NOCE FLAMANDE
Je sais un tableau d'un très bon peintre flamand du temps de Téniers, lequel fut longtemps en Italie et a mêlé dans ses toiles la joie des Flandres à une sorte de fantaisie latine. Voyez la délicieuse œuvrette :
Un clair après-midi — et sur les prés le jour descend derrière les saules et les meules, mettant, au-dessus des émeraudes de Therbe, ses blancs argentés, ses jaunes,et par places déjà quelques rouges de crépuscule qui traînent au ciel. Un apaisement d*or est tombé avec les rayons sur les toitures de paille, sur les chaumes
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et les grands ormes. Attirés par cette liesse, tous les manants, sortis de leurs taudis, roulent, le ventre enflé de beuverie, dans une ribote en plein air, et font couler la bière en leur gosier, tandis que le firmament mord leurs faces rubicondes.
Ils organisent une ronde dont le ruban se déroule devant' un décor de hautes masures, flanquées de pig-eonniers et de tourelles,et dont les fronts tendus de vélums déchirés par des créneaux de parade paraissent songer à des fêtes vénitiennes :
les bas des murs, beurrés par le soleil, avec des nuances rosées de sucreries fines, cognent une débâcle de marmites et de cruches roulées et sont battues par une kermesse de mag'ots en veston brun qui raclent des grils, et de paysannes en
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bonnet blanc. La ronde, bosselée de bedaines secouées comme des sacs de noix, dirigée par un» luron qui a planté sa pipe dans son béret, enjoaillée, ainsi qu'un collier se sertit de rubis, par des frimoussses hilares, avec des jupes en Tair, des nuques goulûment baisées, des tailles empoignées à pleines mains et des seins crevant les corsages — tout en jaillissant d'un chaud terreau flamand, guirlande de tournesols et de tulipes — emprunte à la palette italienne des pizzicati de couleur et de habilleurs lazzi. De gros ventres ressemblent à la bosse de Pulcinella. Et près d'une ancêtre de Colombine qui gambade, jetant par-dessus les moulins brabançons une toque telle qu'on en voit dans les pantomimes.
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une sorte d'arlequin fantasque brandit une lèchefrite encore noire du fumet des harengs-saurs . La? rouge plume d'un capitan aguerrit le paisible feutre d'un buveur titubant à travers cette danse rythmée par le cuivre des chaudrons, et un musicien de carnaval, dansant sur un tonneau comme un satyre sur son socle, brode des variations tirées du bec d'une flûte. Des manants au cul pesant se jettent des pots au crâne, avec de faux airs de bravi ; et toute cette noce a presque l'air d'une sortie de bal masqué.
C'est une pantalonnade aussi bien qu'un ducasse, une lâchée de bizarres personnages flamands .étofi'és ainsi que des grotesques de mascarades et faisant une ceinture de joie à un décor qui servirait
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à quelque imbroglio de marionnettes. Le rommelpot a été remplacé par le violon de Gille qu'on devine dans la coulisse; aux cruches de grès on a versé du vespétro, et une verve de Scaramouche tire les ficelles de ces pantins qui se décarcassent à gambader dans leurs jupons rouges, leurs corsages noirs, ou bien leurs vestons merde d'oie.
Pour compléter cette illusion de comédie italienne, un riche seigneur s'achemine vers la bande des rustres comme s'il flânait sur la Piarretta au milieu d'abbés, de courtisanes et de masques. Il prend la taille à une blonde duchesse au visage caché par un loup de velours, et avec un geste élégant de Lélio amoureux, il montre à la belle la sarabande conti-
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nuant son envolée et passant sous un grand arbre où, perchés dans les branches, d'affreux g-amins baissent leur haut-de-chausses.