqu'au bord des escarpements. Une et quatre et dii fois Tescadron s'élance. Efforts stériles I Jusque-là aucune épée n'avait pu se teindre encore du sang barbare.
Les chevaux étaient harassés de fatigue, et d'une fatigue sans résultats. Sous une grêle de flèches qui les blessent et les harcèlent, les nôtres en vain les frappent de l'éperon. Plus duo courage s'était radouci devant un tel péril et une telle détresse. Ils voyaient leurs forces s'épuiser, pendant que l'ennemi était au repos, et les chemins et les passages déjà fermés par derrière.
XXIIÏ
Tout à coup la formidable artillerie tonne avec violence et fait éclater toute sa fureur. Elle frappe à coups pressés Ja troupe indienne, et tout ce qu'elle atteint s'abaisse et va loucher le sol. La montagne se couvre de feu et de fumée. De près, au loin, les airs retentissent. 11 semble qu'avec bruit le sol s'entr'ouvre et qu'on entende mugir un nouvel Etna *.
Laularo voit qu'il est nécessaire de dissiper et d'anéantir le nuage qui lançait la foudre sur les siens et avait détruit déjàdes rangs entiers. La troupe dont le brave Leucoton doit le commandement à sa valeur, reçoit l'ordre d'attaquer avec une rapide furie. Lautaro, d'une voix haute, leur parle et les anime:
« Compagnons fidèles et vainqueurs, ô vous que la fortune appelle à de tels exploits 1 11 est temps que vos mains intrépides
t « T respirar uarnuevo Mongibelo. ■
C'est bien de l'Elna qu'il s'agit. La plupart des géographes italiens le noam* GiheUo ou Monte-Gibello, Cependant les poètes ont quelquefois distingué le w^ Gibel et l'Etna. Ainsi nous lisons dans Spenser :
More whotl Ihan Aetn* or flaming Uongiball. a
{The fnerie Quêene,Boo\i II, Canto It, st., M, l» II, édil. Bohii, 184«.)
justifient nos droits et notre cause. Courage I courage I Présentez avec fierté la pointe de vos lances ! que votre fer traverse les poitrines ennemies et faites jaillir de cette source des flots de sang. N'ayez égard ni à vos parents ni à vos amis *.
« Vous voyez les postes où vous devez nous conduire. Si votre bravoure les conquiert^ vos épées resteront célèbres par une telle victoire, et leur souvenir sera éternel dans le monde. Le caaip marchera sur vos traces ; mais c'est vous qui serez les auteurs de cette gloire. » Et aussitôt le bataillon^ plein d'orgueil, exécute l'attaque audacieuse.
Chacun se croirait infâme d'arriver le dernier à l'ennemi. Pour l'Araucan, c'est la marque suprême du déshonneur. Le plus timide veut être le premier à éprouver si sa lance porte
i Winterling :
c Cnd schonet weder Freand noch Feind in eurem Lauf. »
Le savant traducteur voyait-il ici une expression proverbiale et le conseil de ne r.en ménager? Ainsi auviiio cbant (cet. 51), Tucapel furieux frappe à coups redou« blés dans Tarène sur une foule d*Araucans et ne distingue ni parent ni étranger :
« No discierne al pariente del eslrano Haciéndolos iguales en el daiio. »
Ce que Piuterprète allemand a rendu avec bonheur :
« Der Anverwandle hal vorm Preroden nichts voraue, Denn ûber aile fâllt er gleicherweise her. »
Cela voulait dire sans doute que Tucapel n'épargnait personne et portait des coups violents et indistincts. Mais, pour admettre le sens de Winterling dans le passage qui nous occupe, il faudrait supposer aussi que la troupe que Leucolon va conduire éur PartilJeriedes Espagnols doit rencontrer parmi eux des Indiens amis, des Vanaconas; autrement il serait difficile de justifier la métaphore ou Pidiotisme. Il est beaucoup plus simple de croire que Lautaro conseille à ses soldats de ne pas se laisser attendrir par le souvenir de leurs parents et de leurs amis ou plutôt encore tic ne pas songer à ceux qu'ils verraient tomber à leurs côtés. En un mot, le vers : « Sin rcspetar à amigo ni à pariente, » nous semble avoir son commentaire naturel dans Toct. 27 :
« No espanta ver morir al caropanero.
Ni llevar quincc ô vcintc una pelota Volando por lus aires hechos piezas, Ni el ver quedar les euerpoS sin c&beias. «
144 LABAUCANA.
coup. Us ne s'effrayent pas de voir mourir un compagnon^ oa un boulet enleyer quinze ou vingt hommes et faire voler dans le: airs les membres dispersés, ou les cadavres rester sans tête.
La crainte aveugle ne leur cause un seul instant ni trouble, ni hésitation, ni retard. Loin de là^ si l'un d'eux a le bras emporté, de l'autre main il saisit aussitôt le glaive. Ils parvienneDl d'un même essor jusqu'au mamelon où était la machine de feu^ et vous eussiez vu les boulets qu'elle vomissait de son sein, arrêiés par le choc furieux des barbares K
Les autres s'avancent aussitôt en cercle menaçant. Leurs coups jonchent la terre et obscurcissent le soleil. Il n'y a ni plume oi
1 Chateaubriand, dans lei NatcheM (lir. X) paraît aroir eu aoug les yeux la peiiture d*Brcilla, qu*ii a un peu gâtée par des détails déclamatoires. Nous retroutoBt dans sa narration le fracas dé l'artillerie comparé au mugissement de l'Etna, et (*'> n'appelle pas, comme Ercilla, le canon une machine de feu, il donne à la haatcQt qui porte la batterie française le nom de colline des foudres. Mais l'analogie pria* cipale des deux narrations est surtout dansPénergie indomptable que les deux écri- Tains donnent à l'attaque des sauvages. Pour le prouver, nous choisirons quelques lignes dans le récit de Técrivain français : « ...La foudre dirigée par Folard I» oblige ((TArtaguette et OutougamiM) à se séparer, et répand le désordre dans ki rangs des jeunes Natches. t Tribus du serpent et de la tortue I s*éerie le frèn de Céluta, soutenez l'assaut de d'Artaguette, tandis que je yais avec les tllïÀ m*emparer des toonerres. « Il dit, les guerriers alliés marchent derrière lui deuti deux, et s^avancent vers la colline où les attend Folard. . . Outougamiz eommesed gravir la colline : bientôt il disparait dans un torrent de feu et de fumée» . . Rio n'arrête les Indiens dont le péril s'accroît & mesure qu'ils approchent des booés, dévorantes. A chaque pas la mort enlève quelques-uns des assaillants. Tansou,i|»|
se plaît à porter un arc de cèdre, reçoit un boulet au milieu du corps ; il s« «■, pare en deux comme un épi rompu par la main d'un enfant. . . Déjà il ne resHi plus que soixante guerriers de la troupe qui escaladait la colline des foudres ; 1 arrivent au sommet. Outougamiz, perçante travers les baïonnettes que Folard opptf à ses efforts, s'élance le premier sur un canon, abat la tète du eyclope qui allaUj porter la mèche, embrasse le tube, et appelle à lui ses sauvages. Là se fait uodl nage épouvantable des Français et des Indiens. Folard crie aux premiers : i Qa«l honte pour vous si fous étiez vaincus 1 » Outougamiz crie aux seconds : ■ Eocoreé moment de courage, et à nous la victoire I ...» Les décharges des mousquets^ des batteries font de la colline un effroyable chaos. Tels sont les mugisaemeats, Il ténèbres et les lueurs de TEtna, lorsque le volcan se réveille : un ciel d'airain, À tombe une pluie de cendre, s'abaisse sur les campagnes obscurcies... Toutes I fureurs de la guerre se rassemblent autour du bronze qu'a saisi le frère de Celd Les Indiens tâchent d'ébranler la lourde masse, et de la précipiter da hast i
LARAUCANA. 145
langue qui suffise pour peindre la fureur avec laquelle ils arrivent. Au milieu des cris^ de la fumée, du feu, de la poussière, ils ne s'entendent ni ne se reconnaissent; mais qu'importe un tel obstacle ? Sans y voir ils se touchent et marchent réunis.
Les troupes indiennes bientôt jointes ensemble ne tardèrent pas longtemps à concerter leurs efforts *. Ce que Ton put alors remarquer davantage, ce fut le rapide mouvement des épées. Les deux partis cherchent à porter les plus grands coups. De tous côtés, têtes et casques sont fendus, et les jambes séparées du tronc qu'elles soutenaient.
coteau : les uns Tembrassent par sa bouche béante ; les autres poussent arec effort ies roues qui laissent dans le sol de profondes traces ; ceux-ci tournent contre les Français les armes qu'ils leur ont arrachées ; ceux-là se font massacrer sur le canon que souillent la moelle éparse, les cerrelles fumantes, les lambeaux de chair, les fragments d*os. Chaque soldat, noirci par le salpêtre, est eouTert du sang de ses amis et de ses ennemis. . . Déjà Folard est blessé; déjà l'héroisme de quelques sauvages l'emporte sur tout Tart européen, lorsqu'un grenadier paryieot à mettre le feu au tube... Sa destinée étant accomplie, elle {la couleuvre de bronze) éclate, nautile, renverse, tue la plus grande partie des guerriers qui Tenvironuent. L'on n^entend qu'un cri suivi d'un silence formidable.... Outougamiz reste seul de toute ■a troupe, après l'explosion du foudre... Les sachems, aussi prudents qu'intrépides, craignant d'être coupés dans leur retraite, s'étaient réunis aux bataillons de leurs fils... I {Œuvr. compl., t.XXn,édit. Fourrât, p. 231-235.) Nous avons élagué dans cette citation bien des allusions malheureuses à la mythologie ancienne, des circonstances empruntées avec la même intempérance aux mœurs des Indiens ou à l'histoire contemporaine, des détails oii éclatent sans réserve un langage emphatique et une froide recherche. La marche de la narration n'en est pas moins entraiuante et 4a bravoure des barbares brille de tout son lustre. Nous sommes loin cependant de cette narration ardente et ferme, d'une élévation soutenue, où l'auteur s^oublie et oiï notre imagination accompagne avec enthousiasme la marche impétueuse des héros d'Ercilla.Dans l'œuTre de Chateaubriand, le lettré apparaît toujours. Avec Ercilla, nous sommes dans la mêlée, dans le tourbillon de la bataille.
1 « Tardaron poco espacio en concerlarse
Las enemigas haees ja metcladas. »
Wiuterling semble croire que le désordre s'est mis un instant parmi les Araucans ; mais qu'ils ne tardent pas à le réparer :
« Vervrirren sich fur einen Augenblick die Gliedef, F1ag4 ordnen sich die Reih'n der Kampfer wieder. ■
Le texte d'Ercilla ne se prêle en rien à cette version : « Ta mezcladas > indique seulement que le gros de l'armée s'est réuni aux Araucans que Leucoton menait à la batterie, et la mêlée en effet devient générale. C'est de la prise des canons que t& dépendre la défaite ou laTictoire.
Les uns pour défendre rartillerie attaquée avec une ardeur si impétueuse, les autres pour faire triompher leur bravoure^ se livrent une bataille acharnée. Un seul Espagnol avait claquante adversaires. L'avantage des ennemis était sans mesure, mais chacun des nôtres faisait si bien pour sa part que l'héroïsme balançait la multitude.
Ils ne veulent pas que recule l'étendard de Charles-Quiot très-grand et glorieux, mais qu'en dépit de Mars qui lutte coqtre leurs armes^ il aille toujours en avant et victorieui toujours. Le dieu terrible et fier, enveloppé de poussière, de sang et de rage, va de toutes parts donner une vigueur indomptable aui épées que ce combat opinifttre ne fatiguait pas encore ^.
Le quirroux et la valeur se renouvellent à mesure que les coups se pressent davantage. Les forces sont toujours les mêmes et aussi entières que si la mêlée s'engageait seulement. Le ca^ nage, les coups impitoyables et cruels, rien ne saurait les exprimer. L'herbe épaisse et fine n'est plus que sang et a perdu sa verte couleur.
Villagran tient la victoire en balance. Il n'a rien cédé du te^ rain qu'il occupe, et prend les plus importantes dispositions. H va, il accourt, il revient, il se multiplie, exécute le devoir d'uQ bon capitaine, avec son expérience consommée ; et, lorsqu'ilT^
i Nous aTons déjà fait observer ailleurs (ch. ii, oct. U, note I) que donBrcilU ne faisait point usage des faUes païennes. Mars, pour lui, n^est pas un dieu de l'Olympe, mais la guerre elle-même, et u'a qu^une existence métaphorique^ coniBi< dans ces vers de La Fontaine :
■ L'autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emploia de Mars servant la république, Par un eoup imprÔTu tit ses jours emportés.
(Le Vieillard tt Us Troùjetuieê gentt xt, 8.}
rempli, brave guerrier^ soldat audacieux, il se jette le premier dans les périls.
Comme il allait à travers des flots de sang, il aperçut Torbo qui faisait un grand carnage parmi les chrétiens. ÂussUôt il pousse son cheval, et enflammé de colère, presse sa lance avec force de la main droite. Ferme sur ses étriers, il vise à la poitrine ; mais son ardeur môme et l'excès de vigueur qu'il déploie, trou • blent sa main trop hâtée, et il porte avant Theure un coup impuissant.
Son cheval furieux fend la multitude des ennemis barbares. L'Espagnol irrité revient contre Torbo. il affermit du bras sa lance ^, perce une forte et triple cuirasse, avec le pourpoint de laine, et ouvre au ventre de TAraucan une large blessure par où s*échappent à la fois un fleuve de sang et Tâme du guerrier.
Villagran retire sa lance intacte, et, ramenant son bras en arrière, il la pousse avec fureur. Elle vole, irritée èl frémissante, tant la main qui lui imprime Tessor a de force et de puissance. Torpillan se reposait de ses fatigues. Elle lui passe entre le bras et le côté ; sa pointe pénètre dans la terre, sans avoir blessé aucun ennemi, et y reste plongée à la profondeur d'une demi-brasse.
Et déjà Villagran, l'èpée hors du fourreau, allait en toute
1 « Y en bajo el braao la glneta abriga. »
La gineta était une courte lance des anciens capitaines espagnols. Le vers d'Ercilla exprime la même pensée que le vers 4 de Toctave précédente t
« Requière en la derecha bien la lansa. »
C*est le mouvement naturel de celui qui va porter un coup de lance à Tennemi. >Vinterling nous semble commettre ici une erreur :
« Und unter Torbo's Arm begrabt er seinen Speer. ■
Avec le sens qu'il adopte, il est difficile de suivre la direction de la lance de Villagran. Comment un coup qui pénètre sous le bras peut-il percer le ventre et y ouvrir une large blessure par où s'échappent des flots de sang et la vie du barbare t
hflte, au milieu de rannôe. 11 s'ouvre & grands coups une vaste carrière, là même où la foule entasse les rangs les plus épais. Non moins que lui, Pedro de Olmos de Aguilera court à travers tous les dangers, et à lui seul, de sa propre main, il a immolé Guancbo, Canio, Pillo et Titaguano.
Hernando et Juan, tous deux de Alvarado ^ donnaient d'éclatantes marques de leur valeur. Le vieux Maldonado ', le graad cavalier, d'une main habile gouvernait son cheval^ tandis qu'avec sa bravoure accoutumée il maniait ce glaive dont les atteintes étaient celles d'un maître. Cependant sa vigueur affaiblie et vieillissante ne lui laisse plus porter que de faibles coups et ouvrir de médiocres blessures.
Diego Cano, sans bouclier, frappant à deux mains, ne laisse debout ni lance ni armure. Le tranchant de son acier terrible met tout en pièces et couvre le sol de débris. Et Pena^ dont la langue seule balbutie et s'embarrasse ^, se démène aussi rapide
i Nous les Toyons encore figurer ensemble au ch. ix, oet. 93.
• Un «Maldonado > t péri au ir» chant foct. 61). La mémoire du poète, au milieu de tant de noms propres, peut avoir eu quelques défaillances. Biais le même nom a pu appartenir aussi àplisieurs soldats. 11 s'agit ici d'un vieux guerrier. Le «Mal* donido ■ qui fait partie dal quatorze héros, envoyés de l'Impériale à Tucapel, était sans doute un jeune cavalier, mieux fait pour une longue expédition, peut-être le fils de celui dont le bras affaibli ne sait plus porter ici que des coups impuissants.
8 « Pues PeBa, aanque de lengaa larlamudo,
Se revuehe con tal desenvoUora, etc. »
Cette opposition entre la lenteur des paroles et le courage rapide d'un guerrier, est rendue avec un singulier bonheur dans le t Poema del Cid, » Le roi Alphonse a réuui les Certes à Tolède, pour venger l'honneur du Campeador et l'outrage que les infants de Carrion ont infligé à ses filles. Au milieu de l'assemblée, le héros veut exciter Pero Bermuei à se porter comme champion contre Femaad de Carrion :
« Mon Cid Ray Diai regarde Pero Bermuei.
Parle, Pero le muet, baron qui le lais si longtemps I
Moi, je les ai pour QUes, et toi pour cousines (germaines.
En le disant à moi, on te donne, à toi, sur les oreilles.
Si je viens i répondre, tu ne te battras pas.
Pero Bermuec commença de parler.
Sa langue est embarrassée, il ne peut délibérer ; Mais quand il commence, saches, il ne lui donne pas de loisir.
laraucana; 149
ît aussi agile que Scéva au milieu des rangs de Pompée ^y ou que le superbe fils de Pelée devant llion.
Ailleurs l'Espagnol Reinoso, qu'excitent tous les aiguillons le la rage, avec son épée sanglante va furieux frappant de l'un et de l'autre côté. D'un coup il terrasse Palla, et dirige aussitôt avec violence la pointe de son fer contre le flanc de Ron l'intrépide. Il la plonge dans les veines de l'Indien d'une main si assurée qu'il ramène sa lame tout inondée de sang.
Bernaly Pedro de Aguayo, Castaneda, Ruiz, 'Gonzalo Hernandez * et Pantoja ont fait un cercle de cadavres, et la terre, ils ront toute rougie de carnage. L'ennemi n'a pu gagner un pied
Je vous le dirai, Cid, vous avei d*étranges habitudes :
Toujours dans les Certes yous m'appeles Pero le Muet.
Bien vous le saures, que je ne puis davantage.
Quant i ce que j'aurai à faire, cela pour moi ne manquera pas. »
(V. SS13-88t4; trad. de M. Damas Hinard, p. «1; Paris, 1858.)
Le Taillant Bermuez provoque Fernand, quMl appelle o lengua sin manos, s et au jour du cartel, il i*abat, bles»é, de son cheval, et Tépée au poing, le force à dire : « YeDzudo so 1...»
1 Cf. Lucain, VI, 140-262. C*est un des épisodes les plus héroïques de la Pharsaie et l'auteur latin y fait loi-même une complaisante et paternelle allusion à la fin de son œuvre (cb. X, 542-546). Le héros de Lucain, il est mi, s*appelle Scev^» Le poëte espagnol le remplace par Cesio qui n'apparaît pas une seule fois daaa la Pharsaie, L'altération des noms propres latins ou étrangers n'est pas rare cbex Ercilla. Ordinairement il obéit, dans ces modifications, surtout à une loi d'harmonie, mais ici ce n'est pas le lieu : car ailleurs (ch. xxvii, oct. 16) Ercilla emploie lui^ même le mot Sceva, qui, dans ce nouveau passage, est la corruption d'un autre terme, d*un nom de localité. H est donc à supposer qu'ici l'altération est due à un défaut de mémoire ou à une raison prosodique. Le point d'allusion n'est pas douteux. L'on sait assez que l'épopée d'Ercilla renferme de nombreux emprunts à celle de Lucain ; il y fait songer, il en tire des similitudes, quelquefois un peu forcées ou obscures. Nous avons déjà établi (Cf. suprOf p. cxxxviii-cLyi) que l'influence de la Pharsaie a toujours été considérable sur la littérature espagnole, et que don Ercilla, comme Lucain sou modèle, n'évite jamais l'occasion de montrer son savoir d'historien, de géographe, de naturaliste ou de littérateur.
% Castafieda et Gonzalo Hernandez faisaient partie du groupe de quatorze guer riers dont les exploits remplissent le iv« chant de VAravcana et dont les survivants se sont repliés sur Purén et puis sur l'Impériale. Ou ne s'explique leur présence au camp de Villagran que par une supposition. Sans doute ils se sont rendus de l'impériale à Penco, pendant les préparatifs de guerre que l'on y faisait pour venger le désastre de Valdivia.
150* .LARAUCANA.
de terrain, et le battement rapide des épées ne s'est pas dqI instant ralenti. I.es chréliens accomplissent des exploits tels que es temps à venir les regarderont comme des prodiges *.
Mais leurs adversaires étaient si nombreux, les ressources des nôtres et leurs raisons de confiance étaient si faibles, qu'à beau coup échappaient à la fois et le sang et l'haleine, et la force et l'espoir. A la fin« emportés par le courant sans pouvoir résister à son choc impétueux, ils abandonnent un large espace au pied delà hauteur et leurs six pièces d'artillerie.
Sans fléchir^ les nôtres conservèrent toujours leur antique valeur et la fermeté de leur courage, et Ton ne put apercevoir dans les Espagnols une seule faiblesse, jusqu'à ce qu'ils eussent perdu remplacement où ils étaient campés ; mais ils se sentirent alors dans la situation la plus funeste. La cinquième heure s'était écoulée depuis que la lutte durait. Ils commençaient à douter de la bataille et n'avaient plus l'espérance de la victoire.
Is hésitent en voyant la puissance des barbares, tandis quo leurs propres forces allaient défaillant. La peur mettait la mort sous leurs yeux, et leurs blessures, leur sang se glaçaient. Quel* ques-uns désespèrent à tel point, qu'ils se retirent et gagnent
1 L^ocUve 42 et les deux précédeotes ont disparu dacs la traduction de Wioterling. Cette réforme arbitraire a un autre incoavéaient encore, celui d'être toati fait opposée aux inteotions du poêle. Il suffit de se reporter au Prologue (p. i pour y iroir avec quel soin Ercilla voulait niéuager Tamour-propre de tous ce&i qui avaient pris part à ces guerres lointaines et faire de son poëme l'épopée de U gloire nationale. Il évitait de donner aucun sujet de plainte aux personnes ou aui familles intéressées dans l'expédition, et, mal;. ré ses efforts, il ne put échapper i tous les reproches. Lui-même nous rapprend, dans la dernière octave du chant it:
« Que aun de génies agravio una gran suma, Atento & no HeTar prolija pluma. »
Il veut être court et commet d'involontaires oublis. Les cavaliers dont le nom âgure dans les trois octaves supprimées par. Winterling n'ont pas à réclamer leurs droits auprès de l'écriVaio, mais auprès de son traducteur.
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la route, non pas rompus et dispersés, grand Prince, mais en montrant leur force à Tennemi et en bonne ordonnance.
Cependant le brave Villagran redouble d'efforts. Il se jette devant eux, et s'oppose avec colère à leur passage. Il cherche à les ranimer par de sages paroles, et leur fait entendre les raisons d'un chef expérimenté : « Cavaliei's, disait-il, que nul d'entre vous ne se détourne du but que l'honoeur lui prescrit. Ne vous livrez pas à la frayeur qui est, je vous l'atteste, notre plus grande et notre plus terrible ennemie.
« Chassez-la loin de vous, et vous verrez aussitôt et avec évidence quel déshonneur vous encourez et quel outrage. Songez que la peur infâme, hideuse et aveugle est ici plus redoutable pour vous que le fer des barbares. Ne vous troublez pas. Revenez à vous; reprenez votre calme. C'est ici, c'est ici seulement que sont fixés votre gloire, votre honneur, votre vie, votre fortune. Voilà, voilà des trésors dont la perte serait irréparable.
« Où allez-vous sans ordre, et sans réfléchir que les passages nous sont fermés? Avec quel dédain, avec quels écrasants outrages serons-nous accueillis par les nôtres I La vie et l'honneur sont dans la victoire, la mort et l'ignominie dans la défaite. Pensez-y bien, et vous verrez qu'en fuyant, votre honte est certaine et votre vie moins assurée. »
Mais eux n'avancèrent pas de la largeur d'un pouce, sourds ù ce langage et à d'autres paroles qu'il leur disait encore. Telle était la terreur, telle était l'étrange épouvante dans laquelle le péril les avait jetés. « Où puis-je rester mieux qu'ici? » s'est alors écrié Villagran *, et avec un héroïsme téméraire, il
1 Vous chercheriez eu vain dans l'antiquité tout entière un caractère plus mâle et plus héroïque que celui de Villagran. C'est le type du capitaine espagnol, in-
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8*élanco vers la foule ennemie, pour y trouver du moins une mort glorieuse.
11 est heureux de faire le sacriflee de «sa vie, pour ne pas avoir à subir un jugement sévère. Il craint plus que la mor: un aftront et l'opprobre de se voir signalé du doigt avec mépris. 11 ne veut pas aller à chacun pour se justifier d'avoir éit contraint de tourner les épaules. Car à tous les yeux^ c'est une souffrance ou une souillure qu'un homme se voie rhonoeur contesté.
Qu'il sut bien échapper à cette angoisse l De son cheval les ennemis le renversent par terre, tout privé de sentiment. L'un veut le saisir, l'autre s'efforce de lui donner la mort. Son excellente armure le protège. D'autres s'écrient à haute m\ qu'il faut le désarmer. La foule accourait, et le tumulte... Mais celui qui désire connaître la fin de ce récit, je le prie de m'attendre au chant qui va suivre.
flexible sur le pundonor. Il sait tout préToir et tout oser ; mais il oe peut » résigner à fuir et à ramener en arrière le drapeau de Castille, l'étendard du Irè»* grand et très-glorieux Charles-Quint. Les dernières paroles qu*il proaonce rappellent un peu celles de César à Munda : o Je veux mourir ici, » disait le Romain, à ses vétérans déconcertés, et il courait jusqu'à dix pas des rangs espagnols, poor enflammer les siens par son exemple. Le mot de Villagran n'est pas moins sublimei et je regrette que Winterling ait pu s*y méprendre. 11 met dans la bouche d a po«t< lui-même ce beau vers :
a Donde quedar mejor qaa aqai 70 puedo ? •
et il traduit de cette manière :
c Wo hait' ich bessôr meine Feder an, Als bei dem Namen Villagran ? »
La ponctuation de Baudry et celle de Cayetano Rosell, dans le recueil de RiTa^^ neyra, s'opposent également à cette interprétation. Il y a un autre motif encort pour la repousser : c'est que don Ercilla ne s'arrête pas là. 11 continue son récit, et !■»* même nous annonce qu'il suspend sa narration, mais aux deux derniers vers seul^ ment de Toctave 51.