DE L’ÉGLISE DE NOTRE-DAME, A AIX-LA-CHAPELLE
Parmi les éléments qui constituent la classe aussi intéressante que variée des vantaux de I kj rte, ceux d’Aix-la-Chapelle doivent, pour deux motifs, être regardés comme des monuments de la plus haute importance : d'ahord, parce qu’ils se placent, par leur date, immédiatement après les vantaux romains, et parce qu’ils servent aussi, sous le rapport de l’art , comme de point de transition entre les œuvres analogues de l’antiquité et celles du moyen âge; en d’autres termes, nous voulons dire, parce qu’ils ont été coulés à une époque intermédiaire entre l’exécution des battants du Panthéon d’ Agrippa et du temple de Réunis et les plus anciens de Sainte- Sophie, période dont il reste si peu de monuments, mais surtout en plastique de fonte. Leur importance, connue étude du vantail, est donc ici des plus manifestes; car, indépendamment des notions qu’ils fournissent sur la série des phases que celle classe subit à travers les siècles, leur conservation uous permet encore d’apprécier quels étaient, au temps de Charlemagne, leur forme, leur caractère ainsi que leur décoration. De tels renseignements, eu égard à la rareté des œuvres, sont , il faut l’avouer, de la plus grande valeur et leur donnent . dans l’histoire des produits de la fonte, un intérêt capital qu’on ne saurait méconnaître. Fixer autant que possible leur âge , définir leur système , analyser leur décor, apprécier la caractéristique de leur art et rechercher aussi quels furent les procédés de la fonte, telles sont les questions diverses que nous allons aborder, bien que uoys ayons la certitude de ne pouvoir les résoudre toutes, puisque, pour quelques-unes, les documents manquent, et que. sur plusieurs autres, nous en sommes réduits à la seule investigation des monuments, c’est-à-dire à la conjecture et à l’hypothèse.
En ce qui concerne leur date, les documents semblent confirmer l’inspection de l’œuvre. Éginhard rapporte que, lorsqu'il s’agit de choisir le genre de clôture destinée à fermer sa chapelle, Charlemagne donna l’ordre d’y établir des vantaux en bronze « .... ex cere soliJo... januii urnavit. » Sur ce point, le texte vient éclairer la question et y jeter le plus grand jour. Toutefois, malgré cette affirmation de l’historiographe, quelques auteurs ont assez timidement émis le doute, et sont allés même jusqu’à se demander si les ballants actuels étaient bien ceux du grand empereur. Leur examen suffira, ce uous semble, pour établir à quelle époque ils appartiennent. Or, celte investigation révèle l’une des plus curieuses pages de l’histoire de l’art : celle où, par suite d’uue circonstance, l’on voit ce même art, bien que s'éloignant de l'antique, s’y retremper tout à coup et produire comme un commencement de renaissance, presque entièrement basée
MOYEN AGE. — VIH* ET K* SIÈCLES. — VANTAUX EN FONTE DE BRONZE, sur la reprise des éléments méconnus ; condition bien digne de remarque sans doute et qui nous Tait connaître le caractère de cette transformation. Tout prouve, en effet, que ces monuments sont, en grande partie, conçus dans la donnée et sous l'influence des idées anciennes, mais avec cette différence qu'on y remarque déjà l'introduction d’éléments nouveaux, c’est-à-dire les germes ou les premiers essais de l’art du moyen âge.
La cause , fort vraisemblable , de cette situation mérite d’être rappelée. S’il faut en croire Anastase, les basiliques de Rome étaient, à l'époque où Charlemagne visita cette ville, remplies d’œuvres provenant, pour la plupart, de dons faits par les princes ou par les papes, et, dans le nombre, se trouvaient des travaux en foute de plusieurs formes et grandeurs. Ces œuvres, dont la plus récente ne descendait pas au delà du MU', siècle , avaient presque toutes été fondues aux diverses époques qui suivirent la chute de l'Empire et en traduisaient conséquemment les phases artistiques. De semblables ouvrages, joints à ceux de la ville, purent et durent avoir fait sur Charles une impression telle, que, do retour eu sa patrie, ce prince eut probablement la pensée et éprouva le désir de vouloir en appliquer les formes ainsi que le caractère aux objets dont il eut à commander l’exécution ; c’est, du moins, ce que l'on en peut induire.
Ici, se présente un problème assez grave, problème qu’on ne sait comment résoudre, puisque les textes ne sont pas suflisamment clairs; je m'explique. Lorsque Charlemagne voulut construire la chapelle de son palais et y introduire les œuvres qui devaient lui servir de décoration, où trouva-t-il les artistes capables de réaliser ses desseins? Le livre d'Eginhard ne mentionne pas le nom de leur patrie, et ce silence, il faut en convenir, produit une lacune et une obscurité bien regrettables ; car, il serait intéressant de savoir d’où ils vinrent, et cette notion eut, peutêtre, jeté quelque lumière sur l'art carolingien. Ce qu’Eginhard nous tait, le moine de Saiut- Gall aurait sans doute pu nous l’apprendre; mais, cette indication lui a paru d’un intérêt si faible, qu’il ne l’a traitée que d’une manière géuéralc et sans entrer dans aucun détail; d'où il résulte que, malgré son récit, on ne sait encore d’où Charles les a tirés. Voici, au reste, ses paroles : « Ad eujus fnbricam de omnibcs CISMAKINIS hri.iosihis mayistros el opipces omnium iil yenus arlium adrocavit 1 » , el l'annaliste ajoute que, parmi ces artistes, il s'en trouvait de fort habiles pour les travaux du bronze et du verre. Comme on le voit, ce bon moine ne désigne aucune des contrées sises en deçà des mers ; toutefois, le contenu de son rapport nous apprend, du moins, celle notion capitale : que ce prince aurait, pour l’exécution de sa chapelle, emprunté des praticiens à divers pays. En l’absence de renseignements, mais dans le but surtout de chercher à éclaircir ce qui est relatif à ces vantaux , nous aurons encore recours à l'hypothèse, et nous nous poserons la question suivante : d'où arrivèrent les fondeurs employés par Charlesî les amena-t-il de Rome? les fit-il venir de Ravennc ou bien les trouva-t-il sur quelque point de l'Allemagne, à Trêves, par exemple, dans celte ville toute remplie de monuments et où les ruiucs accusent certain caractère d'art qui les rapporterait à une date voisiue des temps dont nous [Mirions, c’est-à-dire au commencement de l’époque mérovingienne, el correspondrait ainsi à la première partie de la période dite latine? Si l’on acceptait cette dernière conjecture, il faudrait admettre qu'il soit resté là, malgré les ravages, toute une école d'artistes s'y perpétuant avec ses traditions, ses idées et ayant subi les changements que lui impriment les siècles; mais, eu examinant avec soin la composition ainsi que le décor de ces
Çlj De Curà icctes., aputi Dcchkas., Tcrn. U, pag. 419.
VANTAUX DE L’KGLISË DE NOTRE-DAME, A AIX-LA-CHAPELLE, vantaux, on est lotit naturellement porté à V voir plutôt une origine italienne, et, conséquemment, à y reconnaître l'action ou l'influence de l'art de l'Italie. Nous ne saurions donc trop déplorer le silence d’Eginhard et du moine de Saint-Gall , puisqu’il nous jette dans une incertitude dont ne peuveul nous tirer les plus brillantes hypothèses. Dans cette conjoncture, nous avons pensé que le seul moyen d’éclaircir la question serait, peut-être, d'interroger les monuments, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, de les forcer à parler eux-mêmes. Pour atteindre ce résultat, il conviendrait, ce nous semble, de rechercher tout ce qui serait de nature à produire la lumière, et , dans ce genre, nous ne connaissons guère de meilleure méthode que celle de l'investigation dont les résultats permettent et provoquent les comparaisons par analogies. Constater donc, dans la composition et la membrure architecturales de ces vantaux, des points de ressemblance avec les parties analogues d'un art connu; retrouver, dans les motifs et le caractère de l'ornementation, certains rapprochements incontestables, et découvrir enfin, dans le faire ou l’exécution, quelques indices propres à déterminer la source ou l'origine de ces œuvres, telles seraient les notions qui pourraient devenir tout autant de points lumineux et particulièrement propres à nous permettre d'induire quels ont pu être ses créateurs les plus vraisemblables.
Suivant le rapport du moine de Saint-Gall, Charlemagne s’était proposé les constructions de Rouie pour modèles, et il en aurait imposé l'ordre aux artistes chargés d’exécuter sa petite église « ...(utro ut in ijmilali solo bnsiliram ANTtQUts hoUanorcm opehibus, prirstanliorem fabricarr • propria tiisposiliont mutilas , in brrvi comjiolrm sr voti sui gaadrrrl 1 » ; mais, par ce mol basitiram, doit-on entendre seulement l'édifice, ou bien pouvons-nous supposer qu'il s'agit à la fois et du monument et de toutes les parties décoratives? Nouvelle obscurité fournie par les textes, et nouvelle quesliou de notre part, surtout en ce qui concerne le ou les auteurs des vantaux. Renseigné, toutefois, [Kir ce passage du moine , nous ne nous étonnerons point si nous venons à découvrir, sur ces œuvres de fonte, la présence d'éléments empruntés à l'art romain; nous dirons plus : c'est que nous la considérerons comme une conséquence et une constatation des prescriptions im|iérialcs dout le principe puisait sa source dans une série de faits et d’événements dont il est utile de rapporter les principaux. Quiconque a lu l'histoire sait que ce prince fil de fréquents voyages en Italie, et qu’il entretint des relations infimes avec les papes Adrien I" et Léon 111; personne n'ignore aussi son enthousiasme à la vue des édifices de Rome et de Ravenne, ainsi que l'espèce de passion dont il s'éprit de retour en son pays; enfin, tout le monde a entendu parler des monuments qu'il fit construire à Aix, à Ingelbeira, à Nimègue ou ailleurs, et de l'action qu'eurent sans doute ces travaux sur la marche et le développement de l'art dans les contrées du Nord. Le résultat de rette passion suscita bientôt comme une sorte de renaissance, puisée dans l’élude et la copie des œuvres dont il avait remis en honneur le mérite, et nul doute que, s'il eût eu des fils tels que lui, l'Europe n'aurait pas attendu les XV: C| XVI: siècles pour reprendre l’usage et l'application des traditions romaines. Dès le IX: siècle peut-être, la France et l'Allemagne auraient eu des édifices, sinon copiés sur ceux de Rome, du moius fortement empreints de leur caractère; mais. Dieu en avait jugé autrement !... L’art devait parcourir des phases nombreuses avant d'arriver à ce terme; bien des transformations qui étonneraient le monde allaient surgir, et ces transformations, il faut le croire, étaient, dans ses desseins, nécessaires au développement de l’humanité I II) tj>co citatu. opnd IXciiim*., Tom. II, \ 19,