CHANT VII
SoMHAiEB. ~ Arrivée des fayards à Penco. — Désolation et frayeur des habitaots. Ils se déterminent à quitter leur ville et à se réfugier dans Santiago. — Noblesse d'âme et eourage de doSa Mencia de Nidos. ~ Ses paroles ne peuvent arrêter le départ commencé. ~ Lautaro arrive à Penco avec ses Araucans. — Pillage et incendie de la ville.
A haut prix Ton devrait tenir un cœur où la crainte n'a jamais trouvé son asile, la crainte qui nous détourne d'une mort honorable pour une vie infâme et ignominieuse^. Dans les grands périls l'audace a droit d'être admirée partout. La peur est naturelle aux âmes prudentes; mais triompher d'elle, voilà le partage des vaillants.
C'est ce que pourraient dire ceux qui pressaient de l'éperon leurs chevaux épuisés. Telle est leur fuite, précipitée par l'épouvante, que nous les croirons sans peine malgré leur silence. Leurs jarrets toujours actifs le proclament assez haut, et leurs jambes et leurs bras et tout leur corps qui palpite. De leur côté, les Indiens, à bout d'haleine, sentaient s'amortir leur furie et restaient sans mouvement.
Fatigués de leur vaste carrière, ils suspendent leur marche longue et rapide, et lorsque tant d'efforts ne leur permettaient plus de respirer^ après six lieues de poursuite, ils les aban-
1 Cf. Shakspeare, Troiltu and CressidOt aet. V, se. m :
« Mine honour keeps the weather of my fate : Lifet.evei7 man holds dear; but tbe dear man Holds honour far more pre«ious-de&r Iban life. »
Cest le langage d'un héros; c'est celui d'Hector à Andromaqae {Iliade, chant VI, 440-446, etc.).
donnôreDt enfin. Les nôtres, toujours plus aiguillonnés par la frayeur, à l'entrée de la nuit, se trouvèrent sur la rive où le Biobio achève son cours^ aux lieux où il perd son nom et cesse d'être fleuve.
Sur le bord ils virent une grande barque attachée par une forte chaîne à un pin antique. Les soldats les plus blessés y sont mis d'abord, et ils ouvrent la route sur les eaux. Le reste attendait avec patience jusqu'au retour de la barque, objet de leur espoir, et, avec la môme vitesse qu'ils avaient déjà montrée, ils arrivent dans la cité qu'appelaient tous leurs vœux.
On peut s'imaginer quel aspect ils présentaient. Anéantis par la fatigue et par leurs plaies horribles, les uns n'avaient pour ainsi dire plus de visage. D'autres avaient tous les traits gonflés de coups. Ils semblaient sortir de l'eufer. Tout hors d'euxmêmes, ils ne parlent pas, ils ne répondent pas. Des yeux ils parcourent la foule qui les environne, et leur silence annonce encore mieux leur défaite.
Lorsqu'enfln l'abattement et la frayeur qui les avait glacés, leur eut permis de révéler dans toute son étendue la vérité au peuple que ce récit frappe de stupeur, tout à coup s'élèvent de lugubres accents, un bruit confus et des plaintes douloureuses, qui donnent encore à ce grand désastre une tristesse plus solennelle, et ces cris tumultueux, de proche en proche, toutes les maisons en répètent l'écho déchirant.
Ici l'on pleure un père égorgé, là un époux, ailleura des fils, plus loin des cousins ou des frères. Les femmes épei*ducs cl comme folles de désespoir, tordent leurs belles mains. Avec leur douleur qui grandit elles redoublent leurs gémissements, et laissent éclater des plaintes, hélas I impuissantes. Les enfants
LARAUCANA. MX
que les mères pressent entre leurs bras, versent des larmes et demandent leurs pères ^
De demeure en demeure on court annoncer, avec des paroles et des accents de tristesse, le nom des victimes qui ont succombé en combattant, et celui des malheureux brisés dans les précipices. Jeunes filles, épouses, veuves, se lamentent, et, les mains Jointes, les yeux levés au ciel, supplient Dieu d'accorder au deuil qui les accable le remède suprême de la mort.
La nuit amère, ils la passèrent sans sommeil, au son d'instruments lugubres. Mais lorsque le jour fut arrivé, leurs cris plaintifs s'arrêtèrent devant un mal plus grand encore. On disait que, pleins de fureur, s'avançaient les barbares et sanguinaires Araucans, le fer d'une main, et de l'autre le feu, contre la cité espagnole, aveuglée par l'épouvante '.
Déjà la Renommée aux cent bouches ^ publiant au loin mille récits, déchaînait ses langues grossières et stupides ^, augmentait les forces de Lautaro et affaiblissait le courage de ses adversaires. Et déjà il n'y avait plus un Espagnol qui ne tremblât et ne donnât force à la Renommée. Chacun élevaitjusqu'aux cieux le plus faible des Indiens et répandait dans les âmes une crainte qui les glaçait ^
1 « Preguntaban Horando por lui padres. »
Winterling traduit fort bien :
- Nach den Vatern Tragend »
Yoyex aussi Yirgile, Én.^ VII, 518.
t Tout ce début du tu» ehaot offre un de ces tableaux de désolation publique, une de ces scènes émouvantes où excellent les historiens et les poètes de l'antiquité. Jamais Ercilla n*a déployé une plus forte imagination.
8 Cf. Virg., Én.,iy, 173-190.
^ Id., ibid., V. 188 : « ficti pratique tenaz. >
t Wiiileriing a supprimé celte octave qui peint avec taut de vérité Timpression produite sur les habitants de Penco par la nouvelle annoncée aux derniers vers de l'octave précédente. Faire disparaître la peinture de cette impression, c'est nous
17S LAnXUCANA.
Un bruit s'élève; on parle de se retirer, de quitter ces tristes remparts. On s*écrie qu'il est impossible de résister aux ennemis par les armes. Des groupes commenceat à se former. Presque toutes les voix approuvent rabandon de la Tille. Quelques-uns avec de sages paroles combattaient un parti que des raisons suffisantes ne justifiaient pas.
Deux avis différents sont énoncés, Tun inspiré par la peur, et l'autre par l'amour des richesses. La petite troupe de guerriers criblés de blessures et que la mort dispute à la vie, déclare que la ville ne se peut pas défendre. Les biens et les trésors acquis formaient comme un frein qui comprimait encore l'élan de la crainte ; mais bientét elle devient plus puissante et grandit de telle sorte qu'à la fin elle est souveraine maltresse ^
Les principaux habitants veulent sans hésitation sortir de la ville et délaisser leur propre nid. La multitude alarmée n'a rien de décidé jusque-là; mais elle prête à ce bruit une oreille attentive, et voyant le projet adopté, elle n'attend plus. Tout i coup elle se soulève, s'agite, fait entendre de nouveau ses plaintes et ses cris douloureux, et pousse ses clameurs jusqu'aux | astres.
L'un vole vers sa maison et annonce l'arrivée du guerrier barbare ; l'autre en toute bâte s'élance pour agrafer la selle sur le plus rapide de ses chevaux. Les vierges, toujours enfermées, les larmes aux yeux^ par les rues, sans mantille et sans
6ter auMi le pouToir de nous eipliquer le projet de fuite qui se révèle dès U 11« octaTe, et qui bientôt Ta entraîner vers Santiago la population entière, époavantée par rapproche des barbares.
« Derant une résolution pareille, les aTÎs devaient être divisés en effet ; Pintérét, 1 expénenee deTaient trouver leur place à cAté de l'épouTante, et nous ne stnrioai justifier M. Winlerling d'avoir encore retranché cette octave.
LARAUGANA. 17 3
écuyer, confuses et s*égarant deçà delà, cherchaient leurs mères au désespoir.
Gomme les jeunes brebis craintives, qui, éloignées de leurs tendres nourrices, ne connaissent plus leur chemin, s'en vont bêlant, se hâtent, et en peu d'instants mille fois s'arrêtent, tendent au moindre objet une oreille inquiète, s'éparpillent de tous côtés, hors d'elles-mêmes : ainsi les timides vierges, en pleurant, appelaient leurs mères à haute voix.
De temps en temps se renouvellent et s'augmentent les plaintes, l'affliction et les gémissements. Quelquefois le silence tout à coup leur succède, et chacun paraît n'avoir plus de vie que pour écouter. Dans l'ombre de chaque objet il leur semble voir Lautaro, et chaque bruit leur semble être sa voix redoutable. Ils poussent un cri, et courent, ils ne savent pourquoi, mais ils voient les autres courir.
C'était chose bien digne de pitié que d'entendre les soupirs, les cris, les lamentations, qui redoublaient encore à toutes les nouvelles rumeurs delà crainte, apportées par le vent. La foule épouvantée quitte ses demeures, ses possessions, ses biens héréditaires, étoffes de soie , tapis, couches somptueuses, tissus précieux, lingots d'or et d'argenU trésors entassés.
Si quelqu'un élève la voix et demande que la ville ne soit pas abandonnée, l'un des principaux se contente de répondre : a Ce n'est pas moi qui l'ai décidé ainsi; ma volonté n'y est pour rien. » Mais un vieillard qui méprise la frayeur, s'écrie : «Troupe lâche et avilie, vous qui flétrissez l'honneur de l'Espagne et sa puissance, que faites-vous? où courez-vous? qui vous égare *? »
1 Ercilia ne manque jamais de placer Tacoent deThonneur à côté des conseils de la poltronnerie, et tout à Tbeure il consacrera un épisode excellent à l'héroïque doîia Mencia de Nidos. 11 ne faut pas que Ton puisse dire que la noblesse du cœur
17» L'AUAUCANA.
Hélas ! ces paroles sévères demeuraient stériles, et quoi que le vieillard pût dire encore, ils semblent tous agir malgré eux^et tous, rivalisant de vitesse, étaient déjà sur le chemin du départ. Il est juste que la Renommée chante ici une action bien digne d'être célébrée jusqu'au jour où doit expirer la mémoire môme léguée par les écrits, et où toute chose perdra Texistence et s'anéantira.
Dona Mencia de Nidos, une noble dame, sage, courageuse, pleine de cœur, est celle qui obtient une si grande gloire, dans un temps où les hommes ne la méritent pas. Souffrante et faible sur sa couche, elle entend cet immense tumulte. Aussitôt elle saisit avec résolution un glaive et un bouclier, et s'élance, avec autant de vitesse qu'elle le peut faire, sur k trace des Tugitifs.
Déjà ils descendaient vers le pied de la montagne, et reportaient en arrière leurs regards attristés sur les maisons et les terres dont ils se séparaient. Les cris aigres et perçants des oiseaux domestiques frappaient leur oreille. Leurs animaux familiers y joignaient des miaulements plaintifs ^ Les chiens
s'était complètement «Déanlie, au milieu de cette panique, dani les nngs espagnols.
i II nous eât été plus facile de nommer les poules et les chatt, tout comme les chiens. Winterling n*a pas hésité à le faire. Ni l'allemand ni l'espagnol ne s'effarouchent de ces simplicités, et dans notre laugue même nous devons oser beaucoup; mais nous avons été retenu par un double scrupule. D'abord nous avons à lutter contre un souvenir malheureux, très-peu épique, contre lequel n'ont pas à se précautionuer les lecteurs de Berlin et de Madrid, et que l'histoire de notre langue présente à tous les esprits; c'est la fable de Floriau; c'est le singe et sa lanterne magique :
« Chiens, chats, ponlsts étaient entrés. »
En second lieu, ces mots, bien qu'ils fussent les plus justes et les plus naturels du monde, auraient formé, dans notre langue un peu prude et patricienne et d'un goût exigeant, un contraste beaucoup plus pénible que chez nos voisins des Pyrénées et d*outre-Rbin, avec les noms poétiques de Procné et de Philomèle qui figurent dans les deux derniers vers de la même octave. L'on voudra bien, nous Tespérons, nous pardonner ici cette légère infidélité.
L'ABAUCANA. 175
poussaient des aboiements lugubres. Proené et la triste Pliilomêle montraient dans leurs chants une peine amère.
Mais dona Mencia^ plus déchirée de douleurs que ses traits ne le laissent éclater au dehors^ Tépée nue à la main, suspend leur marche. Au milieu de la côte, elle s'arrête dans la foule, et, le visage tourné vers la cité, elle s'écrie : « 0 nation valeureuse, vous à qui ces contrées et la gloire que vous avez acquise, ont coûté si cher, dans les rudes combats et dans la lutte des glaives 1
« Dites-le-moi, qu'est devenu cet héroïsme que vous avez montré contre ceux qui à ce point vous épouvantent? Où sont et cette haute fortune et cette grandeur immortelle auxquelles vous aspiriez naguère? Où sont l'assurance, l'orgueil, la bravoure et ce courage qui vous étaient naturels et dont vous avez fait vanité? Où allez-vous, malheureux, qui vous effrayez de vous-mêmes? car personne ne vole sur vos pas.
« Ohl que de fois on vous a reproché d'être impatients, altiers, audacieux, toujours prompts à vous lancer dans les rencontres périlleuses, sans réfléchir aux ressources nécessaires ; et nous vous avons vus dompter et soumettre à votre joug une multitude innombrable d'ennemis, oser et accomplir des entreprises telles que leur gloire, disiez- vous, ne devait jamais périrai
« Âh! jetez sur votre ville des regards de compassion. Ce sont vus mains qui en ont élevé les fondements. Voyez vos fertiles et riantes campagnes, qui pour vous tiennent leur tribut pré-
1 Nous ne saurions croire, comme Winterling, que cette octave fût inutile. DoSa Mencia fait preuve , au contraire, d'une grande habileté en opposant à ce lâche abandon d'une ville qui leur a coûté tant d'efiorts, Tancienue bravoure qu'avaient déployée ces mêmes Espagnols. Elle leur fait compreodre avec éloquence qu'ils répudiaient et souillaient leur gloire.
176 LARAUCANA.
paré ; les mines fécondes, et les fleuves si riches de lenr sable d'or, et ces troupeaux qui déjà, de montagne en montagne, | errent égarés, cherchant leur pasteur qu'ils ne reconnaissent pas.
« Les animaux eux-mômes qui n'ont pas votre intelligence et votre raison, paraissent comprendre, se plaignent et^émoignenf un sentiment de tristesse. Les natures les plus sauvages, celles qui n*ont pas accoutumé d'être émues, s'attendrissent. Â travers les airs, les hôtes farouches répandent de longs gémissements, et semblent prendre une voix pour vous accuser dlafamie K
fli Vous quittez le repos, tous vos biens, une existence honorable, que vous devez à votre valeur et à vos bras, pour alïer dans la maison d'autrui, où nous aurons un accueil mi^tahle et humiliant * 1 Que peut-il y avoir de plus outrageux que d'être des hôtes pendant notre vie entière? Revenez sur vos pas; car, à des hommes de cœur, ce qu'il faut c'est une vie honorée ou une rapide mort.
i La toppretsion de l'octave 26* semble, au premier coup d*œil, plus raîtouia^le, bien qu*il ne faille jamais faire de tels retranchements dans une œavre queTt» traduit. Mais, aux yeux des hommes de goût, il y a peut-étre ici, ches Ercilla, an abus d'imagination. Associer les bétes farouches elles-mêmes à la douleur générale, au désespoir produit par le délaissement d'une grande cité, peut sembler un eicés de l'esprit et une faute contre le bon sens. Hais ne condamnons pas trop rapidement chez un poëte méridional, ce qui paraîtrait une intempérauce dans nos littératures plus calmes et plus méthodiques. Au milieu des transports d'une âme agitée, 1m paroles dépassent souvent les limites que nous respecterions, aveo toute la sévérité de notre jugement. Ercilla pouvait croire que Henciade Nidos agirait avec plus de puissance sur ce peuple épouvanté, en lui disant que les animaux aaavages qui n'abandonnent pas aussi facilemeot leurs tristes tanières, lemblaient prendre nse Toix pour leur reprocher leur coupable désertion.
I « Tu prorerai si come sa di sale
Lo pane altrui, e eom* è dure calle Lo scendere e *1 salir per V allrui scale. »
(Dante, H Paradi$o, cant. xyii, ten. M.)
0.1 ne se lasse pas de constater les analogies d'expreuions entre les éerivains d'oa Renie supérieur. Aiosi, dans Shakspeare, ne eroirait<on pas lire un traducteur iJe Uaute, dans la scène où Boliogbroke se plaiut, à son retour, des maux de l'exil :
« Ealing (he bilter bread of banishment. »
{King Richard IJ, act. Ul, se. i.)
LARAUCANA. 477
(c Revenez; non, ne fuyez pas de la sorte, et ne vous montrez pas si grands amis de la peur. Je m'offre ici la première pour aller me jeter au milieu des glaives ennemis. Je vous prouverai, moi, que ce n'est pas là une vaine parole, et vous en serez, vous, les témoins. Revenez, revenez sur vos pas! » Elle s'é* criait ; mais tous ses cris étaient vains, et à personne Tavis ne semblait sage^
Ainsi un père, homme de prudence et d'honneur, cherche par la persuasion à ramener son fils d'un coupable projet. 11 allègue en vain mille raisons; le fils incorrigible et obstiné est sourd aux remontrances qui l'importunent et le fatiguent. De même la foule, livrée à l'épouvante, ne veut plus écouter la voix des conseils.
Non, Paulus ne sentit pas lui traverser les tempes avec une telle vitesse, sans perdre la légùreté de son vol, le serpent Jaculus qui devait aussitôt lui enlever la vie, comme les paroles importunes et vaillantes de la dame de Mdos traversèrent les rangs de cette foule. A peine étaient-elles entrées par une oreille^ que déjà par l'autre elles étaient sorties'.
1 * Que à nadie p&reciô e) consejo sano. »
Wiuterling Ta trop loin lorsqu'il traduit i
* Da jedermann sie eine ThOrinn hiess. *
Noa, ils ne Tont pas jusqu'à la traiter de folle ; ils se bornent à ne pas accueillir son avis, et ils continuent de fuir. L'octave suivante, que Vinterling a biffée, ainsi que la 30«, nous prouve bien quelle est la véritable peusée des fugitifs. Us ne veulent pas écouter les magnanimes exhortations de la bravoure; cette voix courageuse les importune, comme la voix paternelle fatigue inutilement l'oreille d*un fils incorrigible. Us passent outre et sont entralués par l'épouvante qui les maîtrise. La justesse de cette comparaison, toute morale et rendue en des termes d'une admirable précision, méritait que le traducteur l'eût conservée.
* La 30' octavej qui exprime l'indocilité de cette foule craintive et convaincue que le moindre retard serait pour elle une cause de mort, ne devait pas non plut être eâ'acée. La comparaison qu'elle renferme est un peu obscure au premier as* pect. Elle a besoin, pour être expliquée, de quelque érudition littéraire. Pour nous, aujourd'hui, lorsqu'il s'agit d'un Paul, sans autre désignation^ c'est vers l'Apôtre
Saos écouter sa voix, cédant à leur folle frayeur, tous cheminaient. Les femmes, sans leur chaussure protectrice, en grande hàle, souillaient, par la fange, leurs robes traînantes. Ils furent ainsi durant douze journées, et ils arrivèrent dans Mapocliô, à la fin de la dernière. — Mais Lautaro, qui s'est reposé de ses fatigues, m'appelle et m'entraîne. Trop longtemps je me suis arrêté loin de lui ^
Ce n'est pas bien à nous de l'oublier à ce point; car lui n'oublie pas ce qui peut causer notre perte. Retournons donc aui lieux où nous lavons laissé, et où il avait suspendu la poursuite opiniâtre. Quelques pages vont résumer un grand événement, et le réduire à d'étroites limites. Il faudrait une longue narration pour le transmettre tout entier à la mémoire.
Mais avec la brièveté, pour laquelle j'ai déjà montré ma pré-
quela peotée te reporte aussitôt; et nous sommes enclia d'abord à ebereberle sens d'Ercilla dans les faits qui s'accomplirent sur Ja route de Damas : « Et subito circumfulsit eum lux de cœlo. > {Act. des Apôt,, ix.) Mais rien de semblable dai 1 le passage d'Ercilla. C'est tout simplemeot une allusion à un passage de Lacaio, ' dont la lecture était si familière aux poètes du seizième siècle. Tous les traits d< cette nature, puisés dans Ifur modèle favori, étaient saisis à l'instant et approuTés. C'est au 1X« livre de la Pharsale que don Ercilla emprunte les éléroeuts lie » nouvelle similitude. Caton conduit son armée à travers les déserts de la Libye. H doit franchir la contrée où le sang que distillait la léte de Méduse avait été ie germe d'une foule de serpents divers. Plusieurs des soldats de Caton périssent de leur morsure :
« Ecce proeul sœms sterilis se robore tranci Torsit, et immisit (jaculura vocat Africa) serpens : Perque caput Pauli transactaque tempora fugit. Nil ibi virus agit : rapuit cum vulnere fatasi. Deprensum est, quœ funda rulal, quam ]enta volarent, QuBDi segnis sc^lhicas slriderel arundinis aer. »
S'il y a de nos jours quelque recherche ou quelque pédantisme dans ce genre de comparaisons qui, à l'époque d'Ercilla, paraissaient naturelles et heureuses, celleci ue manque pas du moins de justesse et devait être respectée.
4 Ces transitions sans art étaient imitées des poètes italiens, alors ea griaJ renom chez les Espagnols. L'Arioste surtout lui en offrait à chaque pas le modèle
LARAUGANA. 179
férence, j*insîsterai le moins qu'il me sera possible, et les plus faibles objets je les efûeurerai en passant, le mieux que je saurai faire. Je demande que Ton m'accorde une oreille attentive. Le récit est difficile et réclame des soins sérieux, pour qu'à l'aide d'une plume scrupuleuse et diligente, il offre dans un tableau rapide les exploits de ces barbares.
Aussitôt que la poursuite eut cessé, les Indiens revinrent auprès du fils de Pillân, qui, plein de joie, après avoir longtemps pressé les fuyards, s'était arrêté assez loin derrière les siens, non par crainte aucune, mais par dignité pour son rang. L'on envoya un soldat au général, et le camp fut s'asseoir dans la gracieuse et magnifique vallée de Talcamâbida où les vivres et les provisions abondaient.
Un barbare courageux, qui avait dans cette vallée sa demeure et ses biens héréditaires, fit captif sur la route un Indien de la foi du Christ ; mais il ne daigna pas lui donner la mort, et l'enmena prisonnier dans sa maison. Là, il se mit à lui parler de la sorte : « La vie, 6 misérable ! je consens à te l'accorder, bien que, pour ta part, tu sois indigne de l'obtenir.
« Puisque tu venais à la guerre, pour y jouir de l'honneur des combattants, pourquoi te cachais-tu avec les femmes, voyant que sous le fer mouraient tes compagnons ? Tu craignais le fil d'une épée; eh bien, tu dois être femme. Aussi je veux que tu en prennes le rôle pour tout ce qui touche à mon service. »
XXXVIÏ
11 lui ordonne de remplir les fonctions qui se confient à une femme honnête, d'avoir soin du logis et du repas, tandis que, enchaîné par le sommeiU il rendra lui-môme la force à ses membres fatigués. Aussitôt il va se reposer sur sa couche. Deux
fois déjà le soleil avait reparu sur la terre % et l'Araucan ne s'était pasréveOlé.
Enseveli dans un sommeil au^si profond que s'il fût mort de puis mille années, jusqu'à ce que le soleil eût ramené au moDd^ pour la troisième fois sa brillante lumière ', il se ranime alors, réclame ses vêtements ordinaires ; puis demande si les apprêls du festin sont achevés. Le serviteur diligent lui répond que les mets étaient préparés, mais que le temps les avait refroidis '.
t VV^interling :
« Und iveimal hatte Phdbas seinen Laof Tollbraeht. » L*eiptgnol est beaucoup moins mythologique :
« Al mundo el sol dos vuellas habia dado. »
S Ces loxif^ sommeils, quelles que soient les causes qui les produisent, ne saunieni être contestés. Les annales de la médecine en ont consigné de nombreux etemples. Ou connaît Tbistoire racontée en 1864 à TAcadémie des sciences, par JT. ie docteur Blandet, et relative à une jeune fedime qui, à peine mariée, s'eudomit et ne se réveilla que cinquante-deux heures après. Le Médical Times rapporte, en V%&^i ^^ fait analogue. Le docteur Cousins y parie d'un Anglais qui ne reste jamais èveîUé plus de sept à huit heures, tandis que la durée des sommes qui prépareut ces courtes veilles est de onze à cent trente-huit heures. Cet étrange sommeil est caractérisé par une torpeur profonde, une respiration presque insensible. Tout récemment, en 1867, un journal de Turin {il Movimenio) signalait un fait analogue, plusbiurre encore : ■ Dans l'hôpital Saint-Jean se trouve un homme qui dort depuis longtemps sans manger. Timmermans a fait sur ce sujet un cours très-intéressant. Il a cite plusieurs faits, et déclare que, suivant lui, à ce genre de maladie était presque tou' jours jointe une sorte de manie. On a enfoncé des aiguilles dans la peau de ce^ homme, sans qu*il trahit la moindre souffrance. L'insensibilité a été également constatée À la plante des pieds. Quelques commotions électriques ont seules prouvé quel* sensibilité n*était pas complètement éteinte en lui. Ce malade a vingt-quatre ans. De* puis quarante-sept jours il ne vit qu*à l'aide de laitage que, par une sonde, on lui fait passer du nez dans l'œsophage. > Le Moniteur du 30 septembre 1868 citait encore un exemple de ces longs sommeils extraordinaires. Au pied même de Tautel, en K mariant, un jeune homme sentit tout à coup ses yeux s'appesantir, et il acheva de s'endormir complètement au banquet nuptial : huit jours après, il dormait loojours. La léthargie du guerrier araucan n'a donc rien d'invraisemblable, et luimême nous expose la raison qui a pu la provoquer.
9 Ne reprochons pas à Ercilla ce mélange de gaieté et cette peinture de ma t*domesliques dans une épopée. L'image des batailles a besoin de ces oppositiooi formées par des objets plus calmes. Les poètes classiques eux-mêmes n'ont pas dédaigné de pareils contrastes, et Tirgile pourrait s'autoriser d'Homère, lorsque sur les bords du Tibre il nous montre les Troyeus égayés pendant leur festin par .e» plaisanteries d'Iule. Le vieux chantre des Hellènes n'avait-il pas mêlé bien auparavant le rô'.e bouffon de Thersite à l'action des héros, et n'avait-il pas fait sourire ceux auxquels il récitait son Odyssée^ devant les naïvetés de Polyphème et les ingénieuses tromperies d'Ulysse? Cette union du plaisant et du sérieux se reproduit au viiie chant (oct. 9-10), où les soldats se divertissent à surprendrei daus leur cam-
LARAUCANA. 181
Il lui apprend ensuite qu'il est resté cinquante heures étendu sur sa couche, oubliant et fatigues et nourriture. 11 ajoute tout ce qui s'est fait encore; que le repas est disposé pour son maître, s'il a joui à son gré des douceurs du repos. Mais le guerrier barbare : « Je ne m'étonne pas, dit-il, d'avoir dormi un sommeil si profond et si continu.
« L'actif et vigilant Lautaro, pour nous faire désirer votre approche, a tenu l'armée rangée en bataillons, dans un tel ordre et sous une discipline si sévère qu'il nous était défendu môme de nous asseoir, lorsque le soleil achevait sa course, jusqu'au moment où déjà les rayons de sa lumière nous assuraient la venue du jour *.
(( Si quelqu'un s'éloignait de son poste, sans écouter aucune défense, il le châtiait par le supplice du pal. Et celui qui s'endormait de lassitude, il le faisait pendre au milieu de deux piques. Couper un épi, outre la mesure de vivres donnée à chacun, c'était la mort sur place. Ainsi des règles et des ordres inflexibles nous assujettissaient à son commandement.
tt Voilà comment, restés sous les armes éveillés plus de quatorze nuits, les piques droites, sans autre appui que leur hampe, appelant de nos vœux votre tardive arrivée, tout brisés de sommeil et de fatigue, nous supportions cette rude tâche,
pement leurs compagoons d'armes restés avec le général. AapprocheÉ encore Gh. X, oct. 9*i0; ch. xi, oct. 48-52 ; ch. xr, oct. 16-18; etc.
1 « En acabando Apolo su Jornada. »
Wiuterliag rend ceci aTcc son exactitude accoutumée :
« Sobald ApoUo Saiik ins Abendmeer. h
Si rou pouvait oublier qu'Ercilla neteut employer ici qu'une simple métaphore, On s'étonnerait d'une pareille expression mise dans la bouche d'un Araucao, beaucoup moins initié que le poëte espagnol à la mythologie du paganisme.
182 LARAUCANA.
Jusqu'au moment où nous apprîmes que vous veniez, que tou« étiez là près de nous : alors toute notre fatigue disparut à Tins- Uut K »
XLIH
Cependant le barbare s'aperçoit du silence qui règne dans L vallée. 11 demande si l'armée s'est mise en route, et Tesclave répond : « Hier, avant le jour, elle a quitté ces lieux, avec un bruit soudain. Je ne saurais t'en déclarer la cause précise: j'ai compris toutefois, à d'assez clairs indices, que la ville de Penco et ses hautes tours étaient abandonnées par les chrétiens.!
La vérité était que les bataillons vainqueurs avaient marché jusqu'à la ville espagnole, délaissée par sonimpruden/apc^pulation. Le désir et la passion du pillage sont l'éperon qui les aiguillonne et qui anime leur ardeur. Un espace de sept lieues sépare de Penco la vallée qu'ils occupent. Pour le franchir, il leur a suffi de la moitié du jour.
A la vue des maisons, l'armée se divise par tous les chemins, pour que le pillage se fasse également sur tous les points d'une cité qui, vide de ses habitants, contenait encore tant de richesses. A peine le signal de l'attaque s'est-il fait entendre, semblables à une noire bande d'ëtourneaux qui s'abattent sur un amas de froment doré^ se jettent sur la ville les soldaU ennemis.
La cité déserte, plongée dans un profond silence, attendait l'arrivée des agiles Araucans , l'invasion de ces barbares farouches et furieux. Ils descendaient avec un bruit terrible et d'une course impétueuse. Le moins avide aspirait alors comme tout autre à la maison la plus opulente et la naieux pourvue.
1 La riciion d*ErcilIa ramène sous une nouvelle forme Téloge de Ltuttro et U peiu'ure du caractère belliqueux des Indiens.
LABAUGANA. 183
Ils accourent en toute hAte jusqu'aux portes qui dans toute la ville étaient libres et ouvertes ^.
En UQ inslanl toute une maison est parcourue; en un instant chaque coin est sondé. Beaucoup d'entre eux, pour s'assurer que rien n'échappe à leurs recherches, brisent les tiroirs, en rompent la fermeture, fouillent les tapisseries, tous les replis et tous les ornements^ les lits de soie, les riches tentures, et tout ce que leurs yeux peuvent découvrir; car personne n'est là pour leur faire obstacle et pour leur résister,
Avec moins de cruauté le peuple grec pénétra dans les demeures de Troie, à travers des flots de sang phrygien ou en répandant la flamme dévorante, et de fond en comble anéantit les murailles, que les Araucans, enflammés de colère, de vengeance et de fureur aveugle, non contents de piller la ville ne mettent de barbarie à ruiner, à détruire, à disperser^ sans que leur rage se puisse assouvir.
L'un monte un escalier, et l'autre le descend. Celui-ci court aux beaux habits, celui-là au coffre précieux. Ici l'on ouvre et là on ébranle ; on déjoint les meubles. Tel ne laisse ni pesant fardeau, ni faible objet; tel autre conteste. On se querelle, on se dispute. Un troisième intervient et procède au partage. Par
1 Le ravage et Pincendie de la c Coueepcion » doub remettent plus d'une fois en mémoire la ruine de Troie par les Grecs «t les fortes images de Virgile. Ercilla fait lui-même ce rapprochement dans U 48e octave, encore sacrifiée par Wioterling à son malheureux système d'épuration. L'enthousiasme même que le seizième siècle ressentait pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité sollicitait les poëtes à noter les traits de ressemblance qui pouvaient les rapprocher des grands maîtres dans l'art d'écrire, et nous avons remarqué déjà qu'Ercilla avait signalé la richesse des prix, décernés dans les jeux publics et leur supériorité à toutes les récompenses offertes aux émules dans les assemblées des Grecs ou des Troyens. Tous ces détails caractérisent une époque et un génie, et nous n'avons pas la liberté d*en effacer lea traces.
184 l'ABAUCANA.
les tours, par les galeries et les terrasses on ne voit que barbares chargés de dépouilles.
Non, au sein des ruches, le concours des abeilles, leur diligence et leurs soins inquiets, lorsqu'elles fabriquent dans les rayons le miel avec une prévoyance que jamais rbomme n'a su apprendre d'elles *; non, leur sortie, leur entrée, l'adresse active qu'elles mettent à composer leur suc avec les fleurs les plus délicates, ne peuvent approcher, ne peuvent être l'image de l'empressement que déploie l'armée des Indiens.
Tel ne se borne pas à piller la maison qui lui donne un butin assuré. Ses désirs affamés et insatiables lui en représentent une autre comme une plus belle capture. Dans son avide et ignorante convoitise, il poursuit une proie douteuse, et abandonne celle qui était certaine; il arrive au logis après cv^e le soleil s'est couché, et pour avoir ambitionné un trop liche butin, il reste les mains vides.
LU
On en vit môme se prendre les uns aux. autres ce qu'ils avaient enlevé. Ni l'amitié ni la bonne foi n'offraient de garantie, et il fallait mettre à couvert dans un lieu sûr sa part de conquête, car le voleur le plus décidé est celui qui s'enrichissait alors davantage. L'un tire sa prise et la traîne après soi.
I « fabrican
En el panai la iniel eon providencia Que a los hombres jamàs lo comunican. »
Winlerling donne à ces Ters un tens tout dififérent :
« Yerfertigen kunslreiche Honigwaben,
Um ihren Voiralh mil den Menschen nicht lu theUen. »
Il rapporte « lo comunican • à • la miel • ; il en résulte un fait inexact; car de force les abeilles ont à partager leurs ruches avec les hommes, et jamais les peëte* ne leur ont supposé à cet égard la moindre malveillance enTers Tespèce hamaïue. C'est la merveilleuse prévoyance des abeilles que les hommes ne parviennent pas i partager avec elles; c'est avec « provideccia » que les mots « lo comunican » wai en relation directe. La réflexion d*£rcilia est de triste mais juste expérience.
LARAUCANA. 185
L'autre s'avance sous le poids qu'il porte, et ne se confie môme pas à son propre frère. Il n'est permis à personne d'avoir une part plus grande que celle dont il peut se charger lui-môme.
LHI
Gomme pour l'hiver se précautionnent les économes et prudentes fourmis, qui à leur grenier d'abondance vont, viennent et marchent tout occupées de leurs transports; elles ne s'embarrassent, ni ne se troublent, ni ne s'arrêtent; celles qui ont déposé leur fardeau, livrent passage à celles qui sont encore chargées. Ainsi, dans leur avidité, les Âraucans entrent, sortent et reviennent à la hâte.
Celui qui s'est emparé d'un riche bien n'attend pas davantage, et aussitôt met le feu àla demeure, sans faire attention si les autres en ont franchi le seuil, et sans regard pour la maison elle-même. La flamme ambitieuse s'élance avec une telle fureur et d'un vol si rapide, que toute la cité déplorable est embrasée. Les feux se précipitent d'une demeure à la demeure voisine *.
En haut et en bas ils se répandent. Un bruit affreux menace le ciel. Des torrents de fumée noire et épaisse et des flammes
I Si nous pouTong constater de véritables rapports d^imagination et de poésie entre Ereilla et Virgile pour la peinture de deux cités opulentes qui s*abîinent dam les flammes, il faut avouer pourtant que Tabseuce de tout ennemi à combattre enlève aussi à Tattaque des Araucans tout caractère de véritable grandeur. L'armée des barbares est une bande déprédatrice. Elle pille une ville sans soldats; les ravisseurs se pillent entre eux et mettent le feu, là où ils ont promeué leurs faciles rapines. Tout cela, dans un tumulte confus, désordonné, impitoyable. S'il fallait chercher quelque part le véritable pendant du tableau d'Ercilla, c'est peut-être dans un historien que nous serions assuré de le rencontrer cette fois. Tacite, que Racine appelait le plus grand peintre de Vantiquité^ offre de ces tristes images dans le sac de Crémoner Malheureusement Crémone était habitée, et les premières fureurs des légionnaires d'Antonius, le général des Flaviens, ne connurent pas de bornes. Mais le brigandage eut sa place auprès de la violence et de la barbarie, et c'est ici que commencent à se ressembler le poète et l'historien. < Pendant qu^une partie se charge d*argent ou enlève aux temples l'or sacré des offrandes, de plus forts surviennent et les massacrent. Quelques-uns dédaignent la proie qui est devant eux, et, employant les coups et les tortures pour en découvrir d*autres, cherchent ce qui
i86 LARAUGANA.
éliDCclantes enveloppent la ville infortunée. La terre tremble aux environs. Le feu mugit et aspire à monter vers sa sphère. Les poutres du plus admirable travail tombent et ne sont plus que poussière et que cendre.
Ainsi s'écroulait la cité la plus opulente qu'il y eût sur toute la terre *, et qui renfermait dans son enceinte, s*il faut en croire la renommée, le plus de richesses et de (résors. Oh ! combien vivront au milieu de pleurs amers auxquels c'eût été un sort préférable de continuer les combats I car la détresse est une plus grande infortune pour quiconque s'çst vu daos l'heureuse abondance *.
Ceux-ci recevaient chaque année dix mille, ceux-là vingt mille, d'autres trente mille ducats. Le plus pauvre en \ouchait mille pour revenu; mais pas un seul Espagnol ne restait en arrière de cette limite. La part de Valdivia eût été hors de comple, si la paix dont jouissait Penco eût duré : car tout autour de la ville ce n'étaient que riches filons^ faciles à exploiter et encombrés d'or.
est caché, déterrent ce qui eft enfoui. Des torches sont dans leurs mains, et quaad tout le butin est emporté, ils se fout ua amusemeot sauvage de les lancer sur les maisons vides et les temples dévastés.... Quatre jours durant, Crémone suffit à ces horreurs. Pendant que tous les édifices sacrés et profanes s^abîmaient dans les
feux, un seul temple re&ta debout, celui de Méphitis La terre iofectée d^unsan;
corrompu ne permit pas aux vainqueurs de s'arrêter longtemps sur ce tombeau d*aiK d'une ville en cendres [sepullœ urbis ruinis). > (ffistor,, lib. 111, cap. xxxiii et xxzt; trad. Burnouf, t. Y, p. 61-63^.) — Si la grandeur héroïque manque aux vaînqaeors dans la description d'Ercilla, elle ne manque pas du moins à Timagluation du poète, et c'est avec le cœur d'un véritable Espagnol qu'il nous représente l'incendie de Penco et de ses riches palais, orgueil de ses fondateurs.
1 «... En lo poblado de la tierra. »
Winterling traduit : « . . .
« .... Ira ganzen Land, »
ce qui semble ne s'entendre que du Chili. L'exp:'ession espagnole est un peu vague. Elle s'offre à nous avec Texagératiou assez habituelle au génie castillan et fréquente chez Ercilla.
S Au milieu des désastres sur lesquels il s'attriste, don Ercilla n'oublie pas de rappeler qu'avec plus de courage les habitants auraient pu éviter une telle infortune. Us avaient mille raisons pour résister aux barbares et pour déf< ndie leurs foyers. Ces raisons, le poète les développe dans deux belles octaves, la S7« et la 5S«. Winterling les efface. Des circonstances qu'elles renferment ressort pourtaut avec plus d*éclat ce devoir de bravoure et de résolution intrépide dont Ercilla fait la loi et la règle de tout Espagnol.
LABAUCANA. 187
Cent mille sujets mariés ^ obéissaient aux habitants de la cité à présent déserte, et ils pouvaient tirer de leurs mines une telle quantité d'or que la possession môme en semblait avilie. Et voilà que pour avoir laissé l'épée se relâcher dans leurs mains, ils ont tout perdu, trésors, gloire, troupeaux, héritages, somptueuses maisons qui ne sont plus, hélas! que braise ardente.
Le cri des barbares s'élève, lis ne peuvent plus contenir leur joie dans leur cœur, devant ces feux horribles qui n'épargnent ni les superbes appartements, ni les plafonds ouvragés) et dans une telle foule il n'y a personne qui s'afflige de les voir s'écrouler de la sorte ; mais on soupire, on gémit, on s'indigne de ce qu'ils résistent aussi longtemps aux flammes.
11 leur semble que l'incendie ne se déploie qu'avec réserve et lenteur, et qu'il ne ruine pas les édifices avec une vitesse assez terrible. Ils maudissent l'orageux vent de la Thrace^ parce qu'il ne seconde pas les efforts d'une flamme languissante. Mais lorsque des maisons tombent avec fracas, ils font retentir un cri de sauvage allégresse, qui, avec la fumée et les étincelles, monte menaçant jusqu'aux étoiles.
La flamme avec hardiesse grandissait à une telle hauteur qu'elle semblait embraser les nuages les plus éloignés. Tout à coup le vent de la Thrace se déchaîne avec furie, et s'élance en ébranlant le tronc des arbres. A ce bruit, Vulcain, tout souillé et noirci par la suie, accourt avec les soufflets de sa forge. Ils animent chacun de son côté l'incendie rapide, et bientôt il triomphe de toutes parts.
1 Cf. infrOf t. II, in calee^ «Declaracioa de algunas cosas ». Y. Cautén.
188 LARAUCANA.
Jamais ne fut aussi grande la joie de Néron^ lorsqu'il vit lefe. semé sur tous les points de la vaste et puissante Rome^ spec tacle qui ne pouvait avoir de charme que pour un tel monstre Jamais ce désastre ne le ravit autant que ravit l'âme faroc* che des barbares l'aspect de ces flammes eavahissantes et et cette triste ville qui s'abîmait dans les feux ^
C'était chose cruelle et douloureuse que d'entendre l'immei^ bruit et le fracas des écroulements. Des tourbillons de sombre et insupportable fumée laissaient partout leurs traces^ comme un épais nuage dans les airs. Rien n'était ménagé parle /feu destructeur. 11 dévore tout; il anéantit les plus somptueuses construclions^ abaissées maintenant dans les antiques enclos d'où elles s'étaient élevées '.
i Cette 6t« octaTe est encore omise par Winterling. S*il lui a semblé qu'Ereiili faisait abus.de sa science historique et qu'il y a peu de ressemblance entre des saavages, brûlant une ville ennemie pour l'anéantir par une implacable haine, et reoipereur Néron incendiant sa capitale pour la rebâtir plus belle, pour se coostram une Rome de marbre et d'or, il pouvait se rappeler aussi que les plus gris^ poètes ne font pas toujours des similitudes exactes à tous égards ; qu'il leur suffi: d*un seul point de ressemblance, pour qu'ils développent ensuite les deux objets comparés avec la richesse d'images qui leur est piopre. C'est la joie de la destruction qui est le sentiment commun à Néron et aux barbares, et Ercilla n'a laissé a»cun doute sur sa pensée .
s Nous réunirons ici sous les yeux du lecteur les différents passages du II« livrt de VÉnéid€, dont l'écrivain nous parait s'être plus particulièrement souvenu ea décrivant IMncendie de Penco :
« Hostis habet muros ; ruit alto a culmina Troja. »
c ... Jam Deiphobi dédit ampla rumam, Yulcano superante, doinus ; jam proximus ardel Uealegon, Sigea igni fréta lata relucenU »
« Fuit Ilium et ingens
Gloria Teucrorum
.... Incensa Danai dominanlur in urbe...
.... Yiclorque Siiton incendia miacet Insullans »
« Urbs anliqua ruit, multos dominata per annos. »
(V. 310-3fl.)
(T.Stt.)
Lorsqu'enfia lee vœux des barbares eurent atteiot le but où aspirait la vengeance de celte fiùre nation, leur colère funeste
« Rapiunt inceiut rerontque
Pergama >
« Auralasque trabe», velerum décora alla pareatiim, DevoUunt...» »
« ....I ferit aurea sidéra clamor. »
« Emoti procumbunt cardine poslei. »
■ Barbarico postes auro spoliisque superbi Procubtiere. »
« .... Trojam incensam et prolapsa Tidentem Pergama. »
« Tuin vero omne mihi Tisiiro considère in ignés IHum, el ex imo verli Neptunia Troja. a
« Jam per mœnia clarior ignis
Audilar, propiusque estus incendia rolvunt. »
« Uicet ignis edax summa ad fastigia tente YoWilur ; exsuperant flammas; furit Bstus ad auras. »
« Undique Troîa gaia
Incensis erepta adf lis, menssque deorum, Crateresque aoro solidi* captivaqae veslis Congeritur.... »
Hais c'est beaucoup moins dans quelques traits isolés de leurs tableaux qu*il nous faut chercher les affinités des deux écrivains, que dans rimpressiou de Tensemble, impression de tristesse et de terreur qui leur est commune, et dans le contraste que présente chez l'un et chez l'autre l'image de ces deux florissantes cités, dépouillées maintenant de leur magnificence et de leur pouvoir, et qu'un ennemi cruel fait disparaître parle fer et parla flamme. Virgile résume avec une merveilleuse profondeur cette oppositiou au début de son iii« chant :
« Postqaam res Asie Priamique evertere gentem Imineritain visuoi soperis, ceciditque superbam Ilium, et omnis hunlD fumai Neplunia Troja. »
Mais au delà de la destruction de Troie il fait pressentir un nouTel ordre de choses; nous savons que, par un décret du destin, les guerriers échappés au désastre doi« TCbt aller fonder sous un autre ciel une ville qui dcTiendra la capitale de l'uoivers.
« Illic res laeUe, regnumqoe. . . »
(En,, II, 783.)
Dans la ruine de Penco, Ercilla voit le résultat d'un lâche abandon. L'Espagnol aurait dû songer à l'honneur et faire résistance (Cf. riii, oct. S). 11 découvre aussi dans le malheur qui frappe ses compatriotes la juste punition de Dieu, irrité par
190 l'aravcana.
ne s'arrêta pas à ce triomphe. Ils ne laissèrent ni plante sur pied ni chose vivante. L'incendie achevé comme je le raconte,
rezcègde leur convoitise et de leur orgueil (Cf. ch. tiii, oet. 4). Mais quand U ven^eaoee divine sera satisfaite, il renverra auz barbares à leur tour la fuite et l'épouvante, et Penco renaîtra de ses débris. La peinture de la catastrophe s*acbèTe dans VAraueana comme dans V Enéide par un sommaire expressif :
« No hay eosa reservada al fuego horrible ; Todo en si )o eonvierte, resumiendo Los ricos ediflcios levantados ( En anliguos corrales derribadoii. »
(vu, «3.)
Cependant, malgré les ressemblances réelles, que uous nous sommes attaché à signaler entre les deux écrivains, les contrastes sont plus frappants encore, et la scène prolongée du pillage forme, du côté d'Ercilla, un trait distinclif que nous chercherions inutilement chez sou admirable devancier. Cette scène étrange et vigoureusement accentuée ne ressemble plus à celles que nous offre la lutte des grandfs nations civilisées de POrient et de l'Occident. C'est la peinture des mœurs sauvages, dans leurs plus cruelles habitudes de destruction et de rapine ; et si nous voulons trouver un pendant à de pareils tableaux, ce n'est pas dans le sac des grandes villes, tel que nous le présentent l'histoire ou la poésie, mais dans le ravage des bourgn de la Kabylie par la fureur des tribus Magzem^ qu'il faudrait en chercher l'image. Nous emprunterons ici quelques lignes de la description que M. Emile Carrey a laissée de ces brigandages de la guerre, et qui feront mieux sentir au lecteur que les majestueuses narrations de l'antiquité, tout ce que les Espagnols eurent à souffrir dans leurs colonies de la vengeance des Araucanos. Il s'agit du pillage et de Tiuceudie d'Ait-el-Hassem. c Le triomphe est à peine assuré, qu'ils accourent isolénnent ou far groupes de bourgades, poussant devaut eux leurs mulets pour charger le butin qu'ils convoitent. Quelques-uns même amènent leurs enfants par les mains, soit afin de mieux jouir en famille du désastre de leurs anciens amis, soit pour s'en retourner chez eux avec plus d'épaules chargées. Chique race pille et détruit à sa' manière ou suivant ses besoins. Les nôtres, zouaves, ligne, étrangers,Turcos, ne recherchent que le butin qui se manp:e ou qui s'emporte. Pour trouver ils vont de maison en maison, de chambre en chambre, enfonçant les portes avant de les ouvrir, sondant les murs du bout de leurs baïonnettes, interrogeant le sol k coups de crosse, fouillant tout à mains avides et hâtées. Celui qui trouve s'en va avec sa prise, joyeux. Celui que le sort a laissé les mains vides, brise les poteries, les meubles, tout ce qu'il peut casser vite, comme un enfant colère brise ses jouets fragiles, puis court vers la maisou voisine. Nos alliés les Kabyles procèdent autremeut. Le Beui-Raien ou Mahmoud, informé des mouvements de ses voisins, connaissant par expérience la guerre comme le pillage barbare, ne cherche ni vivres, ni argent, ni bijoux. U sait bien que les Tenni ont tout eulevé. Mais il déracine et emporte à sa convenance les étaux, les soufflets de forge, les bahuts, les portes et jusqu'aux poutres des maisons ; charge son mulet tant que la bêle peut en porter, regarde çà et là dans la demeure vide ce qu'il pourrait prendre encore avant de partir ; puis, tranquillement, comme s'il accomplissait un devoir, amasse contre un mur du papier, des chiffons, du bois, met le feu et part ! Bientôt l'incendie se propage. Pour faire le mal, l'homme prend peines et se multiplie, comme pour une joie naturelle. Les soldats imitent les Kabyles, on ne voit qu'uniformes allant de maison en maison, des tisons dans les mains. Le feu est partout. Afin d'activer l'iucendie, chaque homme transporte bahuts, bancs, portes, poutres. Tout se fait en riant, à travers des propos joyeux, sans but, sans haine, sans colère ; chacun travaille pour son compte, pour prendre sa
un messager arrive en toute hâte, envoyé par le fils de Leocân, et le chant qui suit fera connaître le sujet de son ambassade.
part de plaisir et de destruetioo ! Entre tous, les Turcs et les Kabyles fout fureur. Chaque fuis qu'ils s'abordent entre eux, on les entend maudire à leur manière ces Yenni qui ont tout emporté. Le fusil dans une main, le feu dans l'autre, chaque Turco va, bondissant de chambre en chambre, frappant tout à coups de crosse, activant les feux. A travers ses bonds, il pousse des cris gutturaux qui n'ont plus rien de l'homme. Ses lèvres fortes, ses dents blanches s'ouvrent à des rires féroces. Ses yeux sont brillants. On dirait qu'il se retrouve dans la destruction et l'incendie, comme dans ses éléments favoris. Ses aïeux, peut-être les Vandales de Genseric, devaient atoir, au sac de Rome, ces rires sauvages et cette fureur joyeuse. Peu i peu cependant le feu s'étale et grandit. Les flammes tourbillonnent au-dessus des trois villages (Ait-el-Hasiem^ Ait-el-Arba et Taourirt-Mimoun). Vainement le maréchal doune l'ordre d'éteindre ; l'incendie est dans mille endroits à la fois. Les bourgs Tenni, plus que tous ceux de la Kabylie, sont riches en poutres, en madriers, en portes, ils brûlent comme un village européen. La petite ville d'Ait-el- Hassem pétille et flambe ainsi qu'une fournaise. Malgré la nuit venue, on voit clair comme eu plein jour. Autour de la ville en feu, les soldats errent sans cesse avec des tisons embrasés. Sous les lueurs rouges qui les éclairent, on dirait des esprits du mal chargés d'une œuvre infernale. Sur la gauche, Ail-el-Arba et Taourirt-Mimouo, en feu également , illuminent les couronnements des ravins qui les entourent. Partout des torrents de flammes se dressent, se couchent et se relèvent aux souffles du veut. On entend s'effondrer les poutres et les toits, La mosquée d'Ait-el- Hassem s'écroule dans le bruit et la fumée. ■
CHANT Vlll
SOMBAiM* — Conseil des Caciques. — Proposition de Coloeolo. — Siaiâtre ? phétie du devio Puchecalco. — L'assemblée est troublée par la TÎoIenee de Tu pel. — Discorde et combat. — Lorsque la querelle est apaisée, la délibéni recoDinfiice etles chefs décident qu'ils attaqueront d'abord rimpériate dtf 'vallée de Gautéa.
L'âme qui a senti blessé en elle un honneur jusque-là S3l tacbe, ne peut jamais oublier cette souillure. Par là riiomd est rendu toujours si pensif, que, sans le secours de/aparoie, fait assez comprendre sa souffrance. Dans la plus gtande yÀ ce souvenir sinistre vient se placer devant ses yeux, M repil sente l'odieux et insupportable outrage, et lui fait craindre q< chacun ne montre au doigt le coupable ^
Si les nôtres eussent réfléchi à ces vérités, ils auraient brii ment chassé la frayeur, défendu leurs biens et leurs maiîJ
1 « Que todos le senalan con el dedo.»
L'expression espagnole est destinée à rendre le blâtne^ comme lorsque noua ^ • Montrer quelqu'un au doigt. ■ ^
« Faot-il que désormais à deux doigts on le montre f
(Holiire, Bganarelle se., H
Aujourd'hui, en effet, nous ne verrions plus qu uac marque de désappn' ' et d'impolitesse dans la personne qui nous montrerait du doigt. Les aDêieosi"i de tout autres idées. Horace remerciait sa muse de ce qu'il devait à sa r^^ ti on d'être montré au doigi dans les rues de Rome.
« Totnm muneris hoc lui esl, Quod monslror digilo prxtereuntiiim Boman» fidicen Ijrœ. a
(Od. IT. ■
Pet-se, dans sa première satiÉre, s'entretient avec un ami des défauts des p^ et des orateurs; Cet ami est le panégyriste des moderues, et tcut qae l'on ^
L'ARAUGANA. 19»
et succombé du moins après une digne résistance; ils n'auraient pas éprouvé mille dégoûts, ne se fussent pas exposés aux traits du vulgaire qui jamais ne parle du bien accompli, et, quand il s'agit de signaler les fautes, ne connaît aucun frein pour sa langue.
Cependant^ si Ton considère combien entre les deux partis était différent le nombre des soldats, que la ville était sans for« ces et ses remparts délabrés, qu'il y avait pour elle mille autres causes de revers; si Ton se représente placée sous le tranchant des glaives la gorge d'une foule de pauvres petits enfants, de femmes et de vierges innocentes, il y aura pour les fugitifs une suffisante et légitime excuse.
Que si de tels motifs ne sont pas une défense bien fondée^ l'événement peut être attribué à une juste punition du Seigneur. Irrité par l'incroyable excès de l'orgueil des Espagnols, il permit que l'ennemi barbare qu'ils avaient soumis et accablé sous leur joug, les chassât de leurs terres et de leurs possessions, et leur nt perdre la gloire qu'ils avaient acquise.
Quoiqu'il y eût alors à la Concepcion une certaine quantité de soldats, la plupart avaient la barbe blanche et le front sillonné de rides. Ils ne pouvaient plus endurer le rude métier
les regards, que Ton provoque cette indication flatteuse dont Horace rendait grâces à Uelpomène : I
« At pulchram est digito monstraxi et dicier hiceitl •
Cf. Saté de Perse, trad. en vers français par M. Théry, 1827, p. 64.
Cependant quelques-uns de nos écrivains ont adopté pour leur propre compte l'acception antique attachée à ces termes. Ainsi, dans la lettre célèbre où Fléchier se dépeint lui-même, et que l'on voit ordinairement en tète de ses oraisons funèbres, nous lisons : « Il est sensible aux approbations sincères et désintéressées. Un homme qui le loue sans le connaître, un auditeur qui s'écrie, un passant qui le montre et qui dit : C*est lui! ce sont là des éloges qui le touchent davantage. * (Recueil des Orais. fun. prononcées par Messire Esprit Fléchier. Paris, 1744,
p. XVI.)
de la guerre. Bien peu étaient d*un âge plus capable de rés ter aux travaux fatigants de Mars^ et de faire face à llofidi Fortune qui désormais dans toutes les rencontres se montr opposée à nos armes.
Que pouvaient-ils contre l'armée de Lautaro^ dont la renon mée grandissait avec tant d'éclat, et lorsque la Fortune, qui s'a tachait à nous perdre, ouvrait la carrière à ses triomphes ? Il : pense plus s'arrêter qu'à la voûte céleste et lorsqu'il aura rm la monarchie de Dieu même. Tant ces barbares intrépides fo:: de superbes menaces et de bravades effrontées^ !
A la ville de Penco, dévastée et consumée par les ravages de la flamme, j'ai dit comment en toute halte était arrivé oh messager, Indien de distinction, envoyé par Caupolicàn. Apiès a^oir de sa part exalté la grande bataille digne d'un «souvenir immortel, il rendit grâces à l'armée d'une si belle yictoire.
J'ajoute, sans développer mes paroles, que le général co(D mandait à Lautaro de partir avec ses rapides bataillons et desrendre dans la vallée d'Arauco; là le sénat et la rcuoioa de; guerriers allaient examiner quelle entreprise il importait • plus de résoudre; dans la fertile vallée se , trouvaient toute: les ressources nécessaires pour recevoir le conseil et rassemblée publique.
A peine a-t-il entendu l'ordre du chef, Lautaro lève le cam[ et se met en route, sans aucun retard. Déjà il a laissé derri^r lui de vastes espaces, et bientôt il approche du mont Andalicac
i Cette octaTe est la «eale que Winterling a:t omise dans tout le ehanl tiii, ma» encore sans raison suffisante. U est visible que, pour sauver, autant que possibl'. l'Iionneur castillan, Ercilla insiste sur les dangers que la résistance offrait derao: un ennemi aussi redoutable que Lautaro a la tète de set intrépides et inooicbr birs barbares.
LARAUCANA. 195
Pour arriver tout à coup et par surprise, il dirige ses pas le long du rivage. Tous n'ont qu'un d^sir,'c'est de se jouer de leurs amis, en empruntant et le nom et la voix de leurs adversaires.
Lautaro marche si bien qu'à la pointe de l'aube il tombe tout k coup sur les troupes du général avec des cris et un bruit confus qui font courir aux armes les soldats troublés. Mais le tumulte se change en allégresse, lorsque la plaisanterie eut éclaté dans tout son jour, et, sans plus songer à se défendre, ils jettent là leurs armes, et courent dans les bras les uns des autres *.
Gaupolicân joyeux, affable et grave, les reçoit, et embrasse l'intrépide Lautaro. Avec des présents et des paroles flatteuses il le récompense et l'appelle par honneur son frère chéri. L'armée qui ne se contient pas de bonheur, sur les bords d'un ruisseau limpide, se répand en groupes et par bandes, pour célébrer, suivant l'usage, la fête des buveurs.
Depuis ce moment ils passèrent quelque temps encore avant que le grand conseil fût réuni, et s'occupaient de traiter les affaires à leur point de vue et suivant leurs idées, depuis le commencement jusqu'à la fin, sans omettre aucune matière. Mais au moment précis et au terme du délai fixé^ arriva le reste de la nation. A l'heure voulue, les principaux chefs du pays se formèrent en conseil, suivant l'usage pratiqué dans la guerre.
Le général était couvert du môme costume que portait Valdivia lorsqu'il fut amené en sa présence. Sur l'étotfe verte et pourpre étaient entrelacés des fils d'argent pur et des broderies d'or. 11 est aussi revêtu de la forte cuirasse, qui avait couvert
1 Ercilia nous donne ici un nouvel exemple de ces épisodes plaisants que Ips poêles épiques les plus graves mêlent parfois au récit des exploits guerriers et de l'action sérieuse.
196 LABÀUCANA.
son premier maître dans les périls de la guerre et dont le mé' tal fin et bien trempé est enrichi de belles ciselures. Le casque, d'acier clair et luisant, a pour cimier un globe orné de pierres précieuses.
Tous les capitaines les plus célèbres étaient parés de costumes espagnols. Le vulgaire lui-môme et les soldats s'affublent àd dépouilles qu'ils avaient emportées. Hauts-de-chausses^ pour points, plastrons déchirés sont objets de prix et d'estime singulière. On était jugé nul et sans valeur si l'on n'apportait pa.' un accoutrement des vaincus.
L'ordre est de se rendre à l'assemblée ainsi vétu^ avec l'air de triomphateurs, et au conseil dont j'ai parlé, entrèrent les cent trente premiers caciques. Suivant leur vieil usage^ ils s'assirenl chacun à la place que lui assignait la gloire de son épée. U sf fit un profond silence dans cette troupe orgueilleuse, et aloR Gaupolicân prononça ces paroles :
(f J'en suis bien convaincu, Seigneurs, pour vous exciter • augmenter notre gloire, il n'est pas nécessaire de prodiguer i de longs discours, et il suffit de vous indiquer avec brièveté/ but où nous la devons atteindre. Je connais assez vos cœurs ic trépides pour être sûr que j'entrerai facilement en Espagne et que le grand empereur Carlos qui n'a pas encore été vainc; courbera la tête sous le joug des Araucans •